Front matter
H 1 & T O I R E ' XìE LA RÉVOLUTION DE 1870-71 . V3T10N D fi 1a V^ • CHUTE DE L'EMPIRE — LA GUERRE LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE — LA PAIX LE SIEGE DE PARIS LA COMMUNE DE PARIS — LE GOUVERNEMENT DE M. THIERi i' .\ u JULES CLARETIE ILLUSTRÉE pau MM. Blanchard, Crépon, Darjou, Férat, Fichot, Gaildrau, Gilbert Godefro y- Durand, Janet - Lange , Gustave Janet, M. Lalanne, Lançon, Lix, A. Marie Ed. Morin, Pauquet, Philippoteaux, Vierge, etc. de Portraits, Vues, Scènes. Plans, Cartes et Autographes l' A RI S AUX BUREAUX DU JOURNAL L'ËCLIPSE |li, RUE DU choîssant (ancie.n n ôï fl lui. bert) 1872 Tous .Iroits réservés Pour paraître le lct novembre 1S72 HISTOIRE UË Í.A RÉPUBLIQUE FRANÇAISE (1789-1800) Par JULES CLARETIE Illustrée d'un nombre considérable de gravures Cet ouvrage se composera de 100 livraisons à 10 centimes, de 20 séries à 50 centimes, et formera un volume in-4 du même format que Y Histoire de la Uévolulion de 1870-71.
RÉVOLUTION DE 1870-71 Par JULES CLARETIE PRÉFACE Je dédie ce livre à la Fiance nouvelle, dont je suis, et qui n'ayant rien commis des impardon nables fautes qui ont amené notre décadence, en a cependant plus douloureusement que les géné rations ses aînées et plus durement qu'elles supporté le poids accablant. Je dédie ce livre au peuple qui, généreux, donnant en prodigue l'enthousiasme de son âme et lo sang de ses veines, mais se payant trop souvent de mots, doit à présent être avide de connaître des faits et d'apprendre comment, et jusqu'à quel gouffre il a pu être conduit par une de ces mains impérialement cruelles, à qui le sort, disait un grand orateur, ne semble avoir délégué la puis sance que pour prouver aux hommes le peu de cas qu'il en fait. Je dédie ce livre à tous ceux qui osent et veulent regarder en face la Vérité.
Ce livre est vrai. II sera vrai pour tous. Amis et ennemis y trouveront compté le total des responsabilités qui leur incombent dans les effroyables malheurs de la patrie. 'L' Histoire de la Révolution de 1870-71, quelle histoire! Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans la succession des siècles beaucoup d'épisodes aussi dramatiques que ceux dont la patrie a vu le lugubre spectacle et des années plus remplies que les deux sombres années que notre malheureux pays vient de traverser. Quel entassement prodigieux d'événements, quels chocs épouvantables et quels jeux amers d'une ironique destinée! La France, prospère et redoutée, tombant tout à coup jusqu'à la défaite et jusqu'à la pitié des nations dont elle était jadis la protectrice et la vengeresse. Tout un vain échafaudage de fausse puissance s'écroulant avec fracas.
Chapitre I
Les dernieres années de l'empire. — Le gouvernement de Napoléon depuis les élections de 1863. — Réveil de l'esprit publie. — Mort de MM. de Morny, Billault, Walewski.— L'expédition du Mexique.— Sadowa.— L'Exposition universelle. — Les morts de Décembre. — L'affaire Baudin et M. Gambetta. — Les élections de 1869. — Bancel et M. Emile Ollivier.— M. Jules Favre et Henri Rochefort.— Les hésitations impériales. — M. Rouher ministre d'État.— Velléités libérales.— Prorogation du Corps législatif.— Entrée de M. Ollivier aux affaires.— La lettre de Tempereur,— L'empire libéral. — Troppmann.— Documents. Avant d'aborder le récit des dramatiques événe ments qui s'appelleront, dans Thistoire, la Révo lution de 1870, il importe de montrer comment, et par quelle suite de fautes précipitées, le gouver nement impérial, terrible à Tintérieur après décembre 1831, redouté à l'extérieur après l'expédition de Grimée, paré d'une sorte de trompeuse auréole de libéralisme et d'une véritable gloire, due à l'humble héroïsme des soldats, après la guerre d'Italie, était devenu lentement, et grâce à une succession de chimériques et criminelles entreprises, pareil à un vaisseau démâté conduit par un pilote sans boussole, et qui, voguant comme à Taventure, se précipite avec un vertigineux entraînement vers les écueils qu'il prétend éviter.
Ce fut là pour cet homme irrésolu la première faute, celle d'où toutes les autres allaient découler. Satisfait d'avoir une nouvelle fois fait sentir au monde la vigueur de Tépée française, il prétendit continuer son œuvre par la diplomatie et la poli tique. Mais dans ses diplomates il devait rencon trer moins d'intelligence et d'ardeur que dans ses 60'dats et tandis qu'il tendait lentement les filets où il prétendait prendre les hommes d'État alle mands, anglais ou belges, et même la Belgique et le Rhin avec les hommes d'État, son armée se dissolvait lentement, et la nation perdait peu à peu, sous son gouvernement, le nerf, Tardeur, la puis sance morale, la foi en soi-même, tout ce qui rend les peuples non-seulement redoutables, mais invincibles. Et lorsque, plus tard, on voulut fuire appel aux forces vives du pays, les meilleurs et les plus résolus se heurtèrent à d'acharnés amis du repos, à d'implacables adversaires du dévouement à la patrie et du sacrifice au pays.
L'apngée du dernier règne, ce fut le lendemain de Solferino. L'Autricbe vaincue, l'Allemagne inquiète, la Russie m aselée comme un ours du Nord, TItalie affranchie, la France semblait reprendre son rôle éternel, et la liberté, selon la spirituelle expression de M. John Lemoinne, devenait pour nous, esclaves, et qui Tapportions aux autres, un « article d'exportation. » L'amnistie qui suivit nos victoires avait amorti le coup fâcheux porté aux espérances françaises et italiennes par la paix de Villafranca. Menacé par l'Allemagne, satisfait de ses demi-triomphes, inquiet des sièges futurs de Mantoue, de Vérone, du quadrilatère vénitien, Napoléon s'arrêtait au milieu de sa conquêie, et, après avoir juré de délivrer TItalie des Alpes à l' Adriatique, il s 'arrêtait prudemment au Mincio, laissant TAutriche battue, mais non écrasée, TIta lie victorieuse, mais non satisfaite, la Prusse L'étoile impériale, avec les années, avait singu lièrement pâli.
Depuis les élections de 1863, où pour la première fois l'esprit de liberté s'affirma victorieusement en donnant, à Paris, la majorité à tous les candidats de Topposition, Tempire avait, de jour en jour, vu décroître sa fortune. Vaine ment, essayant de donner satisfaction à l'opinion, Bonaparte opérait, quinze jours après les élections, un changement de ministère, croyant avoir lâché la dure courroie parce qu'il nommait ministre d'État M. Billaut et M. Duruy ministre de Tins truction publique; on sentait que ce n'était là qu'une modification d'apparence et peut-êfre un ministère d'expectative, C'en était fait, la Fiance rA écoiitcj dans son intervention, mais non rassurée. 1870-71. allemand cet archiduc d'Autriche et, faisant mi roiter devant ses yeux éblouis les perspectives d'un empire nouveau d'un nouveau Montezuma, de le jeter comme en proie aux gens des Terres Chaudes et de Tabandonner à sa fortune après lui avoir promis de le défendre jusqu'à la fin.
Maximilien, am bitieux romanesque, s'était laissé griser par ce chi mérique rêveur, Bonaparte. II sut ce que lui coûta Taventure et ce que peut, à la fin, un peuple résolu combattant pour son indépendance et contre l'é tranger. II y avait, parmi les curiosités des Tuileries, une photographie du gilet et de l'habit que portait Maximilien le jour de son exécution. Les traces de balles étaient marquées sur ces guenilles saignantes. II dut plus d'une fois contempler ces sinistres images , l'homme qui avait envoyé au delà des mers Tarchiduc dont le corps repose maintenant, sous les plis ironiques de drapeaux tricolores et sous les armes impériales, dans les caveaux des Capucins de Vienne, auprès des tombeaux sculptés des princes et des archiducs d'Autriche. Be retrouvait, après des années de sommeil, telle qu'auparavant, éprise de son même idéal de liberté républicaine, et M. Pelletan pouvait avec raison écrire à M. de Persigny : « La France aime-t-elle toujours la liberté?
Le dernier scrutin fait la réponse. II n'y a pas une ville de quelque impor tance qui n'ait voté pour la liberté ; et plus on ira, nlus on T'aimera, car le jeune aiguise la faim (i). » II semblait d'ailleurs que cette date de juin 1863 eût marqué, pour Tempire, le signal de la niale chance et de la décrépitude. Les symptômes de décadence allaient s'accentuer encore avec les an nées qui suivirent. Et comme si le destin eût voulu enlever à Tempire les plus fermes ou du moins les plus intelligents de ses soutiens, les complices de Décembre tombaient, mouraient emportés, les uns après les autres, par des maladies soudaines et comme frappés par le doigt d'une justice invisible. Morny, qui venait de lancer la France dans Taventure sinistre du Mexique, succombait à ce mal lent et bizarre qui est le mal de ce temps appauvri, Tanémie.
Billault mourait aussi, "Wa lewski allait bientôt ie suivre. On raconte que, lorsque M. de Morny eut succombé, Timpératrice voulut voir de près le cadavre. Elle le considéra longuement, terrifiée de la ressemblance de ce mort avec son frère vivant, puis, succombant à Témo tion, s'évanouit. Peut-être eut-elle le pressentiment que cet homme à Tintelligence souple, alerte et soudaine, et dont le regard, d'un bleu pâle, voyait nettement les choses, peut-être compritelle que ce blasé, ce sceptique, ce mondain débauché était pourtant de tous ceux qui entouraient Tempereur celui qui eût pu détourner de Tempire bien des catastrophes à venir. On fit au comte de Morny, devenu duc de je ne sais quel emprunt ou de je ne sais quelle fusillade, des funérailles solennelles, et Ton eut raison. Ce n'était pas seulement l'homme de Décembre qui se dirigeait vers la tombe, c'était le régime de Décembre tout entier.
On se rappelle Tépouvante du monde officiel lorsque, pendant les préparatifs del'ExDOsition universelle, les journaux donnèrent connaissance de cette dépêche de Juarez écrite au général Berriozaba et datée de San Luis de Potosi : « Ami, vive la pairie, Querelaro a été pris de vive force ce matin, 15 mai, à huit heures. » Quelque temps après, pendant qu'il distribuait les récompenses aux exposants, tandis que le sultan, assis aux côtés de Timpératrice, regardait cette cohue d'Anglais, de Hongrois, d'Allemands, de Russes, d'Américains, de Maures accourus à Paris, Napoléon reçut la nouvelle de l'exécution de Maximilien. On suspendit toutes les fêtes et la cour prit le deuil. Encore si c'eût été là le seul deuil causé par cette entreprise dont Taffaire des bons Jecker fut seule le prétexte (1).
Mais qui dira ce que cette expédition a coûté à la France d'hommes et d'argent, de sang et de richesses? Ajoutez qu'elle habitua les troupes à la guerre de piraterie et de pillage, et qu'elle contribua à désorganiser une armée qui ne connaissait déjà plus qu'à demi la discipline et la patrie. Ainsi, tout avortait des projets de Boiio-parte. Cette Exposition universelle même, dont il voulait faire comme une revanche industrielle de la France sur les victoires récentes de la Prusse, avuitcu,. Somptueuse, gigantesque, elle fut surtout bizarre. Le grandiose n'est point la grandeur. Ce fut une sorte de kermesse immense où se coudoyèrent les nations, un décor d'opéra, tenant du bazar tuni sien et du rideck hollandais, je ne sais quoi de grisant et d'épileptique qui ne ressembla guère à II y a dans l'opinion publique, si prompte cependant à s'égarer, des irrésistibles courants et de sin guliers instincts de divination.
Lorsque Morny mourut, il n'y eut qu'un cri : L'empire est perdu. Lorsque l'expédition du Mexique fut entreprise, il n'y eut qu'un mot : C'est la campagne d'Espagne de Napoléon III. Les Français devaient, en effet, rencontrer dans les chicanos mexicains de nouveaux guérilleros aussi redoutables que ceux de Mina, et dans Juarez un adversaire plus dangereux que le Palafox de Saragosse. La catastrophe de Queretaro dépasse de beaucoup, au surplus, dans sa grandeur et son horreur shakespeariennes, tous les drames des guerres espagnoles. Ce fut un crime nouveau que celui d'aller prendre dans son palais (I) Quelle destinée! Les fusillades de la Commune devaient coucher le banquier, lo tripoteur d'affaires, côte à côte avec ce magistrat voltairien, M. Bonjean, et cet honnête homme Ujisluve Chaudey. ' (1) E. Pelletan, ('Ombre de 89. 1870-71.
H. ROUHER (i). une réplique à Sadowa. Les souverains d'Europe vinrent, dédaigneux et méprisants, à ce festin of fert par un parvenu. L'élu du suffrage universel, qui ne tenait à eux que par les fusillades de Dé cembre, fit les honneurs de Paris au bourreau de la Pologne et au geôlier du Hanovre. Le czar rit à la Grande-Duchesse et le roi de Prusse applaudit à la revue de Longchamps. L'un et l'autre empor tèrent de la France un sentiment de mépris envieux et de colère humiliée. Ces fêtes internationales et ces baisers Lamourette de souverains à souverains sentaient déjà le salpêtre et la guerre. Le journal Ver Bund, du 15 juin 1867, écrivait : « Le roi de Prusse et M. de Bismarck ont quitté Paris con vaincus que la guerre est inévitable et <jue le carnaval des rois aura un triste mercredi des Cendres. » L'année 1868 devait apporter à Tempire son contingent de difficultés et d'embûches. « II n'y a que les morts qui ne reviennent pas, » disait Ba rère.
II avait tort. Les morts reviennent et, lors qu'ils sortent du tombeau, leur force est d'autant plus redoutable qu'ils se dressent avec le nom de martyrs. Depuis vingt ans des morts dormaient qu'on avait fusillés en Décembre. Un jour, un his torien s'avisa de conter leur histoire. On apprit qu'un pauvre paysan du Var, nommé Ferdinand Martin, et surnommé Martin Bidauré, avait été fusillé deux fois sous le préfectoratdeM. Pastoureau. On apprit qu'un député de TAin, le docteur Al phonse Baudin, s'était fait tuer sur une barricade, rue Sainte-Marguerite, alors qu'il essayait de soa- (1) Ce portrait est extrait des Contemporains. 1870-71. 6 teur de Tempire libéral, se voyait traduit, par Tempire autoritaire, sur les bancs de la correction nelle. Qu'était cela d'ailleurs à côté du retentisse ment et du coup de foudre de Gambetta?
Défendant Delescluze, qui devait Tattaquer plus tard, Gambetta s'était dressé, vigoureux, menaçant etjetant sa harangue comme un défi au ministère public et à Tempire. Loin d'essayer de protéger son client contre les sévérités du tribunal, il traîna accusateurs et juges sous le verdict de Thistoire. Il se fit juge lui-même et à la fois exécuteur. L'avocat, transformé en tribun, étendait vers la justice da Tempire sa main menaçante. Ceux qui Tont vu, écumant, débraillé, superbe, se sont rappelé sou dain Michel (de Bourges) et ont cru entendre rugir O'Connell. Lorsque la sentence du tribunal répliqua à la catilinaire de l'orateur, en dépit des mois de prison et des amendes qui tombaient sur les ac cusés, il semblait à la foule, qui s'écoulait fiévreuse dans le Palais de Justice, que Tempire seul était condamné. lever le peuple pour la défense du droit.
On apprit à la fois ces choses oubliées. Un jeune homme, M.Ténot, les remettait dans toutes les mémoi res (1). Aussi, comme mus par un même instinct de justice et de protestation en faveur du droit, la plupart des personnalités du parti démocratique pe trouvaient, le jour des Morts de Tannée 1868, réunies, des couronnes d'immortelles à la main, de vant la tombe oubliée, Thumble pierre où se lit cette simple inscription : Alphonse Baudin , représentant du peuple, mort le 4 décembre 1851. On se souvient que cette manifestation pacifique se ter mina par des arrestations que rien n'avait pu mo tiver. Sans doute quelques vers ridicules avaient été lus près de cette tombe ; un étudiant inconnu, que nul ne revit, qui ne fut pas inquiété, qu'on put même prendre pour un agent provocateur, avait bien jeté dans ce cimetière un appel aux armes, mais la manifestation avait gardé néanmoins ce caractère grave et religieux qui convenait à une telle victime et à une telle journée. « Désormais, avait ditGambetta, nous aurons une fête civique à célébrer au nom de nos martyrs, c'est le 2 décembre. » Et le 2 décembre suivant, en prévision d'une attaque, le ministère Pinard prenait, contre d'inoffensifs promeneurs, ces belli queuses dispositions qui lui firent gagner, sans brûler une amorce, la ridicule campagne du boulevard Clichy.
Le gouvernement n'en devait pas moins pour suivre quelques-uns de ceux qu'on avait arrêtés près de la tombe du sieur Godefroy Cavaignac et du sieur Baudin, comme les agents de police, dépo sant devant la sixième chambre, affectaient d'appeler ces morts. L'acte d'accusation amenait, le 14 novembre 1868, près de MM. Gaillard père et fils et Peyrouton, des journalistes coupables de ma nœuvres à /intérieur parce qu'ils s'étaient souvenus et qu'ils avaient rappelé à la France de Tempire que quelque part, dans un cimetière de Paris, reposait la poussière d'un homme mort pour la Ré publique. C'étaient MM. Peyrat, rédacteur en chef de Y Avenir national; Challemel-Lacour, rédacteur en chef de la Revue politique; Duret, gérant de la Tribune ; et Delescluze et Quentin, rédacteurs du Réveil. Mais le procès intenté par le ministère public devait tourner à la confusion du pouvoir.
Ce ne fut pas seulement, en effet, le parti démocratique tout entier, et la démagogie furieuse, comme Tappe laient les journaux dévoués à Tempire, ce furent tous les honnêtes gens de tous les partis qui s'al lièrent pour protester, au nom de Baudin immolé, contre ceux qui faisaient un crime à des citoyens de rendre hommage à sa mémoire. Le vieux et fier Berryer, un des mécontents de Décembre, en voyait aux journaux, quelques jours avant d'expirer, sa souscription pour le tombeau de Baudin, et de sa main mourante écrivait une noble et vail lante lettre pour affirmer encore sa haine de la persécution et son amour de la liberté, tandis que rrévost-Paradol, souscrivant aussi, comparaitBau din à d'Assas, et que M. J. J. Weiss, un futur servi- La mort de Berryer laissait vacante une place au Corps législatif.
Les électeurs démocrates de Marseille Toffrirení bientôt à Tavocal qui venait de se révéler tribun, et Ton put compter dès lors que M. Gambetta apporterait à la gauche le concours puissant de sa parole. Mais ce n'était que quelques mois plus tard, les élections partielles des Bouches du-Rhône ayant été indéfiniment ajournées, que Gambetta devait passer, au moment des élections générales. Ce fut une journée solennelle pour le pays que celle où Ton dépouilla le scrutin des élections des 23 et 24 mai 1869. La lutte avait été ardente, le gouvernement avait tout essayé, tout osé pour effrayer le pays, et il avait, une fois encore, agité devant la France le spectre rouge inventé par Ro mieu. C'iest au surplus la vieille méthode bonapartiste. Le premier consul disait à ceux de ses rares conseillers qui ne voyaient pas d'un bon œil ses ambitieuses espérances de César nouveau : « Vou lez-vous donc que je vous livre aux Jacobins?
C'est ce qui arriverait pourtant si je ne prenais point le pouvoir. » Le despotisme a toujours d'excellentes raisons de régner. On avait, pendant la période électorale de 1869, distribué par milliers aux cam pagnards les journaux dévoués, et qui coûtaient assez cher, on Ta vu depuis, à la cassette impériale; on y ajoutait des dessins représentant d'un (1) Et celui qui écrit ces lignes était condamné le premier par M. Delesvaux, pour avoir conté aux lecteurs de sonjour nal la mort de Martin Bidauré. JilSTOIRE DE LA RÉVOLUTION DE 1870-71. 7 côté la ruine et le pillage avec ce mot : République, et de l'autre des moissons, des fermes prospères, le spectacle des bonheurs privés, avec ce vocable sauveur : l'Empire. Rien n'y fit L'opposition radi cale remporta à Paris et dans toutes les grandes villes, et réunit une minorité souvent plus qu'honorable dans beaucoup de départements.
Les candidats élus à Paris s'étaient bravement affirmés irré conciliables. Quant aux candidats gouvernementaux, MM. Balagny, Devinck, Bouley, Savard, etc., non seulement ils n'étaient pas publiquement soutenus par le pouvoir, mais ils n'osaient mème pas se donner comme bonapartistes. Ils s'appelaient indépen dants. Leur défaite n'en fut pas moins complète. La vieille opposition était, dans plusieurs circon scriptions, battue par les démocrates nouveaux ve nus, plus ardents et plus audacieux. En 1863, les candidats hostiles à Tempire avaient réuni 143,470 suffrages ; en 1869, — et Ton pouvait mesurer par là le chemin parcouru par l'esprit de liberté, — ils en recueillaient plus de 250,000. 1'emporter ne permit pas de marquer dans TAs semblée la place due à son talent, mais qui sut dans les réunions publiques électorales, enthou siasmer la foule en lui parlant toujours un noble pur et sain langage, lui prêchant la liberté avec Camille, non avec Hébert, et combattant la tyran nie avec la marotte gauloise de Rabelais ou Tanna sans tache de Corneille.
Bancel conquit au surplus tous les suffrages. Le candidat Emile Ollivier fut outrageusement battu. Que si les électeurs du Var n'eussent pas été séduits par sa profession de foi, semblable à une bucolique, le futur ministre de Tempire n'entrait ni à la Chambre ni à TAcadé mie. Paris n'a pas oublié cette soirée poudreuse où, dans la fièvre du soir, sur les boulevards encombrés, on se passait de main en main les résultats des élections. Ce fut une belle heure de joie patriotique et de victorieux espoir. Tel patriote, qui fût mort au lendemain de cette journée de mai, eût pu sourire en se disant que la France était sauvée et se réveillait la grande nation. La lutte pourtant n'était pas terminée. II restait encore à faire les élections complémentaires de Paris et, cette fois, c'était entre M. Jules Favre et M. Rochefort que la lutte allait se livrer.
On avait oublié bien vite les rudes campagnes entreprises par M. Favre contre M. Rouher à propos de la question mexicaine; son entrée à TAcadémie, sa profession de foi spiritualiste, son humeur catholique lui enlevaient bien des sympathies. On put croire qu'on lui préférerait ce spirituel M. Rochefort, qui offrait de résoudre la question sociale en dix minutes et se contentait d'une boutade pour réduire la misère : « Je demande que, pour vivre, les ouvrières ne soient par forcées de se tuer. » C'était un trait, rien de plus, et la question sociale, que nous devons étudier, travailler et résoudre en faisant la part des appétits et des besoins, cela sous peine de nous voir engloutis, cette capitale question demande plus de temps et plus d'études que ne lui en accordait le pamphlétaire. Mais, à cette heure, M. Rochefort représentait, dans sa forme la plus agressive et la plus insolente, Topposition contre Tempire, mieux que cela, Topposition directe à Tempereur et à Timpératrice.
Le nom seul de l'auteur de la Lanterne était devenu une injure pour les Tuileries. On Tinscrivait sur un bulletin comme on eût tracé une nasarde sur un mur. La cour était irritée contre ce gamin de Paris, blafard et maigre, qui faisait du Paul-Louis Courier avec le style de Duvert et Lauzanne, et combattait pour le droit avec Tarme du vaudeville. Inconscient d'ailleurs, ignorant, luttant par amour du tapage, aimant la vie facile, rêvant le brouet de Sparte du fond d'un cabinet de restaurant, jouant contre Tempire cette partie d'opposition comme il eût engagé une partie Paris avait d'ailleurs maniíesté l'esprit qui rani mait dans la lutte caractéristique entre M. Emile Ollivier et Bancel. C'était là, en effet, Télection qui passionnait le public et qui inquiétait le pouvoir. La lutte entre M. Rochefort et M. Jules Favre, entre M. Gambetta et M. Carnot, n'était qu'une lutte de nuances; ici, il s'agissait d'une rivalité de principes.
M. Emile Ollivier, déjà soupçonné d'être un favori de Tempereur, avait-il, oui ou non, dé mérité de ses électeurs parce qu'il poursuivait cette chimère d'une union entre Tempire et la liberté? Avait-il perdu leur confiance parce que, délaissant Topposition radicale que ses souvenirs personnels, Timage de son père emprisonné et de son frère mort lui faisaient un devoir de poursuivre, il avait tourné doucement à Topposition dynastique, ou plu tôt parce qu'il inclinait à la tendresse dynastique? Fallait-il lui préférer un proscrit de Décembre, in connu la veille à Paris, mais qui entrait en lice avec deux armes terribles, son éloquence singulière, entraînante, et Tépreuve de son exil ? Là était le combat fiévreux et dont le gouvernement et la démocratie attendaient anxieusement le résultat. Désiré Bancel s'était révélé à nous, un soir, dans un repas libre de francs-maçons où, prenant la parole, il avait passionné, séduit,emporté tout son au ditoire.
Acteur autant qu'orateur, sa voix avait à la fois des modulations et des tonnerres. II avait le geste et Taccent, Tattitude, ce qui fait que le dis cours plaît aux yeux en même temps qu'à Tâme. Ses Harangues de l'exil s'imposent par je ne sais quelle verve enflammée, qui me semble moins venir d'une inspiiation personnelle que d'une érudi tion bien digérée et habilement mise en œuvre. En un mot, ce fut un orateur, un grand artiste, un virtuose admirable à qui la maladie qui devait 1870-71. É1.17CT1UNS Uiî mai IStíll. — La nie du Croissant le soir du ì\ mai HISTOIRE JE LA RÉVOLUTION DE 1870-71. 9 U. BANCEL. de baccarat ou un pari les jours de course, ris quant sa liberté, sa santé, sa vie même, au besoin, pour le plaisir de mordre les puissants haïs, satisfaisant à la fois sa colère et ses instincts de luxe, combattant d'ailleurs bravement le bon combat et, sans avoir étudié la Révolution, travaillant à une révolution terrible, et démolissant par l'esprit, par le rire, par l'ironie, la plaisanterie féroce et le ca lembour intrépide un empire qu'on n'avait com battu jusqu'ici qu'avec prudence et dont l'aspect avait terrifié les plus intrépides.
A son renom d'es prit, la persécution maladroite s'ajoutant, Roche fort était devenu une puissance. Ce fut miracle s'il ne passa point, en juin, contre Jules Favre. Ces élections devinrent le signal de ces émeutes du boulevard, parodies des journées révolutionnaires et où les blouses blanches défilant à heure fixe, à heure fixe le casse-téte du sergent de ville s'abattait sur les spectateurs paisibles et trouait les crânes des curieux. La police, on le sait, menait seule cette entreprise de désordre, et Tunique émeutier était M. Piétri. Mais le pays avait décidément pris la fièvre, et on peut se rendre compte de l'état d'in quiétude dans lequel se trouvait Louis-Napoléon en lisant, à propos de la manifestation projetée du 26 octobre 1869 et des élections complémentaires de novembre, les dépêches qu'il adressait à l'im pératrice, alors en Égypte.
La convocation des Chambres n'étant point faite à temps, M. d. Kéra try avait déclaré que le 26 octobre, date légale de l'ouverture, il se trouverait sur les marches et de vant la porte du Corps législatif. On put croire un moment qu'il s'ensuivrait une émeute, peut-être une révolution. Les esprits, en effet, étaient sur- 2 v í.ivf 1870-71. 10 Taborder, la loi à la main et les canons derrière la loi (1). » Demain, M. de Persigny s'écriait : «H faut rétablir Tautorité par des actes. Et comme ce n'est pas par des discours ni par les attaques des ennemis que Tautorité a été ébranlée, mais bien par la faiblesse du pouvoir, ce n'est point par des paroles qu'on peut la rétablir. » Au milieu de ces avis di vers, de ces conseils et de ces conseillers qui se combattaient l'un l'autre, Napoléon n'entendait plus que les sourds grondements d'une tempête prête à se déchaîner, et ses lectures d'habitude me paraissent, en ces heures troublées, avoir été celles des rapports quotidiens du préfet de police.
Or tous, avec une persistance et un ensemble qui eus sent dû convaincre un moins somnolent, conseil laient de sortir de Tétat d'incertitude et d'engour dissement. « Une coalition formidable, écrivait Piétri dans son rapport du 28 novembre 1869, s'organise contre Tempire entre les haines poli tiques et les haines économiques. » Et le dernier avertissement de Walewski mourant avait été ce lui-ci : « Aujourd'hui, les demi-mesures ne sont plus possibles ; les hésitations seraient désastreuses après les insuccès des dernières années. 11 faut réussir, il faut atteindre le but coûte que coûte. » Ne dirait-on pas des joueurs, dont la chance a tourné, âpres, fiévreux, voulant à tout prix retrouver la veine perdue et violenter la fortune rebelle ? Mais c'est en poursuivant ainsi le succès à tout prix, en se fermant la retraite et en se condamnant à vaincre, qu'en se lançant follement en des aventures coupables, les souverains de cette sorte en traînent avec eux dans Tabîme les millions d'êtres humains qui, trop ignorants pour se conduire eux mêmes, ont eu Timpardonnable faiblesse de se li vrer pieds et poings liés à celui qui règne sans avoir la science de gouverner. excités, et il fallut que la gauche elle-même décon seillât un mouvement qui eût pu entraîner une collision sanglante, et à coup sûr une victoire de la police.
En novembre, M. Crémieux, M. Glais-Bizoin et Rochefort étaient nommés par les électeurs de Paris. « Que ce soit Pierre ou Paul, écrivait philo sophiquement Napoléon la veille du scrutin, ce sera toujours mauvais I » On sent déjà partout le découragement, Teffarement. Mais le succès de Rochefort y dut ajouter la colère. Après que le rédacteur de la Lanterne eut été arrêté à la frontière, Bonaparte eut le bon sens de le faire mettre en liberté. Ce ne fut pas, il est vrai, et on le devine bien, sans un sentiment sourd de colère et peut être sans une certaine résignation accablée. Le désarroi était grand en effet dans le gouver nement bonapartiste, et les anciens serviteurs je taient depuis deux ou trois ans à leur maître des avertissements de mauvais augure, les uns lui pré sentant la liberté, les réformes comme le seul moyen de salut, les autres lui conseillant de revenir à cette méthode autoritaire d'autrefois qui consistait à étouffer toute discussion, comme si bâillonner était résoudre etbrûlerrépondre.
Hésitant etfaible, tiré en sens divers par ses appréhensions de toutes sortes, poussé vers une sorte d'idéal de socialisme vague par les instincts mal étouffés de sa jeunesse, retenu par la crainte du peuple et de la liberté, frappé d'une sorte de superstitieuse terreur depuis la mort des conseillers du coup d'État de décembre, l'empereur oscillait perpétuellement entre la répression et le lahser-faire. Tantôt il écrivait des projets de proclamation où se rencontraient des phrases comme celle-ci, qu'on a trouvée manuscrite, tracée de sa main : Un gouvernement , qui est ï expression lé gitime de la volonté nationale, a le devoir et le pouvoir de la faire respecter, car il a pour lui le droit et la force. Tantôt il interrogeait avec anxiété la foule des créatures politiques qui tournoyaient autour de lui et, Diogène impérial, cherchait un homme pour lui confier le gouvernail et le salut de l'em pire, cet homme lui imposâtil, pour prix de ses services, une sorte de libéralisme hypocrite et de faux gouvernement parlementaire qui devait met tre à l'écart et laisser dans la pénombre le souve rain, pour placer le ministre en relief et en pleine lumière. j Cu malheureux César se débattait dans son isolement, dans ce désert d'hommes et de courtisans qui était son palais.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Histoire de la révolution de 1870-71 ... Illustrée, etc.
