Introduction
"9JW&® 'Assemblée, réunie à Romans, au ©1?^^ mois de novembre 1888, sur la ym'^-^l^ convocation de plusieurs descen dants des anciens députés des Etats de Dauphine, a inauguré le grand mouvement provincial auquel la France entière assiste cette année. Montpellier s'est souvenu que jusqu'à la Révolution il avait été le siège des Etats de Languedoc, et, répondant le premier à l'appel adressé au pays par l'Assemblée de Romans, il a réuni les représentants de la province, le 17 mars 1889. II y a un siècle, à pareil jour, les Electeurs des trois Ordres des Sénéchaussées de Lan gLiedoc, assemblés pour procéder à la nomi nation de leurs députés aux Etats-Généraux VI du Royaume, délibéraient sur les maux dont ils souffraient et sur les remèdes que l'expérience et le patriotisme leur suggé raient. A Limitation de leurs ancêtres, les promo teurs de la Réunion de 1889 ont voulu délibérer sur l'état social contemporain, et, afin de rendre cette délibération aussi sérieuse que son objet, ils ont provoqué une vaste enquête sur les intérêts et les besoins de la Province.
De nombreux questionnai res, adressés à des représentants autorisés de toutes les professions, ont amené des réponses variées, importantes à recueillir. Des études spéciales ont été rédigées, soit au point de vue historique, soit au point de vue des améliorations pratiques dont notre législation actuelle est susceptible. Ces divers travaux ont été utilisés par des commissions préparatoires, composées d'hommes compétents sur les sujets qu'elles avaient à élucider. Les rapports de ces com missions, soumis à l'Assemblée, et approu vés dans leur ensemble, constituent en quelque sorte le préambule et la justification des vœux adoptés. Ces rapports, ainsi que INTRODUCTION- VII les études historiques les plus importantes, sont annexés au procès-verbal. Quelques uns de ces travaux, et spécialement celui intitulé « Les Négations révolutionnaires devant la Science et les Faits », ont une étendue telle que, malgré leur valeur, ils ont dû être résumés pour l'impression.
L'Assemblée de Montpellier, tenue sous la présidence d'un Prélat éminent, enfant du Languedoc par ses ancêtres, a marqué, dans chacune de ses séances, sa volonté de se tenir à égale distance, soit des utopies et des chimères, qui, pour être généreuses, n'en méconnaissent pas moins les leçons de la sagesse et du bon sens, soit des timidités excessives, qui, sous prétexte de prudence dans l'affìrmation du vrai et du bien, n'arrivent à produire que l'impuissance et le découragement. L'éloquent et infatigable évêque de Montpellier, Monseigneur de Rovérié de Cabrières, dont la grande parole avait, au mois de novembre, illustré les modernes Etats de Dauphine, a couvert l'Assemblée de Languedoc du haut patronage de son in fluence, de son esprit et de son cœur. Grâce à lui, plusieurs vénérés pontifes de la Pro vince ont honoré la réunion de leur présence, et, de nouveau, sa parole a prouvé que les Evêques, qui ont fait la France et spéciale ment la prospérité du Languedoc, possèdent encore le secret de ce qui peut contribuer à la régénération et à la grandeur de la Patrie.
Le spectacle offert par les pacifiques assi ses de Montpellier, où tous les dévouements, toutes les intelligences, tous les patriotismes se sont trouvés groupés dans une préoccu pation commune, l'avenir de la France, est fait pour fortifier les cœurs. Ce mouvement provincial, dont le caractère grandiose éclate à tous les regards, doit, en grande partie, sa réussite à cette heureuse circonstance qu'il a été dirigé par des hommes de foi, à qui un travail de près de vingt années a rendu fami liers les problèmes sociaux actuels. Grâce à eux, les principes chrétiens, qui seuls peuvent assurer le relèvement du Pays, sont affirmés avec persévérance et courage ; et aujourd'hui, les catholiques, en se levant pour dresser le bilan de la Révolution et des ruines qu'elle a accumulées sur notre France, d'autant plus aimée qu'elle est plus malheu-
INTRODUCTION.
IX reuse, ne font que répondre à leur noble appel. Dieu bénira ces travaux, et permettra aux descendants des membres de l'Assemblée de Languedoc de 1889 de célébrer le succès de leurs efforts pour le triomphe du Bien, de la Paix, de la Justice et de la Vérité. J. S. CONVOCATION Montpellier, le 18 février 1889. Monsieur, Entre le 16 et le 18 Mars 178g, les trois Ordres de la province de Languedoc se réunissaient aux sièges de leurs Sénéchaussées pour exprimer leurs doléances et nommer leurs députés aux Etats-Géné raux. — A Montpellier, l'Assemblée avait lieu dans la chapelle du Collège royal, actuellement église de Notre-Dame-des-Tables . Se réclamant des franchises et des traditions de la vieille monarchie française, nos pères avaient la légitime ambition d'éclairer le Pouvoir central sur les besoins de la Nation et de travailler avec lui aux réformes qu'Elie sollicitait.
Néanmoins, par une véritable saisis cation de l'histoire, les plus ardents admi rateurs des excès de la Révolution ont exploité à leur profit cet anniversaire mémorable. Les représentants des députés de Vieille et de Romans protestaient hier contre cette prétention de transformer leurs aïeux en révolutionnaires. Descendants des délégués du Languedoc, nous protestons aujourd'hui avec la même énergie : et, après avoir aitisi défendu la mémoire de nos pères, nous nous réunirons demain pour reprendre le mouvement de 178g, audacieusement détourné de son but. Les anciens Ordres ont disparu, mais les devoirs, les droits, les intérêts sociaux sont restés les mêmes, et, comme dans le passé, ont besoin d'être étudiés, proclamés, défendus. Maintenant, comme il y a cent ans, les pouvoirs publics doivent être éclairés.
Les différentes professions, libérales, agricoles, in dustrielles, commerciales, constituent les forces vives du pays. Leurs représentants, réunis en associations professionnelles modernisées, ou groupés pour la circonstance, ont le devoir d'affirmer hautement les règles et les droits qu'ils jugent nécessaires à l'existence, à la prospérité, à la loyauté de la profession, comme à l'avenir et à la sécurité de la famille. Cette manifestation, émanée de groupes sociaux, sera par elle-même la condamnation de l'individua lisme, auquel sont sacrifiés depuis un siècle les intérêts collectifs et les destinées de la Patrie ! Dans cette pensée, nous avons résolu de convier, avec les descendants des anciens députés du Languedoc, ceux de nos concitoyens qui, comme nous, ont au cœur V amour de la France et le respect de ses tradi tions, à assister à une assemblée qui s'ouvrira, le 1 7 mars prochain, dans la même église de Notre-Dame des-Tables.
Dans cette assemblée seront formulés les doléances et les vœux des populations languedociennes. Tels sont, Monsieur, en quelques lignes, le pro- CONVOCATION XIII gramme et le but de l'Assemblée commémorative, projetée par plusieurs descendants et représentants des députés des Assemblées de Languedoc, en 178g. Nous espérons que ce projet obtiendra votre approbation et que vous voudre^ bien nous faire parvenir votre adhésion. Agrées, Monsieur, I assurance de notre considéra tion la plus distinguée, M's d'Alfonse de Serres , propriétaire , Montagnac (Hérault). Vte d'Alzon, propriétaire, Montpellier. E. Azaïs, propriétaire, Pignan (Hérault). Mis de Barral d'Arènes, propriétaire, Pézenas (Hérault). Julien de la Bâtie, député, Le Puy-en-Velay. Charles Belpel, propriétaire, Béziers (Hérault). Bérard de Fozières, industriel, Lodève (Hérault).
Ve Henri de Bernis, propriétaire, Vézenobres (Gard). Paul Boudet, propriétaire, Montagnac. Jules de Brignac, propriétaire, Marsillargues (Hérault). Jules Buisson, ancien député, La Bastide d'Anjou (Aude). Henri Caizergues, ancien magistrat, Montpellier. Clément Coste, propriétaire, Béziers. J. Dardé, propriétaire, Béziers. C. Delpuech de Commeiras, propriétaire, Montpellier. H. Delpuech de Commeiras, propriétaire, Montpellier. Mis de Digoine du Palais, propriétaire, Pont-St-Esprit (Gard). Cte Gaétan de Digoine du Palais, propriétaire, Pont-St- Esprit (Gard). Charles Dupin, propriétaire, Montpellier. François Durand, propriétaire, Montpellier. Duvergé, propriétaire, Saussan (Hérault). C,e Charles d'Espous de Paul, propriétaire, Montpellier. Cte Henri d'Espous de Paul, propriétaire, Montpellier.
V*e Philippe d'Espous de Paul, propriétaire, Montpellier. Fabre de Cœuret, propriétaire, Montpellier. Eugène Farret, propriétaire, Béziers. Fédières, agent d'assurances, Montpellier. Gaujal, propriétaire, Béziers. Hilaire Gautier, négociant, Cette (Hérault). Ve de Ginestous, propriétaire, Montpellier. Dr Gingibre, médecin, Cournonterral (Hérault). Paul de Girard, conseiller général, St- Gély-du-Fesc (Hérault). Ernest Giret, propriétaire, Servian (Hérault). Armand Granel, propriétaire, La Livinière (Hérault). Gaston Granier , propriétaire, St- Bauzille - du - Putois (Hérault). Grasset-Morel, avocat, Montpellier. Mls de Graves, propriétaire, Montpellier. Cte de Graves, propriétaire, Montpellier. François Icard, propriétaire, Pignan. Bon de Jessé, propriétaire, Vias (Hérault). Xavier de Juvenel, propriétaire, Pézenas.
Pierre de Juvenel, propriétaire, Pézenas. Gaston du Lac, propriétaire, Capestang (Hérault). Cte de Lansade, propriétaire, Joncquières (Hérault). Hélie de Laurès, propriétaire, Gignac (Hérault). A. du Luc, propriétaire, Montpellier. Auguste de Massilian, propriétaire, Montpellier. M1S de St-Maurice, propriétaire, Montpellier. Dr Ménard, médecin, Lunel (Hérault). Ch. Ménard, pharmacien, Lunel. George Pegat, ancien magistrat, Montpellier. JosephPEGAT, avocat, Paris. Hippolyte de Portalon, propriétaire à Béziers. M's de la Prunarède, propriétaire, Montpellier. C,e de la Prunarède, propriétaire, Montpellier. Cte de Rodez-Bénavent, propriétaire, St-Bauzille-du-Pulois. Mis de Roquefeuil, propriétaire, Montpellier. CONVOCATION XV Armand Rouch, avocat, Montpellier. Bon de Roux-Larcy, propriétaire, Alais (Gard).
Paul Sicard, propriétaire, Aumes (Hérault). C,e Emmanuel de Serres de Mesplès, propriétaire, Montpellier. B0D Paul de Serres de Mesplès, propriétaire, Montpellier. Taberne-Gourgas, propriétaire, Clapiers (Hérault). Thouzellier, négociant, Montpellier. Mis de Valfons, ancien député, Nîmes. Henri Vernazobres, propriétaire, Béziers (Hérault). Charles Vernhette, ancien officier, Montpellier. Pierre Viala, maçon, Ganges (Hérault). Dr H. de Vichet, Montpellier. Vidal-Estor, propriétaire, Montpellier. PROCÈS-VERBAL DE L'ASSEMBLÉE PROVLNCLALE DE LANGUEDOC Tenue à MONTPELLIER en 188g 'ÇjWj&fô 'AN mil nuit cent quatre-vingt-neuf, @Ï7?nn?? et les dix-sept, dix-huit et dix-neuf yfl^-^lg| mars, en la ville de Montpellier, s'est réunie une Assemblée de Représen tants des divers groupes sociaux, appartenant à la province de Languedoc.
Leurs noms sont insérés dans une annexe au pré sent procès-verbal. A l'effet d'appeler sur ses travaux les lumières divines, l'Assemblée les a inau gurés par un service célébré dans l'église de Notre -Dame -des -Tables, où s'étaient réunis, le 16 mars 1789, les trois Ordres de la sénéchaussée de Montpellier. Sa Grandeur Monseigneur de Cabrières, évêque de Montpellier, a dit la messe du Saint-Esprit, et a souhaité la bienvenue aux assistants par l'allocutio'n suivante : Mes très chers Frères, C'est la seconde fois, depuis le commencement de cette année, que, dans une église catholique, sous Fimpulsion d'un sentiment de foi et de patriotisme, quelques hommes se réunissent, pour célébrer ensemble, devant les autels, sous les regards de Dieu et du pays, le centenaire de 1789. Nous avons, dans notre histoire, bien des dates importantes ; pourquoi donc celle-là, entre tant d'autres, a-t-elle le privilège d'exci ter les esprits et d'agiter, en des sens opposés, les cœurs de nos compatriotes ?
Pourquoi les uns se récla ment-ils de 1789, comme du jour où la France moderne est née, — notre pays n'ayant connu jusque là que ténèbres et tyrannie ? Pourquoi les autres, — et nous sommes de ceux-là, — s'effrayent-ils souvent du sens que l'on prétend donner aux événements de 1789 ? pourquoi tiennent-ils à affirmer leur respect PROCÈS-VERBAL 3 pour le passé ? pourquoi demandent-ils le droit d'as socier, dans leur cœur, le culte et les traditions de la France ancienne avec l'amour de la France nouvelle ? Cette diversité de sentiments, ces vues opposées sur un des plus grands faits de la vie nationale, voilà sans doute ce que, à Fétranger, on a de la peine à comprendre. Pour nous, Chrétiens et Français, il faut bien que. pendant cette année, nous essavions de nous familiariser avec les idées que cette date rappelle ; il faut que nous consacrions, loyalement, tous nos efforts à amener la pacification du pavs.
C'est la pensée de tous ceux qui, durant ces quelques jours, vont s'occuper ici des questions sociales et économiques. Ce qu'ils veulent, ce que nous voulons avec eux, ce n'est pas rétablir un ordre de choses suranné. Nous n'avons pas à cœur de ressusciter Fancien régime. Ce régime est mort : il est enseveli. Quelle qu'ait été son histoire, quel que soit le jugement, favorable ou sévère, que nous portions sur lui, sa tombe est scellée ; nous passons en la saluant, nous ne songeons point à le faire revivre. Ce que nous désirons, ce que nos vœux et nos prières appellent, c'est la paix sociale. Ai-je besoin de vous l'apprendre et de le dire ? La France est frac tionnée à Finfini ; il y a, dans son sein, des partis, et des partis encore. II y a les partis qui sont nés depuis longtemps ; il y a les partis qui se forment et qui cherchent à se saisir du gouvernement pour exercer les prérogatives de la puissance souveraine, et con duire à leur gré les destinées de la Patrie.
Eh bien ! il me semble, mes Frères, qu'il serait glorieux, qu'il serait digne de notre titre de Chrétiens et de Français, d'envisager l'avenir du pays sous un autre jour. Certes, nous comprenons les fidélités honorables : il n'y a même, à vrai dire, que la fidélité qui puisse relever et ennoblir la vie politique. Mais, sans prêcher, sans pratiquer une indifférence qui nous paraîtrait honteuse, sans recommander une neutralité banale, qui ressemblerait à une abdication, indigne d'une âme virile, nous voudrions voir s'établir, au sein de notre chère nation, parmi toutes les intelli gences et dans tous les cœurs, ce bien suprême qui s'appelle la paix : la paix, fondée sur ce qu'il y a au monde de plus précieux, sur la vérité. Ah ! comprenez-moi bien, mes Frères ! II y a des heures où l'âme d'un évêque est comme écrasée sous le poids de sa responsabilité !
C'est en hésitant, presque en tremblant, que je vous parle en ce moment ! Non que je craigne pour moi : j'aurais bien mal profité des leçons que j'ai reçues dans ma jeunesse, si j'avais peur de manifester mes convictions, si, même devant un danger, j'avais la faiblesse coupable de les dissimuler. Mais, je ne puis m'empêcher de trembler, et je tremble par amour pour l'Eglise, dont je suis ici le véritable représentant. Je ne dois, je ne voudrais rien dire qui ne soit l'expression de ses sentiments et de ses pensées, et, si je suis libre de me hasarder moi même, je ne puis ni hasarder, ni compromettre l'en seignement ou l'autorité de l'Eglise. Lors donc que je suis amené, par des circonstances impérieuses, à toucher à une question aussi délicate que celle des doctrines et des œuvres de la Révolution française, vous ne serez pas étonnés qu'il y ait, dans mon âme, une sorte d'inquiétude et de malaise pro fond.
Ce seul mot de « Révolution, » qu'on prononce tantôt avec orgueil, tantôt avec colère, est-ce qu'un fils respectueux de l'Eglise a le droit de Fadopter et de le faire entrer dans son langage, sans l'avoir d'abord PROCÈS-VERBAL 5 purifié ? Le renversement violent des institutions anciennes ; la ruine totale d'un ordre de choses, que les siècles semblaient avoir consacré ; la confiscation, l'arbitraire, l'exil, la mort, tous ces excès, dont la Révolution a été le signal, pouvons-nous, sans protes tation, les amnistier et paraître les absoudre ? Ah ! si la Révolution. — ou ce qui est né d'elle, — avait consenti à se faire « baptiser » pour ainsi dire ; si, après avoir répudié, blasphémé, outragé tout ce qu'il v a de plus sacré, elle avait témoigné, par la bouche de ses orateurs, de ses philosophes, de ses historiens, de ses partisans, le regret de ses erreurs et le repentir de ses fautes, nous aurions pu lui pardonner, l'excu ser, traiter avec elle sur le pied d'une réconciliation sérieuse et sincère.
Mais quelque chose de pareil s'est il produit, depuis un siècle ? Les théories révolution naires se sont-elles adoucies et corrigées elles-mêmes, avec le temps ? Un des champions les plus résolus, les plus audacieux de la Révolution va nous le dire. Pressé, par un ami, de donner la formule dernière de ses idées, Proudhon répondait, sans hésiter : « Le dernier mot de notre programme, c'est de nier, de nier toujours ; athées en religion, nous sommes anar chistes en politique ; nous nions toute autorité, toute loi ; la famille, la société ne sont, pour nous, que des appellations, vides de sens, dont il faut débarrasser l'imagination populaire. La propriété elle-même est un mal ; et, par conséquent, notre doctrine, c'est la négation totale, absolue, c'est le néant ». Comment l'Eglise, fille de Dieu, de Celui qui s'est appelé Lui-même : la Vérité, « Ego sum veritas, » pourrait-elle accepter un tel système, sorte d'évangile à rebours, établi sur la négation à outrance : négation de Dieu, de la propriété, de la famille, de tout droit, de tout devoir ?
Et s'il en est ainsi, mes très chers Frères, si c'est là, vraiment, le dernier mot de la Révolution, comment pourrions-nous mettre ce mot sur nos lèvres, avec quelque sympathie ? Et cependant, nous ne repoussons pas, sommaire ment et de parti pris, ce qu'il y a de juste et de noble dans ces idées d'égalité, de liberté et de fraternité, que la Révolution a faites siennes, qui composent sa devise, et dont les noms remplissent le fronton de tous nos monuments. Que l'on nous vante Légalité civile ; nous accueille rons facilement ce principe social, dont le christianisme, par la bouche de St Paul, a donné la première et la plus haute formule. Nous ne réclamerons pas d'ailleurs de privilèges ; et nous serons satisfaits si la loi commune n'est pas dirigée contre nous, si elle n'est pas un piège que l'on tend à notre bonne foi comme à la simplicité de notre obéissance.
Qui donc oserait dire que la fraternité n'est pas au fond des croyances chrétiennes ? Aussi souhaitons-nous qu'elle passe efficacement dans les mœurs ; et nous en don nons pour cela l'exemple, autant qu'il dépend de nous. Je ne conseillerai jamais d'entendre autrement, dans l'état présent de la société, les rapports entre les par tisans des diverses opinions, religieuses ou politiques, qui se partagent le monde ! Ce n'est point que j'oublie le vœu formel de Jésus-Christ, appelant tous les hommes à l'unité dans la foi ! Ce n'est point que je considère, comme un bien, cet état terne des intelligences, dans lequel, par peur de la lumière, on se cantonne volontairement dans une région nuageuse, où nul rayon, émané d'un symbole précis, n'éclaire Fhorizon. Mais, dans les rapports habituels, tout exté- PROCÈS-VERBAL 7 rieurs, la tolérance des opinions est une suite néces saire des conditions actuelles de la vie sociale, et, sans que nous abandonnions le devoir de chercher à faire des prosélytes, nous pouvons, sans trahir notre voca tion, présenter à tous, loyalement, une main qui les appelle toujours et ne les repousse jamais.
Avons-nous davantage le désir d'étouffer la liberté ? Je sais qu'on a reproché à l'Eglise cette parole de l'un de ses plus éloquents défenseurs : « Nous réclamons la liberté pour nous, lorsque nous sommes la minorité, et nous la refuserons aux autres, lorsque nous posséderons le pouvoir ». C'est là une parole échappée aux ardeurs de la polémique> ; ce n'est pas une parole de doctrine. Et je ne crains point de répéter ce que j'ai déjà avancé plus d'une fois : c'est que si jamais, par impossible, les catholiques arrivaient au pouvoir, en tant que catholiques, ils maintiendraient la liberté civile et religieuse, et n'inquiéteraient que les pervers et les méchants. Est-ce que nous n'arriverons jamais, en nous ins pirant mutuellement de ces pensées, à diminuer, à effacer même les tristes conséquences de nos discor des ?
Est-ce que, dès qu'il s'agira des grands intérêts de la Patrie, nous ne ferons pas enfin cesser les divi sions? Et devons-nous repousser, comme urfe illusion, l'espérance de voir, un jour, écartées et jetées à terre, les barrières qui accusent aujourd'hui, parmi nous, les hostilités et les malentendus ? C'est là l'œuvre à laquelle se lient intimement les destinées de la Patrie ! Elle ne peut devenir prospère que par l'union de tous ses fils. Quelle ambition plus noble et plus généreuse que d'amener enfin cet heureux et fécond résultat ? Quand ce ne serait là qu'un rêve, pourquoi ne le ferionsnous pas ensemble ? C'est là le but élevé que pour suivent les hommes de cœur, réunis au pied de cette chaire ! Ils ont pris sur eux le soin de dépouiller à nouveau « les Cahiers de la Nation », ces Cahiers de 1789, monument admirable des vœux de nos ancêtres pour la grandeur et le bonheur de la France.
Ils veulent, et nous voudrions avec eux, reprendre cette œuvre de restauration nationale, si vite entravée, trop tôt détournée de son objet et douloureusement avortée. C'est pour atteindre à un tel résultat, c'est au moins pour en approcher, que votre Congrès et ses multiples Commissions, mes Frères, vont se mettre à l'œuvre. Certes ! à la veille d'une élection, quand un candidat sollicite les suffrages de ses concitoyens, on peut se croire autorisé à suspecter sa bonne foi , on peut soupçonner qu'il ne tiendra point tout ce qu'il pro met, et qu'il n'a pas dans le cœur ce qu'il met sur ses lèvres. Mais comment soupçonner la sincérité, le désintéressement, le dévouement effectif, qui nous portent à opposer aux espérances et aux désirs de nos pères, en 1789, les désillusions et les cruelles expé riences des générations dont nous sommes les fils ?
II ne serait point patriotique de dresser ainsi, devant les étrangers, le bilan de nos mécomptes, si cette enquête, au lieu d'être loyale, était conduite par un esprit étroit et mesquin. Les « doléances » que nous nous proposons de formuler, ne sont ni de stériles récriminations, ni des murmures menaçants. C'est à l'esprit public que nous nous adressons comme à un juge équitable ; c'est à lui que nous offrons les conclusions de nos recherches, lui demandant de les adopter comme siennes, et de faire, peu à peu, passer de nouveau, dans les PROCÈS-VERBAL 9 mœurs, les applications des principes moraux et religieux, sans lesquels il ne peut y avoir ni prospérité ni durée pour un peuple. Nous ne voulons pas faire, à notre tour, et violem ment, une révolution contre la Révolution, accomplie il y a cent ans.
Nous ne voulons pas ravir au pays ce qui est, à ses yeux enorgueillis, son plus précieux patrimoine, ce qu'il appelle avec emphase « ses con quêtes ». Nous voulons venir à lui, sans fausse humilité, sans bassesse, tenant déployé notre drapeau, — le drapeau chrétien et français, — comme, après une longue suite de combats, signalés par des alter natives de succès et de défaites, une armée momen tanément vaincue ne se déshonore point, en proposant elle-même la paix, mais une paix qui ne compromette pas l'honneur. Ne craignons pas, mes Frères, de déclarer ouverte ment quels sont nos désirs, et ce que nous attendons de Féquité de nos adversaires. Puisque nos divisions ont été et peuvent encore être si fatales au pays, offrons de concourir généreusement à la pacification des esprits et des cœurs.
Faisons et acceptons les concessions réciproques qui peuvent être indispensables, et signons ensuite une paix durable, dont notre loyauté mutuelle, plus encore que notre intérêt, sera la garantie ! Quand nous nous adressons à nos concitoyens, à nos compatriotes avec tant de droiture et de franchise, comment n'entendraient-ils pas notre appel, et pour raient-ils n'y pas répondre ? Quelle joie pour vous tous, Messieurs, si vous étiez assez heureux pour contribuer efficacement à l'apai sement social, et quel honneur pour moi d'avoir été, deux fois déjà, mêlé à ces tentatives de rapproche ment que les catholiques militants, sans rien abdiquer de leurs croyances ni de Jeurs traditions, essayent vis-à-vis de ceux qui n'ont plus, hélas ! le bonheur de croire à l'Eglise ni à la souveraineté du Christ- Rédempteur !
De grandes assises s'ouvrent, ici, en ce moment ; pendant trois grands jours, les plus graves questions vont être agitées, dans cet esprit de charité et de liberté, qui seul est capable de produire une entente réelle, un véritable et sérieux accord. Et puis, comme le faisaient nos pères, après les assemblées de leurs célèbres Etats, nous viendrons, à l'autel de Notre- Dame-des-Tables. offrir à l'auguste Protectrice de la cité, à son divin Fils, les splendides couronnes que vos largesses et vos mains libérales leur ont dédiées. J'aime à me persuader, Frères bien-aimés, que ces jours seront féconds ! Ils le seront, si Dieu daigne m'exaucer, pour l'Eglise, pour notre antique et illustre cité, pour notre chère Patrie, pour la France, si vaillante et si fière dans le passé, agitée et inquiète dans le présent, toute rayonnante de prospérité et de gloire dans un prochain avenir !
A l'issue de la cérémonie religieuse, les Membres de l'Assemblée se sont rendus au lieu de ses séances, rue Plantade, i. La salle était revêtue de tentures aux couleurs de Languedoc, rouge et or. Une estrade était -dressée pour les membres du Bureau, et, suivant l'antique usage des Etats de la Province, le fauteuil présidentiel était sur- PROCÈS-VERBAL 11 monté d'un dais de damas de soie rouge et or, décoré des armes de Languedoc. Le Bureau était ainsi constitué : 'Président Monseigneur Maurice d'Hulst, recteur de l'Institut catholique de Paris. Vice-Vrésidents : M. Julien de la Bâtie, député du Puy-en-Velay ; M. Léonce de Curières de Castelnau, ancien magistrat, membre du Conseil général du Gard ; Le comte de Castries ; M. Jules Buisson, ancien député de l'Aude ; M. Urbain Guérin, membre de la Société d'économie sociale ; Le marquis de la Prunarède.
Secrétaire Général : M. George Pegat, docteur en droit, ancien magistrat. Sur l'estrade, aux places d'honneur, se trouvaient : Monseigneur Vigne, archevêque d'Avignon ; — Monseigneur de Cabrières, évêque de Montpellier; — Monseigneur Bonnet, évêque de Viviers; — Monseigneur Fulbert- Petit, évêque du Puy ; Messieurs Jammes de la Gouttine, ancien député du Tarn; — marquis de Laurent - Castelet ; — comte de Doudons-Pierrefeu ; — Mestre, de Villeneuvette, industriel ; — Raymond de Brignac ; — Jules de Brignac ; — Baragnon, sénateur ; — marquis de St-Maurice; — abbé Lémann; — Henri Mares, membre correspondant de Flnstitut, secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture de FHérault ; — marquis Artus de Cabrières : — de Pèlerin, ancien magistrat ; — Azaïs-Marès ; — Clément Coste : — Reynès, ancien vice-président du Conseil de préfecture de FHérault ; — Boyer de Bouillane, avocat : — marquis d'ALFONSE ; — Magnon-Pujo, ancien magistrat; — Joseph Chauvet ; — Charles Vernhette ; — Xavier de Juvenel, — etc., etc.
Un certain nombre de dames avaient pris place dans les tribunes. DISCOURS DE M. DE CASTELNAU, vice-président. M de Castelnau félicite les membres de l'Assem- . blée de l'empressement avec lequel ils ont répondu à l'appel qui leur a été adressé. « Vous « n'êtes pas venus, dit-il, faire œuvre de passion « politique, ou de tapageuse contradiction envers « telle ou telle forme de gouvernement.
Vous vous procès-verbal 13 « êtes assigné spontanément les uns aux autres le « rendez-vous solennel qu'il y a cent ans, à oareil « jour, le pouvoir royal donnait aux trois Ordres « pour s'occuper de leurs affaires et faire entendre « la voix du pays sur les grands intérêts nationaux « qui sont intimement mêlés à la vie quotidienne du « père de famille, de l'agriculteur, du commerçant, « de Findustriel, du chef d'atelier, de l'ouvrier. « Nos pères voulaient assurer la sauvegarde et le « développement de ces intérêts sous l'égide tutélaire « des grands principes du respect des droits de Dieu, « de la tolérance religieuse, de la liberté individuelle, « de Légalité de tous devant la loi et devant l'impôt, « du concours du pays à son gouvernement par le « libre vote des subsides, le sérieux contrôle des « dépenses publiques, les fermes et respectueuses « remontrances sur la conduite des affaires à Finté « rieur et à l'extérieur, et enfin par une sage et « libérale réglementation de l'autonomie communale « et provinciale, qui avait sombré sur bien des points « du royaume sous les pratiques de la centralisation. « Ces principes étaient la base de la réforme na « tionale tentée à cette époque contre les funestes « nouveautés de la monarchie absolue et des abus « intolérables, sous l'inspiration d'un prince, digne « successeur de ce grand et saint roi qui, mourant à « Tunis, recommandait, avant toutes autres choses « de ce monde, à son fils, de maintenir intactes les « libertés et franchises de son peuple.
Malheureuse « ment, la Révolution s'est substituée à la réforme « et a corrompu les grands biens que celle-ci voulait « nous assurer. Elle a fait de la tolérance religieuse « l'extinction du Christianisme comme force et in « fluence sociale, comme fait de conscience générale; « elle le remplace par la libre-pensée et l'irréligion « d'Etat, avec leur intolérance et leur tyrannie. « De légalité de tous devant la loi et devant « l'impôt, elle a fait la destruction de la hiérarchie « sociale providentielle et des obligations qui en « découlent, la rupture de Fharmonie des droits et « des devoirs des différentes classes de la société « qu'elle a enfermées, les unes vis-à-vis des autres, « dans un individualisme et un isolement funestes. « La liberté individuelle, la Révolution, appliquant « le principe de Rousseau, d'après lequel tout gouver « nement est un mal, en a fait la liberté systéma « tique, c'est-à-dire le droit à la révolte contre toute « autorité que, dans le désordre de nos passions, « nous jugeons oppressive.
Le concours du pays à « son gouvernement, la Révolution Fa interprété par « la souveraineté absolue du nombre et de la force, « c'est-à-dire de la foule, de la multitude envisagée « dans chacune des têtes d'individus qui la com « posent ; c'est elle qui crée le droit et la justice, qui « est l'unique source, l'unique raison d'être du « gouvernement. (Vive adhésion.) « Sous l'influence de ces erreurs, la majorité des « Etats-Généraux, infidèle à son mandat, se révoltant « contre le vœu national, abandonna la réforme pour « se laisser égarer par les passions révolutionnaires « les plus coupables ; elle ouvrit la porte au jacobi « nisme et aplanit les voies à la révolution sociale « qui marche tous les jours et ne peut s'achever sans « précipiter le naufrage du pays dans Fathéisme, « l'asservissement, dans les misères et les désastres « d'un état social sans nom dans les langues humai « nés.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Assemblée commémorative tenue à Montpellier ... 1889 à l'occasion du Centenaire des trois Ordres des Sénéchaussées de Languedoc de 1789. Procès-verbal, rapports et annexes.
