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PERDUS DANS LES GLACES 10892 — IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHIÎRE Rue de Fleurus, 9, à Paris ISAAC J. HAYES PERDUS DANS LES GLACES OUVRAGE TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'aUTORISATION DE L'AUTEUR PAR LÉON RENARD ET ILLUSTRÉ DE 58 GRAVURES SUR BOIS PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET G" BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N° 77 1870 Droits de reproduction résenéa PRÉFACE. L'auleur de ce petit livre n'est pas un romancier. De là sans doute la modestie de son début dans la voie ou verte par Fénelon, suivie depuis et si brillamment par Daniel de Foé', Barthélemy, Edgar Poë et Jules Verne. M. le docteur Hayes ne s'adresse qu'aux enfants. Ce n'est pas qu'il n'ait rien à conter aux hommes. Avant de s'essayer au métier difficile et charmant de Perrault et d'Andersen, M. Hayes a beaucoup étudié et beaucoup voyagé. II a lu bien des livres que peu de savants con naissent et visité des contrées où personne n'était allé avant lui.
Compagnon de riiéroïque et regretté docteur Kane, un Américain comme lui, il fit partie de la se conde expédition envoyée au pôle par l'opulent M. Grin nell. Ce fut même lui qui découvrit la terre à laquelle, par reconnaissance, il a donné le nom de cet homme généreux et intelligent. Bien qu'il ait rapporté de cette exploration surhumaine PRÉFACE. II des observations nombreuses et du plus haut intérêt, ce que M. Hayes avait vu n'avait point rassasié sa soif de voir. Ce qu'il eût voulu résoudre, c'était le fameux pro blème de la mer du Pôle. Existait-elle? et si elle baignait de ses îlots glacés, ainsi qu'il le supposait avec bien d'autres, l' extrémité septentrionale de notre planète, était elle navigable ? Telles étaient les questions que se posait sans cesse son esprit excité. Pour y répondre la bonne volonté ne suffisait pas.
II fallait un navire, des provisions, un équipage, en résumé beaucoup d'argent. M. Hayes s'adressa franchement à ses concitoyens. Ceux-ci lui répondirent en mettant à sa'dis position tous les éléments nécessaires à la réussite d'une nouvelle expédition. Le 6 juillet 18G0, M. Hayes quittait Boston, et à tra vers mille périls atteignait, le 18 mai 18GI, le but de ses rêves, le point le plus septentrional qu'aucun homme ait jamais atteint (8 i ° 35' de latitude); il découvrait la Mer libre enfin, y plantait le pavillon étoilé des États- Unis, et s'assurait de la possibilité d'y naviguer. M. Hayes y conduira-t-il jamais un navire? II l'espère. En attendant il se prépare à ce nouveau voyage en s'oc cupant des anciens, en revivant, au coin du feu, la vie passée dans la nuit polaire, au milieu des glaces, sous la neige.
Chapitre I
3 quittant subitement ses compagnons, sit un bond en avant pour aller à sa rencontre. » Oh! capitaine, que je suis content de vous voir ! s'é cria le petit garçon; d'où venez-vous? où avez-vous été depuis si longtemps? comment vous portez-vous? Très bien, j'espère? et il saisit la main du vieillard qu'il serra cordialement. — Je suis très-heureux de vous rencontrer, mon garçon, répondit le vieillard avec amabilité, et je serai très-aise de répondre à toutes vos questions, si vous voulez bien les poser une à une, et non toutes en même temps, comme si vous me lâchiez une bordée. » Ce disant, et tout en gravissant le sentier, le vieillard satisfit William, qui lui présenta Fred et Alice. Celle-ci, d'abord un peu troublée à la vue du vieux loup de mer, se remit lorsque le vieillard l'eut rassurée par quelques bonnes paroles, et si bien que, sa timidité disparaissant subitement, elle prit la main de sa nouvelle connais sance.
Tout en gambadant, riant et causant, les trois enfants et leur vieux compagnon arrivèrent devant la porte de la demeure du père de William et d'Alice. C'était une grande vieille maison de campagne, en tourée de beaux arbres, et assez loin de la grande route. William invita son ami à y entrer avec eux; mais le vieillard s'excusa en disant qu'il viendrait une autre fois faire une visite à M. Earnest, que pour le moment il avait besoin de rentrer chez lui. « Mais vous n'êtes pas dans votre chemin, dit Wil liam. N'habitez vous pas de l'autre côté du village? — J'y demeurais autrefois, répondit le vieillard, si Ton peut dire que j'eusse une demeure. Maintenant, tout est changé; j'ai un petit chez-moi gentil, confortable. Voyez-vous là-bas cette fumée qui monte à travers les arbres? Eli bien, cette fumée-là vient de ma cuisine. — Mais, dit William, la maisonnette que vous me montrez appartient à la mère Podger. — Elle lui appartenait jadis, mon garçon, à présent elle est à moi; je l'ai achetée, et, ce qui plus est, je Tai payée; c'est là que j'ai l'intention de mettre fin à ma vie errante, de me fixer pour le reste de mes jours.
Vous viendrez tous me voir, et je vous ferai faire une jolie promenade en bateau. — Oh! comme cela sera charmant! » s'écria William. Alice et Fred étaient ravis; aussi, devenant de plus en plus hardis, ils demandèrent s'il n'y aurait pas moyen de voir le bateau tout de suite. « Assurément, répondit le vieillard; venez avec moi. » Et il descendit avec eux jusqu'à la petite baie où le ha teau était amarré. — «Le voici, dit-il, en arrivant en vue de sa petite barque. N'est-ce pas qu'il est gentil ? II se tient sur Teau comme un canard. » — Sur quoi les enfants s'é crièrent que jamais de leur vie ils n'avaient vu quelque chose d'aussi joli, et qu'un canard ne saurait nager aussi coquettement. La barque du capitaine Hardy était, en effet, un ex cellent yacht, avec une charmante petite cabine au mi lieu, et, à l'arrière, un espace assez vaste pour que quatre personnes puissent s'y asseoir commodément.
II n'avait qu'un mât; il était peint en blanc à Tintérieur et à l'extérieur, à Texception d'une petite raie rouge qui courait sur ses flancs, un peu au-dessus de la marque indiquant la hauteur de 1 eau. Le capitaine Hardy attira son yacht vers Tespèce de quai qu'il avait construit lui-même. Les enfants entrèrent dans le bateau, et pénétrèrent dans la cabine dont le plafond ne dépassait pas de beaucoup leurs jeunes tètes; sur les côtés , il y avait des coussins recouverts d'étoffé cramoisie; ces coussins avaient un double emploi : ils ser vaient de sièges et recouvraient les petites caisses dans
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5 lesquelles le capitaine conservait ses nippes. La cabine contenait en outre un poêle des plus mignons, sur lequel le capitaine promit de faire cuire quelque chose le jour où ils iraient faire leur promenade en bateau. Quand les enfants eurent fini d'admirer le yacht, ils sautèrent à terre, et se dirigèrent vers la demeure du ca pitaine. Cette maisonnette n'avait qu'un étage; les murs en étaient aussi blancs que la neige, et les volets aussi verts que l' herbe qui poussait alentour. De grands arbres l' entouraient de tous côtés; ces arbres faisaient de l'ombre pour le capitaine lorsque le soleil brillait, et ces arbres fai saient de la musique pour le capitaine lorsque le vent soufflait. L'entrée était presque cachée par des masses de chèvrefeuille aux doux parfums. A une petite distance s'élevait un kiosque rustique, ombragé par un groupe d'arbres, et entièrement couvert de vignes et de fleurs.
Un sentier, serpentant à travers le jardin, menait de la maison à la petite baie où se trouvait le yacht, après avoir traversé un gai ruisseau dont Teau claire s'en allait en gazouillant sous son abri ds fougère et de fleurs des champs. William, Fred et Alice admiraient tout cela. Une seule chose les surprenait : ils ne pouvaient com prendre comment on avait pu transformer la vieille bi coque de la mère Podger en un véritable petit palais. « C'est que j'ai tout fait moi-même, lui répondit le ca pitaine. Aussi la transformation a été complète, comme vous voyez. Ce n'est plus la maison de la mère Podger, c'est YErmitage du marin. — Ah le joli nom ! dit William, et comme il convient bien à votre demeure, capitaine. — Si la maison vous plaît, mes enfants, dit le vieux marin, eh bien ! il faut revenir la voir.
Je serai très-heureux de vous y donner l' hospitalité. — Merci mille fois, capitaine, répondit William. Nous PERDCS DANS LES GLACES. viendrons demain, si nous en avons la permission de nos parents, et si cela ne vous dérange pas. — Vous ne me dérangerez jamais, dit le capitaine. Venez sur les quatre heures, — oui, vers quatre heures; peut-être aurai-je un bout d'histoire à vous conter. II me semble que j'ai promis quelque récit à William Tan der nier. Vous en souvenez-vous, mon garçon?» William se hâta de répondre qu'il s'en souvenait par faitement; et ses yeux se dilatèrent de plaisir- « A propos, de quoi s'agissait-il? dit le capitaine es sayant de rassembler ses souvenirs. Des régions tropi cales ou des régions glaciales? C'est que, voyez-vous, je n'ai plus ma mémoire d'autrefois, mes enfants. — II était question de la région des glaces, j'en suis sûr, dit William; vous avez promis de me raconter la même chose que vous aviez déjà racontée à Bol) Benton et à Dick Savery; il s'agissait du temps où vous étiez perdu dans les glaces, comme disait Dick Savery. — Oui, c'est cela, exclama le vieillard.
Je m'en sou viens fort bien. J'ai promis de vous dire de quelle façon je suis devenu marin, et de vous raconter mes premières campagnes sur mer. — Précisément, répliqua William. Seulement, vous disiez que vous aviez été perdu dans les g/aces. — N'importe, mon garçon, reprit le capitaine. L'ne histoire n'est plus intéressante quand on connaît la fin, voyez-vous. Oubliez que j'ai été perdu, et qu'il m'est ar rivé quoi que ce soit; rappelez-vóus seulement que je suis parti sur mer, et rapportez-vous-en à moi pour le reste. Adieu, chers enfants. Venez demain : nous aurons This toire, et peut-être une promenade en bateau, si le vent nous favorise et que le temps nous le permette; — dans tous les cas, Thistoire ! » Nos trois petits amis furent, ce jour-là, les enfants les
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7 plus heureux du monde; aussi ne reprirent-ils le che min de leur maison qu'après avoir accablé le capitaine de leurs remercîments. Ils en dirent tant qu'à la fin ce lui-ci, tout ému, fut forcé de leur crier : « Assez ! assez ! sauvez vous ou je me fâche tout rouge. »
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capitaine John Hardy, autrement dit l'ancien marin, ou le vieux bonhomme. e capitaine Hardy, ou le capitaine John Hardy, ou simplement le capitaine, était considéré dans le ha meau comme un personnage de la plus haute im portance. Tout le monde connaissait le capitaine, et tout le monde l'aimait. II y avait autour de lui un certain air de mystère, — aujourd'hui il était ici, de main il était là, — paraissant et disparaissant si souvent qu'à la fin il lassa la patience et la curiosité des gens à tel point que les plus grands bavards du village furent obligés d'a vouer qu'ils ne savaient que penser du capitaine, qu'il
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9 serait inutile de chercher à découvrir quoi que ce soit sur son compte, et ils cessèrent prudemment de faire des enquêtes ou de se creuser Tesprit à son sujet, ce qui ne les empêchait pas d'être toujours fort contents de le voir. Le capitaine avait la réputation d'être un grand cau seur; le fait est qu'il avait toujours une immense quan tité d'histoires et d'aventures à raconter à quiconque voulait bien l' écouter. Et il trouvait facilement un auditoire, car il racontait fort bien. Dans les belles soirées d'été, il aimait à s'asseoir sur le vieux banc qui est en face de Tauberge, et là, entouré d'un cercle de cu rieux, il racontait volontiers des aventures de naufrage ou quelque autre merveilleux récit. Toutefois on remar quait que depuis quelques années il était moins disposé à parler; on le voyait plus rarement sur son banc de prédilection. «Je deviens trop vieux, disait-il, pour res ter dehors si tard. » II avait, à cette époque, cinquante-neuf ans; mais il paraissait plus âgé, car la vie dure qu'il avait menée, et les privations qu'il avait subies, avaient laissé leurs traces sur toute sa personne.
Ses cheveux étaient tout blancs et tombaient en longues mèches argentées sur ses épaules, tandis qu'une barbe épaisse et blanche comme la neige descendait sur sa poitrine. Néanmoins tout le monde reconnaissait en lui un an cien marin : sans doute parce qu'il portait toujours de larges pantalons blancs en été, bleus en hiver, et un chapeau en toile goudronnée, entouré d'un grand ruban bleu, dont les bouts flottaient par derrière comme le pa villon d'un navire de guerre. Pour tout le inonde le capitaine Hardy était un homme bon, généreux, inoffensif, mais fort peu prévoyant. Ami du pauvre, jamais il ne renvoyait le mendiant sans La voir secouru, à moins toutefois qu'il n'eût plus un seu shilling dans sa poche. Quelquefois il avait beaucoup d'areent , et néanmoins il vivait chez lui d'une manière simple et frugale.
Grande fut donc la joie parmi ses nombreux amis lorsqu'ils surent que la fortune lui avait enfin souri. Ayant aidé à sauver le vaisseau anglais sln domptable, qui était sur le point de se perdre, les com pagnies d'assurance lui avaient accordé une généreuse ré tribution, et le but de son dernier voyage avait été de toucher cet argent. A peine de retour, il était allé tout droit à la maison de la mère Podger et Lavait achetée. C'était, disait-on, la première fois qu'il avait agi sage ment, prudemment, comme tout le monde. Le bonheur du vieillard semblait être maintenant à son comble. « Ici, s'écria-t-il, si Dieu le permet, je ferai je ter T ancre au vieux vaisseau, et je finirai mes jours en paix. » Mais lorsque tous ses arrangements furent termi nés, qu'il ne resta plus rien à faire ni à sa maison nette, ni à son petit jardin, ni au yacht, il commença à se sentir quelque peu triste et solitaire.
II était si loin du village qu'il ne pouvait pas voir ses vieux amis aussi souvent qu'il l'aurait désiré. Nous avons déjà dit qu'il était e;rand causeur; il avait une si erande envie de ra conter ses anciennes prouesses, de recommencer, pour ainsi dire, ses batailles, et il avait tant à débiter à ce su jet, qu'un auditoire lui était absolument nécessaire. II est donc fort probable qu'il considérait sa rencontre avec William, Fred et Alice comme un heureux événement. II aimait beaucoup les enfants, mais nos petits amis lui étaient particulièrement sympathiques. Quant à eux, la promesse de cette histoire leur causait un plaisir qui ressemblait fort à une vive émotion. Pour que le lecteur puisse comprendre ce sentiment éprouvé par William, Fred et Alice, il est bon de lui dire qu'à Bockdale tous les garçons, petits ou grands, portaient terriblement envie à celui qui avait le bonheur d'être spécialement choisi pour auditeur par le capitaine Hardy. ui prouve que le vieillard est homme de paroi insi qu'il est facile de le supposer, les petits amis du capitaine ne manquè rent pas de venir le lendemain à l'heure indiquée.
Aussi exacts que le sont les aiguilles d'une horloge, ils se dirigèrent vers la maison du capitaine Hardy, qu'ils trouvèrent assis à l' ombre de son berceau verdoyant, et fumant une longue pipe de terre. « Je suis bien aise de vous voir, mes enfants, leur dit-il; et il était fort con tent en effet, beaucoup plus content peut-être qu'il ne voulait l'avouer, aussi con tent pour le moins que les enfants eux-mêmes. — Aujourd'hui, mes petits chéris, continua-t-il, il n'y a point de vent, en sorte qu'il nous faut renoncer à notre promenade en bateau. En revanche nous aurons Lhistoire. . — Oh oui, Lhistoire! Lhistoire! s'écrièrent les en fants d'une seule voix. — Va pour Lhistoire, dit le vieillard; mais d'abord il faut vous asseoir . » Et les enfants s'assirent sur le siège rustique, fermant bien leurs petites bouches, et tendant bien leurs petites oreilles pour pouvoir écouter comme il fallait.
Le capitaine secoua les cendres de sa pipe, L enfonça au-dessus de sa tête dans le feuillage touffu, et toussant pour éclaircir sa voix : « II faut que vous sachiez, mes enfants, dit-il, que je né saurais terminer en un jour Lhistoire que je vais vous conter; je vous en dirai seulement le commencement aujourd'hui, car elle est très-longue. II faudra donc revenir demain et après-demain, et tous les jours qu'il fera beau, jusqu'à ce que nous ayons fini. Cela vous va-t-il? — Oui, oui, firent les deux garçons vivement, tandis que la petite Alice riait de contentement. — Etes-vous sûrs de ne pas oublier le nom de ma demeure? Vous rappellerez-vous bien qu'elle se nomme Y Ermitage du marin? Vous souviendrez-vous de cela? — Mais bien certainement. — Et la barque dans laquelle nous allons faire un petit voyage un de ces jours, comment Lai-je nommée? demanda le capitaine. — La Mouette, répondit William. — La Sirène, dit Fred. — La Colombe blanche, s'écria Alice — Personne n'a deviné, dit le capitaine en souriant gaiement.
J'ai peint le nom sur ma barque en belles lettres d'or, et lorsque vous reviendrez la \oir, vous y verrez le mot Alice, et les lettres ont exactement la nuance de la chevelure d'une petite fille que nous con naissons tous très-bien. — Est-ce là vraiment son nom? s'écrièrent les deux garçons, dont Y enchantement était à son comble. Comme c'est gentil cela, capitaine. » La petite Alice ne dit pas un mot, mais se glissa si lencieusement vers le vieux marin, et le vieillard en toura de son bras herculéen la mince taille de l'enfant. Les doux rayons du soleil pénétraient à travers le feuil lage des arbres, jetant çà et là des paillettes d'or sur la pelouse verte. Le capitaine commença ainsi : « II faut que je vous dise, mes chers enfants, que tout ce que je vais vous raconter m'est arrivé lorsque j'étais encoretrès-jeune, presque enfant; ce sont mes premières aventures. « Pour commencer par le commencement, je vous di rai que je suis né dans les environs de Bockdale.
Vous voyez que j'ai de bonnes raisons pour y être revenu. Et quand j'y suis, il me semble que je suis dans ma famille. « Je n'avais que six ans lorsque je perdis ma mère; mais je me souviens d'elle comme d'une bonne et douce créature. Cependant elle a été trop tôt enlevée pour avoir laissé une très-profonde impression sur mon esprit et sur mon cœur. Je grandis avec trois frères et deux sœurs, tous plus âgés que moi, à Lexception d'un seul. Ignorant les tendres soins d'une mère, privé d'une sollicitude dont ont besoin tous les enfants, qui aurait constamment veillé sur moi, je devins, il faut l'avouer, obstiné et intraitable, à tel point que, sans la Providence miséricordieuse qui me protégeait évidemment, mon mauvais caractère eût pu me conduire à la plus triste fin. « Nous ne recevions d'autre éducation que celle qui était mise à notre portée par la petite école du village, car mon père était pauvre, il avait par conséquent beaucoup de peine à nourrir sa nombreuse famille; et il était très-content lorsque, à la fin de Tannée, il pouvait joindre les deux bouts. « Quant à moi, je vous Lai dit, j'étais un fort mauvais sujet, qui ne savais apprécier ni la bonté de mon père, ni aucun des avantages dont je jouissais.
Des bienfaits de l'éducation modeste qui m'étaient offerts, je ne pro fitais pas non plus, car Loisiveté avait beaucoup plus de charmes pour moi que Létude, et j'ennuyais tellement le maître, que je fus enfin renvoyé de Lécole avec défense d'y revenir. A cette nouvelle, mon père entra dans une juste colère, et, désespérant sans doute de pouvoir faire quelque chose de moi, il me mit en apprentissage, ou plutôt il me loua, pour un certain nombre d'années, à un fermier de notre voisinage. Ce nouveau maître m'o bligea de travailler beaucoup, en sorte que je me croyais fort maltraité, tandis qu'en réalité je ne recevais pas le quart de ce que je méritais. « Je demeurai trois ans et demi avec ce fermier avant qu'il découvrît mon incapacité et ma fainéantise. II se plaignit alors à mon père et menaça de me ren voyer à là maison.
II ne parvint qu'à m'irriter, car j'a vais la conviction d'être parfait. Je considérai sa démar che comme un très-mauvais procédé. Dès lors je n'eus plus qu'une idée : faire enrager le vieux fermier par tous les moyens possibles, et enfin punir mon père d'avoir écouté ses plaintes, en prenant la fuite. « J'étais alors dans ma dix-huitième année, assez âgé pour avoir plus de bon sens et de caractère, mais beau coup trop étourdi pour réfléchir. « J'exécutai ce beau programme sans le moindre re gret, tant j'avais le cœur et bàme endurcis, emportant seulement un mince paquet de bardes, un petit morceau de pain et deux petites pièces d'argent. C'était une en treprise assez hardie que la mienne, comme vous voyez; mais je croyais arriver à New-Bedford sans obstacle, et, une fois là, j'étais décidé à monter sur un bâtiment et de me faire marin. « Le voyage à New-Bedford était beaucoup plus diffi cile à effectuer que je ne Lavais imaginé tout d'abord, et je crois que, n'eût été la honte, je serais retourné sur mes pas au bout de cinq milles.
Je continuai cependaut, et atteignis ma destination le second jour, après m'être arrêté, la nuit, dans une méchante auberge où restèrent mes deux pièces en échange de mon souper, de mon lit et de mon déjeuner. « J'arrivai à New-Bedford le jour suivant, vers trois heures, accablé de chaleur et couvert de poussière, car j'avais marché tout le temps sous les rayons brûlants du soleil, en suivant la grande route; j'étais très-fatigué et, de plus, affamé, car depuis le matin je n'a vais pris aucune nourriture, n'ayant plus un penny pour en acheter et ne voulant pas demander l'au mône. « Avant cette époque de ma vie je n'avais jamais été à dix milles de chez moi et n'avais par conséquent ja mais vu de ville, de sorte que tout était nouveau pour moi. Mais la faim et la fatigue éloignaient tellement de mon esprit toute curiosité que je fus peu frappé de ce que je voyais cependant pour la première fois.
Loin de là, réfléchissant enfin sur ma folie, j'en vins à regretter d'avoir quitté la ferme; car si le travail y était pénible, il ne L était pas autant que ce que j'avais supporté pendant ces deux jours de marche sur le chemin poudreux et brûlant: — « Au moins, pendant mon séjour à la ferme, medisais-je, je trouvais toujours moyen d'apaiser ma faim ! » « Qu'aurais-jefait, que serais-je devenu dans cette si tuation critique si personne ne m'était venu en aide? c'est ce que je ne saurais imaginer. Je craignais de questionner les passants, car, en vérité, je ne savais que leur demander, ni comment expliquer nia position, en voyant chacun fixer sur moi des regards étonnés et curieux, et plusieurs d'entre eux riaient évidemment de ma triste mine. Je repris donc ma course n'ayant pas la moindre idée ni du lieu où j'allais ni de ce que je ferais. « Enfin je vis s'approcher de l'autre côté de la route un homme au visage fortement coloré; d'après sa mise et son air, je jugeai que c'était un matelot; désespéré comme je Létais, je m'avançai vers lui, présentant, j'en suis sûr, Limage frappante du désespoir, et sabordai ainsi : « — Je vous prie de me dire, monsieur, où je pourrais aller m'enrôler comme matelot. « — Matelot! s'écria-t-il.
Matelot! Un joli garçon pour faire un matelot! (t Cette réponse, je Lavoue, blessa vivement mon amour propre. Le marin m'adressa ensuite plusieurs questions, auxquelles je ne compris pas grand'chose, car il em ployait beaucoup de mots dont je ne connaissais point la signification. Ce qui ne m'échappa pas cependant c'est qu'il m'appelait très-fréquemment « gros lour daud »; mais j'ignorais si en me désignant ainsi il avait l' intention de me faire un compliment ou celle de m injurier : la dernière de ces suppositions était probablement la mieux fondée. Après quelques instants de conversation, soit qu'il fût las de parler, soit qu il eût épuisé son vocabulaire d'expressions étranges, il se re tourna brusquement et m'ordonna de le suivre, ce que je sis, éprouvant à peu près ce que ressent un coupable lorsqu'on le mène en prison. « Nous descendîmes une rue en pente, et nous arrivâmes aussitôt à un bâtiment bas et noirâtre, dont je n'aurai rien à dire, sinon qu'on y respirait une forte odeur de goudron, et que beaucoup de gens flânaient à L entour.
Je compris bientôt que c'était un bureau ma ritime, c'est-à-dire le lieu où l'on s'inscrit quand on veut embarquer comme matelot. « A peine entrés, mon conducteur me conduisit vers un grand pupitre, et s'adressant à un individu à la mine rechignée, qui se tenait derrière, il lui dit quelque chose que je ne compris pas très-bien. Pour toute réponse cet employé me tendit un papier en me disant de le signer, ce que je sis, sans avoir lu un seul mot de ce qu'il con tenait. « L'homme au visage enluminé appela alors d'une voix forte, quoique enrouée, le nommé Bill! Celui-ci sit un bond, se laissa rouler de son banc, puis se releva après avoir fait la culbute. « Une fois planté sur ses pieds, il prit un air impor tant et, se dirigeant vers la porte, il me dit brusque ment : « Suivez-moi. » « Je lui obéis avec une crainte pareille à celle que je venais d'éprouver en accompagnant l'homme au visage coloré, jusqu'à ce que nous fussions arrivés au port.
Nous descendîmes alors une espèce d'échelle, ou marche pied. Arrivé au dernier échelon, je sis un faux pas et je manquai de me précipiterai' eau : ce qui sit éclater de rire mes nouveaux compagnons. Ma maladresse les amusait; mais pouvais-je n'en avoir pas, moi qui de la vie n'avais mis le pied dans un bateau? Pour surcroît de malheur, je m'assis sur le banc des rameurs; et quand on m'or donna, avec force injures, « de m'ôter de là», je de mandai sur quel banc je devais m'asseoir. Ma naïveté sit encore plus rire, ce qui redoubla ma confusion. •2 J'ignorais que ce que je nommais un banc, ils l'appe laient thwart. « Ensin, après avoir essuyé beaucoup de railleries et force grossièretés, je trouvai le moyen de me placer en avant du bateau, dans une petite encoignure, où je me roulai, pour ainsi dire, en pelote.
Nous nous éloignâ mes du quai, on sit sortir les avirons; j'entendis don ner Lordre de partir, puis le bruit des rames tombant dans l'eau, et notre petite embarcation se mit en mouve ment. « J'éprouvai réellement alors un regret déchirant pour tout ce que j'allais quitter; mon cœur se serra dans ma poitrine, quand je pensai que peut-être jamais je ne reverrais ni mon pays ni le toit paternel. De grosses larmes se glissaient sous mes paupières, sans que je pusse les retenir. J'en avais la vue tellement obscurcie, que je distinguai à peine les objets qui passèrent sous mes yeux, à partir du moment où nous quittâmes la terre, jusqu'à ce que nous fussions arrivés sous la poupe du navire. On retira les rames;' l'un des matelots attrapa le bout d'une corde qu'on lui jeta du navire, et le canot étant attaché, nous grimpâmes tous sur le bâtiment.
On me poussa alors vers un trou en avant du pont; ce trou était couvert par une espèce de boîte renversée; dans Tinté rieur il y avait une échelle. Complètement abasourdi, je descendis tant bien que mal, au moyen de celte échelle, et je me trouvai aussitôt dans une pièce obscure, humide, remplie de fumée de tabac et de mauvaises odeurs de goudron et d'eau croupie. On me sit savoir que ceci était le gaillard d'avant, la demeure de Léquipage, dont maintenant je faisais partie, hélas! Je l'avoue, s'il y eût eu la moindre possibilité de le faire, je me serais échappé; mais se sauver d'un navire est tout autre chose que de se sauver d'une ferme. « A peine étions-nous descendus, et avant d'avoir pu Ma ma adresse les amusait. (Page ;7.) prendre un peu de nourriture, que nous reçûmes Lordre de remonter.
Au reste, il est probable que si Loccasion de satisfaire mon appétit se fût présentée, je n'aurais en core rien mangé, tant j'étais incommodé par la fumée de tabac et tant j'avais le cœur rempli de tristesse. « En arrivant sur le pont, on m'ordonna immédiate ment de me joindre à quelques hommes de L équipage qui étaient occupés à faire manœuvrer un long manche de bois adapté à L extrémité d'un levier de fer, manœu vre qui me rappela celle dont les pompiers se servent pour éteindre le feu. En face de nous, d'autres matelots relevaient un manche semblable lorsque nous faisions descendre le nôtre, puis à notre tour nous soulevions le nôtre quand le leur était retombé. Je découvris bientôt que ce travail avait pour résultat de faire tourner sur elle-même une grande pièce de bois arrondie, ayant un cercle de fer à ses deux extrémités et entourée d'une longue chaîne.
La chaîne rentrait dans une ouverture pratiquée dans le flanc du navire, en produisant un bruit assez fort; j'appris qu'on nommait celle-ci un câble, et la machine que nous faisions fonctionner, un ca bestan. Naturellement ce câble était attaché à l'ancre, et il était évident pour moi que le navire allait se mettre en marche immédiatement. L'idée de naviguer ainsi me paraissait alors aussi effrayante qu'elle avait été agréable autrefois lorsque je l'envisageais de ma tran quille ferme, à une bonne distance de la mer. Mais il était trop tard, et quoi qu'il pût arriver, mon sort était sixé, je devais aller jusqu'au bout. « Nous étions occupés depuis quelques moments à ma nœuvrer le cabestan, lorsque mes compagnons, pour égayer ce fastidieux travail, se mirent à entonner un chant que je n'ai pas oublié.
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