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Histoire de la Commune de Paris

H. D. Justesse · 1879 · Scanned text

184,408 words · about 12 h 55 min to read

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Author
H. D. Justesse
Language
French
Published
1879
Length
184,408 words · about 12 h 55 min
Sections
3 reader sections
Text
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Public Domain Mark 1.0

 

Contents (3)
  1. Front matter about 3 min
  2. Introduction about 1 h 56 min
  3. Prologue about 10 h 56 min

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HISTOIRE SS LA COMMUNE DE PARIS. Imprimerie R. Dancker, Zurich. H. D. JUSTESSE. zttiR/ICœh:. ROBERT DANCKER, LIBRAIRE-ÉDITEUR. 18-79 I. TABLE DES MATIÈRES. Page. I. De l'organisation des ville des France au moyen-âge et de l'organisation des communes . . 5 II. Première révolution communale de Paris 8 III. Insurrections communales et communistes 18 IV. Restitution périodique et suppression complète des franchises communales . . . . . . 27 V. La Commune de 1792. — Gracchus Babœuf 38 VI. Napoléon 1. — Napoléon III . 52 VIL La guerre et la république de 1870 . 58 VIII. Prologue du 18 mars 1872 65 IX. La révolution à Paris et la révolution à Versailles 83 X. La Commune à l'œuvre 100 XI. La guerre civile I. (2 — 7 avril) 108 XII. Tentatives de conciliation 120 XIII. La guerre civile II. (8 avril— 14 mai) , 130 XIV.

Paris et Versailles 147 XV. Le commencement de la fin 187 XVI. Agonie de la Commune , . . . 190 XVII. Agonie de la Commune (Fin) 208 XVIII. Les hommes de la Commune 239 XIX. Les femmes de la Commune 276 XX. LTnternationale .288 XXI. La Commune devant le conseil de guerre 304 XXII. Les résultats de la révolution du 18 mars 381 II. TABLE DES ILLUSTRATIONS. Bombardement de Paris. — Les habitants se réfugient dans les caves 13 Un club de femmea dans l'église des Batignolles à Paris pendant la règne de la Commune ... .21 Une scène de la Commune de Paris 29 Chute de la colonne Vendôme 37 Les femmes des Halles accompagnent le prêtre de St-Eustache après sa délivrance de la prison . . 45 La populace attaquant une escorte de prisonniers -53 Barricade de la place Blanche 61 Délivrance de prêtres captifs par des femmes des Halles centrales 69 Construction de barricades à la colonne de Juillet 77 Massacre du 22 mars sur la place Vendôme 85 Barricades de la place Vendôme 93 Habitants de Neuilly se réfugiant à Paris 101 Combat de Montrouge, 3 avril 1871 109 Au jardin des Tuileries Page.

Insurgés dans l'église St-Séverin 125 Pillage de la sacristie de l'église St-Philippe du Roui '. . . 133 Barricades des fédérés à Asnières 141 Combustion de cadavres aux casemates 149 Exhumation de cadavres aux Quais 157 Ruines de l'Hôtel-de-Ville 165 Des canons reconquis transportés au Montmartre 173 Les derniers moments de l'archevêque Darboy et de ses compagnons de souffrance 181 Marché de bottes improvisé 197 Scène dans un café au boulevard à Paris . . • . . . 205 Solennités de la prestation du serment de fidélité au drapeau rouge . . . . . . . . 221 Des gendarmes emprisonnés transportés par les fédérés 229 Transport de mitrailleuses pour les batteries au Montmartre 297 Retour des fédérés du combat à la Porte-Maillot 245 Incendie dans la Rue royale 261 Transport des insurgés arrêtés . 285 Combat sur la barricade de la rue St-Antoine à Paris 301 Des insurgés fusillés 309 Incendie des palais de la Légion d'honneur et de l'Hôtel-de- Ville à Paris 317 Incendie des Tuileries à Paris 333 III.

Introduction

. I. DE L'ORGANISATION DES VILLES DE FRANCE AU MOTEN-AGE ET DE L'ORIGINE DES COMMUNES. La commune, au moyen-âge, était Fidéal de l'organisation urbaine, le courronnement des prérogatives des antiques municipes. C'était Fassociation des habitants d'une même ville, s'engageant sous la foi du serment à une protection mutuelle contre les violences et les exactions des seigneurs. C'était la cité sous forme de république, s'adminis trant elle-même au -moyen d'une magistrature élective, garantissant à tous ses citoyens les mêmes privilèges, jouissant du droit de paix et de guerre, possédant sa propre juridiction civile et criminelle, et délivrée de tout joug féodal, ne subissant que la suzeraineté pres que nominale du roi. présidé par un magistrat, également électif, nommé maire au nord de la France et consul au midi*: celui-ci était chef du pouvoir exé cutif et, en temps de guerre, marchait à la tête de ses concitoyens contre Fennemi commun.

Au son du beffroi ou de la cloche municipale, symbole de Findépendance de la cité, le maire convoquait les habitants sur la place publique ou dans les halles pour voter un nouvel impôt, Fétablissement d'un péage sur un pont ou sur une route; — juger de Futilité d'une alliance ou d'une confédération avec une ville voisine; — délibérer sur l'op portunité d'un subside ou d'un contingent de sergens-d' armes à équiper pour le service du roi ; — discuter enfin, tout ce qui touchait à la chose publique, au bien-être général. Ainsi les échevins et maires, dans Fexercice de Fautorité, étaient constamment assujettis à la volonté de leurs commettants, librement con sultés, et n'étaient en réalité que Finstrument, Fagent responsable, choisi par ceux-ci pour donner une forme permanente à leurs ordres et en surveiller l'exécution.

La commune veillait avec soin à l'entretien de ses murs et remparts, de ses fossés, de ses ponts-levis, des chaînes et des herses de fer qui fer maient Faccès de ses rues ainsi qu'à Feutre- Cette indépendance absolue, quelques villes la conquirent par la révolte, après une lutte meurtrière et acharnée ; d'autres, le plus petit nombre, l'obtinrent par concession gratuite et volontaire ; d'autres encore, le plus souvent, l'achetèrent à prix d'or. Le gouvernement des communes était très-simple. Treize échevins ou jurés, élus par les bourgeois assemblés en comices, formaient un conseil au sein duquel on appelait, dans les circonstances importantes, les habitants les plus notables, les chefs ou syndics des corps de marchands et de métiers. Ce conseil était íi DE L'ORGANISATION DES VILLES DE FRANCE, eto. 6 quise qui, Finstinct et Fintérêt de sociabilité aidant, devaient fatalement aboutir à la con ception de cette association spéciale dont la commune est Fexpression. tien de ses milices bourgeoises et de sa police municipale, en un mot, de tout ce qui pouvait garantir son repos à Fintérieur et la paix au dehors.

Quant à Fintervention de la royauté, elle fut toute de calcul et d'intérêt; on lui a d'ailleurs accordé une part trop large dans Faffranchissement des communes. C'est avec Louis le Gros(llOS) qu'elle commença à s'aper cevoir du double bénéfice qu'il y avait pour elle à seconder le mouvement populaire: elle y trouvait d'abord un auxiliaire aussi intéressé qu'elle à briser la puissance des hauts barons, à ruiner le régime féodal et ensuite, mettant sa protection aux enchères, elle y trouvait une source abondante de revenus pour le trésor. Tout ce que la royauté accordait au peuple, elle le mettait à prix d'argent ; la noble pensée de la liberté ne venait jamais que comme accessoire à une mesure du fisc. Ainsi Louis le Hutin, ayant besoin d'argent, rendit en 1315 Fordonnance suivante pour s'en procurer: La sécurité, les libertés, Findépendance dont jouissaient les bourgeois à Fombre de leur commune, firent vivement désirer aux serfs affranchis la faveur d'y entrer, et elle leur fut presque toujours accordée à condition de se rendre, dans l'espace d'un an, acquéreur d'une maison ou d'une vigne.

C'est que la commune n'était pas seulement une association personnelle, mais surtout locale, c'est qu'elle représentait essentiellement tout ce qui rappelle le clocher, le foyer, Fintérêt domestique. On ne peut assigner une date certaine au grand mouvement populaire qui inaugura Finstitution des communes. Cependant, vers le milieu du onzième siècle, la révolution communale commence partout à se dessiner avec vigueur ; — nous voyons vers cette époque les communes prendre place dans Fhistoire, puis, se développant rapidement, se multipliant à Finfini, couvrir aux douzième et treizième siècles toute la France et une grande partie de FEurope. Parmi les causes extérieures qui ont puis sament contribué à leur établissement, les croisades occupent le premier rang, ensuite Fintervention intéressée de la royauté.

D'une part, un grand nombre de croisés avaient été réduits à vendre aux villes enclavées dans leurs fiefs des droits de bourgeoisie ou de commune, des chartes et des privilèges pour subvenir aux frais que nécessitait leur loin taine expédition; d'autre part, ceux qui parmi la classe du peuple, avaient, sur la parole retentissante de Pierre F ermite, attaché sur leur poitrine la croix de drap rouge, les quel ques manants et vilains qui n'avaient pas trouvé leur tombeau dans la plaine de Nicée ou dans les sables de la Syrie, durent revoir leur sol natal avec d'autres idées qu'ils n'avaient eues en le quittant et surtout avec un sentiment de leur propre force, joint à Famour d'une indépendance chèrement ac- Comme selon le droit de nature chacun doit naître franc, et par ancien xisage les coutumes qui de grande ancienneté ont été introduites et gardées, moult personnes de notre commun peuple soient échus en liens de servitude ce que moult nous déplais.

Nous, considérant que nôtre Royaume est nommé le Royaume de France, et voulant que la chose en vérité soit accordant, par la délibération de notre grand comeil avons ordonné et ordonnons que dans notre Royaume tout serviteur soit ramené à franchise, à bonne et honorable condition, et pour ce commandons et mandons que vous (les officiers Royaux) alliez à tous les lieux, villes et communautés, que la dite franchise vous traitiez avec eux sous certaines com positions par lesquelles suffisante recompen sation nous doit être faite, et nous promet tons ou nous tiendrons et ferons tenir les lettres, que vous donnerez. Cette ordonnance qui débute par une solen nelle proclamation du droit de naître franc DE L'ORGANISATION DES VILLES DE FRANCE, eta. 7 pour aboutir à cette conclusion que tout serf peut se racheter, pourra paraître étrange, mais c'était déjà un grand pas.

La liberté mise à prix d'argent, ajoute Capefìgue, dans une société où toutes les transactions lucra tives se concentraient dans la classe bourgeoise, c'était préparer Faffranchissement de tous. ser Fafíïanchissement des communes, Féman cipabon des villes. Les continuels besoins d'argent du roi Philippe le Bel, ses différends avec le pape Boniface VIII, ses guerres avec FAngleterre, ses querelles avec les comtes de Flandre et les ducs !e Bourgogne furent au tant de causes, qui y contribuèrent. Pour se couvrir, dans ses démêlés avec le pape, de Fassentiment de la France entière et pour obtenir les secours dont il avait besoin, il appela la bourgeoisie à siéger dans Fassem blée nationale. Cette assemblée ainsi constituée, c'est-à-dire composée des trois ordres, noblesse, clergé et bourgeoisie, reçut le nom d'états généraux et se tint la première fois à Paris, en 1303, dans Féglise de Notre-Dame.

C'est donc sous le plus despotique des rois que la bourgeoisie fummença à participer à Fadmi nistration et à la législation du royaume, et, s'enhardissant bientôt elle s'efforca de mettre un terme à un des plus scandaleux abus de ce temps, celui de Faltération continuelle des monnnaies, en provoquant une réglementation invariable de leur valeur. Louis VI et ses successeurs favorisèrent, de toutes manières, la création de communes sur les terres des seigneurs, mais n'accordèrent jamais que des chartes d'affranchissement partiel aux cités de leur propre domaine. Ils en firent des villes de bourgeoisie qui étaient privilégiées quant aux droits civils, mais n'avaient point d'organisation politique ni de juridiction qui leur fut propre. Du nombre de ces villes était aussi Paris où un magistrat nommé par le roi, et qui prenait le titre de prévôt du Châtelet, rendait la justice civile et criminelle, administrait le fisc, organisait la police et surveillait les corporations.

A côté de lui siégeait le prévôt des marchands, librement élu par la bourgeoisie et qui a joué dans Fhistoire de la grande cité jusqu'à Flesselles, assassiné en 1789, un rôle prédominant. Les députés des villes, il est vrai, votèrent les subsides demandés par le roi, ils prirent son parti et luttèrent pour lui contre le pape, mais ils surent aussi profiter de Foccasion pour améliorer leur position en exigeant plusieurs réformes, entre autres celle de la manière odieuse dont les impôts étaient perçus. La réforme que le roi leur octroya à ce sujet était conçue en ces termes : II est enjoint aux officiers Royaux, en levant les impôts, de parler au peuple par douces paroles, et au moindre escalandre et commotion du menu peuple de mettre sergens débonnaires et trai tables qui montreront aux bourgeois comment par cette voye de finer (payer) ils sont hors de péril de leur corps et l 'ordonnance sera tenue secrète.

Enfin devaient-Us mener V affaire par belles paroles, si courtoisement que es calandre n'en put venir. — Les bourgeois, de cette manière, se relevant graduellement des restes de leur servage, continuèrent à se servir des besoins de Philippe pour étendre Ainsi, entre le clergé et la noblesse d'une part et les non-affranchis (censitaires et serfs) de l'autre s'était glissé, dans le cours des temps, la bourgeoisie urbaine laquelle, pour affermir son pouvoir et F étendre, se vit bientôt forcé d'entrer en lutte avec la royauté. Pendant toute la durée de la féodalité les communes et d'autres villes, Paris en tête, qui aspirèrent aux mêmes privilèges, com battirent tantôt avec le roi contre les hauts barons, tantôt avec ceux-ci contre le roi, selon qu'elles y trouvèrent leur avantage. Elles se liguèrent même, dans ce but, avec les Jacques révoltés, avec FAnglais, longtemps Fennemi héréditaire de la France, et finirent, après maintes vicissitudes, par être écrasées ainsi que la noblesse par la royauté et dépouillées de toutes les libertés dont elles avaient joui.

Cependant tout parut d'abord vouloir favorifait, presque toutes les grandes villes se transformèrent en communes ; que le prévôt nommé autrefois par le roi fut élu par la bourgeoisie ; que les échevins furent choisis dans son sein et qu'elles opposèrent une résistance opiniâtre à toute immixtion gouvernementale dans les affaires de leur cité. Ajoutons cependant que cette bourgeoisie même n'était plus ce misérable troupeau de serfs en rupture de glèbe, dont elle tirait son origine; non, le bourgeois de Paris, de Bourges, de Rouen, etc., marchait déjà de pair avec le noble: il avait maison à tourelles, des coffres remplis d'or, et il possédait souvent de grands fiefs hors ville. leurs privilèges et acquérir une force plus grande et une puissance plus réelle dans Fadministration interne de Fétat; puis, voyant les efforts des villes de Flandre pour la con quête de leur indépendance couronnés de succès, ils s'enflammèrent à cet exemple, y puisèrent la conscience de leur force, devinrent plus impérieux dans leurs réclamations et dans leurs demandes et à Paris, à Lyon, dans plusieurs autres villes exigèrent des concessions d'autant plus importantes que la royauté pouvait moins se passer de leur concours.

C'est ainsi qu'à la fin du règne de Philippe le Bel et de ses successeurs immédiats, en II. PREMIÈRE RÉVOLUTION COMMUNALE DE PARIS. La défaite de Crécy avait mis la France à la merci des Anglais, les étendards du prince noir flottaient jusque sous les murs de Paris; les grands seigneurs se montraient difficiles et le trésor était vide. Quel autre moyen restait au roi Jean pour obtenir l'argent dont il avait besoin pour ses guerres et ses prodiga lités que de convoquer les États-généraux, quel que répugnance qu'il eût à employer ce moyen et quelque faible résultat aussi qu'il at tendit de cette ressource. Les États se réu nirent à Paris le 16 février 1351, mais comme ils demandaient des réformes que le roi re fusait obstinément d'accorder, ils se séparè rent après avoir fait entendre beaucoup de plaintes et en ne laissant au roi Jean que des promesses qui ne pouvaient guère remplir le trésor.

II tâcha alors de négocier des subsides avec les provinces et les villes séparément, et n'obtint pas un meilleur succès. Cependant la situation du royaume et celle du roi per sonnellement empiraient de jour en jour ; la guerre continuait ses ravages et Charles, roi de Navarre, disputait à Jean le Bon le trône de France auquel, comme descendant des Ca pétiens, il prétendait avoir plus de droit. Le roi, il est vrai, parvint à s'emparer par sur prise de ce prétendant que sa turbulence et ses intrigues ont fait surnommer le Mauvais et le jeta en prison, mais il n'en fut pas moins obligé, après avoir recouru aux plus invrai semblables expédients pour remédier à la ruine complète des finances, de rappeller les États-généraux (1355). Cette assemblée devait rester à jamais mémorable par la grande influence qu'elle était appelée à exercer sur le dévelop pement du système représentatif en France.

En effet, les représentants des villes et des communes, s'enhardissant en proportion de la détresse où ils savaient le roi et du besoin qu'il avait d'eux, demandèrent Fétablissement d'une monnaie invariable, Fégale répartition des impôts sur les trois ordres ainsi que la convocation annuelle des États pour les voter et en régler l'emploi. C'est contre ces réfor mes et d'autres, comme la reconnaissance du droit de révolte ou de résistance aux empié tements des fonctionnaires royaux et Fétablis sement d'une commission de neuf membres pour veiller à ce que les subsides votés ne formes, celui qui avait été le défenseur le plus éloquent du' peuple et le champion le plus hardi de l'émancipation des villes et des com munes, ce fut Fhabile homme d'État qui al lait devenir le héros le plus populaire de la France et dont le nom rappelle à la fois de ROSSEL. grands talents et de grands excès: Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris. fussent pas gaspillés et véritablement emplo yés à la défense du royaume, que les États s'engagèrent à fournir ensuite au roi 30,000 gens d'armes et 5 millions de livres parisis pour les payer pendant une année.

Celui qui parmi les députés du tiers avait été dans cette assemblée le plus ardent à réclamer des ré- Descendant d'une ancienne famille bourgeoise qui avait déjà fourni à la ville plusieurs fonc tionnaires et, suivant toute apparence, fils de F échevin Garnier Marcel, Étienne fut élu prévôt en 1354 et devint bientôt l'idole des Pa- 2 H. D. Justesse, Historie de la Communo de Paris. risiens. Quand il se montrait dans les halles, des ovations enthousiastes Faccueillaient, des ap plaudissements éclataient de toutes parts. Ce sont ses conseils que nous devons suivre, se disait-on; et, en fait, par ces temps difficiles, les bons conseils étaient rares. A la bataille de Poitiers, le 29 septembre 1356, 8,000 An glais, sous la conduite du Prince de Galles, avaient infligé à une armée française, com posée de plus de 50,000 hommes, une des plus humiliantes défaites que Fhistoire ait no tées ; le roi lui-même, après avoir vaillamment combattu, avait été fait prisonnier, tandis que le dauphin, son fils, suivi d'un grand nombre de chevaliers, avait cherché son salut dans une fuite honteuse.

C'est à la suite de ce désastre et sous la pression des conséquences qu'il amena avec lui, que les États ouvrirent à Paris leur seconde session. Déjà Finfluence des villes et des communes était devenue si prépondérante que dans cette assemblée, com posée d'environ 800 personnes, le tiers -état seul comptait plus de 400 députés. Les chefs de Fassemblée étaient Févêque de Laon, Ro bert Le Coq et le prévôt Étienne Marcel. Leur premier acte fut le choix d'une commission de 84 membres, chargée d'exposer les griefs et les vœux du pays ; ensuite, Finstitution d'un conseil, composé d'hommes de confiance élus par les États pour assister le dauphin dans Fadministration du royaume. Cependant le dauphin se récriait contre ces mesures et déclarait, qu'avant de pouvoir y donner son as sentiment, il voulait d'abord consulter son père, retenu prisonnier à Londres et son oncle, Charles IV., empereur d'Allemagne.

Avant de se rendre à Metz, où se trouvait ce der nier, il eut recours, pour sortir de sa pénurie financière, à l'expédient habituel de Faltération des monnaies, et cela, au mépris de l'engage ment solennel que son père avait pris envers les États -généraux. Mais le peuple, sur le conseil de Marcel, réfusa la monnaie altérée et le prévôt lui-même, à la tête des corpora tions, somma le représentant du dauphin de la retirer. Celui-ci promit de le faire, lorsqu'à son retour le dauphin, comme lieutenant-général du royaume, fit mander le prévôt et exigea la levée de sa défense rela tive à la nouvelle monnaie. Marcel, soutenu par sa nombreuse suite armée, s'y refusa et enjoignit aux corporations de cesser tout tra vail et de s'armer; alors le dauphin, effrayé, promit une réforme, mais Marcel qui avait pénétré les vues secrètes du jeune hypocrite, exigea cette promesse par écrit; il résista d'a bord et finit par donner sa parole de prince qu'il réglerait, de concert avec le conseil, la valeur et le titre de la monnaie à la pro chaine assemblée des États.

Cette assemblée eut lieu au mois de janvier 1357. Les États y formulèrent très-énergiquement leurs griefs et réclamèrent des ga ranties contre le retour des abus dont ils se plaignaient; ils demandèrent au prince d'é loigner de sa personne 22 conseillers et fonctionnaires de la couronne qu'ils accusaient de malversations et, dans ce nombre, celui qu'ils signalèrent comme le plus implacable ennemi du peuple, le chancelier de Laforest. Celui ci et beaucoup d'autres, convaincus de Fim puissance du dauphin et, connaissant la force et Fénergie des États, s'empressèrent de se dérober par la fuite au sort que leur réser vait le ressentiment populaire. Les États, il est vrai, accordèrent au dauphin un subside pour la levée et l'entretien de 30,000 hommes, mais à la condition de signer un acte de ré forme qui lui retirait presque tout pouvoir pour en investir un conseil formé des trois ordres, élu par Fassemblée et à la tête duquel siégeait Févêque de Laon.

Aussi, à dater de ce jour, les ordonnances du dauphin parurent-elles précédées de la formule: De l'avis de notre grand conseil des États et des hom mes de nos bonnes villes. On comprend Firri tation que cette mise en tutelle fit naître chez le dauphin: il s'empressa de transmettre à son père un récit détaillé de ce qui s'était passé à Fassemblée et celui-ci se hâta de signer un traité d'armistice avec FAngleterre ; il fit alors publier dans les halles la défense à tous les sujets du royaume de payer le sub side voté par les États, et à ceux-ci, de se réunir dorénavant. Cette espèce de défi ex cita un vif mécontentement et de violents murmures; redoutant une attaque à Fimpro viste du parti royal, les bourgeois de Paris fermèrent les portes de la ville, veillèrent jour et nuit, le bassinet en tête et Farbalète sur Fépaule, tendirent les lourdes chaînes qui fer maient Faccès des rues et détruisirent, dit un chroniqueur, les plus beaux palais pour élargir les fossés et s'opposer au passage des chevaux.

Malgré la défense intimée par le roi, les États se réunirent à Pâques. délivrer le roi. Celui-ci se rendit immédiate ment à Paris, muni d'un sauf-conduit extor qué au dauphin et prononça dans les halles un long discours sur les injustices dont il avait été la victime et contre les fonctionnai res royaux qu'il accusait hautement d'être la cause de tous les maux dont le peuple souf frait. Quelque temps après, le conseil de tu telle du dauphin força celui-ci à se réconci lier publiquement avec le Navarrais. Cepen dant le séjour du roi de Navarre à Paris et sa popularité préoccupaient vivement le dauphin. II fit donc lever des troupes, sous le prétexte spécieux d'éloigner Fennemi des en virons de Paris ; mais les membres du parti populaire, dont la défiance était toujours en éveil, augmentèrent leurs précautions contre toute surprise et adoptèrent, comme signe de ralliement, le chaperon de drap mi-partie rouge et bleu, avec l 'inscription : Vivre et mourir avec notre prévôt.

En présence de symptômes aussi menaçants, le dauphin résolut de tenter un coup hardi; il alla, accompagné d'une faible escorte aux halles et, s'adressant au peuple: Je suis décidé, dit-U, de vivre et de mourir avec vous, et ne croyez pas aucuns qui vous disent que je fais venir gens d'armes pour opprimer le peuple: c'est pour le défendre contre les ennemis répandus sur tout le territoire; car ceux qui ont le gou vernement n'y mettent aucun remède. Quant à la finance levée depuis trois mois, je n'en ai eu ni denier, ni maille, mais je pense que ceux qui Vont reçue en rendront bon compte. — Ce discours était assez habilement conçu et, venant d'un prince encore jeune, ne laissa pas que de faire impression sur la foule. En conséquence Marcel et ses amis convoquèrent à leur tour une nouvelle assemblée, où ils repoussaient Faccusation du dauphin, dirigée contre eux, d'avoir dilapidé les fonds de FÉtat.

Jusqu'alors toute résistance de la cour avait été entravée par la ferme union des trois or dres, mais la noblesse et le clergé, redoutant Finfluence croissante de la députation des vil les, se rapprochèrent du dauphin et firent retomber sur les bourgeois tout le poids des impôt;. Le dauphin, se croyant maître de la situation, manda le prévôt des marchands et deux échevins , et leur déclara qu'il voulait dorénavant gouverner seul et ne plus avoir de curateurs. Marcel ne répliqua pas, mais la colère du peuple, en apprenant que le dauphin avait violé sa promesse, fut telle que celui-ci jugea prudent de quitter Paris. Après avoir parcouru en vain les villes de Normandie, en faisant gauchement appel à leur générosité, il fut obligé de revenir dans la capitale, comptant sur les États-généraux pour le tirer d'embarras.

Le 7 novembre 1357, les trois ordres se réunirent, lorsqu'un événement inattendu fit surgir un nouveau personnage sur la scène politique. Nous avons dit que le roi de Na varre avait été emprisonné au château de Roche-Gaillard. Les États avaient déja mainte fois demandé sa mise en liberté, car ils te naient à avoir un prince à leur tête, pour donner à leur opposition un caractère, en ap parence, plus légal. C'était alors une tactique suivie par tous les partis, et dont nous les verrons encore souvent user. Grâce à un artifice, auquel Marcel s'associa, on réussit à Le dauphin, enhardi par son succès, voulut s'affranchir à tout prix de la tutelle des États et fit entrer des troupes dans Pa ris. Voyant ces projets hostiles, les bourgeois BOMBARDEMENT DE lEIS. — Les habitants se réfugient dans les caves, cour; ils restèrent exposés ainsi, tout nus pendant toute une journée; personne n'osa les enlever et le dauphin put, de sa fenêtre, contempler ce désolant spectacle.

Marcel se rendit avec sa féroce escorte sur la place de Grève et, du haut de FHôtel-de- Ville, il dit au peuple assemblé: Le fait qui vient d'être ac compli , a été pour le profit commun du royaume ; et tous de crier: Nous avouons le fait et vous soutiendrons ! Fort de cet assenti ment, Marcel retourna au palais et trouva le dauphin frappé de saisissement et de douleur. Monseigneur , lui dit-il, ne vous affligez; ce qui s'est fait s'est fait de la volonté du peuple. Ceux qu'on a tués étaient faux, mauvais et traîtres: je vous demande ainsi au nom du peuple de vouloir approuver le fait et d'être toujours avec nous. Et s'il est besoin de par don, veuillez nous V octroyer. Comment le dau phin aurait-il pu repousser d'aussi instantes prières? II accorda Famnistie et ajouta: Si ceux de Paris veulent être mes amis , je serai le leur.

Une amitié cimentée par le sang et telle que le moyen-âge barbare seul la pouvait concevoir ! reçurent dans leurs confréries un grand nombre de manants et vilains des campagnes; la méfiance réciproque ne fit que s'accroîlre: un choc devenait inévitable. Las des vaines pro messes du dauphin de se séparer de ses per fides conseillers, le prévôt, obéissant en cela à Fesprit de son siècle, se décida pour un acte de violence, convoqua les échevins et les corps de métier et leur démontra la nécessité de tuer quelques conseillers du régent. Cette proposition fut acceptée sans que per sonne se levât pour s'y opposer et tous vou lurent porter les capuchons rouges-bleus pour la défense de la république. Par ce mot le chroniqueur de St. -Denis semble non seulement avoir voulu désigner la chose publique, mais encore cette forme de gouvernement même.

Le matin du 22 février 1358, Marcel as sembla en armes, sous leurs bannières, les corps de métier et se dirigea avec eux vers le palais du dauphin. Ils rencontrèrent en route Regnault d'Acy, avocat au Parlement et conseiller du régent, le poursuivirent et le massacrèrent dans la boutique d'un pâtissier; puis ils firent irruption dans Fhôtel du dau phin. Là, Marcel monta jusqu'à la chambre du prince et lui dit: Sire, ne vous esbahissez de chose que vous voyiez; il faut qu'il en soit ainsi. Alors, s'adressant à ceux qui l'avaient suivi: Allons, allons, les Capuchonnés, faites en bref ce pourquoi vous êtes venus ici. Aussi tôt ils se jetèrent sur le seigneur de Con flans, maréchal de Champagne et Fassassinè rent sous les yeux du prince et si près de lui que sa robe en fut tachée de sang. Ils égorgèrent aussi Robert de Clermont, maréchal de Normandie, qui se trouvait dans une chambre contiguë.

Charles, mourant de peur, s'écriait en se tordant les mains : Bon prévôt, sauvez-moi! Le prévôt Fassura qu'il n'avait rien à craindre et, pour le rassurer, lui mit sur la tête son chaperon aux couleurs de Paris, mi-partie de rouge et de bleu qu'il porta toute la journée. Les corps défigurés des deux conseillers fur-ant traînés dans la Pour consolider cette amitié ou plutôt pour en faire montre, le prévôt envoya au prince deux pièces de drap, bleu et rouge; et alors toute la maison de ce dernier, tous les officiers de sa suite portèrent des capuchons aux couleurs de la bonne ville de Paris. Cepen dant Marcel ne se contenta pas de cette facile victoire remportée sur le dauphin que la peur avait paralysé; il ne savait que trop qu'il avait entraîné le peuple à un acte de vio lence et que la parole du dauphin ne le pro tégerait guère, si Foccasion se présentait de l'en punir: il fallait que la France entière en devînt complice.

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