Read here

Essai sur la Régence de 1870, d'après les documents authentiques

Eugène Maurice Junot · 1879 · Scanned text

168,019 words · about 11 h 46 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
About this edition

Scanned text — may contain errors · original scans are not available here · view the original source

Licence: PDM · British Library Digitised Books dataset db14 (doi 10.21250/db14) marks the OCR texts CC Public Domain Mark 1.0 (c. 1510-c. 1900 publications); text+metadata JSONL release doi 10.23636/r7w6-zy15 is CC0 1.0. Public Domain Mark is a status label, not a new copyright licence. · Digitised by the British Library (with Microsoft). Text: British Library Digitised Books, CC Public Domain Mark 1.0.

Text from British Library, read from page scans by OCR and set out for reading on screen; no words of the book are rewritten or summarized. How RedLectern is built

About this book

Author
Eugène Maurice Junot
Language
French
Published
1879
Length
168,019 words · about 11 h 46 min
Sections
18 reader sections
Text
Scanned text, read from page scans by OCR; may contain errors
Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (18)

Continue:

Preface

Nesag mure galloruiD est, ctiam in ûxtrema l'ortuDa, deserere patronos. Plus les faits sont rapprochés de nous, moins ils sont cornjus de la foule. Lorsqu'ils sont graves, lorsqu'ils se succèdent rapidement, lorsque les intérêts mis en jeu sont considérables, Tignorance devient plus complète. Si de grands malheurs frappent la patrie, les passions s'en llamment, les calomnies se multiplient et les événements sont complètement dénaturés. Malgré la publicité si étendue de la presse, la politique demeure le secret d'un petit nombre d'initiés. Néanmoins l'opinion publique ne peut ajourner ses résolutions, elle doit marcher, elle doit agir même au milieu des ténèbres qui l'environnent. Ces jugements hâtifs qu'une nation porte sur son histoire contemporaine, engagent souvent Tavenir, in fluent sur le sentiment des peuples étrangers et trouvent un écho certain dans la postérité.

De là, Tutilité de réunir et de coordonner le plus promptement possible les éléments d'appréciation. Aux heures de crises les peuples frappés par la Provi dence cherchent partout des coupables afin de rejeter sur eux la responsabilité de leurs malheurs; une connais sance plus exacte des faits ne tarde pas à leur montrer que dans les grandes catastrophes il y a moins de crimes VI PRÉFACE. à flétrir, que d'erreurs à déplorer et de victimes à plaindre. C'est une œuvre douloureuse de suivre pas à pas l'his toire des malheurs publics. En remuant tant de sou venirs récents, on croit vivre une seconde fois ces jours de deuil, on en éprouve de nouveau les angoisses et les dé ceptions sans retrouver Tespoir et Tanimation de la lutte. Mais aussi, et c'est la consolation de ce travail, on ap prend à connaître les efforts qui ont été tentés, la persé vérance avec laquelle le pays a été défendu; on découvre bien des actes d'énergie et d'abnégation ; on retrouve le génie de la France dans ces soldats, ces princes, ces hommes d'Etat qui, suivant Texpression antique, n'ont pas désespéré de la patrie.

Dans le récit des faits contemporains on est souvent porté à donner une large place à des souvenirs personnels, à des renseignements intimes, à des opinions accréditées. C'est ainsi que se forment des légendes toujours incertaines et souvent mensongères. Pourquoi recourir à des infor mations suspectes dans une époque où les documents officiels abondent? l'histoire est écrite chaque jour par les diplo mates des différents pays, observateurs consciencieux, perspicaces, généralement désintéressés, et placés assez haut pour bien voir; les événements sont racontés par ceux-là mêmes qui y ont pris part; les partis politiques discutent avec un soin méticuleux les assertions de leurs adversaires ; des débats prolongés portent la lumière sur les faits les moins connus. De là des documents authen tiques, des pièces officielles, des éléments certains, qui doivent seuls guider un écrivain soucieux de la vérité et de la dignité de son caractère.

J'ai retracé avec soin les actes méritoires, je n'ai pas PRÉFACE VII cherché à atténuer les sautes et les défaillances, mais je me suis surtout efforcé de laisser à chacun le mérite et la responsabilité de ses œuvres. C'est en ne rattachant pas assez directement les actes à leurs auteurs qu'on jette la confusion dans l'histoire, et qu'on rend impossible d'en retirer des enseignements salutaires. J'ai cherché à appli quer à tous les événements du grand drame de 1870 les mêmes règles de critique. Si j'ai évité de juger sévèrement les hommes de mon pays, je n'ai pas cru devoir agir de même quant à leurs actes : ceux-là sont louables ou mauvais d'après les lois immuables de la morale. Mais chaque fois que j'ai découvert une calomnie, je l'ai dévoi lée, bien convaincu que justifier la mémoire d'un Fran çais d'un reproche immérité, c'est enlever une tache de l'écusson national.

En effet, on ne peut séparer la nation des hommes d'État qui la gouvernent, des soldats qui la défendent; qu'ils soient habiles ou incapables, qu'ils soient honnêtes ou misérables, pour TEurope comme pour la postérité, ils se nomment la France. Leur gloire est celle de la patrie, leurs succès lui profitent, et leurs revers comme leur honte doivent inévitablement retomber sur elle. 11 y a là une solidarité injuste ou légitime, mais telle que rien ne peut la détruire. Aussi, il n'est pas d'erreur plus grande et plus pernicieuse que de prétendre justifier un peuple en accusant les individus. Une certaine école voudrait expliquer tous les revers par les fautes de la politique, établir entre les uns et les autres une proportion exacte, et déterminer ainsi les responsabilités d'une façon rigoureuse.

Ce système séduit l'esprit logique de notre époque, il a de plus Tavantage de PRÉFACE. satisfaire les passions haineuses des partis, mais aucun n'est plus faux au point de vue de la science. Vouloir trouver derrière toute catastrophe une faute, dans toute faute un coupable, c'est méconnaître étrangement la philosophie de l'histoire. De nombreux exemples nous mon trent au contraire que souvent l'habileté et le talent sont impuissants pour conjurer le malheur, tandis que la for tune ne se laisse pas décourager par Tincapacité. Les peuples naissent, prospèrent, souffrent, se relèvent et meurent en vertu de causes supérieures, que les erreurs de la politique, le génie des hommes d'État, la valeur des capitaines, la défaite ou la victoire peuvent à peine modi fier. Aucun triomphe n'a jamais arrêté la décadence d'une nation, et les plus terribles revers n'ont pas abattu les peuples forts et vivants ; le génie d'Alexandre n'a pu fon der un empire macédonien ; Annibal n'a pas même retardé le développement de la puissance romaine ; les victoires de Justinien n'ont pas arrêté la décadence de Tempire d'Orient ; Crécy, Poitiers, Azincourt n'ont pas perdu la France, et les Anglais ont du repasser la Manche sans avoir perdu une seule bataille rangée.

Croit-on que, si Grouchy était arrivé à Waterloo, si la bataille avait été gagnée, le sort de la France eût été changé? Non, car la force des choses violentée pendant vingt ans par le génie des hommes, devait prendre le des sus. Enfin pour chercher un dernier exemple dans les évé nements récents, qu'on se souvienne de l'Italie vaincue à Lissa, vaincue à Custozza, et achevant néanmoins la con quête de son unité. Je ne cherche pas à invoquer Texistence d'une fatalité aveugle qui entraînerait le genre humain en dépit de ses PRÉFíCF.. IX efforts, je prétends seulement distinguer l'insuccès de Tincapacité, et réserver la part de la Providence qui fait mûrir ou sécher la semence déposée par les hommes; je voudrais surtout démontrer ce principe qui se dégage de chaque page de l'histoire, que les grands événements sont toujours le résultat de grandes causes et jamais de faits secondaires ou insignifiants.

Si la vie, le progrès, la puissance d'un peuple pouvaient dépendre uniquement d'une négociation habilement con duite ou d'une inspiration heureuse du champ de bataille, il ne resterait qu'à attendre dans Timmobilité qu'on eût trouvé un véritable homme d'État ou un grand général. L'histoire ainsi envisagée, au lieu d'être pour tous le plus fécond des enseignements, ne serait plus qu'un jeu d'esprit pour les érudits. Si au contraire on reconnaît que le sort des nations dé pend surtout de leur niveau moral et intellectuel, que leurs malheurs doivent être attribués non aux fautes de quelques-uns, mais aux erreurs du plus grand nombre, alors l'étude des événements apprend à chacun sa part de responsabilité, fait ressortir les aberrations de l'esprit public, Tinsuffisance des institutions et prépare l'opinion à accepter les réformes nécessaires .

II convient donc de repousser avec énergie cette théorie pusillanime et mensongère qui voudrait dégager la nation de ses responsabilités pour les rejeter sur quelques victimes expiatoires. Placé en face de la réalité, le sentiment public ne tardera pas à distinguer dans l'histoire de nos malheurs la part qui doit être attribuée à la marche constante des événements, c'est-à-dire à la formation des grandes agglomérations, celle qui peut résulter des fautes X PRÉFACE. des hommes et des incidents fortuits, et enfin celle qui revient aux défaillances de la société française. Le pays comprendra que son abaissement n'est Tœuvre ni de la trahison, ni de Tincapacité ; il saura qu'il a été servi souvent avec intelligence, toujours avec dévouement ; il ces sera de chercher dans des causes secondaires Torigine des catastrophes qui l'ont frappé ; il rendra au passé sa gloire et au malheur sa dignité.

Une nation agitée par les dissensions intérieures n'est pas en état de soutenir une grande guerre. C'est sur cet axiome qu'il importe de concentrer Tattention publique. Forbach et Reichshoffen auraient été transformés en victoires que Tissue définitive de la lutte n'en eût pas moins été la même. Le Roi Guillaume avait la possibilité de se défendre jusqu'à Kœnigsberg et d'user la fortune de son adversaire; Napoléon III ne pouvait même pas porter la résistance en arrière des Ardennes, et chaque défaite lui était deux fois funeste puisqu'elle atteignait sa force militaire et sa force comme gouvernement. Dans cette lutte inégale où Tinsubordination et Tanarchie des croyances combattaient contre une pensée unique, contre la discipline, contre la hiérarchie, il n'etait pas au pouvoir des hommes de modifier le résultat (1).

La tendance des peuples à constituer des unités puisil) II y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l'élèvent, ia maintiennent ou la précipitent; tous les accidents sont soumis à ces causes; et si le ha sard d'une bataille, c'est-a-dire une cause particulière, a ruiné un Etat, il y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr par une bataille : en un mot l'allure principale entraine avec elle tous les accidents particuliers, (.Montesquieu. Gx-andcur et décadence des Romains. Chap. 18, p. 169). PRÉFACE XI santés est un fait permanent avec lequel désormais on devra toujours compter, mais qui ne nous est pas forcé ment contraire, qui pourra peut-être dans Tavenir militer en notre faveur. Les fautes qu'on a commises pourront être évitées, les faits qui ont tourné à notre détriment peuvent ne pas se reproduire.

De toutes les causes qui ont amené nos désastres, une seule se présente avec un caractère chronique, c'est la discorde sociale qui paralyse les forces de la France. ESSAI SUR LA RÉGENCE do 1870. CHAPITRE PREMIER. LES PRÉLIMINAIRES DE LA CRISF. Tendance générale qui entraine les peuples à se grouper. — L'unité de l'Allemagne est le résultat de ses traditions et de ses intérêts. — Mouvementintellectuel en faveur de l'unité. — Se ferait-elle par la Prusse? se ferait-elle par l'Autriche? — Dangers des deux solutions — Impossibilité des'opposerà l'unification — L'empereur se décideà rester neutre. —11 sauvegarde l'intégntó de l'Autriche. — Avantages du Traité de Prague — La France et la Prusse ont la même population. — Supériorité de la France au point de vue de la richesse. — La France pouvait être la plus forte si elle utilisait ses ressources aussi bien que l'Allemagne. — Elle pouvait maintenir la paix en se résignant aux faits accomplis. — La réforme militaire. — L'Empereur veut militariser la nation. — La haute Commission demande une armée de 1.200.000 h\— Opposition de l'Union libérale. — Echec du projet de l'Empereur. — Le Gouvernement se résigne à modifier seulement la loi de 1832. — La gauche s'y oppose encore. — Discours de MM.

Jules Simon, Jules Favre, Magnin, Emile Ollivier contre la Loi. — M. Rouher dit que la Prusse dispose de 1,200,000 h5. — M. Thiers déclare que c'est une fable.— La Gauche demandela suppression de l'armée. — Vote de la loi. — La Gauche demande la réduction ducontingent. — Attaques incessantes de Topposition contre le Budget de la guerre. — Efforts de 1 Empereur pour apaiser l'opinion et maintenir la paix avec la Prusse. —Efforts de l'Union libérale en sens contraire. — Elle rend la paix impossible et la guerre périlleuse. — L'irritation de l'opinion éveille les inquiétudes del'Alle magne. —Les relations se tendent. — Embarras de M. de Bismarck. — II se décide à chercher une diversion dans une guerre avec la France. —II veut se la faire déclarer. — La violence des factions doit le servir. — Comment l'Union libérale a rendu stériles les efforts de l'empereur. — Rôle pernicieux de l'Opposition sous tous les régimes.

Aucun esprit sérieux ne peut plus méconnaître la tendance irrésistible qui entraîne les peuples à se réu nir pour former de grandes agglomérations, résultats naturels des modifications apportées aux conditions économiques de leur existence. II y a entre les divers progrès de notre époque et la formation de grands Empires une corrélation manifeste. Les peuples se rap prochent par des relations fréquentes, et Tentente renaît entre eux par la solidarité des intérêts nouveaux; la force des choses reconstruit ainsi rapidement les nationalités que les siècles passés ont fractionnées. Vouloir s'opposer à un courant aussi universel est une œuvre irréalisable dont les auteurs sont d'avance condamnés à une perte certaine. Le mouvement unitaire s'impose aujourd'hui partout comme la conséquence fatale de Tétat de notre civilisation, il domine les événements, il déjoue les cal culs de la politique, et entraîne violemment TEurope vers une destinée inconnue.

On a voulu voir dans la constitution des grandes unités nationales Tœuvre de la politique : le concours actif que la France a prêté à l'Italie, la neutralité bienveillante qu'elle a observée vis-à-vis de l'Allemagne, donnaient quelque vraisemblance à cette interprétation des événe ments. C'était faire une part trop large à Tinitiative des hommes d'Etat ; la politique est impuissante à créer comme à maîtriser ces grands mouvements populaires, son rôle se borne à les accélérer ou à les ralentir. L'unité italienne se serait constituée sans le secours de la France, sans les victoires de Solférino et de Magenta, comme elle s'est complétée plus tard malgré les défaites de Lissa et de Custozza. L'Allemagne, qui poursuivait depuis cin quante ans Tœuvre de son unification, qui l'avait pré parée par le Zollverein, aurait pu la compléter malgré la France; elle Ta prouvé en 1870.

DE LA CRISE. 3 La constitution de l'Italie et la constitution de l'Alle magne sont les deux effets parallèles d'une seule et même cause. L'unité germanique n'est pas la conséquence de l'unité italienne; elle se serait produite, mème si cette dernière n'avait pu être réalisée. La pensée d'une grande patrie allemande agitait depuis le commencement du siècle tous les esprits; elle était fondée sur les tradi tions historiques. Unie longtemps sous le sceptre des Hohenstauffen, l'Allemagne a occupé le premier rang parmi les puissances européennes, elle s'est ensuite affai blie progressivement, depuis la guerre de trente ans, à me sure que les tendances autonomistes se sont développées, jusqu'au jour où elle est tombée impuissante et avilie sous les pieds de nos armées victorieuses. La longue oppression de l'Allemagne par la France réveilla le sentiment national chez les peuples germaniques; ils com prirent sous le poids du malheur commun, la nécessité de s'unir pour la défense commune.

Le soulèvement de 1813 en fut le résultat. Alors, l'idée d'unité (die Einigkeit), sor tant des sphères abstraites de la philosophie et de la poésie, entra dans le domaine de la pratique, prit en quelque sorte un corps sur les champs de bataille d'une guerre libératrice. Plus tard, la sécurité reconquise, les ambitions particulières des Gouvernements ont assoupi, puis dominé le sentiment patriotique de 1813. Mais 1 idée de la « grande Allemagne» était restée gravée dans tous les esprits, elle devait se développer de nouveau à mesure que les relations devenaient plus faciles, que les voies de communication se multipliaient, et que les intérêts commerciaux venaient créer un lien plus solide entre les différents peuples ger maniques. Les grandes Universités, ces foyers admirables de tra vail, d'intelligence et de lumières, devinrent les centres d'impulsion du mouvement unitaire.

Elles attiraient les étudiants des points les plus extrêmes de l'Allemagne, les réunissaient autour des mêmes enseignements, et détrui saient chez eux les préjugés de l'esprit provincial par la camaraderie quotidienne des Écoles. Toute cette jeunesse, formée par des études solides, nourrie des immortelles productions du génie allemand, devait préparer une génération homogène, imbue des mêmes idées et des mêmes aspirations, et par suite capable d'exercer une influence sérieuse sur les destinées de son pays. Et ici, nous ne saurions passer sous silence la part immense qui revient aux travaux des érudits, aux œuvres des poètes et des écrivains dans Tunification de l'Allemagne. Ce sont ces grands esprits, qui apparaissent de loin en loin dans la vie des peuples, qui façonnent Tintelligence nationale, qui donnent à son sentiment une forme particulière, et établissent une sorte de lien moral entre tous les individus qui parlent une mème langue.

Aussi, est-il juste de reconnaître, et c'est là une pensée consolante, que les conceptions grandioses de Goethe, que les méditations de Kant, que Schiller lui-même, cet esprit si élevé et si délicat, ont contribué plus à la grandeur de leur pays que M. de Bismarck avec le fer et le feu. Les grands génies qui ont illustré la fin du XVIIIe et le commencement du XIXe siècle en Allemagne ont été les précurseurs et les auteurs du réveil politique des peuples germaniques. Une dans sa littérature, une dans son langage, une dans son passé, une dans ses intérêts, l'Allemagne ne pouvait manquer de redevenir une dans sa forme politique. En 1840, le Zollverein vint donner une première satisfaction aux aspirations nationales. Dès lors, l'Allemagne constituée au point de vue commercial marcha rapide ment vers l'unité politique.

Les chemins de fer, en suppri mant les distances, ne tardèrent pas à précipiter le mouvement. Quel serait Tinstrument pratique de cette unification? Par qui et au profit de qui se ferait-elle '! Serait-ce par la Prusse, serait-ce par l'Autriche? Là, était la seule ques tion; car la pensée de constituer avec les États secondaires ane Allemagne dont les deux grandes Puissances seraient exclues, n'a jamais eu aucune chance sérieuse d'être réalisée. Soutenu un instant par M. de Beust, alors ministre de Saxe, ce projet, qui voulait établir entre la Prusse et l'Autriche une Confédération sans force et sans cohésion, ne pouvait satisfaire l'amour-propre national, et ne tarda pas à être abandonné même par ses auteurs. DE LA CRlSr_. La Prusse, depuis le commencement du siècle, convoitait Thégémonie en Allemagne.

Par la solidité de son organisation politique, par le caractère énergique de ses populations, par le soin qu'elle avait apporté à perfectionner toutes les branches de son administration et à tirer parti de toutes ses ressources militaires, elle présentait Tétat social le plus complet et le plus puissant de l'Allemagne. On ne s'était pas moins préoccupé sur les bords de la Sprée de tout ce qui pouvait exercer une influence morale sur les peuples voisins: les sciences, les arts, les lettres avaient reçu de M. de Humbolt et de ses successeurs une heureuse impulsion ; TUniversité de Berlin avait conquis le premier rang parmi ses rivales; un ministre prussien M. de Ha dowitz avait dit : « C'est par les moyens moraux que doit « se faire Tunification nationale. » Programme souvent raillé, mais vrai en partie, et qui révèle, dans tous les cas, une âme droite et une grande élévation de pensées.

Ce sont les moyens moraux de MM. de Humbolt et de Rado witz, c'est la culture intellectuelle supérieure de la Prusse qui ont rendu possible le succès des moyens si différents employés par M. de Bismarck. Chose étrange, malgré la forme éminemment aristocra tique de sa constitution, malgré les allures autoritaires de son Gouvernement, la Prusse avait pour elle les sympathies des libéraux Allemands, c'était vers elle qu'ils s'etaient tournés, en 1848, pour restaurer la dignité Impé riale. Au contraire, le Cabinet de Berlin ne jouissait que d'un crédit médiocre sur la plupart des Gouvernements de la Confédération et sur leurs Représentants à Franc fort. Par suite, il n'avait rien à espérer d'une réforme du pacte fédéral qui se ferait constitutionnellement, c'est-à dire par la Diète. Bien différente était la position de l'Autriche: si elle était moins fortement constituée à Tintérieur que sa rivale, elle exerçait une influence prépondérante sur les États secondaires ; elle avait pour elle presque toutes les familles régnantes de l'Allemagne, la noblesse médiatisée et tous les catholiques.

Son action sur la Diète était con sidérable, de plus elle pouvait invoquer une sorte de droit historique à Thégémonie. A Francfort, TEmpereur François-Joseph, entouré de tous les Souverains de l'Allemagne à Texception du roi de Prusse, avait été sur le point de ressaisir la couronne Impériale. L'occasion manquée pouvait reparaître d'Un moment à l'autre. A Vienne comme à Berlin, l'Empire était le but de tous les efforts. Devant cette solution qu'amenaient fatalement les inté rêts et les aspirations de l'Allemagne, que précipitait Tambition de la Prusse et de l'Autriche, quelle pouvait être la politique du Cabinet des Tuileries? Devait-il employer ses moyens à favoriser soit Tune, soit l'autre des deux puissances rivales? •L'unité allemande faite par la Prusse réunissait toutes les races germaniques et constituait un Empire d'environ 38 millions d'habitants; elle laissait en dehors l'Autriche tout entière qui pouvait lui servir de contrepoids.

D'un autre côté, il était certain que le Gouvernement de Berlin donnerait à cette grande agglomération une cohésion et une force qui la rendraient redoutable. Le triomphe de l'Autriche réunissait sous le sceptre des Hapsbourg 38 millions d'Allemands, 37 millions d'Autrichiens, c'est à-dire un État comprenant près de 80 millions d'habitants, auxquels il faudrait ajouter dans un avenir prochain 22 millions d'Italiens, car il était certain que l'Autriche profiterait d'un tel accroissement de force pour ressaisir le terrain perdu en Italie, selon sa politique traditionnelle. Laquelle de ces deux éventualités était la plus inquié tante pour les intérêts français? Aujourd'hui que la solu tion prussienne a tourné au détriment de la France, on a tout à fait perdu de vue les périls qui seraient résultés de la solution autrichienne.

Cependant aucun homme d'État ne pourrait nier le danger immense de la formation au centre de TEurope d'un État de 80 millions d'âmes, s'éten dant depuis les mers du Nord jusqu'à TAdriatique. Cela eut été la restauration du Saint-Empire, à Tabaissement duquel nos rois ont travaillé pendant des siècles. La so lution autrichienne ne pouvait donc pas être considérée comme préférable au point de vue des intérêts français. Les deux éventualités prévues étant également inquié tantes, le Gouvernement Impérial devait-il alors employer tous ses efforts pour combattre Tunification de l'Alle- PE LA CRISE. magne? Pour tous ceux qui se rendent un compte exact de Tétat des esprits de l'autre côté du Rhin, une telle entreprise eùt été la plus grave de toutes les fautes et la plus chimérique des illusions.

On n'arrête pas ces grands courants qui entraînent des millions d'âmes vers un but nécessaire à leur existence, les obstacles ne font au con traire que stimuler leur impétuosité. Toute intervention devait irriter les susceptibilités et effrayer le patriotisme du peuple allemand. C'était surtout le souvenir des inva sions de Louis XIV et de Napoléon Ier qui préoccupait les esprits; c'était pour soustraire l'Allemagne aux influences étrangères, pour protéger son indépendance contre la France qu'on voulait faire l'Unité. En nous opposant au mouvement unitaire nous aurions justifié son principe, démontré sa nécessité, et hâté son achèvement. On en avait une preuve dans ce qui s'était passé en 1840, lorsque les imprudences du Ministère Thiers avaient levé les der nières difficultés qui retardaient la conclusion du Zollve rein.

Nous avons vu depuis comment toutes les forces allemandes, les peuples comme les gouvernements, se sont groupées en un seul faisceau, dès qu'il s'est agi d'une guerre sur le Rhin. Notre intervention avant 1866 pour empêcher Tunifìcation de l'Allemagne aurait inévitable ment amené un résultat contraire à celui qu'on aurait recherché. D'ailleurs, à quel titre la France aurait-elle con testé à l'Allemagne le droit de choisir la% forme politique qui lui convenait? Le Droit des gens admet bien le prin cipe d'intervention, quand il s'agit de protéger un pays menacé ou d'y rétablir la sécurité, mais jamais il n'a reconnu le droit d'intervenir dans les affaires intérieures d'une nation souveraine pour l'empêcher de développer ses ressources et de se constituer suivant ses intérêts. Du moment que Tunifìcation de l'Allemagne s'imposait comme une solution inévitable et imminente, il y aurait eu quelque chose de puéril dans une politique qui aurait élevé la prétention de la régler et de la diriger suivant ses désirs.

La seule ligne de conduite qu'il était possible de suivre se trouvait nettement tracée par cette considération indiscutable : puisque l'unité germanique devait se faire, il était préférable qu'elle se fit avecl'adhé- LF.S PRÉLIMINAIRES sion de la France, afin qu'elle ne se fit pas malgré elle, et partant contre elle Aussi, lorsqu'en 1866, on arriva à Tépoque fatale du dénouement, la neutralité loyale et sans arrière-pensée, s'imposa comme la seule politique que la France pùt adopter. Le Gouvernement Impérial le reconnut dès le principe, et, prenant résolument son parti de ce qui était inévitable, il concentra toute son attention sur les moyens qui pouvaient limiter les conséquences, et atténuer les dangers de la Révolution prête à s'accomplir au centre de TEurope. Dans cet ordre d'idées, le Cabinet des Tuileries rencontrait en cas de triomphe de la Prusse un double objectif : 1° Sauvegarder l'intégrité de la monarchie autrichienne pour conserver un contrepoids à la puissance prussienne; 2° faire respecter Tindépendance des Etats qui n'étaient pas encore prêts à entrer volontairement dans la grande Patrie allemande, et ralentir ainsi sa constitution définitive.

Ce retard était désirable, nécessaire pour donner aux grandes Puissances le temps de se préparer au nouvel ordre de choses qui allait résulter de la restauration de l'Empire d'Allemagne. En cas de triomphe de la part de l'Autriche, la France devait se préoccuper du sort des provinces prussiennes qui confinent avec nos frontières, et de l'indépendance de l'Italie qui pouvait se trouver compromise, et qui devenait plus nécessaire que jamais si l'unité allemande se faisait au profit des Hapsbourg. Telles étaient les données d'après lesquelles la diplo matie Impériale négocia à Vienne et à Berlin. A Vienne, un Traité secret conclu et signé, grâce à l'habileté du duc de Gramont garantissait la France, autant qu'un traité pouvait le faire, contre les dangers d'un triomphe de l'Autriche considéré alors comme certain par toute TEurope.

Cet instrument diplomatique, sur lequel il n'est pas possible encore de s'étendre, stipulait la cession de la Vénétie à l'Italie, et assurait ainsi non seulement l'intégrité, mais encore le complément de la monarchie de Victor-Emmanuel. A Berlin, le comte Benedetti avait par des explications loyales et catégoriques nettement défini DE LA CRISE, 9 la politique Impériale, et marqué les limites qu'elle ne laisserait pas dépasser. Ces limites n'étaient autres que celles tracées par le consentement des peuples, car si le Cabinet des Tuileries ne pouvait s'opposer à l'unification de l'Allemagne, il était en droit d'empêcher la Prusse de porter atteinte aux droits souverains de Royaumes indépendants. Aucune acquisition de territoire pour la France ne fut stipulée; s'il en est fait mention dans divers documents, c'est toujours comme moyen de faire échec à des préten tions que le Cabinet des Tuileries jugeait exagérées et inacceptables, jamais comme but de ia politique Impé riale (1).

On savait fort bien au quai d'Orsay Tinutilité de toute stipulation à cet égard. Aucun ministre allemand n'aurait pu la réaliser; la cession d'un seul village à la France aurait soulevé l'Allemagne indignée contre le gouvernement qui Taurait consentie. Notre diplomatie avait donc fait tout ce qui lui était possible de faire, lorsqu'éclata, en 1866, le conflit austro prussien. Le coup de foudre de Sadowa ne trouva pas le Cabinet des Tuileries dépourvu, puisque Thypothèse du triomphe de la Prusse avait été envisagée, et la Cour de Berlin avertie qu'elle ne pourrait pas dépasser le Mein. Aussi, dès le lendemain de la défaite de l'Autriche, le Gouvernement Impérial arrêtait la Prusse victorieuse aux portes de Vienne, et paraissait en arbitre dans les négociations de Nickolsburg. La France obtint dans les préliminaires tout ce qu'il était, comme nous l'avons indiqué plus haut, utile de demander et possible d'obtenir: l'Autriche ne perdit que la Vénétie, province italienne qui n'importait pas à sa puissance; la Prusse ne put grouper autour d'elle que les pays situés au Nord du Mein; la Saxe menacée d'une destruction complète conserva son autonomie; la Bavière, le Wurtemberg et le Grand Duché de Bade restèrent (1) t Du reste, il répugne à l'Empereur d'annexer des provinces « allemandes à la France et de créer une Vénétie rhénane.... » Dépê che du commandeur Nigra au général La Marmora, saris 24 mai 1866. libres de décider de leur sort dans le plein exercice de leur souveraineté.

Le traité de Prague, qui sanctionna les Préliminaires de Nickolsburg, renfermait, malgré les avantages immenses concédés à la Prusse, le germe de grandes difficultés pour le Cabinet de Berlin. L'article 5 stipulait la rétrocession de la partie septentrionale du Sleswig au Danemark; il plaçait ainsi Tintégrité de ce royaume sous la garantie d'un Acte international, et lui assurait la protection de la France et de l'Autriche ; c'était une barrière élevée contre les convoitises avouées de la Prusse. L'indépendance des Etats du Sud était grosse de périls, car la Bavière, le Wurtemberg, le Grand Duché de Bade étaient depuis longtemps soumis à Tinfluence de la Cour de Vienne; ils venaient de le prouver en combattant avec elle contre la Prusse. Les catholiques, très nombreux dans ces pays, la noblesse médiatisée, les principaux hommes d'Etat considéraient les Hapsbourg comme leurs chefs et leurs protecteurs naturels.

Sans doute, le traité de Prague rejetait l'Autriche en dehors de l'Allemagne, et lui inter disait toute immixtion dans ses affaires intérieures; mais cette clause était plus blessante dans la forme que gênante dans la pratique. Comment empêcher une influence de s'exercer? Comment empêcher les hommes d'Etat de Munich et de Stuttgard de prendre le mot d'ordre à Vienne? Comment rompre le hen résultant d'une longue tradition historique? Restés libres, les États du Sud devaient fatalement retomber un jour dans la sphère d'action de l'Autriche. Ce danger était tellement réel que M. de Bismarck ne s'y trompa pas un instant; et, tandis q'il signait publiquement à Prague Tindépendance de la Bavière, du Wurtemberg et du Grand Duché de Bade, il profitait de la terreur des armes prussiennes, du fantôme de l'inva s;on française, des souvenirs de la Confédération du Rhin pour enserrer secrètement les Cours de Munich, de Stutt gard et de Carlsruhe dans des traités offensifs et défensifs qui les mettaient pour cinq ans sous la domination du Cabinet de Berlin.

The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.

Loading the full text…