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HISTOIRE DE FRANGE PÉRIODE CONTEMPORAINE TOME PREMIER 51-76 — ConBiiiL. Typ. et stér. Cbìtb. Ph.l.ppol.>u> d.l Imp M»"S«n P**.*-.**. Narg.ct sc Charles x. Garmer frères. Editeurs . HISTOIRE DE FRANCE PÉRIODE CONTEMPORAINE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE — RÉPUBLIQUE DE 1848 EMPIRE — RÉPUBLIQUE JUSQU'A LA CONSTITUTION DE 1875 PAR LOUIS GRÉGOIRE Professeur d'histoire au Lycée Fontanes Auteur du Dictionnaire d'histoire et de géographie de la Géographie illustrée, etc. OUVRAGE ILLUSTRÉ DE NOMBREUSES VIGNETTES -tu ACIEI1 PAR LES GRANDS MAITRES GRAVÉES PAR LES MEILLEURS ARTISTES TOME PREMIER PAEIS GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6 HISTOIRE DE FRANGE DE 1830 A 1875 CHAPITRE PREMIER LA RESTAURATION. — LE COUP D'ÉTAT. — LES ORDONNANCES DU 25 JUILLET. Coup d'oeil rétrospectif sur la Restauration. — Antagonisme du parti de l'ancien régime et du parti libéral. — Charles X et le ministère Polignac. — La lutte devient imminente. — L'adresse des 221. — Les nouvelles élections en 1830. — Nécessité d'un coup d'État. — On invoque Tarticle 14 de la Charte. — Les Ordonnances du 25 juillet 1S30.
Les ordonnances du 25 juillet 1830 donnèrent le signal d'une révolution, qui commence une période nouvelle dans l'histoire de France. C'est la fin d'une royauté reposant encore sur le dogme mystique du droit divin ; c'est le triomphe du principe de la souveraineté de la nation, déjà proclamé en 1789. Les quinze années de la Restauration avaient été une période de luttes continuelles entre les hommes et les idées de la Révolu tion, les souvenirs et les partisans de l'ancien régime. La Charte de 1814 était une transaction mal définie et surtout mal inter prétée ; elle confirmait solennellement la plupart des grandes conquêtes de 1789 ; mais elle était octroyée par le descendant et l'héritier légitime des rois qui pendant tant de siècles avaient gouverné la France comme un patrimoine ; en la faisant dater de la dix-neuvième année de son règne, Louis XVIII restait assuré ment fidèle à la tradition qui lui rendait le trône de ses ancê tres.
Mais il semblait par là même inviter à considérer comme i /> 1330, non avenus les grands événements des vingt-cinq dernières années, et il y avait contradiction dans ces mots libertés octroyées. Les Rourbons n'avaient pas armé les étrangers contre la France; mais ils n'en revenaient pas moins à la suite, ou, comme on dit alors, dans les bagages des alliés. C'était un grand malheur pour eux; car, dès le premier jour, toutes les rancunes, toutes les passions des vaincus de 1814 et de 1815 s'armèrent contre la dynastie restaurée. Les Bourbons avaient pour eux, il est vrai, la fatigue d'une nation épuisée par tant de guerres et désireuse de la paix et du repos; les espérances de ceux que la gloire n'éblouissait plus, et qui commençaient à demander un peu de liberté, après les pénibles déceptions du despotisme impérial; ils avaient pour eux les malheurs de leur famille, si cruellement éprouvée, et même la nécessité, qui les plaçait comme intermédiaires entre la France accablée et les ennemis de Napoléon. — Mais ils avaient contre eux le souvenir toujours présent des terribles catastrophes qui seules avaient pu rendre leur retour possible; ils avaient contre eux les traditions de leur famille, leurs croyances, leurs préjugés, nourris et déve loppés dans les douleurs d'un long exil; ils étaient inconnus ou suspects aux générations de la France nouvelle ; ils ne les connaissaient pas eux-mêmes et ne pouvaient pas facilement comprendre ses idées, ses besoins, ses aspirations.
Chapitre II La
RÉVOLUTION DE JUILLET. — LA COMMISSION MUNICIPALE. Sécurité du gouvernement qui n'a pris aucune précaution. — Les Ordonnances paraissent dans le Moniteur du 26 juillet. — Protestation des journalistes. Le duc de Raguse commande les troupes. — Le 27, les presses du National et du Temps sont brisées. — L'insurrettion commence. — Premières réunions de députés. — Trouble, hésitation du maréchal. — Le drapeau tricolore reparaît. — Paris en état de siège. — Le 28, Tinsurrection grandit. — Combats entre le peuple et les quatre divisions des troupes royales. — Elles se replient vers le Louvre et les Tuileries. — Lettre du maréchal h Charles X. — Son entrevue avec M. Arago; — avec les délégués des députés. — Paris sans autorités. — Prétendu gouvernement provisoire. —Réunions des députés de Topposition. — Ils rédigent une protestation contre les Ordonnances. — État de Paris, le 29 au matin. — Le général Dubourg à THôtel de ville. — M. Raude, secrétaire du prétendu gouvernement provisoire. — MM. de Sémonville et d'Argout auprès du duc de Raguse. — Attaque du Louvre par le peuple. _ Défection du 53e et du 5e de ligne. — Les Suisses se replient. — Le Louvre, puis les Tuileries sont envahis par le peuple. — Prise de la caserne de la rue de Babylone. — Les troupes se retirent vers Saint-Cloud; le peuple est maître de Paris. — La Fayette prend le commandement de la garde nationale ; il s'installe a THôtel de ville. — Les députés, réunis à l'hôtel Laffitte, nomment une commission municipale.
Jamais sécurité ne fut plus grande, à la veille d'un coup d'État, que celle de Charles X et de ses ministres ; jamais gou vernement ne montra autant de confiance dans son prestige, autant d'imprévoyance dans ses mesures et dans ses actes : les Ordonnances étaient signées, et aucun magistrat chargé de les faire exécuter n'en avait été averti ; aucun agent supérieur du pouvoir, préfet ou lieutenant général, n'avait reçu Tordre de prendre des mesures de précaution pour maintenir la tranquil lité dans les départements ; à Paris même, le préfet, M. de Chabrol, le préfet de police, M. Mangin, n'avaient pas d'instructions précises. Ce fut seulement le 27 juillet, que le maréchal Marmont, dnc de Raguse, dont le nom impopulaire devait LES ORDONNANCES DU 25 JUILLET. 17 1830 encore augmenter Tirritation des esprits, fut nommé au com mandement des troupes, qui formaient la garnison de la capitale; ces troupes étaient peu nombreuses dans de pareilles circonstances ; elles comptaient tout au plus, garde royale, suisses, régiments de ligne, fusiliers sédentaires, gendarmerie, 11,550 hommes.
Le corps diplomatique n'avait pas été prévenu, et resta complètement oublié. Tous les membres de la famille royale n'étaient pas même réunis ; madame la Dauphine était aux eaux de Vichy, et apprit en route les Ordonnances et le soulèvement de Paris. Tout paraissait tranquille au château de Saint-Cloud ; le Roi, comme à Tordinaire, se livrait au plaisir de la chasse ; le Dauphin restait silencieux ; les enfants de la duchesse de Rerry, Mademoiselle et le duc de Rordeaux, jouaient dans les jardins. Cependant Tinquiétude était grande dans toute la France et dans tous les cabinets de TEurope ; on comprenait la gravité des circonstances ; quelque temps auparavant, le tzar Nicolas, dans Taudience de congé qu'il avait donnée à notre ambassa deur, M. le duc de Mortemart, lui disait : « Si le roi Charles X prend Tinitiative de la lutte, nous aurons les mains liées ; qu'il se défende contre les factions, c'est son droit et son devoir ; s'il attaque au contraire, c'est une question de victoire, et, en ce cas, s'il succombe, nous ne pourrions rien pour lui. » Charles X et ses ministres ne firent rien pour préparer la victoire et Ton a pu dire avec raison qu'un pouvoir si complètement incapable méritait bien un châtiment providentiel.
Dans leur illusion, les ministres s'imaginaient sans doute, qu'ils n'avaient signé que des Ordonnances ordinaires, et ils s'empressèrent, avant d'avoir pris la moindre précaution, de les insérer au Journal officiel. M. Sauvo, directeur du Moniteur, reçut Tordre de se rendre chez le garde des sceaux à onze heu res du soir, le 25 juillet. On lui remit les Ordonnances ; en les parcourant, il ne put cacher son émotion ; comme on Tinterro geait, il répondit : «Monseigneur, je n'ai qu'un mot à dire; Dieu sauve le Roi, Dieu sauve la France! » Puis, «j'ai cinquante-sept ans, j'ai vu toutes les journées de la Révolution et je me retire avec une profonde terreur de nouvelles commotions. » o 1830, Les Ordonnances parurent dans le Moniteur du 26 juillet. Elles ne furent connues du public que peu à peu ; à la stupeur, à la tristesse succéda bientôt Tindignation ou la crainte ; à la Rourse, la rente baissa de quatre francs.
Dans le premier moment de la surprise, nul ne pouvait songer à prendre les armes ; mais Tagitation se propagea dans les quartiers du centre ; on lisait, on commentait les Ordonnances, et vers le soir, on en tendit quelques cris de Vive la Charte! A bas les ministres! Cependant les journalistes de Topposition s'empressaient d'agir. Frappés les premiers par les Ordonnances, ils surent les premiers à donner le signal de la résistance, les uns demandent une consultation juridique à quelques jurisconsultes éminents, réunis dans le cabinet de Me Dupin ; il est déclaré que les Ordonnances sont illégales, et qu'il n'y a pas lieu de les exécu ter. Mais les imprimeurs refusent de prêter leurs presses ; aus sitôt on invoque Tappui des tribunaux. Un magistrat, justement considéré, M. de Relleyme, président du tribunal civil, con damne Timprimeur du Commerce à continuer Timpression de ce journal ; M. Ganneron, président du tribunal de commerce, ordonne d'imprimer le Courrier français dans les vingt-quatre heures, « parce que F Ordonnance du 25 juillet, contraire à la Charte, ne saurait être obligatoire... » Pendant ce temps une réunion nombreuse de journalistes et d'hommes politiques s'était formée dans les bureaux du Natio nal, journal récemment fondé pour combattre le parti de la contre-révolution, et rédigé avec vigueur et avec talent surtout par MM.
Thiers, Mignet et Armand Carrel. Là, après une discussion très-animée, il est décidé qu'on rédigera une protesta tion collective, signée par les journalistes présents, contre l'illé galité des Ordonnances. La protestation, œuvre de M. Thiers principalement, est signée par quarante-trois rédacteurs ou gérants des journaux de Topposition ; elle est imprimée, malgré les efforts de la police, et répandue à un grand nombre d'exem plaires. Voici cette proclamation courageuse, qui donna le signal de la résistance, mais qui exposait les signataires aux plus graves périls. « On a souvent annoncé, depuis six mois, que les lois seraient PROTESTATION DES JOURNALISTES. 19 1830, violées, qu'un coup d'Etat serait frappé. Le bon sens public se refusait à le croire. Le ministère repoussait cette supposition comme une calomnie.
Cependant le Moniteur a publié enfin ces mémorables Ordonnances, qui sont la plus éclatante violation des lois. Le régime légal est donc interrompu ; celui de la force est commencé. « Dans la situation où nous sommes placés, Tobéissance cesse d'être un devoir. Les citoyens appelés les premiers à obéir sont les écrivains des journaux : ils doivent donner les premiers T exemple de la résistance à Tautorité, qui s'est dépouillée du caractère de la loi. « Les raisons sur lesquelles ils s'appuient sont telles qu'il suffit de les énoncer. « Les matières que règlent les Ordonnances publiées aujour d'hui sont de celles sur lesquelles Tautorité royale ne peut, d'après la Charte, prononcer toute seule. La Charte (art. 8) dit que les Français, en matière de presse, seront tenus de se con former aux lois; elle ne dit pas aux ordonnances.
La Charte (art. 35) dit que Torganisatiou des collèges électoraux sera ré glée par les lois, elle ne dit pas par les ordonnances. ■t La Couronne avait elle-même jusqu'ici reconnu ces articles ; elle n'avait point songé à s'armer contre eux, soit d'un pré tendu pouvoir constituant, soit du pouvoir faussement attribué à Tarticle lí « Les tribunaux, qui ont droit d'interprétation, ont solennel lement reconnu les mêmes principes... « Ainsi le texte formel de la Charte, la pratique suivie jus qu'ici par la Couronne, les décisions des tribunaux, établissent qu'en matière de presse et d'organisation électorale, les lois, c'est-à-dire le Roi et les Chambres, peuvent seules statuer. « Aujourd'hui donc le gouvernement a violé la légalité. Nous sommes dispensés d'obéir. Nous essayons de publier nos feuil les sans demander Tautorisation qui nous est imposée.
Nous ferons nos efforts pour aujourd'hui, au moins, pour qu'elles puissent arriver à toute la France. « Voilà ce que notre devoir de citoyens nous impose, et nous le remplissons. « Nous n'avons pas à tracer ses devoirs à la Chambre illéga lement dissoute ; mais nous pouvons la supplier, au nom de la France, de s'appuyer sur son droit évident, et de résister autant qu'il sera en elle à la violation des lois. Ce droit est aussi cer tain que celui sur lequel nous nous appuyons. La Charte dit, article 50, que le Roi peut dissoudre la Chambre des députés ; mais il faut pour cela qu'elle ait été réunie, constituée en Chambre, qu'elle ait soutenu enfin un système capable de pro voquer sa dissolution. Mais, avant la réunion, la constitution de la Chambre, il n'y a que des élections faites. Les Ordonnances publiées aujourd'hui ne font que casser des élections : elles sont donc illégales, car elles font une chose que la Charte ne permet pas. « Les députés élus, convoqués pour le 3 août, sont donc bien et dûment élus et convoqués.
Leur droit est le même aujourd'hui qu'hier. La France les supplie de ne pas Toublier.Tout ce qu'ils pourront pour faire prévaloir ce droit, ils le doivent. ■*< Le gouvernement a perdu aujourd'hui le caractère de légalité qui commande Tobéissance. Nous lui résistons pour ce qui nous concerne ; c'est à la France à juger jusqu'où doit s'étendre sa propre résistance. » Le mardi, 27 juillet, la Révolution commença véritablement. La plupart des imprimeurs avaient renvoyé leurs ouvriers ; beaucoup de grands ateliers étaient fermés ; la fermentation allait devenir de plus en plus violente ; Tagitation se répandit des quartiers du centre jusqu'aux extrémités de la ville ; on aurait pu facilement reconnaître les signes précurseurs de la tempête. Cependant le gouvernement conservait toute sa sécurité.
Marmont, instruit seulement la veille au soir, avait reçu de Charles X, dans la matinée du 27, Tordre de se rendre à Paris pour y prendre le commandement des troupes ; il vint établir son quartier général dans la galerie neuve des Tuileries. Les deux préfets, sans rester inactifs, n'avaient pris aucune des mesures nécessaires pour comprimer les troubles à leur nais sance; quelques patrouilles parcouraient les rues sans dissiper les attroupements de plus en plus nombreux, de plus en plus passionnés. M. Mangin ne se contentait pas, il est vrai, comme LES PRESSES SONT BRISEES. 21 1830, on Ta dit, de faire changer les affiches de spectacles pour qu'on ne fît pas d'allusions trop piquantes aux circonstances actuelles. II adressa aux habitants de Paris une proclamation assez ridicule, suivie d'un arrêté, qui menaçait des peines les plus sévères les porteurs et distributeurs de journaux, les propriétaires des cabinets de lecture, qui donneraient à lire des journaux ou autres écrits imprimés en contravention à TOrdonnance du 25 juillet; le ministre de Tinstruction publique menaça également des peines disciplinaires les étudiants qui se mêleraient aux rassemblements.
Mais le gouvernement laissait M. de Relleyme et M. Ganneron prononcer leurs jugements, qui donnaient une sorte de consécration légale à la résistance ; on avait lancé des mandats d'amener contre les signataires de la protestation des journalistes, mais on différait, sans motif, Texécution de cette mesure. On avait donné Tordre de mettre hors de service les presses des journaux, qui n'avaient pas voulu se soumettre aux Ordonnances ; mais Texécution de cet ordre fut si mal faite qu'on n'aurait pas mieux réussi, si Ton avait voulu exaspérer les esprits et développer Tagitation. La maison où s'imprimait le National était située sur la place des Italiens, près des boulevards. La présence des soldats, dès neuf heures du matin, avait attiré un grand nombre de jeunes gens et d'ouvriers. Le commissaire de police fut forcé de faire enfoncer les portes des bureaux; les presses surent démontées et mises sous les scellés, les bureaux fermés ; mais ces actes de violence se passaient au milieu des protestations du gérant, M. Gauja, et des principaux rédacteurs, en présence d'une foule irritée, qui ne cessait de crier: Vive la Charte! à bas les ministres!
La saisie des presses du Temps donna lieu à une mise en scène d'un effet dramatique, qui fit une grande impression sur la foule. L'im primerie et les bureaux du journal étaient rue de Richelieu, près du boulevard. Les propriétaires. MM. Raude et Coste, avaient rangé tout leur personnel, tous les ouvriers de Timprimerie sur deux lignes; eux-mêmes s'étaient placés à la porte cochère; une foule considérable de curieux les entourait en silence ou se pressait dans la rue. Le commissaire se présente, précédé d'un détachement de gendarmes à cheval; il exhibe Tordre dont il est porteur. « Vous me sommez, dit M. Raude, de par les Or donnances, d'avoir à vous ouvrir mes ateliers; moi, je vous somme, au nom de la loi, de respecter ma propriété. » Le com missaire fait venir un serrurier pour ouvrir les portes ; M. Raude, un Code à la main, lui lit la loi qui punit des travaux forcés le vol avec effraction ; puis, il commence à recueillirles noms des témoins ; l'ouvrier hésite, se retire au milieu des applaudisse ments de la foule ; un second résiste pendant deux heures à des obsessions de tout genre, mises en usage pour le séduire ou pour Tintimider.
Enfin, on croit devoir recourir au Préfet de police, qui envoie pour forcer les portes l'ouvrier chargé de river les fers des forçats. Cette scène avait duré sept heures au milieu de Paris, et Ton conçoit facilement Teffet qu'elle dut produire sur la foule indignée. Elle fait voir Tincurie, Tincon séquence, la faiblesse des auteurs du coup d'État et de leurs agents. Cependant Tagitation se propage dans toute la ville; ce n'est pas une émeute, c'est une insurrection générale qui se prépare. Les magasins se ferment, les étudiants se réunissent par grou pes et s'encouragent à la lutte, des armes sont enlevées dans les boutiques des armuriers; des affiches, répandues dans les prin cipaux quartiers de Paris, invitent les gardes nationaux licen ciés en 1827, mais à qui on avait laissé leurs armes, à se réunir pour prêter force à la loi, protéger les personnes et les proprié tés ; bientôt quelques uniformes reparaissent.
Pendant ce temps des citoyens, des électeurs, se réunissaient chez quelques hom mes connus pour leurs opinions libérales; les députés de Top position alors à Paris s'étaient déjà rassemblés chez M. Casi mir Périer, dès le 26 juillet; le lendemain, ils étaient plus nombreux, se déclaraient hautement contre Tillégalilé des Or donnances; leurs délibérations étaient vives, tumultueuses. Ce pendant il était difficile à des hommes politiques, dont le devoir est la fermeté, mais aussi la prudence, de prendre dès lors une détermination qui pouvait compromettre la cause des libertés publiques. Ce n'était pas lâcheté ou calcul égoïste, comme on s'est complu à le répéter si souvent de plusieurs ; au milieu de circonstances si troublées, dans Tincertitude d'événements que LE DUC DE RAGUSE. 23 18: nul ne pouvait prévoir, il y avait sans doute courage à se mettre, dès le premier moment, à la tête de Tinsurrection, mais il y avait aussi d'excellentes raisons pour ne rien précipiter.
On se contenta donc de décider qu'une réunion nouvelle aurait lieu chez M. Audry de Puyraveau, le lendemain matin, loin du théâtre des collisions probables, dans la rue du Faubourg Pois sonnière. Le maréchal Marmont, en présence d'une agitation de plus en plus menaçante, avait cru devoir vers quatre heures prendre les dispositions militaires les plus urgentes. Par une fatalité malheureuse pour lui et pour la cause qu'il était subitement chargé de défendre, Marmont était peut-être Thomme le plus impopulaire, et peut-être aussi le moins capable, malgré son courage personnel et ses talents que personne n'a sérieusement contestés, d'employer les moyens énergiques auxquels il fallait recourir, dès le premier moment, pour comprimer Tinsurrection naissante. Le peuple, sur la foi des déclarations exagérées de Napoléon, était convaincu de sa trahison en 1814, et lui imputait la plus grande part des malheurs et des humiliations de cette époque; pour le peuple de Paris, le nom de Raguse était un outrage, un synonyme de traître.
Cependant le maréchal n'était pas dévoué à la cause des Rourbons et de l'ancien régime. Le 26 juillet, à une séance de TInstitut dont il faisait partie, il annonça avec douleur à son ami Arago qui allait lire Téloge de Fresnel les fatales Ordonnances : « Les malheureux, s'écriait-il, dans quelle horrible situation ils me placent! Peut-être faudra-t-il que je tire Tépée pour soutenir des mesures que je déteste. » Quelques heures après, c'était lui qui était chargé du commandement de l'armée de Paris. Avait-on pensé qu'il était trop compromis dans Topinon publique pour hésiter un instant à réprimer vigoureusement toute tentative d'insurrection? Était-ce plutôt Teffet du hasard? Tou jours est-il que le duc de Raguse montra dans ces journées une douloureuse hésitation, faisant son devoir de soldat, mais trou blé parla conscience de son impopularité et par la conviction qu'il était appelé à défendre une cause injuste.
II n'était pas d'ailleurs le seul à éprouver ces sentiments; même dans la 1S30 garde royale, plusieurs officiers donnèrent leur démission, et dans les régiments de ligne on put remarquer, dès les premiers instants, une mollesse, une hésitation, qu'on a parfois attribuée à la jalousie, mais qui certainement avait aussi des causes plus généreuses. Ce fut dans la soirée du 27 juillet que les premiers coups de feu furent tirés. Les patrouilles de gendarmes et de soldats étant impuissantes à dissiper les rassemblements, Marmont fit parcourir les quartiers du centre par les corps de troupes dont il pouvait disposer. II espérait que le déploiement de ces forces suffirait pour vaincre l'émeute, sans qu'on eût besoin de recourir aux armes ; mais, malgré les ménagements des troupes de ligne, malgré le peu d'élan de la garde royale, des collisions étaient inévitables; il y eut des blessés, des morts, et les cadavres, promenés en spectacle, servirent à irriter les colères populaires.
Les troupes parvenaient à disperser les rassemblements ; mais après leur passage ils se reformaient plus nombreux et plus menaçants ; une première barricade fut dressée dans la rue Saint-Honoré, au coin de la rue de Richelieu ; elle fut enlevée, mais ce ne fut pas sans résistance et sans effusion de sang. Dans la plupart des quartiers, les jeunes gens des écoles, les bourgeois, les ouvriers fraternisaient dans une pen sée commune de résistance et se préparaient à une lutte décisive. Chose remarquable! il n'y avait, ni chefs, ni direction, ni mot d'ordre; c'était véritablement une insurrection populaire, que tous encourageaient de leurs vœux, à laquelle personne dans la population n'aurait osé faire la moindre opposition. II n'y avait pas eu de complot; il n'y avait pas eu de société secrètement organisée, profitant des circonstances pour entraîner le peuple.
C'était le peuple lui-même qui prenait les armes, aux cris de Vive la Charte! Vive la liberté! Et déjà Tinsurrection avait un signe visible, qui ralliait toutes les haines et toutes les espérances ; c'était le drapeau de 1789, le drapeau national, souvenir de tant de victoires héroïques; le drapeau qui avait disparu avec la grandeur et la gloire du pays ; le drapeau tricolore venait d'être déployé. Vers minuit, un silence lugubre régnait dans les rues ; les ré- COMBATS DU 28 JUILLET. 25 1830. verbères avaient été brisés; Paris était plongé dans Tobscurité. Les troupes s'étaient repliées vers le Carrousel ; mais partout le peuple préparait les armes pour la bataille du lendemain. Les ministres, qui d'abord s'étaient félicités de ce que le peuple n'avait pas bougé, commencèrent cependant à s'inquiéter.
M. de Polignac avait donné Tordre de faire rentrer dans Paris les deux bataillons de la garde casernes à Saint-Denis ; vers le soir, les ministres, réunis à l'hôtel des affaires étrangères, se décidèrent à ordonner Tarrestation des journalistes et de plusieurs députés de Topposition; à faire venir des troupes de Vincennes, de Versailles, d'Orféans ; puis ils rédigèrent une Ordonnance pour mettre Paris en état de siège, qui devait être signée par le Roi, et s'occupèrent même d'organiser des commissions militaires pour juger sommairement les coupables. Comme le disait un des journaux, organes du parti de la Cour, toutes les mesures sont prises pour prévenir le retour des désordres. Le mercredi, 28 juillet, le soleil se leva radieux et ardent. II n'y avait plus d'hésitation dans le peuple ; partout on dépavait les rues, on coupait les arbres des boulevards pour élever des barricades.
On s'emparait des mairies ; on désarmait les postes isolés ; les pompiers, les fusiliers sédentaires livraient leurs armes sans résistance ; on occupait Tarsenal, le musée d'artillerie de Saint-Thomas d'Aquin, la poudrière des Deux-Moulins ; partout on fabriquait des cartouches, des balles. Les enseignes, les armoiries royales étaient détruites, au milieu des acclama tions et des imprécations de la foule. On ne criait plus seule ment : Vive la Charte! à bas les ministres ! C'était contre la royauté elle-même des Rourbons que le combat s'engageait, et les cris de : A bas Charles X! devenaient à chaque instant plus nom breux. Désormais le peuple se battait, sans trop s'inquiéter des protestations des journalistes et des députés; chacun agissait, inspiré par les circonstances, par le lieu où il se trouvait.
On se groupait autour de quelques hommes résolus, de quelques gardes nationaux revêtus de leur uniforme, sous la conduite d'anciens soldats de TEmpire, de jeunes hommes des écoles. L'École polytechnique, dont le gouvernement redoutait Tesprit 1830, libéral, venait d'être licenciée, et beaucoup de ces élèves se jetant dans Tinsurrection avec toute T ardeur de leur jeunesse, allaient jouer un rôle important, quoiqu'on Tait souvent exagéré, dans les événements de ces journées. Les hommes des faubourgs se portaient vers le centre de la ville; mais on pouvait aussi voir surgir des bas-fonds de la cité des hommes à peine vêtus, aux visages sinistres, qu'attiraient Todeur de la poudre, le tumulte dramatique de Tinsurrection, la perspective enivrante de Tanarchie sociale. C'étaient là des forces considérables pour la cause libérale; car ces hommes du peuple savaient se battre et mourir; mais c'étaient des forces dangereuses pour Tordre social, qu'il était nécessaire de diriger et qu'il faudra bientôt contenir.
Dès le matin, le peuple s'était porté vers THôtel de ville; il n'y avait là qu'un poste de quelques soldats; ils furent facilement désarmés ; les portes furent enfoncées et le palais fut occupé sans désordre. Le préfet, M. de Chabrol, put se retirer dans ses appartements, puis dans la bibliothèque, sans être inquiété, et même il put mettre en sûreté la caisse de la ville, qui contenait cinq millions. En même temps le drapeau tricolore était arboré sur les tours de Notre-Dame ; la grosse cloche, qu'on appelait le bourdon, donna le signal du tocsin, auquel répondirent les cloches des autres églises de Paris. A Saint-Cloud, M. de Polignac avait obtenu la signature de Charles X pour TOrdonnance qui mettait Paris en état de siège ; il s'empressa de revenir aux Tuileries, où les ministres se te naient en permanence, afin de la donner au maréchal de Raguse, vers dix heures du matin.
Celui-ci, quoiqu'il déplorât toujours le coup d'État, prit aussitôt les dispositions les plus nécessaires. II forma de son armée quatre divisions, qu'il dirigea par les quais, les boulevards, la rue Saint-Honoré, avec mission d'occuper les points les plus importants et de maintenir les commu nications entre ces différents points par des colonnes mobiles. On a blâmé ces dispositions du maréchal, qui faisait la guerre à une révolution, comme s'il n'avait eu à combattre qu'une émeute. Mais quel plan pouvait-il adopter? Charles X lui avait donné Tordre d'agir avec des masses. II devait obéir. II a échoué, il a été vaincu ; mais d'autres combinaisons auraient-elles pu lui donner la vie- Phi U pp oie aux dal Willmann ao L'HÒTEL DE VILLE [ u 28 Juillet iôso | Garmer frères Editeurs COMBATS DU 28 JUILLET- 27 1830, toire?Les forces dont il disposait étaient insuffisantes, et les régiments de ligne ne devaient seconder que très-mollement les efforts des Suisses et de la garde royale.
Les soldats, qui faisaient leur devoir, étaient attristés, résignés, mais sans passion, sans haine contre ceux qu'ils combattaient. On a singulièrement exagéré leur acharnement, leur cruauté même ; on les a représentés comme gorgés d'or et de vin ; bien au contraire, ils man quaient même du nécessaire dans ces journées torrides de juillet ; on n'avait pris aucune précaution pour assurer le service des vivres, et les communications étaient maintenant coupées par Tinsurrection. Aussi les rations furent-elles toujours insuffi santes pendant ces journées de combat ; le pain même manqua. Puis les colonnes, trop peu fortes, s'avançaient péniblement, arrêtées à chaque pas par de formidables barricades, décimées par les balles que faisaient pleuvoir sur eux des ennemis nom breux, embusqués aux coins des rues, tirant des fenêtres ou par les soupiraux des caves; les soldats tombaient frappés par les pavés, les bouteilles, les pots de fleurs, les meubles même qu'on lançait du haut des maisons.
Aussi, quoique les colonnes se fussent ouvert le passage par des décharges de mitraille, elles surent forcées de revenir vers leur point de départ, après avoir perdu beaucoup d'hommes tués ou blessés, fatiguées, démora lisées ; et, vers le soir, le général Talon, qui avait occupé THôtel de ville, sans difficulté, enveloppé de toutes parts, menacé par les insurgés, reçut du maréchal Tordre de Tévacuer et de se re plier vers le Carrousel. L'armée n'avait pas été vaincue ; mais Tinsurrection était triomphante ; l'armée avait perdu confiance ; Tinsurrection était persuadée et comme enivrée de sa victoire; les soldats gardaient leurs positions du matin, le Louvre et les Tuileries ; mais le peuple était maître de la ville. Le maréchal Marmont ne se dissimula pas la difficulté de sa position. II avait écrit, dit-on, une longue lettre à Charles X, pour Tinstruire de Tétat des esprits; cette lettre fut égarée.
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The end
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