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CHEZ NOS INDIENS QUATRE ANNÉES DANS LA GUYANE FRANÇAISE (1887-1891) 24221. — PARIS, IMPRIMERIE LAHDRE 9, rue de Fleurus, 9 I HiïMti counnKAi Droits rlc trarlucti.in el de reproiluclinil réservai. HENRI COUDREAU n h e / NOS INDIENS QUATRE ANNÉES DANS LA GUYANE FRANC VISE (1887-1891 OUVRAGE CO.NTENANT 98 GRAVURES ET I CARTF PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET GIF 79, BOULEVARD SAIN t-i,i:rm AIN . 7!) A M. CHARLES MAUNOIR A M. CH. GAUTHIOT EN TÉMOIGNAGE DE PROFONDE GRATITUDE Henri COUDREAU PRÉFACE Henri Coudreau est l'un des plus populaires entre les explorateurs contemporains. Toutes nos Sociétés de Géographie le connaissent et l'apprécient, et chaque fois que son nom est inscrit au programme de l'une d'elles, on est sûr de faire salle comble. C'est que ce cau seur au geste animé, à l'œil qui brille, à la bouche un peu moqueuse, dit ses histoires d'outre-mer avec une verve rare, et qu'il excelle à combiner l'anecdote pittoresque aux récits scientifiques.
Ses livres sont comme ses discours, pleins de renseignements intéressants et utiles, d'épisodes spirituellement détaillés, de vues originales et bien personnelles. Henri Coudreau est né le 6 mai 1859 à Sonnac, Charente-Inférieure. Comme il est fort brun et fort vif, il s'amuse parfois à croire, — tel Richepin se disant Touranieii, — qu'il se pourrait bien qu'il ait dans les veines quelques gouttes du sang de l'un des vaincus de Poitiers. Nous persistons à le croire de pure race de Gaule : il a bien plus de parenté avec Caillié et Champlain, ou même avec Pierre Loti, ses compatriotes Charentais, qu'avec le moins sémite des guerriers d'Abderame ; et il a l'esprit trop net et trop probe, même dans ses plus étranges fantaisies philosophiques ou artistiques, pour que nous l'acceptions facilement comme fils de Sarrasin.
Tout enfant, Henri Coudreau voulait être marin; sa famille, peu romanesque, s'efforça d'en faire un notaire. Dégoûté bien vite des inventaires et des contrats, et de plus eh plus porté vers les choses lointaines par un esprit curieux et agité, il entre à l'École de Cluny avec la pensée secrète d'atteindre, par le professorat, aux Missions a PRÉFACE. II scientifiques qui battirent. C'est la terre d'Afrique qui le séduit tout d'abord, et, pendant ses trois années de Cluny, il lui donne tous ses loisirs. Une chaire d'histoire et de géographie lui est offerte à l'école professionnelle de Reims ; c'est Tannée du Congrès de l'Association française, et le jeune professeur fait des communications sur Ouargia et le Sahara et tente, heureusement sans succès, de se faire admettre parmi les membres de la seconde expédition du colonel Flatters.
Chapitre II En Route
— MON CUISINIER GOUACOU. — HISTOIRE d'un PI.ACER. — LE SAUT HERMINA. — LE MARONI EST UN FLEUVE NOIR. — LE (( BERIBERI ». — LES PARAMACAS. — PRISE DE BONI DORO. — NASSON. — PREMIER NAUFRAGE. — LES PREMIERS YOUCAS. — LES GRANDS SAUTS DU MARONI. — POLIGOUDOUX ET LES POLIGOUDOUX. LE CONTESTÉ FRANCO-HOLLANDAIS. Aout-septemeiie 1887. — Le capitaine Apatou fait à sa famille des adieux solennels qui me font penser à p\gamemnon parlant pour la guerre de Troie. Mes colis sont embarqués, c'est maintenant au tour des siens. Qu'em porle-t-il dans ces volumineux pagaras1? Des cadeaux qu'il envoie, me dit-il, à la belle Dilobi, au long cou, sa nouvelle femme, qui habile le Tapanahoni. Ce sont sans doute des pacotilles, selon la mauvaise habitude qu'il en a, habitude qui a failli, par deux fois, le faire congédier par Crevaux.
Je commande à trois hommes, un de moins que si j'étais caporal. J'ai Laveau, mon intendant, Apatou, mon patron, et Gouacou, mon cuisinier. 1 . Pagara : panier indigène à couvercle. Laveau est parti de France plein d'ardeur. 11 était employé à la pension de famille où je vivais : il a fait tant et si bien qu'il m'a déterminé à l'enimener. Laveau est Maçonnais d'origine, mais depuis sept ans il vivait à Paris, s'utilisant tantôt ici, tantôt là, dans le Paris qui va du quartier Malesherbes à Passy. Le climat moins aristocratique des forêts de Guyane a déjà commencé à l'éprouver sévèrement. Son adaptation à ce nouveau milieu ne se fera point, je le crains, sans de cruelles secousses. Le vieux Gouacou était un des ilotes d'Apatou, qui m'en a fait faire la précieuse emplette au prix de soixante-quinze francs par mois.
Quand Gouacou débuta dans la carrière des voyages, il y a environ quarante-cinq ans, au beau pays Bagou, en terre d'Afrique, il fut payé vingt-cinq francs, mais pour toute la vie, par un négrier de ce temps-là qui narguait le droit de visite. Le jeune homme, qui montrait déjà les plus belles dispositions, réussit à s'évader, en rade, de la cale du négrier, et à se faire accepter comme homme de peine à bord d'un autre trois-mâts moins réactionnaire qui faisait voile vers la Guyane. L'émigrant avait alors un nom africain, qu'il a oublié pour le moment. .\ Cayenne on l'a doté de celui de Grégoire, qu'Apatou a bonisé en Gouacou. Depuis ces quelque quarante-cinq ans qu'il est en Guyane, Gouacou a perdu ses habitudes d'anthropophagie; mais, dans le milieu créole et placérien, il a affiné ses qualités natives : il est vaniteux, superstitieux, peureux, hâbleur, menteur, voleur, comme il n'est pas permis à un Bagou de l'ètre.
De plus il est sorcier. Dire qu'd est très fainéant serait un pléo nasme. II respire la fausseté et tous les vices les plus bas. II est impos sible de ne pas être frappé, en le voyant, de la parfaite égalité qui est susceptible d'exisler entre les différents hommes. Je l'emporte. Ce sera mon porte-bonheur. Et puis, il faudra toujours bien qu'il fasse la cuisine. Apatou, en me le présentant, ne manque pas, avec sa loyauté et sa pru dence ordinaires, d'adoucir quelque peu les couleurs. « C'est une bonne bête, me dit-il, un nègre de confiance. » Or, six mois auparavant, mon Apatou venait de débaucher ledit Gouacou à un chercheur d'or, qui en fut pour le montant de ses avances. Apatou comptait utiliser l'individu à faire des prospections aurifères dans son domaine. Mais, en six mois, le vaillant Bagou ne sit que deux trous de prospection, travail de six heures pour un bon ouvrier.
II est vrai qu'il en sit plusieurs dans les barils de riz et de, morue laissés aux carbets de dépôt du village. Ces deux Arcadiens n'en sont pas moins restés bons amis : « deviner l'or », « amarrer l'or1 », 1. Amarrer l'or : empêcher qu'on découvre l'or lit où il se Irouvc. HISTOIRE D'UN PLACER. et donner « toutes piayes1 », cela a une grande influence sur l'esprit de notre bi-médaillé. Et peut-être est-ce de bonne foi que celui-ci me l'a re commandé comme un homme utile et « moun di raison ». J'ai trois canots. Je monte le plus petit, conduit par Apatou et l'un de ses fils, le jeune Cofsi, garçon de dix-huit à vingt ans. Un autre est monté par deux Youcas. Le troisième, où Laveau et Gouacou ont pris place, porte la plus grande partie de mes marchandises. II est monté par deux inou bliables Saramacas, un saint el un colosse.
Le saint, appelé Amombé, a Pair d'un ange; il lit el chante toute la journée des cantiques en créole de Surinam. Le colosse, un grand escogriffe très maigre et très fort dont je n'ai jamais su le nom, geint, hurle, grimace et se conlorsionne toute la journée, à se faire prendre pour un mangeur de lapins crus en foire. Ce saint et ce cannibale devaient me naufrager '111011 grand canot. II est vrai que six mois après ils noyaient, au saut Balonsine, près de Poligoudoux, un créole de Cayenne appelé Agneau. « Apatou, il faut me raconter toutes les histoires que tu connais se rattachant aux sauts, aux criques, aux îles de la rivière. Tiens, voici une pipe, bourre, allume et commence. » Mon patron avec pudeur : « Je n'aime pas beaucoup la pipe, il n'y a pas longtemps que j'ai cette mauvaise habitude, je suis un fumeur de cigares.
Aussi cela me fait-il de la peine de voir ma mère et mes sœurs fumer le brûle-gueule du malin au soir sans désemparer. « Eh bien, je vais vous conter l'histoire de ce placer dont vous voyez le dégrad5 sur la rive hollandaise, en face de mon village. C'est le placer Sacoura. Sacoura est un mot galibi qui désigne une espèce de cachiri que les Boucouyennes appellent chacola. Le placer Sacoura appartient à un gros marchand wurtembergeois appelé Martine Duttenhofer, lequel est en train d'accaparer, à Saint-Laurent et à Albina, tout le commerce du Bas Maroni. « Un jour, un Galibi vend un hocco à Martine. Martine trouve dans l'es tomac de l'oiseau une petite pépite. u — Où as-lu tué le hocco que tu m'as vendu? » demande, quelque temps après, Martine à lTndien. « — Je ne sais pas. Qu'est-ce que cela te fait?
Je te l'ai apporté, tu « me Pas payé, tu Pas trouvé bon, que le faut-il de plus? 1 . Piaye : sorcier, remède de sorcier 2. Dégrad : point d'aiterrissage. « — C'est que je voudrais aller voir si je trouverais des hoccos, moi « aussi, là où tu as tué celui-ci. « — H y a des hoccos partout. « — II n'y a pas de crique en cet endroit? « — II y a des criques partout. » « Duttenhofer prend patience. Quelque temps après, le Galibi, qui avait « grande envie de tafia, revient voir le Wurtembergeois. « — • Donne-moi deux litres de lasia, nous irons chasser ensemble, « peut-être retrou verai-je l'endroit où j'ai tué le hocco. » « Ils vont par le Grand Bois. « — C'est ici », dit le Galibi, en arrivant sur le bord d'un ruisseau. » Deux mois après, le placer fonctionnait. Admirez donc, après cela, les gens qui font fortune!
Une demi-heure après être partis du village d'Apatou, nous arrivons au saut Hermina. Hermina vient du mot galibi arimina qui signifie gymnote. Le saut Hermina est le premier des quatre-vingt-huit sauts que l'on rencontre quand on se rend aux Tumuc-Humac par le Maroni, l'Aoua et l'Itany; le premier des cent cinquante-sept passages dangereux, sauts, rapides, courants, défilés, qu'il faut franchir dans cette voie périlleuse. Quelques mots sur la distribution de ces sauts éclaireront notre marche. Dans le Maroni, au-dessus d'Hermina, un grand parcours libre se pré sente jusqu'à rextrémité septentrionale de la chaîne de la Montagne Fran çaise. pUors commencent les grands sauts. Sur un parcours restreint, de moins de 40 kilomètres, de l'extrémité nord de la Montagne Française au confluent duTapanahoni et de l'Aoua, ils s'étendent presque ininterrompus.
Us sont occasionnés par les cordons rocheux qui relient latéralement la Montagne Française aux prolongements méridionaux de la chaîne des Paramacas. Les sauts de l'Aoua présentent deux groupes. A la hauteur de la mon tagne de Cottica, sur moins de 20 kilomètres de parcours, on en rencontre plusieurs fort dangereux. Le second groupe se trouve immédiatement au-dessous du confluent de l'Itany et du Marouini : plusieurs grands sauts y sont espacés sur moins de 10 kilomètres. Dans Pllany, ces grands sauts en aval du confluent du Marouini et de l'Itany se continuent encore en amont pendant environ 5 kilomètres. La Moyenne Itany ne compte qu'un petit nombre de sauls et la Haute, Itany en est complètement libre. LE SAUT HERMINA. 21 Les premiers rapides du saut Hermina ne présentent aucun danger. Entre ces premiers rapides et le saut se trouve l'ilot du Cramanioc ÍChuili Cassaba Tabiki).
On me montre dans cet îlot un arbre sur le tronc duquel le lieutenant de vaisseau Vidal, président de la Commission franco hollandaise d'exploration du Maroni, écrivit, en 1861, avec la pointe de son couteau, son nom, lisible encore aujourd'hui. Je n'ai jamais compris cette tendance, pourtant si générale, de laisser de soi, partout où l'on passe, un souvenir matériel aussi ineffaçable que possible. On peut me suivre sur les bancs du collège, sur ceux de l'École, dans mes chambres d'hôtel et dans tous mes itinéraires, on ne trouvera pas une seule fois mes initiales. Ne vaut-il pas mieux se faire petit pour passer dans la vie, alléger sa charge, ne rien laisser de soi sur la route, brûler périodiquement les papiers, les souvenirs? U serait même souverainement agréable de pouvoir oublier à son gré certains côtés de son existence, mais la mémoire nous poursuit, parfois avec ses reproches, souvent avec ses dégoûts, toujours avec ses regrets, et l'ennui sans cesse accru des ans.
Nous passons Hermina sans encombre. L'été, le saut n'est pas dangereux, mais, Phiver, il faut transporter les bagages par la rive française où un mauvais sentier a été tracé à cet effet. C'est en face de la grande chute, rive hollandaise, que se trouvait le poste de Vrydenbourg établi à la suite des luttes de Fourgeoud contre Boni, pour protéger les plantations de la route de Paramaribo contre les incursions du redoutable révolté. Au-dessus d'Hermina les noms géographiques du Maroni et de la plupart de ses affluents sont en créole de Surinam, langue des Bonis et des Youcas. Le Maroni est un fleuve noir. Là où les Bonis n'habitent plus aujourd'hui, là où ils n'ont jamais habité, aussi bien que dans leur domaine actuel, ils ont partout, étant grands voyageurs de leur nature, laissé des traces de leur passage en donnant des noms de leur langue, noms qui prévaudront sans doute longtemps, aux accidents géographiques qu'ils ont rencontrés.
Cet exode du vieux chef, P « ancêtre », comme ils l'appellent aujourd'hui : Tata Boni, cet exode des portes de Paramaribo aux Tumuc-Humac, toujours bataillant, toujours construisant des villages et toujours travaillant, pendant vingt années consécutives, de 1772 à 1792, cet étrange exode ne cesse point d'offrir une véritable grandeur. « Après Napoléon, le plus grand homme qui ail jamais existé sur la terre, dit emphatiquement Apatou, c'est Boni. » Voici Féti Tabiki (l'ìle de la bataille), évoquant un premier souvenir de Boni. Un peu plus haut, au sud de Langa Tabiki (l'ìle longue), rive française, nous jouissons une dernière fois dans le Maroni du confort européen, grâce à l'excellente hospitalité que nous offrent, au dégrad de leur placer, les frères Du Serre, deux charmants jeunes gens fort intelligents et très énergiques qui luttent depuis une dizaine d'années pour, ou, si l'on veut, contre la fortune, avec une persévérance digne d'un meilleur sort.
On vient de constater, au placer Du Serre, quelques cas de la terrible maladie que les Brésiliens appellent béribéri et nos créoles enflure, maladie qui se manifeste par une espèce de paralysie des jambes avec inflammation. Parfois, en vingt-quatre heures cette paralysie monte au cœur, et c'est fait du malade. Le plus souvent on échappe à la première attaque, mais à la seconde ou au plus tard à la troisième il faut changer d'air immédiate ment, sinon l'on est mort. Le changement d'air est, je crois, le seul curatif connu. C'est en 1881 que le béribéri fit sa première apparition dans la Guyane Française. 80 personnes en moururent aux placers de la crique Hermina, 19 au placer « Espérance », au Maroni. Dans la Mana il y eut, cette même année, des cas plus nombreux encore. Depuis, la maladie s'est répandue dans tous les quartiers.
En amont de Du Serre on prend possession d'une nouvelle nation nègre. Les Bonis d'Apatou restent en aval, voici maintenant les Paramacas. Le premier village paramaca, en aval, se trouve un peu en amont de Du Serre, dans un petit îlot qu'on a appelé îlot Abouca, du nom d'un capi taine paramaca qui y a fondé un petit centre d'une douzaine de cases habitées. Un peu en amont, rive hollandaise, se trouve le village actuel du grand man des Paramacas, l'illuslre Apensa. Le « grand homme », chef d'une nation de 200 âmes, est philosophe à l'endroit du linge, il n'est vêtu que d'un calembé incontestablement trop court et il n'a pas, m'assure-l-on, la moindre feuille de vigne de rechange. Mais quand je le revis huit mois plus lard, que les temps étaient changés! Ce n'était plus le pauvre vieux bonhomme tout nu, à Pair horri blement bête, que j'avais connu jadis.
Une vareuse et un pantalon, le tout en laine bleue et abondamment galonné de rouge, un feutre à larges bords également galonné, abritaient la gloire du grand-man. Depuis qu'il avait reçu ces présents du gouverneur de Surinam, Apensa avait changé Pair PRISE DE RONI DORO. 23 niais qui lui allait si bien contre une pose martiale et arrogante. Toutefois, malgré cette hautaine attitude, il émanait de tout Apensa, oublieux de la modestie discrète qui caractérise sa race, un rayonnement de joie béate qui planait sur le Maroni ensoleillé ! On ne saurait imaginer l'influence du costume sur l'esprit de ces chers nègres! Que sera-ce quand ils seront civilisés? La capitale des Paramacas, le « grand village » actuel d'Apensa, ne compte encore que quatre cases habitées. En amont, toujours rive hollandaise, ce village se poursuit, avec des solutions de continuité, par quelques autres cases paramacas entourées de maigres abatis.
C'est à côté de ces carbets épars que se trouve la bicoque d'un transporté arabe évadé, qui vit là tranquillement depuis huit ans sans être inquiété par personne. Quand les évadés des pénitenciers se réfugient sur le territoire de la tribu des Youcas, le grand-man actuel, le sévère Osséissé, les fait arrêter et reconduire à Saint-Laurent. Apensa et Anato sont plus hospitaliers. Seul de tous les Bonis, Apatou se livre à la chasse de l'évadé. Cela rapporte vingt francs de prime. II n'y a pas de petits profits. Un peu en amont du « grand village » d'Apensa, on découvre, dans sa sévère beauté, la chaîne de montagnes des Paramacas barrant l'horizon au nord-ouest. Cette chaîne a au moins 500 mètres d'altitude. Au milieu de cette région aux paysages plats, elle est d'un effet saisissant. Nous voici à Boni Doro (le campement de Boni), rive française.
Boni, rejeté par Fourgeoud sur la rive française du Maroni, eut longtemps à Boni Doro son principal établissement. Xu lieu de rester en paix il sortait souvent de son campement et faisait des incursions sur le territoire hollandais pour ravager les plantations. Le gouvernement hollandais prit sur lui de poursuivre Boni sur notre territoire. Les hostilités étant toujours ouvertes, le commandant du poste de Vry denbourg cherchait à surprendre Boni, et celui-ci, de son côté, entretenait un pelit corps de troupes presque en face de Vrydenbourg pour surveiller les Hollandais, tout en laissant la masse de ses forces à Boni Doro. Déjà, par deux fois, le commandant de Vrydenbourg avait attaqué Boni Doro. Par deux fois il avait été repoussé. Un incident trivial sit réussir la troisième attaque. Un Boni et sa femme s'étant pris de querelle à Boni Doro, la femme s'habilla en homme, troqua la tangue contre le calembé long que les Bonis portaient alors, et, armée d'un sabre et d'un fusil, vint offrir à son seigneur et maître un combat doublement singulier.
Le pauvre homme s'écria que jamais chose pareille ne s'était vue sous le soleil et il jura de faire châtier le pays infâme où se produisaient de pareilles abominations. U se rendit au poste hollandais. « Je vous apporte un moyen infaillible de prendre Boni Doro. — Comment faire? — Voici. Quand Boni entend un bruit de fusillade en bas, il envoie une partie de ses soldats voir ce qui se passe et prêter, au besoin, main-forte aux siens. Vous allez faire tirer beaucoup de coups de fusil au fort : Boni enverra beaucoup de monde, ce qui dégarnira Boni Doro, que vous prendrez pendant ce temps-là. » L' officier suit le conseil et part avec le gros de sa troupe, laissant au fort un petit nombre de soldats avec ordre de se livrer à des exercices de cible continuels. Boni, entendant la fusillade, ne manque pas d'envoyer du inonde.
Les éclaireurs partent sous les ordres d\4gossou, fils de Boni. Arrives en face de Vrydenbourg, les soldats Bonis en surveillance apprennent à Agossou que les soldats se bornent à tirer à la cible. Pendant ce temps Pofficier attaque Boni Doro. Agossou, qui a vile com pris, rebrousse chemin aussitôt. Mais il est trop tard : Boni Doro est pris. Un peu avant d'arriver à la « ville », Agossou rencontre son père dans un îlot. « Boni, lui crie-t-il, la « ville » est prise? — Oui, répondit le chef, mais nous, pas encore. » Et les Bonis remontèrent le fleuve. Un peu en amont de Boni Doro se trouve le petit saut du même nom. Au milieu de ce saut se trouve Pîlot Ablafo. L'ìlot Ablafo (Ablafo : couper la tête) doit au Sparlacus du Maroni une célébrité sinistre. C'est là que Boni fit pendant longtemps ses exécutions capitales, tandis qu'il était installé à Boni Doro.
U emmenait à Ablafo les personnes dont il avait à se plaindre et il leur coupait lui-même la tête. U aimait beaucoup ce genre d'exercice. 11 prenait son fusil et son sabre et conduisait lui-même et tout seul son canot. Lc condamné était à l'avant, sans même une pagaye, oisif. « Ne te sauve pas, lui disait Boni, car je t'arrèterais d'un coup de fusil dans les jambes et ensuite je te ferais souffrir. — Non, chef, je ne chercherai pas à me sauver. » Et telle était la terreur qu'inspirait Boni que la malheureuse victime arrivait sur le lieu du supplice sans même avoir songé à fuir. Sur une grande pierre plate baignée par les eaux tapageuses des rapides, NASSON. 25 à l'ombre d'un tamarinier, en face d'un des plus ravissants paysages du Maroni, Boni, féroce, inexorable, commandait : ". Tu vas mourir.
A genoux. Les mains derrière le dos. Baisse la tête. » Le malheureux, plus mort que vif, obéissait, machinalement. Le sabre de Boni se levait, manié par une main sûre. Une tète roulait sur la pierre plate, et Boni se rembarquait. II n'avait pas encore franchi les rapides, que déjà des vols tournoyants de vautours urubus planaient sur Ablafo. L'îlot Nasson, où nous voici arrivés, est aussi une station du chemin de Boni. U y fit, dit l'histoire, ou plutôt la tradition, un grand massacre des soldats hollandais envoyés à sa poursuite. A la suite de cet événement, les Hollandais, quelque temps après victorieux, entretinrent pendant quelques années un petit poste militaire à l'îlot, Nasson. C'est à l'îlot Nasson que fut longtemps le « grand village » des Para macas. Le vieil Apensa y résida au début de son règne.
U se donna même beaucoup de peine pour embellir sa capitale, qui compta jusqu'à trente cases habitées. Quand Apensa fut satisfait de son œuvre, il Pabandonna. II n'a pas été en Guyane le seul administrateur à user de cette sage pratique. U abandonna Nasson pour aller établir plus bas son nouveau « grand village », qui ne compte encore que quatre cases. Ce digne grand-man, fonctionnaire colonial de la bonne école, n'en était point à sa première migration. Avant de se fixer à Nasson il habitait une autre capitale plus ancienne, sur la rive hollandaise. Le village actuel de Nasson présente bien. II compte encore dix cases habitées, mais il tombe en ruines. L'entrée en est fort belle : on va du dégrad au village par une magnifique allée d'ébéniers noirs qui jonchent maintenant le sol de leurs fleurs jaunes flétries.
Des Bonis et des Youcas descendus du Grand Pays — c'est ainsi qu'ils appellent modestement l'Aoua et le Tapanahoni — commencent aujour d'hui à se fixer aux environs de Nasson. Le plus ancien des « grands villages » d'Apensa présente maintenant un bien triste spectacle. Au milieu de plantations de manguiers, d'orangers, de papayers, au milieu de nombreuses cases en ruines échelonnées le long de la rivière, deux petits carbets où vivent seuls, infirmes, impotents, sans une femme, sans un chien, deux Paramacas centenaires dont l'un n'a qu'un bras. Apatou, qui ne brille pourtant pas par la sensibilité, porte à ces mal heureux, avec de grandes démonstrations, du riz, de la morue, du tafia, du tabac. Je l'en félicite. Mais cela se reproduira vingt fois dans le cours du 2G CHEZ NOS INDIENS. voyage. 11 donne à ses tantes, à ses oncles, à ses anciennes femmes, à ses nouvelles femmes, à ses amis, et, qui mieux est, sans me rien dire.
Mon fidèle cicérone fait, à mon insu autant que possible, de la générosité et de la popularité avec mes marchandises. Tel un candidat préparant son élection. Un peu en amont du village des deux vieillards se trouve, rive gauche, Pembouchure d'un affluent assez important appelé Grand Crique. C'est un peu avant d'arriver à Grand Crique que je fis mon premier naufrage. Les Saramacas sont des mangeurs. La nuit, pendant que vous dormez, ils se lèvent et s'empiffrent. En route, quand vous vous arrêtez un quart d'heure, ils sortent quelques provisions cachées, quelques marmites de riz de six litres tenues là en en-cas comme le poulet froid de Louis XIV, et ils goinfrent rapidement en roulant de gros yeux brillants de bonheur. En quinze jours, à eux deux, ils me dévorèrent, en sus de leur ration, un baril de riz de cent kilos, cinquante kilos de couac1 et une caisse de bis cuits.
Us acceptaient, demandaient, prenaient, volaient. Comme j'arrivais à un carbet pour m'y arrêter un instant, le canot sa ramaca, qui suivait le mien, jugea le moment propice pour faire un de ses huit ou dix repas journaliers, le troisième, je crois, car il n'était que neuf heures du matin. L'ange Amombé fait un signe à son camarade le grand cannibale et voici qu'ils poussent le canot sous un grand arbre mort fortement incliné sur la rivière. Us étaient là, commodément attablés sur leur arbre, en train d'ingurgiter leur marmite de riz, quand tout à coup l'arbre craque, tombe et enfonce le canot au fond de la rivière. J'ai déjà dit que ce canot contenait la plus grande partie de mes marchandises. Heureusement qu'il n'y avait en ce point qu'un mètre d'eau. Nous accourons, on dégage le canot, on sort les malles, on parvient à mettre P embarcation à flot et à la vider.
Maintenant il nous faut aviser quelque plage de sable voisine où nous verserons le contenu de nos malles pour les faire sécher. II est triste, quand on commence un voyage, de regarder ses bagages au fond de l'eau. Cependant, quand on descend les sauls, le voyage terminé, l'appréhension du naufrage est plus pénible encore : ce n'est pas tant la peur de se noyer que l'ennui de touL perdre, et tout un travail laborieuse ment élaboré, et la récompense, le plus souvent illusoire, qu'on espère qu'il vous vaudra. 1. Couac : farine de manioc. LES GRANDS SAUTS DU MARONI. 27 Et maintenant, pendant que mes Saramacas sont revenus à leur mar mite, qu'Apatou fait des réflexions morales, voici Laveau sur la plage de sable, déballant les malles sous un soleil de 45 degrés. Tout est avarié, rien n'est perdu, sauf une barrique de couac, et un sac de sel qui a fondu.
Mes plaques photographiques sont atteintes, les boîtes sonl mouillées. Quel tra vail pour faire sécher cela à Pabri du soleil et de^ la lumière! Pourtant je pus expérimenter, à Poligoudoux, que la gélatine des plaques n'avait été attaquée qu'au pourtour. C'est égal, vous allez avoir là à révéler quelque chose de pas bien propre, mon pauvre monsieur Jonte ! Le soir, tout est sec. II faut remballer. Laveau s'est trop dépensé aujour d'hui. Ce travail nerveux sous le redouté soleil du Maroni, avec le dépit de voir si bêtement endommagées tant de si belles et si bonnes marchandises, sa colère concentrée contre ces deux drôles de Saramacas qui mangent en le regardant faire, lui valent dès le lendemain de nouveaux accès de fièvre. Un peu en amont de mon naufrage et aussi un peu en amont du con fluent du Grand Crique, on trouve encore un campement de Bonis, l'ancien village de Coumati Condé.
C'était, sans doute, une espèce de village saint : Condé: village, coumati : piayeries, sorcelleries. Boni, chassé de Nasson, résida quelque temps à Coumati Condé, après quoi il se rendit à Pam pou Gron, dans l'.Voua. C'est clans cette région de Coumati Condé que finissent les abatis Para macas et que commencent les abatis Youcas. Les Youcas, ou Aucas, vulgairement appelés Bosch, sont des protégés de la Hollande, comme les Bonis sont les protégés de la France. Les \oucas habitent : 1° partie sur le territoire hollandais (rive gauche du Tapana honi et du Maroni) ; 2° partie sur le territoire français (dans les îlots, et sur la rive droite de l'p\oua et du Maroni) ; 5° partie dans le Contesté franco hollandais, entre PAoua et le Tapanahoni. C'est dans le Contesté qu'habite leur grand-man, à Dri Tabiki, dans un îlot de la rive droite du Tapanahoni.
De même le grand-man des Bonis habile dans le Contesté, à Cottica, sur la rive gauche de l'Aoua. C'est de 1861 que date le traité officiel de protectorat de la Hollande sur les Youcas, et de la France sur les Bonis. Depuis 1762, lors de leur premier traité avec les Aucas, les Hollandais entretiennent un agent auprès du grand-man des nègres. La France n'a jamais entre tenu d'agent auprès du grand-man des Bonis. C'est au commencement des grands sauts du Maroni que l'on rencontre les premiers abatis youcas. Cette région des grands sauts du Maroni est une région d'une multitude d'ilols formant un grand nombre de rapides latéraux et successifs dans un fleuve élargi jusqu'à trois kilomètres d'une rive de terre ferme à l'autre. Sur cette énorme largeur, le saut ne présente pas une chute unique, il se divise en plusieurs chutes ou rapides diversement orientés et répartis en groupes séparés par les îlots.
Les Nègres ont distingué ceux de la rive droite de ceux de la rive gauche dans la continuation latérale les uns des autres, et, en effet, ceux de la rive hollandaise sont plus faciles, moins dangereux, présentent moins de dénivellations à pic. C'est le chemin des sauts de la rive gauche que suivent généralement les canots. Voici la liste des grands sauts des deux rives : Pétersongou (pierre à naufragé), rive française, est continué vers la rive hollandaise par Anaesponse (Anaes a enivré la rivière) ; Grand Coumarou Gnangnan (le grand manger des coumarous1), par Ampouman ; Mombin Soula (le saut des mombins2), par Gun Soutou (le fusil qui part); Pachi choro (petit poisson), par Kété (théière); .Alan Caba (tout le monde finit), par Man Bari (tout le monde crie). Man Bari est le seul grand saut de la rive hollandaise.
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The end
You’ve reached the end of Chez nos Indiens. Quatre années dans la Guyane française, 1887-1891. Ouvrage contenant 98 gravures [including a portrait] et 1 carte.
