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Histoire de Longueuil et de la famille de Longueuil. Avec gravures et plans

Alex Jodoin · 1889 · Scanned text

201,117 words · about 14 h 5 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Alex Jodoin
Language
French
Published
1889
Length
201,117 words · about 14 h 5 min
Sections
17 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (17)
  1. Front matter under 1 min
  2. Introduction about 1 min
  3. Preface about 3 min
  4. Chapitre I about 5 min
  5. Chapitre II about 16 min
  6. Chapitre III about 22 min
  7. Chapitre IV about 1 h 1 min
  8. Chapitre VI. D'iberville about 39 min
  9. Chapitre VII. Bienville about 32 min
  10. Chapitre VIII about 29 min
  11. Chapitre IX Premier Baron De Longueuil about 21 min
  12. Chapitre X about 29 min
  13. Chapitre XI about 36 min
  14. Chapitre XII about 38 min
  15. Chapitre XIII about 27 min
  16. Chapitre XIV about 34 min
  17. Chapitre XV about 7 h 31 min

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Front matter

HISTOIRE DE LONGUEUIL ET DE LA FAMILLE DE LONGUEUIL Photo-Gravure. D'apròs dessin de W. Decarie. FORT OU CHATEAU DE LONGUEUIL HISTOIRE DE LONGUEUIL ET DE LA FAMILLE DE LONGUEUIL AVEC GRAVURES ET PLANS PAR ALEX. JODOIN, Avocat, et J. L. VINCENT, Percepteur, Rey. Ist. MONTRÉAL Imprimerie Gebhardt-Berthiaume. 30 Rue St-Gabriel 188© Enregistré conformément à l'Acte du Parlement du Canada, en l'année mil huit cent quatre-vingt-neuf, par Alex. Jodoin et J. L. Vincent, au Bureau du Ministre de l'Agriculture, à Ottawa.

Introduction

Nos lecteurs nous pardonneront sans doute d'avoir donné le titre quelque peu prétentieux d'histoire, à un volume qui ne renferme tout au plus qu'une série très aride, et parfois ennuyante de détails concernant la seigneurie ainsi que la paroisse de Longueuil. Nous avions commencé, il y a quelques années, à publier dans le journal Ylmpartial, imprimé à Longueuil, une partie de ces notes historiques ; notre principal but était de faire conserver sous cette forme des faits qui menaçaient de tomber dans un complet oubli. Voyant que nos efforts réussissaient, grâce à de nombreux amis de Thistoire du pays, à nous procurer une foule de documents assez précieux, nous décidâmes de réunir le tout dans ce modeste volume que nous dédions aux amis des travaux historiques. Loin de nous l'idée d'avoir voulu écrire une véritable histoire avec la grande philosophie qu'un tel ouvrage comporte.

Notre œuvre est d'ailleurs sans prétention littéraire : la stricte vérité a été notre guide le plus sûr, et l'amour de notre pays en fera excuser les défauts. Nous avons largement mis à contribution Garneau et Ferland, Faillon (Histoire de la Colonie Française), Daniel (Histoire des Grandes Familles Françaises du Canada), Rousseau (Histoire de M. de Maisonneuve), J. Viger, B. Suite (Histoire des Canadiens-Français), etc. Nous remercions spécialement M. B. Suite qui nous a particuliè- VI

INTRODUCTION.

rement encouragés dans nos travaux ; Thonorable juge Baby, MM. Verreau et Bellemare et MM. les curés de Notre-Dame de Montréal, Longueuil et Boucherville, qui ont mis les archives de leurs paroisses à notre entière disposition.

Preface

Le désir de connaître les origines et Teiisenible de Thistoire de nos paroisses, commence à se répandre. On fouille les anciens registres, les greffes des notaires, la correspondance des gouverneurs et intendants, les papiers de famille, les recensements, entìn toutes les sources qui peuvent nous révéler le passé. Bientôt nous posséderons une bibliothèque qui représentera, par une longue suite de volumes, toute la province de Québec. Voyez ce que nous avons déjà amassé : St-Eustache, Tîle Dupas, Rivière-du-Loup, Yamachiche, St-Maurice, Cap-Santé, Beauport, Charlesbourg, Tîle d'Orléans, Tîle-aux-Coudres, le lac Saint -Jean, Ri vière-Ouelle, Lévis, Levrard, Gentilly, Saint-François-du-Lac, Boucherville, et Longueuil que je vous présenteaujourd'hui. Enpréparation.il y a des travaux sur Ottawa, Terrebonne, Joliette, Maskinongé, Trois-Rivières, Champlain, Bécancour, Sorel et Chambly.

C'est bien là un mouvement national, qui s'accomplit dans le silence de Tétude et auquel nous sommes tous invités à contribuer d'une manière ou d'une autre. Ouvrez donc vos papiers aux chercheurs ; ouvrez votre bourse au livre, et saluez les travaux patriotiques des écrivains coura geux qui sacrifient leurs loisirs pour nous doter de ces mémoires qui sont à la fois l'honneur et la richesse intel lectuelle d'un pays. La curiosité bien légitime d'apprendre Thistoire de la localité qui nous a vu naître, ne nous procure pas seulement PRÉFACE VIII une étroite satisfaction, elle nous amène à plonger nos regards étonnés dans Tensemble de Thistoire du Canada. Tel lecteur débute par quelques pages locales, et finit par trouver une jouissance toujours nouvelle au récit des évé nements dont se composent les annales du Canada depuis trois siècles et plus.

Adressons-nous aux bons sentiments des familles, des paroisses, de la nation. Que Tœuvre déjà si noblement exécutée par nos prédécesseurs s'augmente et se complète, s'il est possible, par les soins de la présente génération. J'envi sage ceci comme un devoir de Tordre le plus élevé. Messieurs Jodoin et Vincent mettent en commun leurs efforts dans ce louable but. On leur saura gré de n'avoir épargné ni peine, ni dépense pour y parvenir. Voici devant nos yeux la réunion de mille renseignements jadis dispersés et oubliés, et qui sont maintenant consultables grâce à la persévérance de ces deux auteurs, car ils ont retrouvé ces miettes de Thistoire, leur ont donné un corps, et le tout prend enfin une formé solide. Longueuil raconté, Longueuil écrit, Longueuil historique existe, parceque les premiers ils Tont voulu !

Souvenez-vous, lecteurs, que les pionniers de votre pa roisse ont mis hache en bois à cet endroit ; que la chapelle a été construite ici ; que le manoir était là ; que la guerre a ravagé ce coin du canton : que vos pères sont enterrés là, tout près de vous. En faut-il davantage pour réveiller les fibres de votre être ? Quel attachement pouvez-vous avoir en ce monde qui dépasse de pareils souvenirs ? Où vos pères ont travaillé aimé, souffert, combattu, triomphé, et où ils sont morts, là est votre patrie, là est votre cœur ! Vous grandissez à vos propres yeux en songeant au passé et vous espérez bien que vos descendants ne vous oublieront pas eux non plus. La chaîne que vous formez ainsi tous ensemble, à travers les siècles, vous fera admirer de la postérité et Ton dira un jour PRÉFACE IX que vous avez par ce moyen agrandi la sphère des plaisirs honnêtes de l'homme ici-bas et élevé son caractère.

Parlez-nous donc, écrivains, du fondateur de Longueuil, de ses glorieux fils, des braves colons qu'ils groupèrent autour d'eux, des travaux et des développements des anciens Canadiens. Rangez côte à côte, les seigneurs et les habitants, tels qu'ils se voyaient dans la vie active. Expliquez le système seigneurial, montrez T administration d'autrefois, puis arrivez jusqu'à nos jours, en éclairant sans cesse la voie tracée par vos études. Donnez-nous la liste des dignes prêtres qui ont tant contribué à la marche des choses dans ce milieu, difficile où ils ont cueilli les lauriers^terrestres, en attendant ceux d'en haut. Oh ! j'aime Thistoire parce qu'elle offre un champ si vaste à Tesprit ; j'aime surtout Thistoire du Canada, parce qu'elle parle de nous et qu'elle est sans tache ! Puissions nous inspirer le désir de la connaître à tous les enfants du sol, et de cette manière, de plus en plus, faire aimer la patrie ! Benjamin7 Sulte. HISTOIRE DE LONGUEUIL

Chapitre I

1535-164.2 LONGUEUIL AVANT SA FONDATION Sommaire But de cette histoire Importance du passé de Longueuil Premiers habitants dt^ Longueuil Critique de M. Suite à ce sujet. BUT DE CETTE HISTOIRE. Depuis quelques années, le peuple canadien-français semble prendre en sérieuse considération qu'il est grande ment temps d'amasser en un faisceau plus fort et plus con sidérable toutes les vaillantes épées qui ont été tirées pour la gloire du nom français ; de réunir plus intimement toutes les feuilles éparses de ses glorieuses annales ; de ré péter à ses fils par le marbre, Tairain et la poésie, les faits de leurs ancêtres, et, d'éveiller surtout chez tous nos compa triotes Témulation et Tadmiration pour la conduite si noble et si désintéressée du clergé et de nos vieux colons. ■-> HISTOIRE DE LONGUEUIL Nous ne saurions trop encourager ce nouvel esprit de recherches qui est tout à notre avantage ; nous pouvons en effet nous vanter d'un fait presque unique dans Thistoire de toutes les nations du globe : c'est qu'il n'y a pas de tache que Ton puisse trouver dans nos annales, pas Tombre d'un forfait national, d'un crime de lèse nation que Ton rencontre malheureusement trop souvent chez beaucoup de peuples qui ont été à la tête de la civilisation et du progrès.

Un des filus puissants moyens d'atteindre le but qu'on se propose, c'est-à-dire de propager notre histoire, c'est d'écrire les annales de chaque paroisse depuis son origine, d'indiquer le but de sa fondation, de nommer les premières familles qui y ont fait souche et qui s'y sont ramifiées jusqu'à Tinfini, de suivre Thistoire de cette paroisse jusqu'à nos jours, en examinant attentivement les grands événements qui s'y sont déroulés, sans oublier ces mille petits détails intimes qui seront si précieux plus tard, et qui ne doivent pas rester perdus dans un négligent oubli. Longueuil mérite certainement d'être plus connu qu'il ne Ta été jusqu'aujourd'hui. C'est une des plus vieilles pa roisses du Canada ; elle a été concédée avant que le gouvernement français ait pris en mains les affaires du Canada (1663).

Longueuil peut se vanter d'avoir pour fondateur le père du plus illustre Canadien-Français : Le Mojuie d'Iberville ; ce nom seul suffirait pour illustrer un peuple. La ville de Longueuil, qui a été créée par son père, a bien le droit de s'enorgueillir d'une gloire qui a rejailli sur toute la Nouvelle-France. PREMIERS HABITANTS. Nous nous imaginons facilement que Tendroit où est situé aujourd'hui Longueuil était, il y a des siècles, tout cou- LONGUEUIL AVANT SA FONDATION vert de forêts, et qu'on n'y entendait que le hurlement des fauves et le cri de guerre des Sauvages. N'allons pas oublier que lorsque Jacques Cartier arriva à Hochelaga, vis-à-vis Longueuil, en 1535, il ne vit partout aux alentours que des champs cultivés, et très bien encore ; c'est donc un fait presque certain que le terrain où nous sommes aujourd'hui était, il y a trois siècles et demi, en pleine culture et habité par des tribus assez civilisées.

Lorsque Champlain revint en 1608, il ne. vit plus que le bois et la solitude, là où soixante-dix ans auparavant régnaient la culture et la civilisation. On suppose qu'il était survenu des guerres désastreuses entre les diverses tribus qui peuplaient la région d'Hoche laga et que la conséquence immédiate fie ces guerres avait été la ruine complète de ces localités. II paraît bien certain que les premiers habitants de Montréal et de Longueuil étaient des Hurons et des Iroquois. Nous sommes donc les successeurs de ces deux puissantes tribus sauvages ; et quand nous rencontrons un de ces derniers Iroquois qui demeurent encore à Caughnawaga, nous pouvons saluer en lui le descendant des premiers possesseurs de Longueuil. CRITIQUE DE M. SULTE M. Suite nous fait à propos des premiers habitants de Lonoxieuil les judicieuses réflexions suivantes : " Rien ne " nous porte à supposer que Cartier ait traversé le fleuve.

" Son récit fait entendre qu'il n'a visité que Tîle de " Montréal. Les seuls champs cultivés qu'il mentionne " sont ceux de la bourgade d'Hochelaga laquelle était située " sur les hauteurs de la rue Bleury. - Quant à Tassertion qu'il y avait des Sauvages établis " entre la rivière Chambly et le fleuve, elle est purement gratuite : car non seulement Cartier n'en parle pas, mais il raconte que les Toudamans, plus tard appelés Iroquois, descendaient de leur pays quelque part vers le sud de Montréal jusqu'au bas du fleuve où ils semaient la terreur chaque année. II ne paraît pas y avoir eu de Sauvages sédentaires sur la droite du Saint-Laurent, depuis le lac Saint-François en descendant jusqu'au-dessous de la pointe Lévis. " Dans les Relations des Jésuites (années 1644, page 38 et 1646, page 84), il est dit que certain Algonquin, mon trant les terres de Chambly et de Saint-Jean, affirma que autrefois, sa nation avait possédé dans cette région, des bourgades très peuplées.

" Ce renseignement si vague ne saurait, en tous cas, se rapporter qu'à une époque antérieure à la découverte du Canada. " Entre Jacques Cartier et Champlain, la contrée dont il s'agit fut désertée. Le Sauvage que je viens de citer ajouta que ses ancêtres avaient été chassés de ces lieux par les Hurons. Cela devait remonter loin, si Ton se rappelle que les Français ont toujours connu les Algonquins comme des amis des Hurons ; ce qui veut dire au moins depuis Tannée 1603. L' Algonquin dont je parle se servit de cette expression : " pour lors, les Hurons étaient nos ennemis. " " L'automne de 1535, Cartier étant sur la montagne de Montréal, écrivit qu'il voyait des montagnes au sud du fleuve, " entre lesquelles montagnes est la terre la plus belle qu'il soit possible de voir, labourable, unie et plaine."

C'est bien Longueuil, Laprairie et Chambly, mais le mot ' labourable ' ne donne nullement à entendre que ces terres fussent en culture. Cette description est la seule que nous possédions de la main de Cartier touchant cette partie du Canada." ." Notons aussi que le grand navigateur avait mis pied à terre au courant Sainte-Marie, vers Tendroit où se LONGUEUIL AVANT SA FONDATION •"i " trouvait la barrière de Montréal, et qu'il avait marché " de là jusqu'à la montagne, à peu près en ligne droite, sui " vant comme nous pourrions dire, la rue Lagauchetière ; il " retourna par le même chemin et se rembarqua pour des " cendre à Québec." Les explications de M. Suite sont extrêmement plausibles. Nous laissons à nos lecteurs le mérite de choisir entre les deux versions qui s'appuient toutes deux sur les propres paroles de Jacques Cartier.

Chapitre II

16Jf2—1657 Chaules Le Moyne : ses premières années Sommaire Naissance de Le Moyne Son passage au Canada. — Son établissement à Montréal Ses combats contre les Iroquois. — Sa bravoure. — II cultive ses terres Sa nomination comme garde magasin Son mariage avec Catherine Tierry. — Glorieuse lutte de Le Moyne contre les Iroquois à Saint— Lambert . Longueuil doit sa fondation à Charles Le Moyne, sieur de Longueuil. Cette famille de Le Moyne a produit tant d'hommes éminents, joué un rôle si important et a porté la gloire de la Nouvelle-France à un si haut degré, que Longueuil doit s'enorgueillir d'avoir eu le chef de cette illustre famille pour son fondateur. L'histoire de Le Moyne n'est qu'une suite de faits d'armes, de batailles, de dévouements sans cesse renouvelés ; toujours prêt à se dévouer, il luttait tantôt contre les Sauvages, tantôt contre les Anglais ; puis il servait d'intermédiaire entre les Français et leurs ennemis dans les négociations.

En temps de paix, il administrait la justice, cultivait ses terres comme le plus humble colon, et surtout élevait cette précieuse famille qui fut la plus noble parmi nous, et dont les noms seuls suffiraient pour immortaliser un peuple. : SES PREMIERES ANNÉES I NAISSANCE DE LE MOYNE Le chef de cette illustre famille fut Charles Le Moyne, originaire de Normandie, en France. II était fils de Pierre Le Moyne et de Judith Duchesne : il fut baptisé dans Téglise paroissiale de St-Remi de Dieppe, le 2 août 1626. (1) II reçut le nom de Charles, que lui imposa honorable /mm me ( 'ha vies Ledoux, son parrain. Vers Tannée 1633, ses parents quittèrent cette paroisse et s'établirent à celle de Saint- Jacques, alors habitée principalement par des marins et des commerçants ; ils y tinrent une hôtellerie ; ce qui les fait qualifier hotelliers dans les registres de la paroisse de Ville-Marie.

On commençait alors en France à s'occuper de coloniser la Nouvelle-France que Champlain venait d'établir défini tivement pour la gloire du drapeau français. C'était sur tout de la Normandie que le flot de Témigration arrivait ; la " Société de Ville-Marie " donna bientôt après une nouvelle impulsion à ce courant. PASSAGE DE LE MOYNE AU CANADA Témoin du départ journalier de ses compatriotes pour le Canada, Charles Le Moyne se sentit pressé d'y passer lui même. II n'avait encore que 15 ans, lorsqu'il s'embarqua pour ces lointains horizons, confiant au soin de la Providence ses destinées nouvelles. Peut-être prévoyait-il dans ses rêves les grandes reuvres que Dieu lui réservait ! Peut-être This toire future de son pays d'adoption s'ouvrait-elle devant ses yeux, lui montrant en traits de lumière les vaillants (l)M. l'abbé Tanguay dit en 1624, ainsi que M. Suite; M. l'abbé Daniel donne 1626. exploits de ses enfants combattant et périssant au milieu «les triomphes les plus éclatants !

Ce fut en 1641, que Le Moyne franchit Tocéan pour rejoindre son oncle, Adrien Duchesne, qui depuis plus d'e vingt ans habitait Québec. Plusieurs honnêtes familles <Ie Dieppe, sur les invitations et à Texemple de Duchesne, -quittèrent la France en même temps et allèrent s'établir à Ville-Marie. Nous n'osons pas assurer que Le Moyne fut parent de Pierre Le Moyne, écuyer, qui en 1602, était lieutenant général en Tamirauté de France, au siège de Dieppe ; mais nous ne craignons pas de dire qu'il s'est rendu plus illustre encore par ses belles qualités personnelles, par son courage et par celui de ses enfants que s'il eut été d'une lignée princière. Ainsi s'exprime un de nos meilleurs historiens. " En arrivant au pays, Le Moyne se mit immédiatement au service des Jésuites qui Tenvoyèrent au pays des Hurons où il demeura quatre années durant.

Ce séjour prolongé lui permit d'acquérir une connaissance complète de tous les idiomes indiens. (1) " A son retour à Québec, Le Moyne reçut pour ses quatre années de service chez les missionnaires des Hurons, vingt écus : on rhabilla et on lui donna du linge honnête ment." Ceci est copié au Journal des Jésuites. Dans Tautomne de 1645, il fut envoyé aux Trois-Rivières, en qualité d'interprète, de commis et de soldat. Le printemps suivant (1646), on le plaça à Ville-Marie où sa connaissance des langues sauvages, sa bravoure et son esprit entreprenant, le rendait très utile, et où le besoin d'un interprète capable se faisait sentir déjà depuis longtemps. C'est en cette qualité qu'il rendit de si importants services à la colonie. (1) Faillou : Hist. de la Colonie française, Vol. II p. 54. : SES PREMIÈRES ANNÉES sl " La paix faite avec les Iroquois, dit M. Suite, allait être rompue par ces barbares, quoiqu'ils Teussent eux mêmes désirée.

La Providence qui veillait à la conserva tion de Ville-Marie lui procura dans cette circonstance un secours important dans le don qu'elle lui fit d'un habile interprète en langue iroquoise, qui rendit les services les plus signalés et même illustra le ftays. " II faut bien remarquer que jusqu'alors on n'avait pas eu à Ville-Marie d'interprète capable de négocier avec les Iro quois et M. Faillon .ajoute, que dès cette année (1646) M. de Montmagny y envoya très à propos Charles Le Moyne pour qu'on s'en servît dans les pourparlers avec ces féroces maraudeurs. COMBATS CONTRE LES IROQUOIS. Le Moyne était aussi brave qu'intelligent et il voyait avec peine les incursions des sauvages Iroquois et brûlait du désir de les combattre. L'occasion ne tarda pas à se présenter. Le 18 mai 1646, il s'empara de deux Iroquois.

En 1648, alors qu'il n'était encore que dans sa vingt-deuxième année, ces barbares, sous prétexte de parlementer, mais en réalité dans le but de surprendre les colons, s'étaient approchés du fort (1). Reconnaissant leur perfidie, Le Moyne s'avance vers eux, les couche enjoué et contraint deux d'entre eux à marcher devant lui, après les avoir constitués prisonniers. Quelques semaines plus tard, deux autres Iroquois, également mal intentionnés, s'avancèrent au milieu du fleuve avec leurs embarcations. Aussitôt Le Moyne se met à leur poursuite et les saisit l'un après l'autre. Un pareil courage ne pouvait manquer d'en imposer à ces barbares. (1) Le fort dont il est question ici avait été bâti par M. de Maisonneuve sur la place Royale (Pointe à Callières) en 1643. C'est en effet ce qui arriva ; pendant quelque temps les Iro quois n'osèrent plus se montrer.

Profitant de la sécurité qui régnait alyrs à Ville-Marie et à laquelle sa présence contribuait pour beaucoup, Le Moyne commença (1) à faire des défrichements sur les terres qui lui avaient été concédées. II était à ses travaux Cre culture depuis trois ans, lorsqu'il lui fallut de nouveau prendre les armes. Un brave et pieux colon dans Tusage de communier très souvent, Jean Boudart, surnommé Grand -Jean, fut avec sa femme, Catherine Mercier, la première victime de cette reprise d'hostilités. Boudart étant sorti de sa maison avec un nommé Chicot, fut surpris par huit ou dix Iroquois qui se précipitèrent sur eux. Chicot se cacha sous une souche et les ennemis donnèrent la chasse à Boudart qui s'enfuyait vers sa maison.. et qui près d'y arriver, rencontra sa femme et lui demanda : — Le logis est-il ouvert '. — Non, lui répondit-elle, je Tai fermé. — Ah ! voilà notre mort à tous deux : fuyons prompte ment."

Et ils se mettent à courir ; mais la femme ne put tenir pied à son mari et fut prise. En entendant ses cris, Boudart revient sur ses pas et tombe sur les Iroquois avec ses poings, avec tant de furie que, ne pouvant le faire prisonnier, ils lui abattent la tête d'un coup de hache ; sa femme, ils Tamenèrent pour en faire une horrible curée. Le Moyne, Archambault et un troisième, accourus au brait qui se faisait, tombèrent dans une embuscade de quarante Iroquois cachés derrière Thôpital. Ils voulurent reculer ; déjà ils étaient cernés ; ils prirent alors le parti (1) En 1648. M. Faillon dit : SES PREMIÈRES ANNÉES 11 de se jeter dans THôtel-Dieu, et s'élançant pour briser le cercle qui les entourait, ils furent accueillis par une formidable décharge ; elle n'eut d'autre effet que de percer la tuque de laine de Le Moyne.

La porte de Thôpital était ouverte ; ce fut une providence. Melle Mance y était seule ; elle eut été prise sans ce secours et la maison pillée et brûlée. Le Moyne et ses compagnons s'y barricadèrent et les barbares n'osèrent en forcer les portes. Ils s'en retournèrent donc vers Chicot, toujours caché sous son arbre ; Tayant trouvé, ils s'avancèrent pour le prendre, mais lui frappait si fort du pied et des poings_. qu'ils ne purent le faire prisonnier ; craignant eux-mêmes d'être surpris par les Français qui accouraient au secours, ils lui arrachèrent la chevelure avec une partie du crâne ; ce qui ne Ta pas empêché de vivre, dit la chronique, " près de quatorze ans : ce qui est bien admirable." (1) Catherine Mercier, fut emmenée au pays des cinq nations et cruellement brûlée par ces barbares.

Après lui avoir déchiré le sein, ils lui coupèrent le nez et les oreilles, et déchargèrent sur cette innocente victime tout le poids de leur rage. Dieu lui donna courage et pitié. Dans ces horribles tourments, ses yeux était fixés au ciel ; elle invoquait le nom de Jésus ; en expirant elle Tavait encore sur les lèvres : ceci se passait le 6 mai 1651. Le 18 du mois suivant, étant revenus en plus grand nom bre, les Iroquois profitèrent du moment où les colons re venaient de la messe, pour se jeter sur eux. A Tinstant Le Moyne est appelé à les repousser. Les laissant faire imprudemment leur décharge, Tinterprète guerrier se met ensuite à tirer à son tour, et aidé de ses hommes, abat un (1) Au registre de Ville-Marie, il est désigné Jean Cicot de l'île d'Oléron, paroisse de Dolu, diocèse de la Rochelle ; il s'établit et se maria à Montréal, le 23 octobre 1662, à Marguerite Maclin, et son fils Jean, né à Montréal, le 22 mars 1666, se maria à Boucherville, le 20 mars 1697, avec Marie Madeleine La moureux, s'établit à Boucherville et fut le chef des nombreuses familles Sicotte, de Boucherville. si grand nombre de ces barbares, que ceux-ci se voyant décimés de toute part prennent honteusement la fuite, sans oser même emporter leurs morts.

C'est à la suite de cette remarquable action que Le Moyne dont la valeur était de plus en plus appréciée fut promu à la place de garde-magasin. Trois ans après, ayant été gratifié par M. de Maison neuve d'une somme de quatre cents livres, il en profita pour reprendre ses défrichements, ne dédaignant pas de mettre lui-même la main à la charrue. Le Moyne avait alors atteint sa vingt-huitième année ; et déjà il était couvert de gloire et propriétaire d'une riche concession. MARIAGE DE LE MOYNE. II pensa que le moment était venu pour lui de s'établir. La paix qu'il avait négociée et conclue Tannée précédente avec les Iroquois, en lui donnant une nouvelle importance dans la colonie, le mettait à même de frapper aux meilleures portes. II y avait alors à Ville-Marie une jeune personne aussi distinguée par sa vertu que remarquable par ses grâces extérieures.

C'est sur elle que tomba son choix. " En 1654, on célébra jusqu'à 13 mariages à Ville-Marie. Le plus remarquable sans contredit fut celui de Charles Le Moyne avec Catherine Primot, mariage qui fit beau coup d'honneur à la colonie par les onze enfants qu'il lui donna à la tête desquels on doit placer avec raison le célè bre d'Iberville, comme ayant surpassé en gloire tous ses frères ; c'est ce qui nous engage à donner ici quelques éclaircissements sur la mère de ces illustres citoyens. " (1). Mademoiselle Catherine Primot, tel était le nom de cette (1) Faillon : ITisl. de la Col.fran., Vol. II, page 205. : SES PREMIÈRES ANNÉES 13 jeune personne qui avait captivé Tattention de Le Moyne, était née à St Denis-le-Petit, au diocèse de Rouen, vers 1641. Quoiqu'elle fut connue sous le nom de Catherine Primot et qu'on la trouve toujours ainsi appelée dans les actes du temps, son vrai nom était Catherine Tierry, étant fille de Guillaume Tierry et d'Elizabeth Messier.

Vers Tan 1642, Antoine Primot et Martine Messier, son épouse, se voyant sans enfants, et étant résolus de passer l'un et l'autre en Canada pour se donner à Tœuvre de Ville- Marie, désirèrent l'avoir avec eux et obtinrent de ses père et mère de la conduire à Ville-Marie ; ils s'engagèrent à l'élever comme si elle était leur propre fille, et de laisser ainsi une héritière dans la personne de cette enfant. " Catherine n'avait alors qu un an, dit Tauteur de YHis toire de la Colonie. Française, et comme ses parents adoptifs, monsieur et madame Primot, prirent un très grand soin de son éducation dès le bas âge et eurent pour elle une affection de père et de mère, elle fut considérée dans la colonie comme étant leur propre fille et appelée de leur nom, Catherine Primot. Sa mère adoptive, cette femme forte, en qui le courage égalait la vertu, s'appliqua à former la vertu et le cœur de cette enfant, et eut la joie de voir ses efforts couronnés de succès, par le développement, comme à vue d'œil, des heureuses dispositions, aussi bien que des belles qualités naturelles dont la nature Tavait douées.

Dès Tâge de quatorze ans, Catherine annonçait qu'elle serait un jour une mère de famille accomplie, et un modèle achevé de vertu pour la colonie. " Le Moyne qui songeait alors à s'établir, et qui avait sou vent eu occasion de Tadmirer, frappé de la modestie, de la solide piété et de la droiture d'esprit de cette jeune personne, en qui la sagesse semblait devancer les années, désira obtenir sa main. Ce choix seul de la part d'un homme si grave, si judicieux et si chrétien, est le plus bel éloge qu'on puisse faire de la jeunesse de Catherine. " II la demanda en mariage à ses parents et pour être préféré à tout autre, il passa son contrat le 10 décembre 1653 (1), par lequel il s'engageait à Tépouser prochaine ment sous peine de leur donner 600 livres en cas de dédit de sa part. De leur côté, ils ne désiraient pas moins ce mariage ; aussi s'obligèrent-ils à compter la même somme à Charles Le Moyne s'ils manquaient à la parole qu'ils lui donnèrent réciproquement.

Ces conditions furent faites au fort de Ville-Marie, en présence de Mr. de Maisonneuve, de Melle Mance, de Michel Messier et autres témoins qui les signèrent : parmi eux on trouve un David LeMoyne qui appartient sans doute à la famille de Charles. Le mariage fut célébré le 28 mai suivant, 1654, à Ville- Marie par le révérend Claude Pijart, S. J. Voici Tacte de mariage, tel que porté aux registres de Téglise de Notre-Dame de Montréal : " Anno Domini, 1654, die 28 maii, annunciationibus prae ' missis, tribus continuis diebus festis inter missarum " solemnia, nulloque legitimo impedimento detecto, ego " Claudius Pijard, sacerdos societatis Jesu, vices agens paro ' chi Montis Regalensis, Caroluni LeMoyne filiuin Pétri ;' LeMoyne et Judith Duchesne, parochiœ Sancti Jacobi " Dieppiensis, Diocesis Rhotomagensis et Catherinam Pri " mot, filiam Antonii Primot et Martinse Messier, parochia ■ < tonneville àvagu et dioecesis Rhotomagensis, interrogavi " eorumque mutuo consensu habito, solemniter per verba " de presenti matrimonio conjunxi, pivesentibus testibus " notis D. Paulo de Chomedey, loci gubernatore, Antonio ■ Primot, Jacobo Messier, et aliis pluribus : posteà eis ex ' ritu sancta- Romanae Eçclesise in Missas celebratioue ' Benedixi."

Mr de Maisonneuve qui désirait contribuer au bien des leux époux par une distinction toute particulière qui fait (1) Devant Lambert Closse, commis au greffe et tabellionage de Ville-Marie. : SES PREMIÈRES ANNÉES 15 assez connaître Tintérêt qu'il leur portait, leur donna de la part des seigneurs, au quartier dès lors appelé la pointe St 0harles, proche de la grande Anse, une terre de quatre vingt-dix arpents entre le fleuve Saint-Laurent et celle de Jean Saint-Père, (acte du 23 juillet 1654) à condition qu'Antoine Primot et Martine Messier, son épouse, joui raient pendant leur vie de la moitié de la terre donnée • ce qui était alors sans exemple dans Tîle de Montréal. En outre, il leur donna le privilège de chasse et de pêche avec le droit d'usage sur la prairie St-Pierre, ainsi que de prendre du bois dans la commune pour leur chauffage, lorsque les 90 arpents auraient été entièrement défrichés : et au défaut de la commune, d'en prendre sur le domaine des seigneurs.

II leur accorda enfin dans le lieu désigné pour la ville, un arpent de terre, sur lequel Charles Le Moyne avait déjà fait construire une maison proche de THôpitaL Antoine Primot et son épouse ayant toujours traité et chéri Catherine Tierry comme si elle eut été leur propre enfant, Tavaient donnée de bonne foi à Charles Le Moyne sans déclarer dans le contrat civil, ni dans Tacte ecclésiasti que de mariage, qu'elle n'était que leur fille adoptive, et Charles Le Mojuie, en Tépousant avait cru s'allier en effet, à la famille Primot. Mais six ans après, Antoine Primot et son épouse, considérant qu'il n'existait aucune déclaration publique de cette adoption, et que faute d'un pareil acte, les droits de Catherine à leur succession pourraient lui être contestés, ils se présentèrent devant M. de Maisonneuve comme étant chargé par les seigneurs de rendre la justice et déclai'èrent qu'ils adoptaient Catherine Tierry pour leur fille et leur héritière à la charge qu'elle retiendrait toujours le nom de Catherine Primot.

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