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LE MONDE PITTORESQUE ET MONUMENTAL L'ITALIE DU NORD Tous droits réservés. LE MONDE PITTORESQUE ET MONUMENTAL L'ITALIE DU NORD tar G. DE LÉRIS Ouvrage illustré de nombreux dessins d'après nature PARIS MAISON QUANTIN COMPAGNIE GÉNÉRALE D'IMPRESSION ET D'ÉDITION 7, H.UE SAINT-BENOIT AVANT-PROPOS Qui n'a songé, une fois au moins en sa vie, à un voyage en Italie? Qui de nous, clans ses années de jeunesse, alors qu'il établissait ses plans d'avenir et prévoyait de courts répits au milieu d'occupations sérieuses, n'a fixé parmi les premières excursions qu'il désirait accomplir un tour an delà des Alpes, dans le pays du soleil, dans cette contrée heureuse oii les souvenirs de l'ancien temps se mêleut, se confondent avec ceux des époques moins lointaines pour donner un éclat plus grand aux traditions de Thistoire ou cle l'art.
II y a quelques années encore, bien peu d'années vraiment, quarante tout au plus, combieu devaient renoncer à un rêve dont la réalisation exigeait beaucoup de temps et beaucoup d'argent ! On examinait son budget, on calculait ses loisirs, et, par suite même des difricultés auxquelles on se heurtait en arrêtant la route à suivre, on tenait à tout voir en un seul voyage, tant on était peu sûr de le recommencer. Se rendre seulement dans le Piémont ou le Milanais eût paru presque ridicule, on ne se fût même pas contenté de pousser jusqu'à Venise et de visiter les seules contrées du nord. On voulait aller plus avant et si, parfois, on sacrifiait Naples, au moins n'entreprenait-on jamais un parcours qui ne vous conduisît à Florence et jusqu'à Rome. Les conditions sont changées. Les chemins de fer rapidement créés amenèrent d'abord les voyageurs jusqu'au pied des Alpes.
Sur l'autre versant, les lignes italiennes établies dans chaque État se construisirent jieu à peu, s'augmentèrent chaque année d'un tronçon nouveau et finirent par se joindre, reliant ainsi par une voie continue le nord au centre, puis au midi. Pestait le passage des montagnes, fort appréciable assurément au point de vue pittoresque, mais parfois aussi bien pénible. Cependant on eût été bien malvenu à se plaindre ; on n'y songeait même pas, tant ces quelques heures de voiture paraissaient peu de chose auprès des longs trajets en diligence, ou même en chaise de poste. Quelques années s'écoulèrent encore, et le chemin de fer, brisant tous les obstacles, perça sa voie sous ces masses de granit, se lança avec témérité dans les longs tunnels Y AVANT-PROPOS. II noirs et reparut cle l'autre côté cle la montagne, saluant le jour d'un puissant jet cle fumée blanche.
Chapitre II
I. — DE VINTIMILLE A PISE.— LA RIVIÈRE DU PONBNT De Vintimille à Pise ! Si jamais il se pouvait qu'on supprimât les innombrables tunnels sons lesquels passe la voie ferrée au cours des trois cents et quelques kilomètres qui forment la longueur de ce trajet, je ne connaîtrais pas de plus beau voyage. Oui, mais il y a les tunnels, et en uombre infini, des tunnels maudits qui, brutale ment, vous arrachent à votre éblouissement pour vous plonger dans la nuit noire, et ne vous délivrent de leur étreinte étouffante cpie pour mieux vous ressaisir quelques minutes plus tard. Que ne peut-on, je le répète, voyager à air libre entre la montagne et la mer, la mer infinie qui vient caresser mollement cle ses flots bleus et murmurants le pied des villas et des villages, les jardins et les bois répandus sur ses rives?
C'est presque cle Tingratitude que de formuler un pareil souhait, car il n'est pas permis à tout le monde de louer une voiture, de suivre à petites journées la route magnifique qui longe la côte, montant et descendant les vallées ou les coteaux, et du chemin de fer on voit encore assez cle paysage et de mer pour arriver au terme de son voyage plein d'admiration pour la contrée merveilleuse qu'on a traversée. En réalité, c'est à Nice que com mence ce spectacle magique, et si j'ai pris Vintimille comme point de départ, c'est que Vintimille est la première station italienne après la frontière lorsque, venant de France, on s'engage sur la célèbre voie de la Corniche. Mais comme nature, comme aspect, comme végétation, le caractère général du pays est le même sur toute Tétendue de cette côte, principalement jusqu'à Gênes, c'est-à-dire sur la partie du littoral dénommée rivière du Ponent.
A partir de Gênes la côte infléchit assez brusquement au sud-est et forme jusqu'à la Spezia la rivière du Levant. De ce dernier point jusqu'à Pise, l'aspect du pays se modifie légèrement, de façon à peine sensible dès Tabord, plus appréciable ensuite au fur et à mesure qu'on approche cle Livourne. La Ligurie, que Gênes, coquettement enfouie au fond de son golfe, séparait en deux tronçons égaux, étendait à peu près de Menton à la Spezia la longue et étroite bande de littoral qui formait politiquement son territoire. Nulle part d'ailleurs la division politique ne fut déterminée, commandée d'une façon plus absolue par la disposition géographique de la contrée, le chaînon détaché des Apennins qui meurt clans la mer à Porto-Venere, fermant en quelque sorte presque complètement cle son rempart escarpé la rive supérieure.
De Vintimille à la Spezia, la contexture géographique se prolonge d'un dessin on peut dire uniforme. Une succession de caps abrupts tombant droit clans la mer enserrent une multitude cle petites baies peu profondes, à Tare à peine prononcé, à la petite plage cle sable fin cpii semble demander grâce aux falaises voisines pour le peu de terre qu'elle a gardée et pour Tétonnante végétation qui y a pris racine. Toute cette côte se contourne ainsi doucement, ouverte au soleil, sans crainte des vents du large dont la garantissent ses hauts promontoires, abritée des vents du nord par la chaîne des Apennins dont les sommets dénudés contrastent si violemment avec la ver dure puissante et variée qui garnit les plans inférieurs de leurs pentes escarpées. Dans chacune de ces baies, au fond de chacun de ces ravins où coulent en torrents à la fin de Thiver les eaux cle la montagne, s'élève un village ou un bourg, ou encore un groupe de villas qui étendent leurs jardins sur le coteau.
Partout où le terrain le per met, de nouvelles constructions s'élèvent chaque année, constructions industrielles, usines, manufactures sur certains points, maisons cle plaisance sur d'autres, si bien que l'espace libre diminuant de plus en plus, il semble que cette côte merveilleuse soit habitée sans interruption d'une extrémité à l'autre. Quelques-uns de ces villages — qui devien nent avec une rapidité incroyable des petites villes — ont leurs noms connus de tout le monde, comme Bordighera, San-Remo; les autres, comme Nervi, Porto-Venere, Sestri, acquièrent peu à peu la célébrité que leur climat si doux et leur végétation constante leur procurent à juste titre. U n'est plus un seul de ces villages, jadis à peine connus, qui ne se transforme en une station où se réfugient, Thiver, les malades et les oisifs.
Vintimille, qui est cependant pittoresquement adossée à des hauteurs fortifiées, n'est guère considérée que comme ville frontière; on va plus loin chercher une plage bien préservée du vent, et on s'arrête à Bordighera, la ville des palmiers, dont le haut quartier, abrité par des collines couvertes de bois, est admirablement protégé contre les vents de terre et de mer. De ce point élevé on a la vue la plus étendue sur toute la côte jusqu'à Monaco, et sur les montagnes de TEstérel, et le regard se perd dans les b.is de palmiers, d'oliviers, de dattiers. Nulle part comme à Bordighera, même à San- Remo, les palmiers ne poussent avec une pareille vigueur. La vente cle leurs branches est un objet cle commerce considérable. C'est à San-Remo, où on arrive après être passé devant Ospedaletti, une petite station qui cherche à naître, que vivaient, je crois, que vivent peut-être encore les des cendants d'une famille Bresca qui avait le fructueux privilège cle fournir seule la ville de Rome des palmes qui étaieut vendues dans les rues le jour des Rameaux.
On raconte que, lors de Térection de Tobélisque de Saint-Pierre, le pape Sixte-Quint dé fendit, sous peine cle mort, qu'aucun cri ne fût poussé pendant Topération si difficile à laquelle présidait Tarchitecte Fontana. L'obélisque s'élevait peu à peu et le peuple assemblé assistait au spectacle dans uu si lence absolu. Le bourreau était là, tout prêt à saisir Taudacieux qui aurait enfreint les ordres donnés. Tout à coup une voix s'élève nette, distincte. « De Teau aux cordes ! » s'est écrié un homme dans la foule ; on le saisit, on Tentraîne, on va le pendre. Mais Fontana, averti par ce cri, a compris que les cordes trop tendues vont se rompre; il les fait couvrir d'eau, elles se resserrent, un dernier effort et Tobélisque est sur son pié destal. Reconnaissant envers celui qui a sauvé son œuvre, il implore sa grâce, il l'obtient, et Bresca emporte en outre à San- Remo, son village, le privilège que j'ai men tionné.
C'est, du moins, ce que raconte la San-Remo. — Une rue. légende; mais il est incontestable que, chaque année, un navire quittait San-Remo n'ayant d'autre cargaison que des feuilles de palmiers envoyées à Rome pour décorer les églises le jour des Rameaux. Quelle merveilleuse situation que celle de San-Remo, et combien est pittoresque l'aspect de la vieille ville dont les ruelles, les escaliers étroits et sombres grimpent et zigzaguent entre les hautes maisons si curieusement étayées les unes aux autres par des arcades sous lesquelles passent les voies de la ville ! Le petit port a un commerce assez actif. San-Remo compte 15,000 habitants, et il n'est pas question, bien entendu, dans ce chiffre, de la population nomade, des étrangers qui viennent, Thiver, louer des. appartements dans les maisons situées près de la mer ou les villas construites sur ce merveilleux coteau couvert de vignes, d'oliviers, de palmiers, de citronniers et de figuiers.
Des promenades garnies cle palmiers, d'eucalyptus, de poivriers, d'aloès ont été éta blies dans la ville neuve ; le jardin public, le corso Mezzogiorno, le giardino delT Impé ratrice sont chaque jour le rendez-vous de la foule cosmopolite qui a élu San-Remo pour une cle ses stations favorites. Les plus jolies routes serpentent sur les collines, remontent jusqu'à la montagne, jusqu'à la Colla d'un côté, jusqu'à la Madonna délia Guardia, cle l'autre, encore jusqu'à Paggio, Taggia, San-Stefano le long cle la côte. Des villas, admirablement situées en amphithéâtre, perdues dans les oliviers et les massifs cle lauriers-roses, s'aperçoivent dans toutes les directions, ayant à leurs pieds la masse confuse de la ville, la forêt d'oliviers qui s'étend au fond de la baie comme un tapis de velours et, au delà, les flots bleus de la mer qui miroitent sous le soleil et viennent mourir dans le port si bien garanti des gros vents.
C'est là un séjour enchanteur qu'une température toujours égale rend favorable aux malades, surtout en décembre et en janvier, les deux mois où les pluies sont les plus rares, les vents les moins violents et le soleil le plus pur. La route contourne le cap Vert, la voie ferrée se glisse sous sa masse rocheuse et cle tunnel en tunnel, cle ravin en ravin, arrive à Porto-Maurizio après s'être arrêtée à Taggia, à San-Stefano, dont les vieilles tours, bâties dans le voisinage de la mer, au IXe et au Xe siècle pour protéger le rivage contre les incursions des Sarrasins et des pirates, ont été converties en maisons d'habitation, et encore à San-Lorenzo. Toujours la contrée est couverte d'orangers, d'oliviers dont les belles et nombreuses plantations garnissent la colline à laquelle est adossé Porto-Maurizio, une des cités principales cle la rivière de Gênes, une jolie ville commerçante dont le -port, des plus actifs, donne son abri à une flottille considérable de caboteurs qui vont porter dans les autres ports les huiles d'olives, les pâtes alimentaires, les pierres lithographiques dont il se fait uu commerce considérable.
L'aspect est gai à Tœil, la petite ville, qui est le chef-lieu cle la province, est animée ; clans ses rues étroites, sur le rivage, c'est un mouvement continu, et la campagne qui Tentoure, qui se prolonge avec ses plants d'oliviers ou ses champs de vigne jusqu'à Oneglia, offre les points de vue les plus charmants aux touristes qui gagnent en voiture cette dernière ville. Celle-ci, plus commerçante encore peut-être, étend de plus eu plus ses faubourgs où s'élèvent de nombreuses fabriques en dehors des vieilles fortifications que les Français bombar dèrent en 1792. La route, si jolie à suivre jusque-là, devient plus belle encore lorsqu'on a franchi le grand tunnel qui commence presque aux portes de la ville; les montagnes s'éloignent un peu cle la rive; de loin, on aperçoit des villages perdus daus la verdure; une petite plaine, couverte de fleurs et de fruits, de vignes et d'arbres de toute sorte, court le long cle la mer cle Diano Marina à Cervo qu'on voit sur une hauteur, et au débouché du long tunnel qui traverse le cap délie Mêle ; après Laigueglia, la vue découvre, plongeant dans la mer ses falaises dénudées, le cap San-Croce et, daus la baie qui le précède, Alassio dont les maisons blanches s'étendent à Tabri de la masse rocheuse sur le rivage ensoleillé.
Les palmiers et les orangers lui forment comme un nid de verdure, les fleurs éclatantes garnissent les jardins qui Tentourent, et Ton comprend ceux qui viennent en grand nombre s'y fixer pendant les durs mois d'hiver. Puis, au delà du cap San-Croce, on a les plus admirables échappées de vue sur la mer au milieu de laquelle se dresse la petite île rocheuse de Gallinara. Uue haute tour qui couronne la masse sombre cle Tîle se détache nette et dure sur Thorizon limpide. Bientôt se déploie sur la gauche une plaine, une vraie plaine couverte d'une végétation Pobto-M a ritizio, magnifique au milieu de laquelle coule la petite rivière de la (.'enta qui vient se jeter dans la mer à Albenga. Mais ce que cette partie de la route gagne en étendue, elle le perd en pittoresque et, on assure aussi, en salubrité.
Le veut y souffle du large librement, les pluies y sont plus fréquentes, et, pour être une des plus anciennes villes cle la côte, Albenga n'en est pas une des plus habitées. Elle existait déjà du temps des Romains, qui exécu tèrent aux alentours des travaux considérables, comme le prouvent les restes du Ponte- Lungo; plus tard encore, elle eut uue réelle grandeur, comme Tatteste son ancienne cathédrale gothique; puis, peu à peu, elle vit diminuer son importance. Loano, situé un peu plus loin, dut être aussi, à une époque peu éloignée, uu bourg considérable; c'est, du moins, ce que semblerait indiquer l'église à coupole que firent construire les Doria au commencement du xvne siècle, mais ici encore la côte est insalubre, et Loano n'est plus qu'un village de peu d'étendue. On traverse de nouveaux tunnels, et encore d'antres tunnels dont l'un ne Vous laisse même pas apercevoir Finalmarina, la partie la plus ancienne de la ville de Finale qui se compose cle trois localités espacées sur la côte; on arrive à Noli, puis à Spo torno.
La voie, à cet endroit, est creusée dans le roc ; mais le tunnel n'est pas continu, c'est pour mieux dire une longue galerie dont d'énormes blocs cle rochers forment les piliers et, par ces arcades répétées, on voit la mer qui vient battre le pied de la falaise et se brise en écumant sur les roches placées à fleur d'eau sur la rive et autour de la petite île de Bergeggi. Quelques minutes encore, et après avoir dépassé le promontoire de Vado, on peut apercevoir toute la côte cle Gênes jusqu'à Nervi, distinguer la masse blanche cle Gênes au pied des hautes montagnes. Le coup d'œil est merveilleux pour son étendue, pour la diversité des tons de la mer et du paysage, pour cette multitude de baies et de caps dont on de vine à peine, à cette distance, les contours successifs. Plus on approche cle Gê nes, plus les centres d'ha bitation se multiplient sur le littoral; plus ils deviennent importants au point de vue du commerce et de Tindustrie, plus ils se peu plent cle propriétés magni fiques, entourées de jardins où toute la flore tropicale pousse en terre libre et ré pand au loin ses parfums enivrants.
N O L I. Ainsi Savone, la première station après Vado, est une petite ville qui compte de 17,000 à 18,000 habitants, ville manufacturière où on fabrique des porcelaines et des faïences, où on travaille les produits chimiques, ville commerçante d'où s'exportent en quantité considérable les citrons, les oranges, les huiles que lui fournissent les magnifiques plantations de citronniers, d'orangers, d'oliviers qui forment autour d'elle un bosquet embaumé. Savone fut à une époque une ville considérable ; son port, très profond, offrait un abri sûr aux barques et aux navires de fort tonnage; mais sa prospérité même causa sa ruine ; car Gênes, jalouse de sa suprématie, n'admettant à côté d'elle aucune puissance qui pût lui porter ombrage, Tattaqua, la vainquit et fit combler sou port que dut abandonner le commerce de gros transit.
La construction du chemin cle fer qui relie Savone à Turin, par Alexandrie, Acqui et Novi d'abord, et par Brâ ensuite, lui a rendu beaucoup d'activité en lui permettant d'écouler par terre le produit de ses manufactures. La ligne ferrée de Savone à Alexandrie est des plus belles : elle monte par le san tuario di Savona jusqu'à la galerie dei Belbo, un tunnel long cle plus cle quatre kilo mètres, qui la conduit sur l'autre versant de la montagne d'où elle descend dans la val lée duTanaro. Du Sautuario, lieu cle pèlerinage très fréquenté, de Thospice élevé en 1536, on a uue vue magnifique sur la ville et sur le port. Savone est par elle-même une ville charmante ayant conservé quelques monuments comme la cathédrale, élevée en 1604 ; ses environs, et les stations où s'arrête le chemin de fer en la quittant : Albissola d'où est originaire la famille délia Rovere qui a donné deux papes au monde, Sixte IV et Jules II; Celle, Varazze, Cogoleto, Arenzauo, présentent les sites les plus merveilleux, les uns sauvages, comme du côté de Celle, les autres adoucis, fleuris comme Cogoleto qui revendique Thonneur d'avoir vu naître Christophe Colomb, honneur dont on Ta dépossédé récemment en établissant que Colomb est né dans uu humble village cle Corse.
La maison où ou prétend qu'il a vu le jour n'en continuera pas moins sans cloute à porter les inscriptions cpii rappellent sa mémoire. Varazze a des chantier de construction maritime assez importants, ainsi que Voltri si joliment située à Tembouchure du Ceruso. On y trouve des fabriques de drap et des pa peteries, ainsi qu'à Prà, la station avant Pegli, un des plus adorables sites de cette belle rivière de Gênes. La côte commence déjà à incliner vers le sud, Texposi tion n'est plus la même ; Pegli fait en réalité partie de la rivière du Levant, quoique celle- PEGLI. — Villa Doria ci ne soit ainsi dénommée qu'à partir cle Gênes, et les chauds rayons du soleil que la côte reçoit dès Taurore font pousser clans la baie les arbres et les arbustes les plus divers et donnent à la végétation qui la couvre une vigueur et uue coloration étonnantes.
Pegli, comme Sestri-Ponente et Cornigliano, sont, pour ainsi dire, des faubourgs de Gênes où on parvient eu moins d'une demi-heure, et on comprend la vogue dout leurs plages délicieuses, couvertes du sable le plus fin, ont joui, à toutes les époques, auprès des Génois. Pegli n'est qu'un vaste jardin, un jardin embaumé où les sources coulant de la montagne conservent au sol un peu de fraîcheur sous les ardents rayons du soleil. Bien loin sur la côte et sur le flanc cle la colline se voient les superbes villas, les maisons cle plaisance plus modestes, enfouies dans la verdure, couvraut chaque étage, chaque gradin du coteau. U n'est pas un pouce de terrain qu'on n'ait utilisé pour y établir une délicieuse résidence. Je ne veux pas en faire la nomenclature, mais comment ne pas citer la villa Rostan et la villa Doria dont le jardin, remontant sur la colline, se joint à un bois de pins qui en couvre le sommet, et encore la villa Spinola, et la villa Pallavicini où la nature corrige par ses merveilleux aspects les recherches cle mauvais goût entassées dans ce lieu charmant ?
Si on doit passer, sans autrement s'y arrêter, auprès des kiosques turcs, chinois, pompéiens, disséminés de tous côtés clans les jardins de cette villa, auprès de cette tour moyen âge que des travaux d'approche, des terrassements entourent comme si le siège en était ouvert, comme si Tattaque en était des plus meurtrières, puisque, clans le petit cimetière voisin, on a enterré les soldats tués en combattant ; si encore on a peu à s'occuper cle ces fantaisies de berceaux de feuillage où des jets d'eau invisibles vous couvrent à volonté d'une pluie fine, Tadmirable situation des jardins, la merveilleuse végétation qui y pousse méritent toute Tadmiration des visiteurs admis à s'y promener. L'art clans ces lieux ne vaut pas la nature. On ne peut nier cependant qu'il n'y ait un art particulier dans la disposition des boscpiets et des plates-bandes où se mêlent, se confondent clans une pro miscuité odorante les magnolias, les lauriers-roses, les lauriers-cerises, les camélias, les azalées, les citronniers et les orangers et même, dans certaines parties mieux exposées encore au soleil, les plantes rares des tropiques, le caféier, le sucrier, le camphrier et le palmier qui les domine tous des lances de son feuillage.
D'un autre côté est une grotte bâtie avec des fragments de stalactite au fond cle laquelle s'étend un petit lac; on sourit en contemplant ce joujou qui paraît plus insignifiant encore lorsque, à la sortie cle la grotte, on découvre le plus magnifique point de vue sur la mer et sur Gênes dont le phare se dresse à la pointe du môle. Voilà cpii est beau ; voilà qui vaut toutes les inventions de Timagination torturée pour accumuler les bizarreries et les fautes cle goût ! Combien Tesprit humain, lors qu'il veut ainsi raffiner, lutter avec une nature aussi splendide, paraît petit et insuffisant ! La côte se prolonge et les villas s'accumulent succédant aux villas. Et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il en est ainsi. Le président de Brosses, qui fit ce trajet en chaise de poste, écrivait déjà : « De Voltri à Gênes ce n'est qu'une rue de trois lieues de long, bordée à droite par la mer, et à gauche par des maisons de campagne magnifiques, toutes peintes à fresque. » Les fresques ont disparu, dégradées par Tair salin ; elles sont généralement recouvertes aujourd'hui par quelque badigeon rose, blanc ou jaune.
C'est à peine si on voit où finit Pegli, où commence Sestri. Mais Sestri Ponente ne doit pas être seulement considéré comme un lien cle plaisance, c'est une ville com merçante, industrielle, qui, en outre de ses fabriques, possède les plus grands chantiers cle construction maritime de TItalie et peut-être cle la Méditerranée tout entière. Elle compte actuellement près cle 12,000 habitants et chaque année s'accroît son importance. Reliée à Gênes par la grande ligne du chemiu cle fer, elle est en outre desservie par un tram way qui, partant de Pegli, aboutit sur la piazza delT Annnnziata à Gènes. Deux kilomètres plus loin, on arrive à Cornigliano, coquettement tapi dans un véritable jardin où les tamaris roses poussent, on pourrait dire sur la plage, entre les palmiers et les fleurs. En quelques minutes on est enfin à Sau-Pier d'Arena, le grand faubourg manu facturier qui précède immédiatement Gênes.
GÊNES. Je ne veux pas médire cle Gènes. Je ne vois pas cependant pourquoi je forcerais mon admiration au point cle me déclarer enthousiaste d'une ville qui m'a fort intéressé sans doute, mais à laquelle je n'ai dû aucune impression particulièrement vive. Gênes a été beaucoup trop prônée et beaucoup trop dénigrée; la vérité, c'est que nombre des critiques adressées par les uns à la capitale cle la Ligurie sont justes, tout aussi bien qu'une bonne partie des éloges qui lui sont adressés par les autres sont des mieux mé rités. En tant que ville, d'ailleurs, Gênes s'est beaucoup modifiée, et à son avantage, Gênes. — Le Purt depuis quelques années, par Tagrandissement cle son port, par le prolongement de sa magnifique terrasse maritime et par la percée des grandes voies qui courent an flanc' cle la colline.
U faut, en somme, prendre Gênes pour ce qu'elle est, pour une ville com merçante qui vit, qui a toujours vécu cle son commerce, sans autre mobile à sa politique que d'augmenter sa puissance commerciale. La principale cle ses institutions, — car c'était bien une institution politique autant (pie commerciale, — la banque de Saint- Georges, n'en est-elle pas la preuve la plus frappante? Elle planait en quelque sorte au-dessus des divisions des partis, des luttes intérieures; nul ne s'avisait d'y porter atteinte. On pouvait attaquer, renverser un doge ; on respectait la banque de Saint- Georges à laquelle, d'ailleurs, on avait donné des attributions fiscales importantes. Venise, la rivale de Gênes, avait du moins le sens des arts et des lettres, le goût raf finé, Tesprit ouvert, tandis que Gênes, restée marchande, exclusivement marchande, n'a jamais étalé qu'une opulence de parvenu.
On voit bien cpie des millions ont été dépensés, mais on ne sent nulle part Tinspiration artistique de ceux qui ont commandé les grands travaux exécutés ; il semblerait même que les injonctions reçues par les artistes étrangers appelés à orner la ville aient comprimé leur essor. En réalité, Gênes est sauvée, au point de vue de l'aspect général, au point de vue du pittoresque, par son admirable situation qui, d'autre part, a gêné le développement auquel elle eût atteint si la nature s'y fût prêtée. Tout est par masses, les monuments isolés aussi bien que la ville elle-même. La nature a interdit à Gènes toute autre am bition que celle du commerce. La mince bande de littoral sur laquelle elle est construite est infertile, elle ne produit que des fruits et des fleurs. La mer qui baigne ses côtes est également presque improductive ; les poissons ne trouvent pas, dans les hautes falaises qui descendent à pic jusqu'au fond de Teau, les repaires qui leur sont néces saires pour multiplier, la pêche ne peut donc alimenter toute cette population qui ne vit cependant que cle la mer.
( ''est donc à Tindustrie manufacturière et au commerce lointain que Gènes doit demander ses ressources principales, et sa position au fond d'un golfe spacieux, au centre même de la côte, en fait Tentrepôt naturel de tout le commerce cle la contrée. Ne lui demandez pas cle produire de grands artistes, des littérateurs éminents, elle fournira seulement cc qu'elle a, des négociants émérites et des révolutionnaires incorrigibles, des fauteurs de conspirations, car le fond de la nature de ce peuple, à qui de nombreux éléments étrangers apportent leurs défauts plus que leurs qualités, est Tinconstance, la jalousie, l'amour du lucre. Tout le monde connaît le dicton qui avait pour prétention cle dépeindre le pays et le caractère génois : cc Mare senza pesce, montagne senza alberi, uomiui senza fede e donne senza vergogna », auquel Dante ajoutait cette malédiction : Ahi !
Genovesi, uomiui diversi D'ogni costume, t.' pieu ìiiiinitgna ; Perche non sieta voi de! mondo spersi ? Faites la part d'une exagération bien naturelle quand on songe aux haines de peuple à peuple entretenues par une rivalité constante, et la vérité se dégagera peu favorable pour les Génois ; — j'entends par Génois les habitants cle toute la côte. Du xe siècle, époque où Gênes se déclare indépendante, jusqu'au xvin0 siècle, ce ne sont clans cet Etat minuscule que trahisons, révoltes et conspirations, que guerres à Tintérieur et guerres à Textérieur pour étendre ses colonies dans l'Orient entier jusqu'au fond de la mer Noire, sur cette terre cle Crimée que les Génois possédèrent du XIIIe nu xvu siècle. Les Doria et les Spinola du parti guelfe, les Grimaldi et les Fieschi du parti gibelin, se sont jusqu'à cette dernière époque arraché le pouvoir, sans que Tinsti tution du Doganat en 1 339 ait réussi à apaiser ces divisions intérieures qui se continuent malgré la lutte terrible engagée avec Venise.
Les Guelfes et les Gibelins disparaissent dans cette tourmente politique; d'autres filetions leur succèdent, les Adorni et les Fregosi, d'une part, les Guarchi et les Montalti de l'autre, et la République se trouve maintes fois réduite à un péril si extrême qu'il lui faut implorer la protection étrangère, se donner tantôt au roi de Fiance, tantôt aux Moutferrat, subir le joug de LA LIGUIill 53 ces durs podestats, les Montferrat et les Vis conti, les chasser pour implorer de nouveau la protection de la France qui se déchargera sur un Viseonti du soin difficile de gouverner ce peuple in traitable. Les musulmans profitent de sa faiblesse pour lui arracher ses pos sessions d'Arménie, de Perse, île < lolchide ; les fartions fomentent une guerre civile plus terrible encore que les précé dentes ; enfin au xvic siè cle, André Doria quitte le service de la France, ■ passe au service del'Empereur, donnant de ce fiait la prépondérance à ['influence autrichienne, et il devient nécessaire de rédiger une constitution qui, pendant plus de deux siècles, régira la République.
Pour la première ibis peut-être le calme fut durable à l'intérieur après la c.mjurati vortée île Pieschi, mais cette tranquillité même semble avilir en- Levé à la République tout son ressort, et sa décadence se précipite, marquée par la perte de la Corse, de l'ile de Schio, luu* le bombardement de la ville Ci ên us. — Villa Pallavicini, même, bombardement commandé par Duquesne. Le doge — ce magistrat qui ne pouvait, durant les deux années de sa fonction, quitter son palais que cinq fois chaque année à Toccasion de grandes fêtes — va s'humilier devant Louis XIV, et la parole orgueilleuse qu'il prononce à Versailles : cc Ce qui m'étonne le plus, c'est de m'y voir », ne dissimule qu'imparfaitement Thumiliation qu'il ressent et cpie subira uu cle ses successeurs, au siècle suivant, à la cour d'Autriche.
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