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HISTOIRE he CHATEAUBRIANT BARONNIE, VILLE ft PAROISSE. HISTOIRE DE CHATEAUBRIANT BARONNIE, VILLE & PAROISSE Par l'abbé Ch. GOUDÉ, Chanoine hon. de Nantes, Supérieur de l'Institution de Ste-Marie-de-Béré, à Châteaubriant AVEC La collaboration de l'abbé GUILLOTIN DE CORSON , Membre de plusieurs Sociétés savantes, pour la partie des Barons résidants. RENNES, TYPOGRAPHIE OBERTHUR ET FILS, FAUBOURG DE PARIS, 20 APPROBATION DE Mgr L'ÉVÊQUE DE NANTES. Sur le rapport favorable qui nous a été présenté de l'ouvrage ayant pour titre : Histoire politique et civile de Châteaubriant, par M. l'abbé Goudé, Chanoine hre, Supérieur du Pensionnat Stc-Marie, nous en permettons l'impression, et nous en recommandons la lec ture, qui peut être à la fois instructive et salutaire pour plusieurs classes de lecteurs. /■<&?•' K:*v£\ Nantes, le 25 avril 1869. f ALEXANDRE, ÉVÊQUE DE NANTES.
AYANT-PROPOS. Ce qu'il faut penser de Cadetes. lous ceux qui ont écrit sur Châteaubriant n'ont pas manqué d'en faire remonter l'origine à une ville, ou au moins à une forteresse romaine du nom de Cadetes. Cette assertion, dont on se souciait peu de donner des preuves, n'a pu avoir d'autre base que la fantaisie de se donner César pour père, et pour ancêtres un peuple subjugué par ses armes. Pour nous, qui tenons peu à cette descendance, nous avons le regret de venir contredire nos devanciers et combattre une opinion qui ne résiste pas à un examen sérieux. Ce point historique, que j'ai soumis à mon érudit et bienveillant ami, Monsieur de la Sicotière, lui a fait faire des recherches que je livre avec plaisir aux lecteurs. « On lit dans quelques éditions de César Cadetes, au n° 75 du livre VII.
Mais le P. Briet (Parallela Geographiœ veteris etnovw, 1648-49), et Walkenaer (Géographie ancienne et comparée des Gaules, 4859), ont établi qu'il fallait lire Caletes, ainsi, du reste, que le portent la plupart des manuscrits et des imprimés. Hirtius Pansa, liv. III, ch. 7, Strabon, Ptolémée écrivent Caleti, Caletes, en plaçant ce peuple aux lieux où César place le sien. Or, les Caletes sont, d'un commun accord, placés par tous les cri tiques, etnotamment par Walkenaer, la grande autorité en cette matière, àl'embouchuredelaSeine. (T. 1, p. 434, 435, 436, et t. 2, p. 255). Leur capitale était Juliobona (Lillebonne). Objecterait-on que César, VII, 75, les place en Armorique ? La réponse est facile. « Les peuples armoricains de César n'étaient pas restreints à ce que nous appelons la Bretagne, mais ils comprenaient aussi tous les peuples dont les rivages, dans les derniers temps de la puissance romaine, retenaient encore le nom d' Armoricanus tractus, et qui s'étendaient au nord jusqu'à la Somme. » (Walkenaer, p. 437.)
Chapitre I. Brient Et Ses Successeurs
1040-1206. Avec le Xe siècle finirent en Bretagne les terribles invasions normandes; il était temps que ce fléau disparût, car, selon l 'énergique expression d'un contemporain, ces barbares du Nord avaient anéanti notre pays (1), ruinant complètement toutes nos institutions nationales. Mais, à la suite du grand guerrier Alain Barbe-Torte, les seigneurs bretons, réfugiés en Angleterre, rentrèrent dans leurs domaines patrimoniaux; les moines, exilés dans les places fortes du centre de la France, rapportèrent leurs saintes reliques et reconstruisirent leurs monastères; les villes se formèrent de nouveau à l'ombre des forteresses, et le gouvernement des ducs de Bretagne se recons titua. De toutes parts naquirent des paroisses, s'élevèrent des églises, appa rurent des châteaux, et ce renouvellement de la Bretagne toute entière, aux premiers jours du XIe siècle, forme l'une des pages les plus intéressantes de notre histoire.
(1) * Destructa est Britlannia. » (Carlulaire de Redon) Parmi les seigneurs qui se distinguèrent à cette époque dans le Comté nantais, en établissant leur autorité d'une manière stable sur un assez vaste territoire, se trouvait une famille d'origine bretonne, — comme l'indiquent les noms de ses différents membres, — composée d'une dame veuve et de ses trois enfants. Cette dame se nommait Innogwen ou simplement Gwen, qui veut dire Blanche; elle avait épousé Tihern (1), dont le nom générique indique le chef d'une paroisse bretonne ; ses enfants s'appelaient Brient, Hervé et Le Bœuf. Toute cette famille se fixa dans la partie du Comté nantais connue alors sous le nom de la Mée et bornée par la mer, la Vilaine, le Samnon, l'Erdre et la Loire (2). Nous ignorons ce qu'étaient Tihern et son fils Hervé ; quant au seigneur qui portait le nom ou plutôt le surnom de Le Bœuf, nous pensons qu'il fut l'auteur d'une noble famille qui posséda au moyen-âge les terres d'Issé, Jans, Nozay et Fougeray (3).
Brient I, fils aîné de Tihern, épousa Hildelende, dont il eut trois fils, Geoffroy, Téher et Guy; il eut, en outre, un bâtard nommé également Geoffroy (4). Ce seigneur construisit un château sur les bords de la petite rivière de Chère; tout porte à croire que l'antique donjon carré, dont les ruines gigan tesques dominent encore la ville de Châteaubriant, demeure la dernière. mais remarquable partie des constructions féodales de Brient I. Cette impo sante forteresse reçut de son fondateur le nom de castellum Brientii (château de Brient), et Châteaubriant devint dès lors le titre seigneurial et le noble berceau d'une des plus illustres familles dont la Bretagne puisse s'enorgueillir. Pendant qu'on reconstruisait les châteaux au XIe siècle, on relevait aussi (I) Ou plutôt Teuhaire, selon M. de la Borderie; V. les Bulletins de la Société archéologique de Nantes, VI, 109.
(2) Cartulaire de Redon. 234. (3) Cette famille Le Bœuf s'éteignit durant le XIIIe siécle. (4) Le P. du Paz, dans son Histoire généalogique de la maison de Châteaubriant, et la Réformation de la Noblesse de Bretagne de 1688, disent que les seigneurs de Châteaubriant tiraient leur origine de Brient, fils d'Eudes, comte de Penthièvre, puîné de la maison ducale de Bretagne; mais c'est évidemment une erreur, car ce Brient de Penthièvre, qui suivit Guillaume le Bâtard â la conquête de l'Angleterre, en 1066, n'a rien de commun avec notre Brient, fils de Tihern, el mort avant 1062. les monastères, et les célèbres abbayes de Saint-Sauveur de Redon et de Saint-Martin de Tours (1) recouvraient leur antique splendeur. Brient et Innogwen, sa mère, donnèrent donc à Catwallon, abbé de Redon, une église voisine de leur château (2) ; c'était au temps de Gaultier, évêque de Nantes, qui gouverna cette église de 1005 à 1042.
Us ajoutèrent à ce don quelques terres en Piré et en Pléchàtel. Puis, voulant ensuite construire un monastère, ils s'adressèrent au mème abbé Catwallon, le priant de leur envoyer un moine qui pût diriger l'entreprise. Ce moine, nommé Glaimenoc, n'ayant pas réussi au gré d'Innogwen, cette dame en fit venir de l'abbaye de Saint- Melaine de Rennes un autre, appelé Jean, qui n'obtint pas un meilleur succès. Alors Brient et sa mère donnèrent le lieu de Béré, situé de l'autre côté de la Chère, non loin de leur château, à l'abbé de Marmoutiers, Albert, lequel satisfit convenablement au désir des donateurs par la construction d'une église et d'un prieuré. En 1050, Airard, évêque de Nantes, confirma les bénédictins de Saint-Martin dans la possession de Béré (3). Mais les moines de Marmoutiers ne jouirent pas d'abord tranquillement de ce nouveau monastère.
Les moines de Redon prétendirent que Béré leur ayant été donné en premier lieu, la donation faite ensuite à Marmoutiers devait être annulée et le prieuré leur revenir. Cette cause fut débattue à Angers, le 9 février et à Nantes le 29 juin 1062, devant Quiriac, évêque de Nantes. Brient Ier était mort; mais Innogwen, sa mère, encore vivante, habitait Châteaubriant avec ses petit-fils, dont Faîne, Gaufred ou Geoffroy Pr, venait de succéder à Brient. Elle se rendit à Angers, et affirma qu'elle avait bien prié les moines de Redon de venir construire le monastère de Béré, mais qu'elle n'avait donné ce prieuré qu'aux seuls moines de Marmoutiers. On ne pouvait exiger un meilleur témoignage que cette déclaration si nette et si ferme de la donatrice elle-même; toutefois, les juges, pour ôter tout prétexte de plainte aux moines de Redon, demandèrent que la dame de Châteaubriant vînt à Nantes affirmer par serment sa déclaration ; ils allèrent (1) On appelait alors cette dernière Marmoutiers « Majus monasterium, » c'est-à-dire lc Grand Monastère; on sait, en effet, quelle respectueuse dévotion était attachée à la fondation de Saint Martin, le glorieux apôtre des Gaules.
(2) « Brienlius sanctœ Karitatis desiderio succensus, génère el polcntia clarissimus, aclesiam prope suum castrum Caluatlono venerabili Rothonensium patri in honore sancti Salvatoris tradidit.... matre sua Ennoguent annuente. » (Cartulaire de Redon, 253.) (3) D. Morice, Preuves, I, 402; — M. de la Borderie, Bulletins de la Société archéologique de Nantes. VI, 103. même plus loin, et, se conformant aux lois encore barbares de cette époque, ils voulurent que, si l'abbé de Redon présentait des témoins sérieux de ce qu'il avançait, Innogwen prouvât son assertion par l'épreuve terrible du fer chaud. Au jour fixé, la dame de Châteaubriant vint courageusement à Nantes, et y trouva une nombreuse assemblée où siégaient Quiriac, évêque de Nantes, Renaud, évêque de Saint-Malo, et l'abbé de Saint-Gildas.
La noble veuve renouvela sa déclaration, prêta serment, et offrit de marcher pieds nus sur un fer brûlant ; mais les juges refusèrent de lui faire subir cette épreuve, car non seulement l'abbé de Redon ne présenta aucun témoin, mais personne n'osa même attaquer le jugement de Quiriac, qui déclara solennellement l'église et le prieuré de Saint-Sauveur de Béré propriété de l'abbaye de Marmoutiers (1). Telle fut la première phase du long procès entre Tours et Redon au sujet de Béré; j'abrégerai désormais la relation de cette pénible affaire, qui ne se termina que cinquante ans plus tard; nous sommes trop éloignés de ces temps difficiles pour pouvoir apprécier avec équité et justesse la conduite des hommes de cette époque. Geoffroy Ier, seigneur de Châteaubriant, fut surnommé le Vieux, ou en breton Goscho (coz-Godfred) (2).
U eut deux fils : Geoffroy, qui mourut (1) D. Morice, Preuves, I, 417 et 418. (ì) Le P. du Paz distingue deux barons de Châteaubriant, Geoffroy I el Goscho, mais je crois que ces deux noms se rapportent au même personnage. Si, en effet, le nom de Geoffroy I nous apparaît plusieurs fois dans les actes de cette époque, celui de Goscho ne se trouve que dans une épitaphe que nous rapporterons plus loin et où on lit ce vers : « Proconsul Goscho, proconsulis alla propago. » Or, si Thistoire, dans les nombreux titres du XIe siécle, ne nous parle jamais de Goscho, elle nous apprend en revanche que Geoffroy I portait le surnom de Senior ou le Vieux. Nous avons dit que ces premiers seigneurs de Châteaubriant étaient d'origine bretonne et ils portent presque tous, en effet, des noms bretons. Si dans les actes latins, rédigés par les moines, on nommait le seigneur de Châteaubriant Gaufredus Senior, quoi d'étonnant que dans le château de Tihern et d'Innogwen, on appelât le petit-fils de ces derniers Coz-Godfred (Geoffroy-le-Vieux), pour le distinguer peul-êlre de son frère bâtard, appelé également Geoffroy?
De Coz-Godfred à Goscho, y a-t-it réellement bien loin? et un poëte du XII" siécle surtout ne pouvait-il pas faire celte contraction pour bien terminer son hémistiche : « Proconsul Goscho? » Evidemment, je répète ici ce que j'ai dit ailleurs (Bulletins de la Société archéologique de vraisemblablement avant son père, et Brient, qui lui succéda. Geoffroy Ier se distingua par sa piété et par son courage ; il augmenta la fondation des moines de Béré, et favorisa rétablissement des moines de Redon dans sa terre de Juigné (1). A l'époque où nous nous trouvons, le grand élan des croisades venait d'être donné par Urbain II et par Pierre Lhermite : le Souverain Pontife vint jusqu'à Angers prêcher la guerre sainte ; Robert d'Arbrissel l'aida de tout l'éclat de son éloquence et Alain Fergent, duc de Bretagne, prit la croix.
Le seigneur de Châteaubriant suivit le bel exemple donné par son suzerain et partit pour la terre sainte, accompagné de son fils Brient (2), après avoir, semble-t-il, confié l'administration de ses terres à son frère Téher ou Téhaid. Nous n'avons malheureusement point de détails sur le rôle que jouèrent les croisés bretons pendant ce premier voyage de Palestine ; il semble probable que Geoffroy Ier, parti de Châteaubriant en 1096, revint en France vers 1101 avec le duc de Bretagne. Cependant, de tristes événements signalaient l'absence du seigneur de Châteaubriant. Les moines de Redon convoitaient toujours le prieuré de Béré et ne se regardaient point comme vaincus, quoiqu'un synode tenu à Bordeaux eût confirmé la sentence de Tévêque de Nantes en faveur de Mar moutiers. Profitant de l'absence de Geoffroy, l'abbé de Redon changea de batteries et se rendit à Châteaubriant.
II parvint à y gagner la confiance de Téhaid, et n'osant plus réclamer ouvertement Béré, il proposa à ce seigneur de lui acheter ce monastère avec ses dépendances. Mais sur les entrefaites, et Nantes, VI, 203, 204), ce n'est là qu'une hypothèse que jo soumets à de plus savants ; mais cette hypothèse explique seule la généalogie des premiers seigneurs de Châteaubrianl. J'avoue ne rien comprendre aux événements de cette époque en admettant un Geoffroy el un Goscho. Tandis que tout devient simple et clair avec un seul personnage, on voit immédiatement surgir les ancêtres, les frères et les fils de Geoffroy I, dit Goscho, tandis qu'au contraire on ne sait comment finit Geoffroy I et où commence Goscho, de qui est fils ce dernier et ce que lui est un nommé Téhaid, membre de la famille de Châteaubriant; en un mot, l'histoire de Châteaubriant devient à cette époque un chaos, si on admet deux seigneurs différents.
Je termine par une preuve — décisive, selon moi, — c'est l'épitaphe de Brient reconnu par tous comme le successeur immédiat de Goscho; elle commence ainsi : c Egregius princeps Gaufridi principis hœres. » Ici, comme l'on voit, le poète appelle Goscho Geoffroy; son vers confirme donc mon opinion. (1) D. Lobineau, Preuves, 488 et 189. — Carlulaire de Redon, 234. (2) La noblesse de France aux Croisades, p. 172. au moment ou Téhaid allait avoir la faiblesse de consentir à, ce honteux marché, arriva Barthélemy, abbé de Marmoutiers, qui força l'abbé de Redon à regagner son couvent, et pria Téhaid de rentrer dans son château ; puis voyant l'obstination des moines de Redon, il voulut que l'affaire fût jugée à Rome ; ce qui eut lieu. Malheureusement l'abbé de Redon, condamné par le Souverain-Pontife, n'eut pas le courage de se soumettre à cette sentence définitive ; il ne quitta plus guères Châteaubriant, où Téhaid le protégeait hautement.
Ce fut en vain qu'il y reçut ordre de se rendre lui-même à Rome pour justifier sa con duite ; ce fut en vain que les évêques de Nantes et de Vannes vinrent l'y trouver, essayant de l'amener, ainsi que Téhaid, à de meilleurs sentiments, rien ne put troubler la fatale sécurité des deux coupables. Ces évêques pré vinrent alors le seigneur de Châteaubriant que le Pape allait l'excommunier, s'il ne rendait immédiatement aux moines de Marmoutiers le prieuré de Béré qu'occupait frauduleusement l'abbé de Redon. A cette menace, Téhaid ouvrit enfin les yeux, et tout effrayé, courut s'adresser au moine rebelle; mais cet indigne abbé parvint bientôt à calmer ses terreurs , et lui promit d'aller à Rome pour empêcher la redoutable fulmination. II n'en fit rien, et ne rendit point Béré. Tout-à-coup, quelque temps après, arrive à Châteaubriant Jean, moine de Marmoutiers ; il apportait la terrible sentence.
II se dirige vers le château et y trouve Tévêque de Nantes et l'abbé de Redon, en compagnie de Téhaid et d'une foule de gens distingués ; alors le moine lit publiquement la condamnation de l'abbé de Redon portée par le Pape, et l'excommunication lancée contre Téhaid. Aussitôt ce seigneur éclate en violents reproches contre l'abbé de Redon et le chasse immédiatement de Châteaubriant, puis il s'empresse d'implorer le pardon de sa lâcheté. U obtient la levée de l'excommunication portée contre lui, et les moines de Marmoutiers rentrent encore une fois victorieux dans leur monastère de Béré. II y avait trop longtemps que cette déplorable affaire attristait les cœurs vraiment chrétiens; Dieu suscita pour la terminer Gérard, évêque d'Angou lême et légat du Saint-Siège, qui vint à Nantes présider un concile (1).
Dans cette assemblée, les moines de Redon renoncèrent à toutes leurs prétentions sur Béré, et ceux de Marmoutiers leur cédèrent toute la partie de l'île d'Her (1) Ce concile se tint en 1107, selon Travers, Histoire de Nantes, I, 233, ou en 1110, selon D. Lobineau et D. Morice. qui dépendait du prieuré de Donges. En témoignage de cette convention, les religieux de Marmoutiers donnèrent à leurs frères de Redon un ornement ou chapelle de prêtre du prix de 20 livres. Puis l'abbé de Saint-Martin envoya quelques-uns de ses moines, parmi lesquels se trouvait Hamelin, prieur de Béré, à l'abbaye de Saint-Sauveur de Redon, où cet accord fut solennellement confirmé, en présence du bienheureux Robert d'Arbrissel. Après quoi, il fut de nouveau confirmé à Marmoutiers, devant l'abbé de Redon et quelques-uns de ses religieux, venus précisément pour cet objet (1).
Ainsi se termina ce long procès de Béré que nous ne pouvons guères juger convenablement aujourd'hui, je le répète, avec le peu de documents qui nous restent de cette époque et avec nos idées modernes. Revenons maintenant à Geoffroy I, dit Goscho, dont il ne nous reste plus que quelques mots à dire. De retour de la croisade, ce seigneur se ressentit, paraît-il, des fatigues inséparables d'une expédition si lointaine, et il quitta de nouveau Châteaubriant pour aller dans le midi de la France consulter des médecins et demander la santé au ciel si doux de cette contrée. II n'y trouva point toutefois la guérison qu'il cherchait, et mourut en Gascogne, l'an 1114. Son corps fut apporté à Châteaubriant et enseveli dans l'église de Béré ; sur sa tombe, depuis longtemps détruite, on grava 1 epitaphe suivante : « Ingenio, specie, re, robore, moribus, ortu Clarus, formosus, dives, sortis, generosus, Proconsul Goscho, proconsulis alta propago, Sumptibus hanc sedem propriis fundavit et œdem.
Wasconise medicos, illic moriturus, adivit; Unde rclatus liumo sua reddens hic requiescit. Julius in lucem decimam cum tolleret axem ; Quarto cum decimo, centum cum mille, peractis Annis, post Verbum carnem de Virgine factum (2). (1) D. Morice, Preuves, 417-421. — M. de la Borderie, Bulletin de la Société archéologique de Nantes, VI, 111. (2) Voici une traduction littérale de cette epitaphe extraite du Cartuliire de Béré cl publiée par D. Morice (Preuves, I, 528) : « Le seigneur Goscho, digne fils d'un noble seigneur, distingué par son esprit, son visage, sa fortune, sa force, ses bonnes mœurs et sa naissance, beau, riche, courageux, généreux, construisit à ses frais cette église (Béré) et ce tombeau; il alla trouver les médecins de Gascogne, mais il mourut en ce pays. Son corps, apporté dans ses terres, repose ici, 10' jour de juillet, l'an 1114 de l'incarnation du Verbe. » Après la mort de Geoffroy I, son fils Brient II devint seigneur de Châteaubriant, mais son gouvernement fut très-court.
Du vivant de son père, il parut à la cour du duc de Bretagne, à Quimperlé, en 1 107, et même, selon D. Lobineau, au concile de Nantes, dont nous avons parlé. Devenu baron, il dut repousser, les armes à la main, Foulques, comte d'Anjou, qui ravageait ses domaines (1); peut-être fût-ce même dans cette guerre qu'il reçut une blessure mortelle. Toujours est-il qu'il mourut des suites d'un combat, et qu'il fut enterré à Béré, comme nous l'apprend l'épitaphe suivante, composée par les moines de Saint-Sauveur : « Egregius princeps Gaufridi principis hseres, Militiee splendor, procerum decus, horror in hostes, Pertulit ob patriam lethale Brientius istam Vulnus, et hic jacuit prima sub luce decembris : Sexto cum decimo centum cum mille peractis Annis post "Verbum carnem de Virgine factum. Se ni mis errasse, se multa dolenda patrasse Confessus flevit, siens pro veniaque rogavit.
Ergo precamur, ei pietas et gratia Christi Subveniat melius quam tiro vel gladius (2). » Comme on le voit, cette epitaphe témoigne de la vie orageuse que mena Brient II dans les camps, mais elle nous apprend en même temps la mort édifiante de ce seigneur. Le Cartulaire de Béré contient, à la suite des vers qui précèdent, la note assez curieuse que voici : « Brient mourut en 1116, et l'année suivante s'éleva une grande tempête, la veille de Noël (3). » Tous les historiens de Bretagne mentionnent, en effet, le terrible ouragan (1) Histoire de D. Lobineau, 122. (2) Celte epitaphe, publiée par D. Morice [Preuves, I, 528), signifie : c Brient, illustre seigneur, héritier du seigneur Geoffroy, la gloire de l'armée, l'honneur de sa famille, la terreur de ses ennemis, reçut une blessure mortelle en combattant pour sa patrie.
Son corps fut ici déposé le 1er décembre de l'an 1116 de l'incarnation du Verbe. Plein de repentir, ce seigneur confessa avant de mourir les trop grandes erreurs où il était tombé et les maux trop nombreux qu'il avait causés; il en demanda pardon, les larmes aux yeux. Prions donc pour que la miséricorde du Christ lui soit plus favorable que le glaive qui a tranché ses jours. (3) « Obiit (Brientius) anno ab incarn. Domini MCXVI , et in sequenti anno fuit magnus ventus in Vigilia Nativitatis Domini. » (D. Morice, Preuves, I, 528). qui désola à cette époque le Comté nantais , et qui sévit particulièrement, semble-t-il, aux environs de Châteaubriant. Brient II eut deux fils, nommés Téhel et Brient ; l'aîné lui succéda. Du vivant de son grand-père Geoffroy I, ce Téhel avait figuré parmi les otages donnés par le duc de Bretagne Alain au seigneur de Vitré.
II épousa une femme nommée Barbote, et confirma avec elle et son frère Brient la donation de l'église de Janzé, faite à Marmoutiers par Raoul de Janzé (1). J'avoue qu'il me paraît impossible de donner d'autres renseignements certains touchant Téhel et ses deux successeurs, Juhaël et Brient III. Du Paz est le seul historien qui nous parle de ces seigneurs, encore ne le fait-il que d'après la Chronique de Vitré, par Le Baud. Or, D. Lobineau met trop justement en doute les sources où a puisé ce dernier auteur pour que nous nous arrêtions à Thistoire d'ailleurs insignifiante de ces barons. Ce qui est plus certain, c'est la présence d'un Geoffroy de Châteaubriant à la réconciliation solennelle de l'église abbatiale de Redon, polluée par Olivier de Pontchâteau (1127) (2). Ce qu'il faut aussi noter, d'après Le Baud, c'est la formation d'une branche cadette de Châteaubriant, qui prit le nom de La Guerche et de Pouancé.
Voici comment Juhaël, seigneur de Châteaubriant, contracta deux mariages : d'abord avec une dame dont le nom nous est inconnu, puis avec Emme de La Guerche, fille de Gauthier Hay, seigneur de La Guerche et de Pouancé. Du premier lit naquit Brient III, qui devint plus tard seigneur de Châteaubriant; et du second sortit Guillaume qui, héritant des terres de sa mère, prit le nom de La Guerche, fut seigneur de La Guerche et de Pouancé, et devint l'auteur d'une noble et riche famille (3) . Brient III eut pour fils et successeur Geoffroy II. Ce baron présente une des belles figures de l'époque : puissant seigneur à la cour des ducs de Bretagne, il se montra brave guerrier dans les combats, fidèle jusqu'au dé vouement à ses princes légitimes, et rempli de foi dans ses pieuses fondations-. Pour bien comprendre le rôle que Geoffroy II joua dans les affaires du temps, il faut se rappeler qu'à la fin du XII0 siècle, la Bretagne tomba sous la domination des Plantagenet.
L'héritière du duché, Constance, épousa Geoffroy Plantagenet, fils d'Henri II, roi d'Angleterre, et ce fut une triste vie que celle de cette princesse. Elle eut de son union un fils posthume, (1) Chronique de Vitré, par Le Baud. — D. Morice, Preuves, I, 695. (2) D. Morice, Preuves. (3) Chronique de Vitré, par Le Baud. — Histoire généalogique, par du Paz. nommé Arthur de Bretagne, pauvre enfant dont la courte existence ne fut qu'un long martyre. Poursuivie dans son veuvage par son ambitieux beau père, remariée forcément à un favori de ce dernier, Ranulphe, comte de Chester, dont le rôle fut d'abaisser la Bretagne devant l'immense orgueil d'Henri II, Constance se vit bientôt arracher son fils d'entre les bras, et per sonne n'ignore l'horrible attentat de Jean-Sans-Terre sur son propre neveu, ce jeune Arthur, l'espoir des Bretons.
Le seigneur de Châteaubriant se trouva glorieusement mêlé à tous ces tragiques événements. Du vivant de Geoffroy II, duc de Bretagne, il parut aux fameuses assises que ce prince tint à Rennes, en 1185, et il y reçut une copie particulière des lois qui réglaient à Tavenir les droits d'hérédité chez les grands barons du pays. Cette haute distinction, accordée en cette circonstance au seigneur de Châ teaubriant, prouve seule quel rang occupait alors sa famille en Bretagne (1). Vers la même époque, Geoffroy de Châteaubriant occupait la charge de sénéchal de la Mée;,en nous rappelant ce que nous avons dit de Tétendue de cette région, qui comprenait la meilleure moitié du Comté nantais, nous pouvons comprendre Timportance de cette charge judiciaire confiée à notre baron (2). Au talent d'administrateur de la justice, Geoffroy II joignait, comme tous les seigneurs de son temps, la noble science des armes, et il dévoua son existence entière au soutien de la belle, mais malheureuse cause d'Arthur de Bretagne.
Conseiller intime de la duchesse Constance, près de laquelle il paraît dans de nombreuses occasions, il lui offrit un refuge dans ses terres, lorsque Tin fortunée princesse se vit forcée de fuir la tyrannie du comte de Chester. La tradition a conservé souvenir de cette généreuse hospitalité, et elle rapporte que Constance demeura quelque temps cachée dans le château de Teillay, redoutable forteresse élevée par les seigneurs de Châteaubriant au centre d'une de leurs forêts. Elle en sortit malheureusement trop tôt, car elle ne tarda pas à être saisie à Saint-James-de-Beuvron, et ce fut de cette prison que la pauvre mère recommanda son cher enfant à ses fidèles barons du duché de Bretagne (3). (1) D. Lobineau, Histoire et Preuves. — Arrêts de Frain, 518. (2) Lobineau, Histoire, 182. — Preuves, 327, 329.
(3) Lobineau, Histoire, 182 et suiv. — Preuves, 325, 327. Vers le même temps, toutefois, Thorizon sembla s'éclaircir un instant ; la couronne ducale de Bretagne, que la mère d'Arthur lui conservait au péril de ses jours, fut solennellement assurée à ce jeune prince à Saint-Malo-de- Beignon. Le jour de TAssomption (1196), en effet, plusieurs évêques et bon nombre de barons restés fidèles à leur légitime souverain se réunissent au manoir de Tévêque de Saint-Malo, près de Beignon. Le seigneur de Châteaubriant arrive des premiers au rendez-vous et y rencontre ses plus vaillants frères d'armes; un grand spectacle s'offre bientôt à ses yeux : caché dans cette mystérieuse forêt de Brocéliande, protégé par les évêques bretons, entouré d'une noblesse d'élite, le jeune Arthur se présente à la noble assemblée et est aussitôt salué avec des transports de joie et de vives acclamations duc de Bretagne par ses fidèles vassaux ; tous s'empressent de prêter serment entre les mains du nouveau prince ; tous jurent haine éternelle aux Anglais oppresseurs des Bretons.
Ces évêques et ces barons ne se doutaient point, hélas ! qu'ils venaient de couronner Tinnocente victime de Jean-Sans- Terre. Quant à Arthur, il voulut témoigner sa reconnaissance à ses fidèles ser viteurs ; le dévouement du baron de Châteaubriant à la cause du droit et du malheur méritait récompense. Geoffroy II reçut de son prince la terre de Beaujé, en Anjou (1). Peu d'années s'écoulèrent, et tout-à-coup .arriva en Bretagne la nouvelle de Thorrible assassinat d'Arthur, commis à Rouen par le prince Jean, son oncle. Ce fut un cri d'indignation dans tout le duché ; les États se rassem blèrent en hâte à Vannes pour tirer vengeance de cet épouvantable forfait ; parmi les barons siégeant à cette assemblée, apparut aussitôt Geoffroy II ; il convenait au fidèle seigneur de Châteaubriant de venir se concerter avec les autres guerriers bretons pour venger le malheureux prince dont il avait été le soutien (2).
Dans la guerre qui s'ensuivit contre Tassassin d'Arthur et contre ses Anglais, le baron de Châteaubriant suivit Guy de Thouars, nommé régent de Bretagne par les États, et prit une part active au siège du Mont-Saint- Michel, où les Bretons remportèrent la victoire (3). (1) D. Lobineau, Histoire, 180. (2) D. Lobineau, Histoire, 189. (3) D. Lobineau, Histoire, 228. A.u dévouement et au talent militaire, Geoffroy II joignit cettte grande foi religieuse qui caractérise les plus vaillants guerriers de son époque. En 1204, « il fonda le prieuré de Saint-Michel, qui est au joignant du parc de Châteaubriant, à la vue du château. » II dota ce nouveau monastère de bons revenus, ajoute le P. du Paz, et le donna à Tabbaye de Saint-Jacques de Montfort, récemment fondée par les seigneurs de Montfort pour des chanoines réguliers de Saint-Augustin (1).
N'y aurait-il point quelque rapprochement à faire entre cette fondation du prieuré de Saint-Michel en 1204 et la prise du Mont-Saint-Michel, à laquelle prit une glorieuse part, cette même année-là, le baron de Châteaubriant? Je suis porté à le croire ; quoi qu'il en soit, Geoffroy II mourut durant cette guerre contre TAngleterre, en 1206. II fut inhumé, ainsi que sa femme, nommée Guessebrune (2), dans Téglise conventuelle de Saint-Michel qu'il venait de fonder, « et s'y voyaient encore leurs effigies sur une pierre tom bale au milieu du chœur, » au temps d'Augustin du Paz (XVIIe siècle) . Geoffroy II eut quatre garçons : Geoffroy III, son successeur ; — Brient, qui épousa Jeanne, fille d'Alphonse, roi d'Aragon ; — un autre Geoffroy, qui fut père de Geoffroy IV, — et enfin Clément, qui embrassa Tétat ecclésiastique, devint ensuite chantre de Téglise cathédrale de Nantes et fut élu évêque de ce diocèse en 1227.
Ce prélat ne fit que passer sur le trône épiscopal et mourut Tannée même de son élection, au mois de septembre (3). (1) Histoire généalogique des seigneurs de Châteaubriant , par Mr° Simon, chapelain de la Chapelle-au-Duc (manuscrite). — Histoire généalogique de du Paz. (2) Mémoires d' outre-Tombe, VI, 214. (3) Armoriai des éoéques de Nantes, par M. de La Nicollièro, 44. — Outre-Tombe, VI, 464.
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