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HISTOIRE DE LA GUERRE CIVILE DE DU MÊME AUTEUB ESSAIS) DE POLITIQUE DÉMOCRATIQUE (Lacroix et Verboeckhovenj . Un volume in-18 de 300 pages (1871). Paris. — Typ. d. Chamerot, 19, rue des Saints-Pires, — HISTOIRE DE LA GUERRE CIVILE DE 1871 PAR LOUIS FIAUX LE GOUVERNEMENT ET L'ASSEMBLÉE DE VERSAILLES LA COMMUNE DE PARIS PARIS G. CHARPENTIER, ÉDITEUR 13, RUE DE ORENELLE-SAINT-GERMAIN, 13 1879 Tous droits réservés. A VICTOR HUGO Hommage très-respectueux L. F. PRÉFACE L'heure nous parait venue de publier ee livre. Dans l'esprit de l'auteur, il doit contribuer à remettre bien des faits en leur vrai jour et rejeter sur plus d'un les vraies responsabilités : c'est à ce titre qu'il servira, nous l'espérons du moins, le mouvement politique actuel. Ce n'est là, ni une œuvre de parti, ni une œuvre de polémique.
Le sujet sans doute est contemporain, — trop contemporain peut-être aux yeux de quelques uns pour qu'on puisse prétendre en écrire l'histoire sans passion et avec le seul souci de la vérité. Le lecteur jugera si, quelque rapproché que l'on soit en core des faits, on a pu les apprécier sans cesser d'être impartial. L'auteur a eu, du reste, en écrivant ces pages la sa tisfaction de se sentir soutenu par nombre d'excellents esprits. La Commune de Paris a agité, sans les résoudre, de graves problèmes qui n'ont pas disparu avec elle et dont une série d'actes violents ne peuvent faire oublier Fimportance. C'est ce court et terrible épilogue du siège que nous retraçons. a
Preface
. II L'histoire de ces deux mois de 1871 ne sera pas sans laisser après elle de solides enseignements. Ce mouvement est tellement complexe dans ses causes et son origine, tant de questions furent soulevées dans son développement rapide, les partis y ont si nettement dévoilé leurs espérances, il a eu sur rétablissement de la République et la politique dans laquelle nous nous débattons depuis 1871 une telle influence, qu'on ne saurait l'envisager avec trop de calme. II est cependant incontestable pour toute personne de bonne foi, à quelque opinion qu'elle appartienne, que la Révolution du 18 mars ne saurait être jugée aujourd'hui avec la même rigueur passionnée qu'au lendemain du jour où elle fut vaincue. Un fait d'une gravité extrême doit frapper l'historien de cette guerre civile : la tentative de restauration monarchique et de réaction cléricale qui, après deux années d'intrigues trop claires pour le pays, amène la chute de M. Thiers et éclate enfin au grand jour à l'arrivée au pouvoir de M. de Mac-Mahon.
Cette conspiration coupable a commencé le jour même où l'Assemblée nationale se réunissait à Bor deaux : elle était malheureusement assez évidente, dès le mois de février, pour que Paris tout entier se sentit vraiment menacé dans sa foi républicaine. II est donc impossible de négliger une explication historique qui s'impose à la véracité de l'écrivain autant qu'au bon sens public. Cette histoire a été préparée dès le lendemain de la guerre civile sur les notes que l'auteur avait eu la triste fortune de prendre pendant cette époque douloureuse.
PREFACE.
. III Resté dans Paris et témoin d'une lutte déplorable à la quelle des circonstances particulières lui permettaient d'assister de près sans y prendre part, il a différé cette publication afin de la rendre chaque jour plus complète, mettant à profit les nombreux documents qui ont paru sur ce sujet, les dépositions des Commissions d'enquête , les comptes rendus des conseils de guerre, des com munications orales, des pièces obligeamment prêtées , et ne négligeant pas les ouvrages principaux parus à Tétranger. Sur ce dernier point, il y avait une grave question de justice historique à ne pas bâillonner les vaincus ni à refuser les éclaircissements que leur rôle leur permettait de donner; mais il importait également d'apporter une légitime circonspection dans le choix des documents et de ne pas se faire l'écho de haines, de préjugés et de partis pris, que l'auteur n'a jamais partagés.
LOUIS F1ÀUX. Pans, janvier 1879. HISTOIRE DE LA GUERRE CIVILE DE 1871 CHAPITRE PREMIER PARIS APRÈS LA CAPITULATION Paris pendant le siège et après la capitulation. — L'Assemblée nationale à Bordeaux; esprit de la majorité. — M. Thiers, chef du pouvoir exécutif, et les ministres. — La Fédération de la garde nationale. — Les réunions du Waux-Hall. — Le Comité central de la délégation des vingt arrondissements, le Comité fédéral, le Comité central provisoire, etc. — Signature des préliminaires du traité de paix. — Les manifestations de la Bastille. — Incurie du commandement militaire. — L'artillerie abandonnée est ramenée par la garde nationale dans l'intérieur de Paris. — Les calomnies de la presse royaliste et les dépèches de M. Thiers aux départements représentent Paris en état d'insurrection. — Entrée des armées allemandes dans Paris. — Le général d'Aurelle de Paladines, commandant en chef des gardes nationales, et le général Valentin, préfet de police. — Rôle des généraux Vinoy et d'Aurelle dans le Conseil. — Proclamations de l'ex-empereur Napoléon III. — L'Internationale après le 4 septembre et le 28 janvier. — La garnison de Paris et les régiments de l'armée de la Loire. — Décret de l'Assemblée de Bordeaux sur les échéances. — Décapitalisation de Paris. — Le général Vinoy supprime six journaux républicains et suspend la liberté de la presse. — Condamnation à mort de A. Blanqui et de G. Flourens pour participation au 31 octobre.
De toutes les villes de France, de toutes les parties du territoire français, c'est Paris qui, après les provinces cé dées à la Prusse, a le plus souffert de la signature des pré- 1871. liminaires du traité de paix. La noble cité, comprenant que l'àme de la patrie était en elle et que de son sort dépen daient notre honneur et Tintégrité de notre territoire, avait apporté dans la défense de ses murailles toutes les énergies et toutes les grandeurs du patriotisme. Comment dire en un digne langage à quel degré d'hé roïsme, de désintéressement, de calme, et de confiance s'étaient élevés les cœurs dans cette population de deux millions d'hommes unis par un commun sentiment : Tes poir de sauver le pays ? Pendant cinq mois, tous les sacrifices qui peuvent être demandés à l'individu, à la famille, à la foule, furent faci lement obtenus ; et, tandis que l'Europe et l'ennemi lui même s'attendaient à la prompte reddition d'une ville dont l'Empire avait fait pendant vingt ans le théâtre des excentricités du monde cosmopolite, Paris donna le spectacle admirable de ses citoyens souffrant et combattant pour le salut de la patrie.
Chacun oífrit spontanément son sang et son bien. Pendant tout le siège , à part la protestation du 31 octobre, qui s'adressa surtout à la direction malheureuse des choses militaires, il ne fut guère question d'antagonisme de classes, de riva lités, de haines. Toutes ces divisions fâcheuses que la politique intérieure du second empire avait systématique ment fomentées s'étaient comme évanouies à la seule approche des éclaireufs ennemis, pour faire place à une idée commune de devoir et de résistance. Et certes, l'ab négation fut grande chez tous ; aussi bien chez les familles ouvrières que chez les familles bourgeoises qui, élevées depuis si longtemps dans les vieux errements de notre organisation militaire, n'en avaient pas moins envoyé leurs fils dans les bataillons de la garde mobile, soit aux camps de Chàlons et de Saint-Maur, soit aux avant-postes de l'armée de Paris.
Le gouvernement de la défense nationale, même de la part des futurs promoteurs de la Commune, tels que MM. F. Pyat, Blanqui, Delescluze, G. Flourens, rencontra d'abord un bon vouloir et une bienveillance incontesta bles ; ce gouvernement put tout exiger, tout commander, sans rencontrer réellement la moindre opposition. La con fiance resta générale et très-grande ; et l'on peut dire que, jusqu'à une époque avancée du siège, l'œuvre intérieure du gouvernement fut singulièrement facile. Le calme fut pour ainsi dire absolu. Cependant la cessation complète du travail avait fait aux classes pauvres une situation des plus misérables : les subsides quotidiens alloués aux gardes nationaux (1 fr. 50 cent.) et à leurs femmes « légitimes » (0 fr. 75 cent.) étaient insuffisants pour assu rer la subsistance des familles.
Les efforts inintelligents de Tadministration n'aboutissaient qu'à des résultats infruc tueux, et si chaque faute, chaque erreur avaient pour con séquence de cruelles privations pour les plus riches, qu'on juge de ce que durent souffrir les autres. Dans une situation aussi douloureuse, aussi troublée, aucune plainte ne se fit entendre, aucune défaillance ne se produisit. Ni les mala diesmultipliées,ni cette mortalité effrayante qui sextuplalc nombre des décès, ni les rigueurs déplorables d'un long et âpre hiver, lamentable surcroît des maux de Tinvasion, rien ne put affaiblir l'énergie parisienne. En mème temps, les souscriptions étaient partout ouvertes pour les blessés, pour les malades, pour Tartillerie qu'il fallait créer en toute hâte (car nul ne voulait douter d'une lutte sérieuse et acharnée), et chacun de ces appels fut toujours entendu.
Ouvriers et bourgeois rivalisaient de zèle. L'artillerie, grâce à Tindustrie particulière, était en peu de semaines devenue redoutable. Au mois de septembre, lorsque le général Vinoy rentra dans Paris, Tartillerie de campagne se composait uniquement des batteries de son corps d'armée ; le 2 décembre, au sanglant combat de Champigny, on pouvait disposer de plusieurs centaines 1871. de pièces, dont quelques-unes de nouveau modèle. Ces pièces, contre lesquelles Tautorité nourrissait les préventions les plus injustes, donnèrent des résultats satis faisants. Vainement, apprit-on successivement la chute de Stras bourg, la reddition de Metz, la capitulation du maré chal Bazaine, la prise et la reprise d'Orléans ; vainement la population assista à la retraite de nos troupes, après la tentative sur la Marne : vainement, plus tard, Téchec si honorable du 19 janvier et la défaite du Mans semblèrent ruiner les dernières espérances : Paris, plein de cette foi qui donne la victoire aux armées bien conduites, offrit, plus peut-être que ses patients ennemis, Texemple de la constance et de la ténacité.
Qui dira cette confiance admirable de simplicité tou chante et de patriotisme, quand le peuple et l'armée, en dehors des murs, attendaient, lisaient et commentaient ces dépêches confiées à des pigeons voyageurs et aux chances de la fortune! Ceux qui ont vu tant de souf frances sans résultat, tant de dévouements stériles, tant de bon vouloir mal dirigé, tant de morts inutiles, ceux-là seuls comprendront quel désespoir immense s'empara, au jour de la chute, d'une population qui constamment avait espéré, voulu, cherché, en même temps que la délivrance de Paris , le salut de la France. Quoi ! Pendant cinq mois combattre, souffrir du froid et de la faim, se confier aveuglément à ses chefs, leur avoir donné tous les moyens moraux et matériels de salut et de succès, et finir, comme à Metz, comme à Sedan, par une reddition à merci !
Ce fut une douleur sans égale, et il parut bien alors qu'une même âme avait animé toute cette foule pendant le siège. Après cette longue période, toute remplie d'indicibles angoisses, il fallut subir cette capitulation inouïe qui rejelait dans les murs 250,000 soldats et gardes mobiles (1). Désarmée sans avoir été vaincue, désœuvrée, débandée, irritée de la nullité du commandement, cette foule militaire faisait écho aux plaintes et aux colères de ce peuple dont elle avait partagé les espérances, les misères et le dévouement, dont elle partageait aujourd'hui les ressentiments et les désillusions; il fallut subir ce morne et interminable défilé de convois d'artillerie , de fourgons d'armes si promptement forgées pour la lutte et la vic toire et livrées à Tennemi. Quel spectacle poignant de honte et de démoralisation!
Le langage officiel des chefs militaires, du gouverne ment, avait-il préparé la population à une pareille catastrophe? 11 suffit, pour répondre, de faire les citations suivantes : Le 27 décembre, le Journal officiel disait : « Prolonger la résistance jusqu'aux dernières limites du possible, pour donner à la France le temps et les moyens de se soulever tout entière contre Tenvahisseur et d'organiser la défense nationale, a été le but de tous les sacrifices que les citoyens de Paris ont faits ; constituer une armée dans Paris, combattre énergiquement, sur le périmètre d'envahissement fortifié par V ennemi , pour chercher ci percer les lignes et Tobliger, dans tous les cas, à immobiliser autour de nous des forces considérables, a été le but de tous les efforts que la garde nationale et l'armée ont faits. » Le 2 janvier 1871, le Journal officiel disait encore : « Paris ne veut pas succomber.
Sa population tout entière, d'accord avec les hommes qui ont Tinsigne honneur de diriger sa défense, repousse hautement toute (1) Déposition du général Vinoy. 1871. 6 capitulation. Paris et le Gouvernement veulent combattre — là est le devoir — et comme le pays tout entier s'y associe sans réserve , quelle que soit répreuve passa gère qui lui soit infligée, il ne s'humiliera pas devant Tétranger. » Le ltì janvier, le gouverneur de Paris s'écriait : « Bien ne fera tomber les armes de nos mains. Cou rage, confiance, patriotisme! Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. » Le 19 janvier, le gouvernement faisait afficher une pro clamation : « Citoyens, Tennemi tue nos femmes et nos enfants ; il nous bombarde jour et nuit, il couvre d'obus nos hôpitaux. Un cri : Aux armes ! est sorti de toutes les poitrines.
Souffrir et mourir s'il le faut, mais vaincre ! » II n'était pas jusqu'aux lieutenants du général Trochu, entre autres le général Ducrot, qui, interrogés dans le courant de janvier par Ledru-Bollin et par les maires, n'eussent condamné leur chef, et juré de « sauver Thon neur de l'armée » plutôt que de la livrer à Tennemi. Témoin et victime d'un désastre également immérité et non moins accablant, un officier supérieur de l'armée de Metz regrettait le temps où des commissaires, armés des lois terribles de la Convention, faisaient tomber les têtes des généraux et ne leur laissaient d'autre alternative que que de vaincre ou de mourir (t). Quand des hommes, ha bitués par la discipline à refouler les élans les plus légi times, ne craignaient pas de parler ainsi, que devait res- (1) M. le colonel d'Andlau, sénateur.
Lettre de Hambourg, 27 no vembre 1870. (Pièce citée dans le procès du maréchal Bazaine.) sentir cette population ignorante de Tobéissance passive, qui se croyait trahie et se voyait armée? Les élections pour TAssemblée nationale avaient mar qué, sans équivoque possible, les sentiments qui animaient Paris. A Texception de MM. Jules Favre et Dorian, il n'avait fait à nul des membres du gouvernement l'au mòne d'un vote. Ses choix étaient à la fois une protes tation contre la capitulation, une affirmation énergique de la Bépublique, et, dans une certaine mesure, une ma nifestation du sentiment socialiste ; vote très-complexe et qui eût dû éclairer les hommes politiques sur la con duite à tenir envers la capitale (1). L'Assemblée n'avait qu'un mandat, du moins on le croyait alors (2) : se prononcer sur la question de paix ou (1) C'était, par ordre de suffrages : MM.
Louis Blanc, Victor Hugo, Garibaldi, Edgard . Quinet, Gambetta, l'amiral Saisset, Delescluze, Joigneaux, Rochefort, Schœlcher, Félix Pyat, Henri Martin, l'amiral Pothuau, Lockroy, Gambon, Dorian, Ranc, Malon, Brisson, Thiers, Sauvage, Martin-Bernard, Marc Dufraisse, Greppo, Langlois, le géné ral Frébault, Clemenceau, Vacherot, Brunet, Floquet, Cournet, To lain, Littré, Jules Favre, Edmond Adam, Peyrat, Farcy. (2) Telle était Topinion de toute la presse alors, entre autres feuil les, la Patrie (30 janvier), la Liberté (4 février), le Soir (28 février), le Français, la Gazette de France, YUnivers. II suffit de rappeler ici ce que disaient ces trois derniers journaux : « ... C'est le couteau sur la gorge que nous allons voter. L'Assemblée que le pays va nommer ne peut et ne doit être autre que le syndicat de notre faillite.
Ce serait une singulière prétention que de vouloir que sous le coup de nos dé faites et en présence de l'ennemi occupant plus d'un tiers de notre territoire, elle eùt la mission de bâcler une Constitution. Au nom du bon sens, au nom du plus ardent patriotisme, nous protestons énergiquement contre une telle prétention. » ( Gazette de France du 2 février.) — u ... Pour nous, après avoir donné les raisons qui font à la future Assemblée une obligation de ne se prononcer que sur la question pour laquelle elle est spécialement réunie, nous devons constater que la plupart des journaux partagent notre opinion. Non, la Chambre élue dans les douloureuses circonstances où nous sommes ne peut devenir constituante. » (Univers, 30 janvier.) — « Dès maintenant, il est constant qu'on ne saurait donner l'espèce de comédie élec torale, grotesque, lugubre, à laquelle la France vient d'assister pour une manifestation sérieuse du suffrage universel.» (Français, 10 février.) 1871. de guerre.
Mandat terrible, en effet, plus terrible même que celui de la Convention. En 1792 et en 1793, cette illustre Assemblée et le Comité de salut public n'eurent pas à délibérer sur le sort d'une France accablée par une telle succession de catastrophes et livrée si complètement à un ennemi victorieux. La politique extérieure et intérieure de Louis XV lui même avait été moins fatale au pays que la politique du second Empire; et plus tard, devant ceux qui défendaient la France contre la coalition suscitée par la cour et les émigrés, ne s'élevait pas une formidable puissance comme Tétait déjà T Allemagne, même au début de la guerre de 1870. Par ses intrigues incessantes , par ses combinaisons aussi égoïstes que chimériques, Napoléon avait réussi à réunir contre nous, sinon dans un sentiment d'hostilité systématique, du moins de défiance extrême, tous les gouvernements et tous les peuples.
De ses propres mains. — on Ta vu par des documents récemment publiés — il avait laborieusement machiné l'unité allemande. Triste jouet de M. de Bismarck et de ses hallucinations personnelles, il semblait trouver trop lente Téclosion de la grandeur de Tennemi qui devait Técraser (1). II n'entre pas dans le cadre de cet écrit de rechercher à un point de vue uniquement militaire si la guerre pou vait encore être prolongée. Après les désastres du com mencement de janvier, avait-on quelque chance de continuer utilement la lutte ou d'obtenir tout au moins une paix moins rigoureuse? Question d'une gravité extrême et (1) Un savant de mérite, qui est aussi un vaillant publiciste républicain, M. A. Hovelacque, a, dans un écrit remarquable, dénoncé l'inanité des théories d'occasion de la diplomatie impériale, et, appelant la science au service de l'histoire, remis en leur vrai jour les doctrines nationales sur lesquelles doit reposer notre politique ex térieure.
(Langues, Races et Nationalités, 2c édit. Leroux, 1875.) qui a partagé les esprits les plus sincères et les patriotes les plus éclairés. II nous suffira de rappeler ici combien l'histoire nous montre de peuples qui, n'ayant pas déses péré d'eux-mêmes, ont su vaincre Tacharnement d'une mauvaise fortune par le seul fait d'une résistance héroïque. Trop oublieuse de ces grands exemples, TAssemblée nationale adoptait le projet de loi qui ratifiait les préli minaires de paix signés à Versailles le 26 février, avec le même empressement inhabile que le gouvernement de la Défense avait mis à signer Tarmistice (1). Même en se plaçant au point de vue de ceux qui étaient décidés d'avance à signer la paix, on conviendra qu'il était du moins possible d'apporter quelque calme, quelque di gnité dans les délibérations.
II n'en fut pas ainsi. Soit dans les réunions préliminaires et extraparlementaires , soit dans les séances publiques, la majorité laissa brutalement voir dès le début qu'elle était prête à tout céder. Par cette attitude également dépourvue de politique et de noblesse, elle désarmait d'avance ses négociateurs, leur donnant, selon Texpression de M. H. Bochefort, un blanc-seing au vu et au su de Tennemi. C'était plus qu'un blanc-seing même, c'était Tordre tacite de signer la paix quelque dé sastreuse qu'on Timposât. Nous n'évoquerons pas le morne souvenir de ces tristes séances, quand on vit se succéder à cette tribune de Bor deaux les députés des provinces conquises et les plus grands noms du pays : les uns signifiant à TAllemagne et au monde l'immuable volonté de TAlsace et de la Lorraine de rester françaises, adjurant TAssemblée de ne point invoquer sa souveraineté pour couvrir et ratifier des exigences destructives de Tintégrité nationale, dénonçant (lj La Guerre en province pendant le siège de Paris, par M. de Frey cinet.
Effets militaires de Tarmistice, ch. 1871. un pareil excès de pouvoir et ceux qui s'en rendraient coupables aux justes sévérités de l'histoire! les autres, comme M. Thiers, à qui sa clairvoyance méconnue de Tempire eùt du réserver un autre rôle, interprétant les faits comme une inéluctable nécessité, et concluant à la paix. Que de rudes déchirements, que de mouvements impétueux, que d'agitations morales déjà menaçantes éclatent dans la population parisienne à la lecture de ces séances dou loureuses , et combien il est déjà amoindri, aux yeux d'une ville prête encore à tous les sacrifices, le prestige d'une Assemblée dépourvue de cette dignité qui est le seul honneur des vaincus ! On a trouvé les prétentions de la Prusse excessives : elles Tétaient en effet. Nul pourtant de ceux qui ont vu TAs semblée du 8 février à ses débuts n'oserait soutenir que si, au lieu de deux provinces, Tennemi en eût demandé trois ; que si, au lieu de cinq milliards, il en eût exigé dix, le patriotisme de cette majorité impatiente de se livrer à ses intrigues se fùt à la fin révolté.
Mais ce n'est pas tout. Au cours des premières séances , des incidents signifi catifs s'étaient produits qui ne laissaient aucun doute sur les dispositions de la majorité. Garibaldi, envoyé à TAs semblée par trois départements, s'était vu refuser la parole par les représentants du pays qu'il était venu défendre. Ses sentiments chevaleresques lui avaient fait oublier Mentana ; d'étroites préventions empêchaient la majorité de se souvenir de Dijon (l). Pour ceux qui Tinsultaient, le noble soldat de Dijon n'était qu'un étranger, un aventurier peut-être. Mais Victor Hugo! Lui, le grand poëte, le grand proscrit, n'était pas plus épargné, tant les gloires les plus hautes de leur (1) Cette scène arracha à un spectateur des tribunes le mot fameux : « Majorité rurale! Honte de la France. » C'était Gaston Crémieux (de Marseille).
Le mot lui a coùté la vie. pays étaient étrangères à ces nouveaux représentants de la France. Les hommes mêmes qui avaient répandu leur sang pendant la guerre n'étaient pas traités d'une façon plus digne ; le colonel Langlois, encore mal guéri d'une bles sure récente, se voyait, en séance publique, Tobjet d'une injure grossière. C'était sous Paris qu'il avait combattu. C'est qu'en effet, dans la manifestation tumultueuse et confuse des passions dont la majorité semblait animée, se dégageait déjà un sentiment plus marqué, plus général que tous les autres : la haine ardente et implacable de Paris. Était-ce parce qu'il avait fait la Bépublique ? Était-ce parce qu'il avait résisté à Tennemi? Ces deux griefs se confondaient sans doute dans Tesprit des in sulteurs. La grande ville à laquelle, malgré la difficulté des com munications, arrivaient ces échos de TAssemblée, s'étonna d'abord.
Enfiévré, mal ravitaillé (t), fumant encore du bom bardement prussien, tout entier d'ailleurs à cet esprit de résistance que les Busses, les Espagnols, les Allemands eux mêmes connurent à Moscou, à Saragosse, à Leipzig, Paris apprenait que ses représentants étaient conspués, que Victor Hugo, les députés d'Alsace-Lorraine, MM. Gambetta, Banc, H. Boches ort avaient quitté cette Chambre anti française, et que des hommes, silencieux le 4 septembre, assez habiles alors pour laisser à la Bépublique le fardeau d'une lutte inégale, se trouvaient,' grâce à la défaite, grâce à des élections surveillées par Tennemi impatient, appelés à décider en maîtres de la forme et de la pratique du pouvoir. (1) Le 4 février, les Prussiens, exaspérés par la proclamation de M. Gambetta, suspendaient pendant vingt-quatre heures le ravitaille ment.
Le 12, la population du XX= arrondissement était menacée de manquer de pain, les boulangers n'ayant reçu que trois cent vingt sacs de farine au lieu de huit cents. (Déposition du général Vinoy.) 1871. A ces nouvelles imprévues, Paris se demanda comment ayant si noblement fait son devoir, il pouvait inspirer aux élus des départements réunis à Bordeaux un autre sentiment que celui d'un fraternel orgueil. Paris qui s'était uni d'un si grand cœur aux moindres efforts de la province, Paris ne croyait pas que Tennemi, en s'interposant pen dant cinq mois entre la France et sa capitale, avait pu briser, en même temps que notre organisation militaire, l'unité morale de la patrie. Tel était cependant notre malheur : en face de Paris républicain, la majorité s'a vouait royaliste. La présence au gouvernement des anciens membres de la Défense, devenus ministres de M. Thiers (1), pouvait elle calmer les défiances de la population?
On a vu par son vote en quelle estime elle les tenait. II eût été difficile de souhaiter au Chef du Pouvoir exécutif des conseillers moins dignes de ce nom pour Tassister dans cette grave crise. Complices d'une inaction coupable, ces hommes d'État se sentaient menacés de la réprobation de la ville qu'une trahison comme celle du maréchal Bazaine n'eût pas plus sûrement livrée ; et qui oserait soutenir qu'un tel état d'esprit pût inspirer à ces ministres les ménage ments habiles, les dispositions mesurées, le calme nécessaire à cette heure dangereuse ? MM. Favre, Picard, Simon, trop ambitieux pour avoir la dignité de la retraite, trop orateurs pour avoir la pu deur du silence, reprirent ainsi possession du pouvoir avec une insouciance qui déconcerte. La proposition de M.Louis Blanc « demandant compte à Tex-gouvernement de la Défi) Le cabinet formé le 19 février par M. Thiers était ainsi composé : M. Dufaure, ministre de la justice; M. Jules Favre, ministre des affaires étrangères; M. le ggj*ral Le Flò, ministre de la guerre: M. Ernest Picard, ministre de l'intérieur; M. Jules Simon, ministre de Tinstruction publique; M. de Larcy, ministre des travaux publics ; M. Lambrecht, ministre de Tagriculture et du commerce; M. le vice amiral Pothuau, ministre de la marine. sensé de sa gestion durant le siège de Paris » ; celle de M. Delescluze, « demandant qu'on décrétât d'accusation, du chef de haute trahison, les membres de ce même gou vernement» (l),bien que, mal accueillies, leur prouvaient assez clairement que la retraite était la seule altitude ho norable qui leur convînt désormais.
Ces hommes politi ques ne le comprirent pas et crurent faire partie d'un « ministère de conciliation » qui ne conciliait personne, ni à Paris, ni à Bordeaux. Nous saurons voir dans ces choix de M. Thiers un hom mage rendu à la forme républicaine et un indice de ses intentions personnelles. Mais Paris était-il alors de sens assez rassis pour le comprendre? Dans les démocraties, au milieu de telles crises, le peuple ne s'arrête point à des arguties, à une minutieuse logique de parlement : ce qu'il voit, ce qu'il a raison de voir derrière la volonté débile, derrière les meilleures intentions d'un homme, ce sont les faits dont nul ne peut nier la puissance brutale. Le peuple de Paris sentit instinctivement que la Bépu blique avait en face d'elle des ennemis irréconciliables : une appréhension prophétique descend sur la place pu blique, y règne en permanence, fait deviner les intrigues des royalistes.
Cette prescience des faits, qui n'est que le bon sens des masses, montre déjà les futurs manifestes d'Henri V. Les bruits du désarmement de la garde nationale et de la suppression de sa solde circulaient avec persistance, en même temps que les nouvelles menaçantes de Bordeaux. L'impossibilité matérielle de ce désarmement avait, dès Tarmistice, frappé tous les esprits. Ni les négociateurs (1) Séance du tì mars. La proposition de M. Louis Blanc était signée de MM. Victor Hugo, Peyrat, Edgard Quinet, Martin Bernard, Greppo Tolain, Scœlcher, Jean Brunet, Farcy, Charles Floquet, Joigneaux, Henri Brisson, Edouard Lockroy, Gambon, Clemenceau et Tirard. Celle de M. Charles Delescluze, de MM. Frédéric Cournet, Millière et Razoua. 1871. 14 français (1), ni M. de Bismarck (2), personne n'osa le ten ter.
Dans Tétat d'exaspération patriotique où se trouvait la population, c'eût été folie, du reste. Agiter de nouveau la question au moment où la garde nationale, de plus en plus défiante, voyait dans ses armes et dans son organisation la sauvegarde de la Bépublique, c'était imprudemment provoquer des craintes nouvelles et les légitimer. Pour Paris, le désarmement était le prélude de la cons piration monarchique. II fallait conjurer le péril; la garde nationale chercha la force dans Tunion. L'idée de fédération, née aux premières heures de danger qui suivirent 89, avait reparu. Elle avait semblé facile au lendemain du í septembre et, pendant le siège, il y eut un commencement d'organisation entre les bataillons. Devant les nou velles de Bordeaux, cette pensée s'affirma et s'empara des esprits. D'ailleurs, l'organisation de la garde nationale condui sait à la fédération, sans qu'il fût besoin d'une entente préalable.
II s'était déjà formé, dans tous les arrondisse ments, des comités de défense qui, en réalité, n'étaient autres que les conseils de famille des compagnies. Ces comités s'attribuaient, à côté des commissions d'arme ment, des fonctions toutes patriotiques et assistaient les administrateurs municipaux dans la tâche de plus en plus lourde que leur imposait chaque nouveau jour de siège. Au point de vue de la défense, leur action n'était pas (1) Déposition du vice-amiral Pothuau. (2j Nous n'apportons qu'une médiocre attention à cette boutade de Thomme d'État allemand rapportée dans la déposition de M. Ferry : « J'ai un procédé infaillible pour désarmer la garde nationale : c'est de continuer Investissement; je fermerai toutes les issues et, dans quinze jours ou trois semaines, quiconque voudra un morceau de pain, m'apportera son fusil aux avant-postes. » Prise au sérieux, cette menace serait indigne de Thabileté du politique de Berlin.
Est-il nécessaire de dire pourquoi ? moins importante ; ils affectaient un rôle de vigilance in cessante. Les délégués de ces vingt comités d'arrondissement composèrent le premier comité directeur qui eut quelque influence sur la garde nationale de Paris ; ce comité prit le nom de Comité central de la délégation des vingt arrondissements. Les mesures politiques et militaires auxquelles il donna publiquement son approbation n'avaient rien que de conforme à la gravité de la situation et le manifeste du 15 septembre quia, depuis, si fort alarmé les historiens de la réaction royaliste, ne saurait être sérieusement critiqué. La délégation demandait Télection des municipalités, la dissolution de tous les corps spéciaux préposés à la police de Paris et des grandes villes et leur remplacement dans ce service parla garde nationale ; Tapplication à tous les ordres de la magistrature du double principe de la respon sabilité et de Télection, la liberté de la presse et le droit de réunion , Texpropriation de toutes les denrées ali mentaires ou de première nécessité emmagasinées dans Paris, le rationnement immédiat, la levée en masse et l'armement de tous les Français valides, la réquisition de tout ce qui pouvait servir à la défense, enfin l'envoi de commissaires dans tous les départements pour maintenir la réaction bonapartiste et royaliste et hâter les levées militaires.
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