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L'Alsace; le pays et ses habitants ... Ouvrage contenant 386 gravures et 17 cartes

A. Charles Grad · 1889 · Scanned text

439,313 words · about 30 h 46 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

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Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

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About this book

Author
A. Charles Grad
Language
French
Published
1889
Length
439,313 words · about 30 h 46 min
Sections
53 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (53)
  1. Front matter about 1 min
  2. Chapitre I about 2 min
  3. Chapitre II about 6 min
  4. Chapitre III about 12 min
  5. Chapitre IV about 8 min
  6. Chapitre V about 9 min
  7. Chapitre VI about 6 min
  8. Chapitre VII about 10 min
  9. Chapitre VIII about 15 min
  10. Chapitre IX about 11 min
  11. Chapitre X about 12 min
  12. Chapitre XI about 15 min
  13. Chapitre XII about 17 min
  14. Chapitre XIII about 14 min
  15. Chapitre XIV about 20 min
  16. Chapitre XV about 6 min
  17. Chapitre XVI about 30 min
  18. Chapitre XVII about 14 min
  19. Chapitre XVIII about 9 min
  20. Chapitre XIX about 8 min
  21. Chapitre XX about 17 min
  22. Chapitre XXI about 4 min
  23. Chapitre XXII about 6 min
  24. Chapitre XXIII about 13 min
  25. Chapitre XXIV about 5 min
  26. Chapitre XXV about 8 min
  27. Chapitre XXVI about 14 min
  28. Chapitre XXVII about 9 min
  29. Chapitre XXVIII about 23 min
  30. Chapitre XXX about 27 min
  31. Chapitre XXXI about 18 min
  32. Chapitre XXXII about 37 min
  33. Chapitre XXXIV about 17 min
  34. Chapitre XXXV about 11 min
  35. Chapitre XXXVI about 7 min
  36. Chapitre XXXVII about 8 min
  37. Chapitre Xxxviii about 9 min
  38. Chapitre XXXIX about 18 min
  39. Chapitre XL about 10 min
  40. Chapitre XLI about 44 min
  41. Chapitre XLIII about 7 min
  42. Chapitre XLIV about 20 min
  43. Chapitre XLV about 21 min
  44. Chapitre XLVII about 12 min
  45. Chapitre XLVIII about 16 min
  46. Chapitre XLIX about 10 min
  47. Chapitre L about 17 min
  48. Chapitre LI about 19 min
  49. Chapitre LII about 30 min
  50. Chapitre LIV about 11 min
  51. Chapitre LV about 12 min
  52. Chapitre LVI about 17 h 40 min
  53. Epilogue about 1 h 21 min

Continue:

Front matter

L'ALSACE Les gravures contenues dons ce volume ont été dessinées par MM. Barclay, — //. Chapuis, — Clément, — //. Clerget E. Collomh, — À. Ferdinandus, — Froment, — Goltz. — Ch. Goutzviller Lancelot, — Lançjlois, — A. Deroy, — Lix, — K. Matthis Niederhaûsern-Kœchlin , — Riou, — E. Ronjat, — P. Sellier A. Slom, — Stroobant, Taylor E. Thérond, — G. Vuillier et //. Zuber. CHARLES GRAU L'ALSACE LE PAYS ET SES HABITANTS P A R CHAH LES (IRAI) MEMBRE CORRESPONDANT DE L INSTITUT, U É P U T É AU REICHSTAG O U V R A G E CONTENANT 386 GRAVURES ET 17 CARTES PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C" 79. BOULEVARD SAI M T-GE R M Al N , 70 18 89 Droits de propriété el d* ira.luciion rêacr**i AU PEINTRE ALSACIEN JE A ÏN í- JACQUES HENNER En souvenir du pays natal. L'auteur. Logelbach, décembre ÍSSS. LES ILES DU RHIN L ALSACE

Chapitre I

Le pays et le -guide Aimez-vous l'Alsaee? C'est un beau pays, une terre bénie du ciel. Douée d'une nature généreuse, avec ses montagnes fières et riantes, ses coteaux plantés de vignes, sa plaine féconde, elle captive par son charme propre, ainsi que par les merveilles du travail humain, quiconque l'a entrevue une fois. La neige blanchit cinq mois durant les hautes cimes des Vosges, élevées comme un rempart naturel le long de sa nouvelle frontière de France, tandis que du côté allemand sa frontière ancienne, le Rhin, a un cours si pressé, si rapide que les navires ne le remontent pas. Les collines, qui enlacent les montagnes boisées de leurs pampres verdoyants, distillent le vin, richesse de ses plus tiers habitants. La plaine unie, étendue entre le grand fleuve et les coteaux, ondule, quand la moisson approche, comme une mer d'épis blonds, sous les caresses de la brise.

Villes et vallées y sont si industrieuses qu'elles font vivre deux fois plus de population que ne peuvent en nourrir, sur Tensemble du territoire, toutes les récoltes d'un sol riche. Telle nous apparaît l'Alsaee aujourd'hui, telle elle a été hier. Présenter ce tableau du pays, c'est vous dire son histoire, c'est vous montrer dans sa fortune la source de ses malheurs: un trésor, un joyau convoité, hélas! et toujours disputé par les nations voisines. Et si ce pays vous intéresse assez pour désirer le voir et le connaître mieux, voici mes titres pour vous y conduire. Enfant, j'ai appris sur les genoux de ma mère ses traditions et son histoire. Aux jours de ma jeunesse, j'ai scruté sa nature sous ses aspects si variés et par tous les chemins. Arrivé à l'àge d'homme, j'ai repris ces mêmes chemins sous les coups de L'ALSACE. 2 l'étranger pour disputer son territoire à l'invasion dans une lutte inégale.

Puis, la conquête accomplie, malgré notre résistance, malgré tant de larmes et de sang versés, après des déchi rements douloureux, j'ai été appelé à soutenir ses droits, à défendre ses libertés et son hon neur dans les assemblées du peuple. Tout ce que vous voudrez savoir sur mon Alsace, nous rapprendrons, certains de trouver toujours des amis prêts à suppléer à mon insuffisance là où je ne serai pas suffisamment renseigné. Partout, d'un bout à l'autre du territoire, nous trouverons aussi des maisons hospitalières pour nous faire bon accueil, au milieu de nos courses à travers un domaine dont nous possédons les cœurs. Ne vous préoccupez donc ni du gîte, ni de la route, ni d'aucun préparatif embarrassant. Pour partir, il nous suffit d'avoir le sac au dos, des jambes pour marcher, deux yeux pour voir, un peu de curiosité, une provision de bonne humeur, d'être bien dispos, prêts à tout.

Comme prix de sa peine, ou plutôt pour ajouter à son plaisir, votre guide, que voilà, vous demande de lui répéter tout bas, mais souvent, que ce pays que nous allons visiter, vous en garderez bon souvenir, que vous l'aimerez comme il l'aime, d'une affection inaltérable, comme fout le monde doit l'aimer.

Chapitre II

Station de départ. — A Turckheim. Naturellement nous commençons nos courses en zigzags en partant de chez moi. Mon chez moi est Turckheim, petite ville assise à l'enfrée du val de la Fecht, non loin de Colmar. Voici la maison où je suis né, dans la rue qui passe devant la mairie et l'église. La flèche aiguë du clocher pointe de loin au-dessus des autres constructions, sans pourtant trancher sur le fond de montagnes, à cause de sa couleur terne. Trois grandes et grosses tours carrées, percées de porfes, réunies par un mur d'enceinte continu, donnent au plan de la localité une forme triangulaire. Devant la ville, le torrent de la Fecht, encaissé par des enrochements en ligne droite, roule ses flots, violents et tumultueux à certains moments, mais habituellement transparents et paisibles comme un cristal.

Immédiatement derrière le mur d'enceinte, des coteaux exposés en plein midi montent revêtus de magnifiques vignobles, aux crus renommés parmi les meilleurs de la contrée. Deux nouveaux ponts en fer donnent accès, par dessus le torrent, devant la Porte-Rasse et la Porte-Haute. Une double allée de platanes et de tilleuls, bien verts et touffus, répand l'ombre et la fraîcheur sur le court passage entre le pont inférieur et la massive Porte-Rasse, surmontée de son nid de cigognes. Encore debout, quoique mal entretenu, le mur d'enceinte rappelle une ancienne place forte. Sur bien des points ce mur épais est percé de fenêtres, servant aux habitations de l'intérieur appuyées contre ses parois. Sa ceinture devient trop étroite pour une population qui augmente en nombre ou dont le bien-être s'accroît, car toute une rangée de maisons neuves s'élève en dehors, le long du quai de la Fecht.

Des établissements industriels, filatures de coton et papeteries, se groupent à distance sur le cours du canal, qui dérive du torrent, non pas en agglomération compacte, noircie par la fumée et où l'air manque, mais échelonnés les uns à la suite des autres, en plein soleil, étalant à la lumière leur blanche façade, ou se cachant coquettement derrière des bouquets d'arbres, où le bourdonnement des machines monte au ciel comme un hvmne du travail La situation de Turckheim ne vous parail-elle pas tout à fait ravissante ? Un sentiment pieux me dispose à dire de mon lieu natal fout le bien possible. Convenez pourtant que je n'exagère rien en louant le gracieux paysage dont nous subissons le charme. Ne m'en voulez STATION DE DÉPART. — A TURCKHEIM. pas de me sentir ému par notre flânerie à travers les vieilles rues de l'endroit, comme sous les ombrages au bord du torrent.

Ces lieux réveillent tant de souvenirs, après mes absences prolongées au loin! Que d'heures j'ai passé, à rêver, en abandonnant ma ligne au lil de l'eau, en faisant l'école buissonnière sous les grands saules, où le garde champêtre m'a dressé procès-verbal pour quelques osiers dérobés. Plus tard, quand j'ai voulu regagner le temps perdu pour l'étude, derrière cette fenêtre, là-haut, au second étage de la maison paternelle, bien des fois le veilleur communal, trouvant ma lampe de travail allumée trop avant dans la nuit, est venu me héler depuis la rue pour m'obliger au repos. Ne nous éloignons pas sans jeter un coup d'oeil au fond de la grande cour où, pendant mes vacances CHEZ MOI. joyeuses, nous avons fait maint coup espiègle dans l'escalier tournant de la tourelle, à la maison des grands-parents.

Maintenant, quand je reviens de loin, plus de grand-père ni de grand'mère. Ils reposent dehors, au cimetière. Frères et sœurs ont quille aussi le loil de la famille. Les camarades d'enfance manquent la plupart. Quels changements dans le court intervalle de vingt années! Si le visage des gens que nous rencontrons n'est plus le même, la physionomie du lieu a conservé son ancien caractère. Etreintes par le vieux mur d'enceinte, les maisons et les rues se trouvent un peu à l'étroit. Aussi apercevons-nous peu de cours suffisamment vastes, et en core moins de jardins. Les maisons présentent presque toutes des pignons élevés, en pointe. avec d'énormes toits. Presque toutes ont à l'intérieur, ou sous un hangar, un pressoir en bois massif, un alambic pour distiller l'eau-de-vie, des tas d'échalas, matériel obligé d'une L'ALSACE. 4 population viticole.

Reliant entre elles les trois portes de la ville, les rues principales sont peu larges, pavées de cailloux, en ligne droite ou parallèles au mur d'enceinte. Celle de devant représente le quartier commerçant et renferme les boutiques. Elle part de la place du Marché. On y remarque plusieurs maisons à encorbellement. Près de la place il y a une fontaine servant d'abreuvoir public, en face du corps de garde. Soir et matin, les vaches de la localité viennent s'y désaltérer à la file. L'église paroissiale, construite en 1840, est un P O H T E ANTIQUE A TUItCKHEIM. grand édifice en style dorique, flanqué d'un clocher gothique plus ancien, datant de l'époque de transition. Une chapelle ménagée dans le bas du clocher et en communication avec l'église renferme les tombeaux des deux frères Conrad et Pierre Wickram, nés à Turckheim au seizième siècle, et dont le premier a été coadjuteur des évêques de Râle, dont le second a succédé au fameux prédicateur Gèiler dans la chaire de la cathédrale de Strasbourg.

Deux autres Wickram se sont distingués, l'un en représentant la Décapole d'Alsace à la diète de Worms, l'autre par le dessèchement des marais autour de Colmar. Turckheim a aussi donné UN Pli ES SOI r. v TU RCKII EIM STATION DE DÉPART. — A TURCKHEIM le jour à la famille des llo'sselmann, prévôts ou schultheiss de Colmar. Fils d'un obscur artisan, Jean Rœsselmann dut à son intelligence et à son énergie d'être élevé à la dignité de prévôt impérial. En 1155 Guillaume de Hollande le choisit pour arbitre dans les difficultés survenues au sein de la ligue rhénane. Lors des conflits entre l'évêque de Strasbourg el la maison d'Autriche, le vaillant prévôt, expulsé de Colmar par les gens de l'évêque, rentra dans la ville enfermé dans un tonneau. Pendant la nuit il s'empara par surprise d'une porte et livra la place aux Habsburg.

II périt dans une nouvelle attaque des épiscopaux, le printemps suivant. Rodolphe de Habsburg, devenu empereur d'Allemagne, octroya, en considération des services de Rœsselmann, aux bourgeois de Colmar, une constitution municipale, datée de Vienne le 29 novembre 1278. Au recensement de 1805, Turckheim avait une population de 2 940 habitants, nombre qui s'est réduit à 2 547 au recense ment du I" décembre 1875. Celte diminution provient de l'émigration déterminée par la conquête allemande. Une partie des habitants travaille aux fabriques; mais la vigne est la principale ressource de la loca lité. Son magnifique vignoble ne produit pas moins de cinquante mille mesures de vin d'un demi-hectolitre, une année dans l'autre. II a remporté le premier prix à la dernière exposition agricole de l'Alsace- Lorraine.

Aussi les qualités des vins de Turckheim sont attestées depuis longtemps par le vieux dicton : Zu Thann im Rangen, Zu (íebweiler in den Wannen, Zu Turckheim im Braiul, Wàclist iler beste Wein im Land1. Quels rudes travailleurs que ces vignerons! Ils jouissent d'une aisance bien ga gnée, car ils ne s'épargnent aucune peine. Toute la semaine durant, vous les trouvez à leur besogne. Depuis le lever de l'aube jusqu'au coucher du soleil, actifs, infatiga bles, piochant, plantant, taillant, sarclant, UN VIGNE 1. ON DE TURCKHEUI arrosant la terre de leurs sueurs, disputant la place au rocher, élevant leurs ceps aussi haut que la rigueur du climat ne les arrête pas et qu'elle permet au raisin de mûrir. Toul le coteau qui domine la ville a été gagné ainsi à la culture, jusqu'aux altitudes de 350 à 400 mètres.

Le coteau porte le nom d'Eichberg, « montagnes des Chênes », en sorte que rem placement de ces vignes était naguère occupé par une forêt. Peut-être serail-il bon d'engager les vignerons de Turckheim à tirer encore meilleur parti de l'exposition exceptionnelle de leur vignoble en cultivant plus de cépages tins, et en donnant plus d'attention au traitement 1. «A Thann au Rangen, à Gebwiller dans les Wannen, Turckheim au Brand croît le nieilh L'ALSACE. 8 des vins. Sous ce rapport, ils auront beaucoup à apprendre des viticulteurs des bords du Rhin et de la Moselle.

Chapitre III

Une ancienne ville libre impériale. Turckheim se vante d'avoir été ville libre et impériale avant la conquête française. A ce titre, elle a fait partie de l'Union de la Décapole d'Alsace. Des restes de constructions, des murs, des puits, des briques, des poteries, des armes, des ustensiles, des monnaies romaines et des objets de parure découverts en grande quantité, semblent indiquer Texis tence d'une cité plus ancienne, non pas sur l'emplacement de la ville actuelle, mais dans sa proximité immédiate, sur l'autre rive de la Fecht et du canal du Logelbach. Probablement cette ville ancienne a été détruite, comme tant d'autres, lors de Tinvasion des barbares; le nom de Turingheim ou Turinkein, porté dans les anciens titres, rappelle bien les Turingi de César, le pagus Toringorum des vieux chroniqueurs.

Ce qui est certain, c'est que le roi de Lorraine Zventebold donna expressément aux religieux du val Saint-Grégoire, à Munster, le Tlicuì'inglieim avec ses dépendances en 809. En 1220, le pape Honorius confirme à Tabbaye de Munster tout spécialement, specialiter, les maisons et les propriétés sises à Turckheim. Ces maisons et ces propriétés constituaient la cour colongère établie dans la localité et qui subsista jusqu'à la grande Révolution. Toutefois les abbés de Munster n'étaient pas précisément seigneurs exclusifs de Turckheim. Dès le treizième siècle, avant Tintervention de TEmpire, la juridiction était partagée entre Tabbaye de Munster et la seigneurie de Hoh-Landsburg. Les droits de celle-ci suivaient les habitants originaires des possessions autrichiennes ; les droits de celle-là s'exerçaient sur les sujets originaires de la vallée et des domaines de Tabbaye.

Le seigneur du Hoh-Landsburg prélevait en 1303, sur ses contribuables de Thuringhein, au nom de T Autriche, de un à trois fuoders de vin, selon la récolte, quatre livres d'argent au plus et trois au moins, le gîte à discrétion et deux poules, Tune à carnaval, l'autre aux vendanges. Les redevances payées aux abbés de Munster étaient plus considérables, mais elles furent successivement réduites, de manière à descendre à quarante mesures de vin, au temps de Schoepflin. Un fuoder du treizième ou du quatorzième siècle équivaut à onze hectolitres d'aujourd'hui. La ville racheta aussi la dîme de Téglise, que les abbés de Munster s'étaient longtemps partagée avec les abbés de Pairis, avec les seigneurs de Hoh- Landsburg et les nobles de Ramstein. Aujourd'hui la commune de Turckheim paye à l'État 19 499 marks de contributions directes en principal, sans compter les centimes additionnels et les impôts indirects.

Avec le progrès du temps et le développement de la population, à mesure qu'ils aug mentaient en nombre el qu'ils se sentaient plus forts, les habitants de Turckheim prirent des allures plus libres dans leurs rapports avec leurs seigneurs. Des contestations s'élevèrent sur les redevances el sur le droit de juridiction. Une convention intervint en 1308, entre Tabbé et la commune, afin de fixer les droits réciproques des deux parties. Cette charte reconnaît à Tabbaye de Munster : Tu'ing und Bau, Sc/ititz und Hast, c'est-à-dire la juridiction sur les délits ruraux, le droit d'arrêter et de détenir les bêtes en contravention. De son côté, la commune en formation s'engageait à ne plus vendre ni aliéner les terrains communaux, sauf dans les cas de travaux urgents d'utilité publique pour Tentretien des ponts et des routes, pour les exemptions et les contributions, Dorflœse, en cas d'occupation militaire.

On stipula bien que l'autorisation du maire de la colonge devait être demandée dans ces circonstances. MAISON DE Vir.NERONS A TURCKHEIM. (VoyeZ p. 3 et UNE ANCIENNE MLLE LIHP.E IMPÉRIALE. 11 Mais, ajoutait la commune, en cas de refus du représentant de Tabbaye pour autoriser T aliénation ou les engagements nécessaires, « on le ferait tout de mème ». Des gens qui parlent sur ce ton, qui sont décidés à soutenir leurs prétentions par d'autres arguments plus énergiques, sont près d'une émancipation complète. En effet, moins de quatre années plus tard, la commune de Turingheim notifia à Tabbé de Munster la résolution de s'entourer de murs et de tours : must und /ville licite das Dor ff mit Mitren, Thurnen zu vcrzichernde. Craignant pour ses droits, Tabbé demanda à déterminer ceux-ci à nouveau, d'accord avec la commune.

Un jugement prononcé par l'official de Tévêché de Râle décida que les habitants de Turckheim prêteraient serment de fidélité à leur seigneur colonger, lequel aurait droit d'assister en personne ou par son délégué aux délibérations du conseil municipal. Les magistrats de la commune ne devraient plus faire aucun règlement sans le consentement de Tabbé. Sur ces entrefaites, et à la requête des habitants, l'empereur d'Allemagne Henri VII, par un diplôme daté de Pise, en 1312, érigea son village de Dureinkeim en place forte ou oppidum, pro mettant qu'après la construction des murs cet oppidum serait élevé au rang de ville libre, avec jouissance des mêmes droits que Colmar. Cette charte d'affranchissement, en faisant de Turckheim une ville libre el impériale, réservait toutefois les droits des abbés de Munster et autres seigneurs, vel cuique alteri.

Par suite de Pacte d'émancipation, l'empereur nomma dans la nouvelle cité un prévôt impérial, à côté des prévôts ou schultheiss de Tabbaye de Munster et de la seigneurie de Hoh- Landsburg. De là aussi trois juridictions répondant aux trois classes de bourgeois dépendant de l'empire, de la maison d'Autriche et des abbés de Munster. Une déclaration expresse de la commune reconnaît les droits des abbés, entre autres celui d'avoir dans la ville son schultheiss ou prévôt, son meger ou maire, son weibel ou appariteur, son hingeisen ou vérificateur des poids et mesures, réunis en tribunal pour juger les vassaux de Tabbaye. Toutes ces conventions ne duraient qu'un moment; les mêmes conflits se renouvelaient après de courts intervalles. Malgré les engagements pris, chaque partie cherchait à étendre ses prérogatives.

Une fois c'étaient les droits forestiers, une autre fois les redevances seigneuriales qui provoquaient le dissentiment. Si Tabbaye cherchait à étendre à la ville entière les droits de la colonge, le magistrat tendait à restreindre les prérogatives tradi tionnelles de Tabbaye et visait à Tindépendance complète. En 1400, entre autres, ayant voulu affranchir les vassaux de Tabbaye de toute sujétion envers leurs seigneurs, le magistral fut obligé de transiger par suite de Tintervention de la ville de Colmar, qui prit les armes en faveur de Tabbé, lequel avait chez elle droit de bourgeoisie. Toutes les prérogatives des abbés n'en furent pas moins réduites plus tard au prélèvement d'une contribution en argent et en denrées. De mème qu'ils avaient cherché à évincer les abbés de Munster, les bourgeois de Turckheim conclurent, en 1400, un autre traité avec le seigneur de Hoh-Landsburg con tenant des restrictions de son autorité dans la ville.

D'après ce traité, les habitants originaires du Haut-Mundat, des terres de Hattstatt, comprises entre le faite des Vosges, les ruisseaux de TEckenbach et du Blindbach, ainsi que ceux venant des domaines abbatiaux de Murbach, devaient être admis à jouir des droits de bourgeois impériaux : les autres étrangers d'origine restaient par contre vassaux de Hoh-Landsburg. Comme toutes les conventions humaines, ce traité subit des accrocs de part et d'autre. Plus d'une fois il fournit le motif de vives querelles, voire de luttes sanglantes. Elait-il bien aisé d'ailleurs de distinguer toujours dans les mêmes murs les sujets de la maison d'Autriche des sujets de l'empire? Dans un arbitrage intervenu en 1485, le sénat de Strasbourg, prononçant entre le landvogt Philippe, comte palatin, représentant de l'empereur, et le comte Sigismond de Lupfen, représentant de la maison d'Autriche, décida que, pour une L'ALSACE 12 durée de quarante ans, il ne serait plus établi de distinction entre les deux sorles d'habitants : chaque seigneur devait continuer à prélever les tailles d'usage tandis que le droit de haute justice appartiendrait au comte palatin seul, au nom de TEmpire, sous la réserve que les prévôts des deux parties siégeraient ensemble au tribunal el partageraient par moitiés égales le produit des amendes.

Peu de temps après, la distinction entre sujets de TEmpire et sujets de T archiduché fut effacée à titre définitif par suite d'une autre décision des magistrats de Munster pris comme nouveaux arbitres. Tous les bourgeois de Turckheim relevèrent désormais directement de l'empire, sans exception aucune. Le magistral de la \ille se composait d'un schultheiss impérial nommé par le reichsvogt de Kaisersberg, de deux bourgmestres à tour de rôle, d'un syndic et de six sénateurs ou conseillers municipaux, renouvelés chaque année, le mardi après les Trois-Rois, par voie d'élection. L'ordre public laissait ainsi beaucoup à désirer sous ce régime du bon vieux temps. Sans dénigrer le passé, nous pouvons préférer au système féodal l'unité introduite dans Ioules les branches de l'administration, au lieu et place de cette complication de juridictions multiples el diverses appliquées aux habitants d'une mème localité.

Chaque empereur confirmait à son avènement les droils conférés à la commune de Turckheim. Quelques-uns donnèrent plus d'extension aux privilèges anciens, mais sans abroger les droits des seigneurs en titre : vel cuique alteri, qui sont expressément réservés clans la première charte d'affranchissement de Tan 1312. Dans l'origine, Tabbaye de Munster possédait Turckheim avec toute la vallée el exerçait sa juridiction sur les habitants originaires de ses possessions. Ceux-ci cherchèrent peu à peu à s'émanciper de la tutelle des abbés. Les empereurs, Irou vant bon d'avoir leurs partisans à côté des gens de Tabbaye, favorisèrent les tenta lives d'affranchissement, à partir de T avènement des Hohenstaufen. Ainsi Frédéric le Bel, compétiteur de Louis de Ravière, affranchit la ville de la contribution de Yumgeld et Texempta de la steuer, par un diplôme daté de Colmar, en 1315, afin d'aider les bourgeois à mieux se fortifier et pour s'en faire des auxiliaires contre son rival.

Léopold d'Autriche, frère de Frédéric le Rel et landgraf de la Haute-Alsace, conféra en 1324 aux bourgeois de Turckheim les mêmes droils qu'aux bourgeois de Colmar, avec exemption de comparaître devant le tribunal du landgraviat. En 1347, nouvelle exemption d'impôt pour une durée de Irois ans, concédée par l'empereur Charles IV, toujours sous condition d'augmenter les fortifications. Vers la fin du même siècle, l'empereur Wenceslas confirma les mêmes privi lèges, en y ajoutant le droit d'asile pour les proscrits de TEmpire. Sous Charles-Quint, la ville acquit entre autres privilèges, par un diplôme daté d'Augsbourg, le droit de recevoir et de chasser les juifs à son gré. Encore après le traité de Westphalie, qui avait cédé TAlsace à l:i France, l'empereur Ferdinand III autorisa la municipalité à percevoir un droit de 12 pfennings par schatz de terre vendue, en dédommagement des perles éprouvées pendant la guerre des Suédois et lors du passage des Français.

Cette concession dernière faite par un prince qui a perdu ses droils de souveraineté dans le pays, nous parait aujourd'hui assez singulière. Toujours est-il que les privilèges dont nos villes libres impériales ont joui expliquent leur attachement à leurs anciens maîtres longtemps après la conquête. Pour son contingent aux guerres de l'empire d'Allemagne, Turckheim fournissait un cavalier et cinq fantassins. Chaque «innée la ville payait 25 florins à la chambre impériale; mais Timpôt désigné particulièrement sous la dénomination de steuer a souvens varié. Au temps de Schœpflin, Tabbaye de Munster touchait encore une redevance annuelle de 40 mesures de vin. Quanl à la redevance due au seigneur de Hoh-Landsburg, représentant de la maison d'Autriche, elle fui lixée à une voiture de \in par an sous Teffel (\'un traité conclu en 140(1.

Devenu ville libre, Turckheim se Irouva mêlé à la plupart des guerres pour lesquelles UNE ANCIENNE VILLE LIBRE IMPERIALE. 13 se liguèrent les autres villes impériales d'Alsace, ou auxquelles celles-ci envoyèrent des contingents à titre de cité de Tunion rhénane. La plus rude de ces guerres particulières fui celle soutenue par Turckheim mème contre Jean de Lupfen, seigneur de Hoh-Landsburg. C'était en 1465. Jean de Lupfen, irrité des entraves que le magistrat de Turckheim niellai I ou essayait de mettre à sa juridiction sur les habitants originaires de terres autrichiennes ou nés d'anciens serfs de la seigneurie de Hoh-Landsburg, descendit de ce château, donl nous voyons d'ici les ruines imposantes au-dessus du vignoble de Wintzenheim. Le bouillant seigneur escalada les murs avec tout ce qu'il avait pu rassembler d'hommes d'armes, et se répandit dans les maisons pour massacrer les habitants qui lui tombèrent sous la main.

Turckheim appela à son secours ses alliés de la Décapole d'Alsace, qui unirent leurs forces afin de tirer vengeance de cette agression. Les contingents des villes, conduits par Télecteur palatin Frédéric le Victorieux, landvogt d'Alsace, mirent le siège devant Ammerschwihr, où le seigneur de Lupfen avais placé une garnison, tandis que le château de Hoh-Landsburg fut bloqué en mème temps. Mis à la raison par plus forle partie, le seigneur dut se résoudre à demander la paix en renonçant à la plupart de ses prétentions de juridiction. Dans la Guerre des six oboles, le contingent de Turckheim se distingua au siège du château d'Egisheim, donl il escalada el occupa lc premier les créneaux, vengeant par ce vigoureux fait d'armes les insultes récentes et anciennes des sires de Lupfen et de Girsperg.

L'acte constitutif de la ligue des dix villes impériales ou de la Décapole d'Alsace, signé le 23 septembre 1354, sur Tinjonction de l'empereur Charles IV, est conservé en original aux archives de Colmar. Plusieurs articles de ce traité rappellent les conventions de la Confédération germanique qui ont passé dans la Constitution actuelle de l'empire allemand. Ainsi l'article 1" stipule : « Si une des villes a des difficultés avec un seigneur, avec une autre ville, avec des villages ou des particuliers, elle en donnera avis au landvogt ou grand bailli, et, de concert avec lui, elle fixera un jour à la partie adverse pour s'expliquer sur le conflit ; en même temps elle invitera ses confédérés à réunir leurs députés le mème jour et au mème lieu, pour les faire intervenir aux débats et faire connaître aux adversaires qu'ils font cause commune avec les plaignants.

Si la partie assignée refuse de comparaître, les villes viendront en aide aux premiers dans les mesures que le landvogt décidera. » L'article 2 ajoute : « Si dans une des villes un soulèvement réussit à renverser les représentants légitimes de TEm pire ou de la commune, ou à les désarmer et à s'en rendre maître, dès que la nouvelle en parviendra à ses confédérés, ils réuniront toutes leurs forces pour voler au secours de leur allié, el ne se retireront que lorsqu'ils auront rétabli Tordre, et qu'au jugement du landvogt et des villes le dommage causé aura été réparé ». Article 0 : « Si dans une des villes alliées un bourgeois trame quelque chose contre le magistrat, le conseil de la communauté, on se bornera d'abord à le bannir de la ville et de la banlieue; mais en mème temps la ville lésée convoquera la ligue, au su du landvogt, et les confédérés prononceront contre le coupable telle peine que de raison, et pendant tout le temps qu'elle aura déterminé, aucune des villes ne pourra le recevoir bourgeois ni lui accorder la résidence dans ses murs.

Si au contraire on reconnaît que la plainte n'est pas fondée, la ligue veillera à ce qu'il soit rétabli dans ses droits ». Article 7 : « L'alliance doit garantir aux villes en général, comme à chacune en particulier, ainsi qu'à leurs habitants, nobles et roturiers, les droits, franchises et bonnes consumes dont ils sont en possession; les confédérés seront tenus d'agir contre ceux qui y porteront atteinte ». Article 8 : « Au nom de T obéissance qu'ils doivent à l'empire, tous les habitants des villes alliées sont obligés de prêter serment à la ligue dès qu'ils en auront été requis par le landvogt, par le magistrat ou par le conseil de leurs villes respectives. Si dans le courant du mois ils ne se soumettent pas à cette formalité, ils seront bannis, et chez aucun L'ALSACE. 14 autre confédéré ils ne pourront être admis au droit de bourgeois, ni prétendre à une assistance quelconque. » Article 9 : « La paix provinciale ressortissant actuellement à TEmpire, T alliance n'y portera pas atteinte, et la mème défense est faite aux quindécemvirs que Charles IV a préposés à la paix publique comme aux seigneurs et aux villes qui en font parlie, de ne rien tenter contre les cités de la Décapole relativement à la ligue ».

Article 10 : " Sous la réserve des droits de la juridiction et de la souveraineté de TEmpire, le traité sera valable pour toute la durée de la vie de l'empereur Charles IV et pendant un an après sa mort. Toutefois l'empereur aura, en tout temps, le droit de rompre T alliance, aussi bien que la paix provinciale. » Les villes alliées de la Décapole étaient : Colmar, Schlestadt, Obernai, Rosheim, Mulhouse, Kaisersberg, Turckheim, Munster, Wissembourg et llagiienau. En jurant leur alliance conformément à la volonté impériale, les signataires ajoutèrent encore cet article final : « Si Tune des villes devait refuser son adhésion, elle ne pourra réclamer le bénéfice de Tassistance commune; mais son abslenfion ne suspendra pas les effets du traité pour les autres villes confédérées ». C'est en vertu de cet acte que le landvogt convoqua les contingents de la Décapole pour prêter main-forte à Turckheim contre les vexations de Jean de Lupfen.

Après Tannexion de TAlsace à la France, le roi Louis XIV institua, à la place des anciens schultheiss de TEmpire, un prévôt royal. Le dernier titulaire de celle fonction était Pierre Rrobeck, le père de ma grand'mère maternelle. Excusez ces détails un peu trop étendus d'histoire locale. Si je vous retiens plus longtemps à Turckheim, c'est qu'ici votre guide a son foyer natal et que TAlsace est devenue française par suite de la victoire remportée à Turckheim par Turenne sur les Allemands le 6 janvier 1675.

Chapitre IV

Bataille de Turckheim. Française, TAlsace devait Têtre à peu près en vertu du traité de Westphalie, par lequel l'empire d'Allemagne avait cédé cette belle province à la France, moyennant un acte dont les obscurités et les équivoques dissimulaient mal Tarrière-pensée d'une revendication à la première bonne occasion. De fait, notre pays, dans la suite si attaché à la France, était alors resté allemand par ses mœurs, par sa langue, ses aspirations, son caractère, malgré les stipulations du traité de 1648. Si les choses ont changé depuis, sous l'effet de la grande Révolution, qui a donné au peuple, avec légalité civile, la liberté politique, il n'en est pas moins vrai que les efforts des princes allemands coalisés, pour rendre à TEmpire la province perdue, étaient vus d'un œil favorable par les habitants, il y a deux siècles.

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