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HISTOIRE D'IRLANDE. DE L'IMPRIMERIE DE DELANCE. HISTOIRE D'IRLANDE DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULES JUSQU'A L'ACTE D'UNION AVEC LA GRANDE - BRETAGNE EN l801. TRADUITE DE L* ANGLAIS DE M. J. GORDON AUTEUR DE l'hISTOIHE DE 1A REBELLION , RECTEUR, etC. PAR PIERRE LAMONTAGNE Auteur dramatique, de la Société des Sciences et Belles-Lettres de Bordeaux. Nubis in arcto et inglorius labor — Non tamen sine usu fuerit introspicere illa primo aspectu levia , ex guets magnarum sœpe rerum motus oriuntur. Tacit. TOME I. P ARIS A la Librairie française et étrangère de PARSONS, GALIGNANI et O*., rue Vivienne, n". 17. 1808. PRÉFACE DU TRADUCTEUR. Il manquoit une histoire générale d'Irlande depuis les temps qui se per dent dans l'arítiquité la plus reculée jus qu'aux époques les plus modernes. Elle demandoit cet amour du vrai, cet esprit philosophique qui écartent les fables dont le berceau des nations est toujours entouré et l'intérêt de parti qui altère plus ou moins latérite des faits.
C'est la tâche que s'est imposée M. Gordon, recteur de la paroisse de Killegny, déjà connu par l'histoire de la rébellion d'Irlande (1 ) ; (i) Après avoir donné de justes éloges à THistoire de la rébellion d'Irlande par M. Gordon , en par lant de THistoire générale du même pays , un écri vain anglais s'exprime ainsi. « Une histoire d'Irlande sortie de la plume de » M. Gordon est un véritable présent. L'auteur a. i
Preface
íj il s'en est acquitté d'une manière aussi honorable pour lui qu'utile et agréable pour le public. Son travail se compose de diverses compilations puisées dans les an ciennes chroniques écrites eu langue du pays, et des annales composées par les moines, qui seuls, dans les temps de barbarie, conservoient le flambeau des sciences, dont la lumière étoit malheureusement obscurcie par les ténèbres de la supersti tion. M. Gordon a surtout profité de l'ouvrage du docteur Leland, qui a traité la partie de l'histoire d'Irlande depuis le premier établissement des colons an glais jusqu'à la capitulation de Limerick , sous le célèbre Guillaume III. II fait l'éloge de ce guide, dont il a suivi la narra- » bien soutenu la haute réputation que lui a méritée » sûn premier ouvrage. Chaque page de l'histoire v> d'Irlande offre même discernement , même pro » fondeur , même impartialité, toujours le même >■> amour du vrai.
Une histoire générale exige beau >■> coup plus de travail que celle de quelques événe s> mens particuliers , etc. » DU TRADUCTEUR. iij tion avec fidélité. On voit au premier coup-d'oeil que M. Gordon a construit son édifice avec d'excellens matériaux; mais on retrouve partout le génie de l'architecte. L'historien a placé les faits dans Tordre le plus méthodique. Les affaires du dehors marchent avec celles de l'intérieur; ce qui appartient à l'histoire religieuse et les événemens politiques, ce qui concerne les finances, le commerce et l'agriculture, tout est classé sans confusion, de manière qu'un objet répand la clarté sur ce qui l'euvironne, et reçoit à son tour la lumière dont les objets voisins sont éclairés. On ne sauroit surtout donner trop d'éloges à cet esprit de tolérance, de charité chrétienne, de zèle vraiment patriotique et dégagé de toute prévention , de tout préjugé na tional, qui paroissent diriger la plume de M. Gordon.
Le philosophe trouvera de quoi se satisfaire dans la lecture de PRÉFACE IV cet ouvrage en étudiant les moeurs d'un peuple barbare et en suivant les pro grès de la civilisation. L'antiquaire y puisera des détails curieux sur les habil lemens, les armes, les édifices civils et militaires, les diverses institutions, etc., des anciens Irlandais, qu'il pourra com parer à ce qu'il connoìt déjà, relativement aux usages des autres peuples. II paroît démontré que les Celtes ont été les premiers habitans de l'Irlande. Des passages tirés du Poenulus de Plante, et qu'on trouvera dans l'appendix, éta blissent l'identité de l'ancien Irlandais aveclalanguecarthaginoise. Tout semble confirmer Popinion du savant et infor tuné Bailly, qui établit que vers le Nord il a existé un grand peuple, ayant des villes florissantes qui ont disparu de la surface du globe, mais dont on retrouve dans les entrailles de la terre des mo numens portant les marques de la plus.
DU TRADUCTEUR. V haute antiquité. M. Gordon reconnoít la plus grande affinité entre le latin, le grec, le sanscrit et le scythique. Son témoignage a d'autant plus de poids qu'il se montre l'ennemi déclaré de toutes les fables et de toutes les hypothèses hasar dées. L'autorité d'un juge aussi éclairé a confirmé le traducteur dans l'opinion où il étoit depuis long -temps que les prétendues poésies d'Ossian sont une de ces charlataneries littéraires dont on a été et dont on sera toujours La dupe. II ne faut qu'être un peu versé dans la connoissance des divers styles pour découvrir les nombreuses interpolations qu'on a mêlées à quelques traditions orales. Ceux qui s'occupent de l'histoire ecclé siastique, ceux qui par état doivent con noítre en détail les diverses branches de Tadministration, trouveront dans cetou vrage beaucoup de matériaux importans, essentiels k consulter.
Plusieurs questions PRÉFACE VI intéressantes pour l'homme d'Etat , le financier, le commerçant et l'agriculteur y sont discutées avec autant de clarté que de profondeur. Le tableau si frappant des maux que l'anarchie a causés à TIrlande fera sentir encore plus vivement les avantages d'un gouvernement ferme et stable. M. Gordon, le burin de l'histoire à la main , stigmatise les crimi nels de quelque rang et de quelque parti qu'ils soient, et transmet à la postérité les noms des hommes vertueux partout où il les rencontre, sans acception de pays, de culte, de profession. Ainsi l'historien , comme placé dans une chaire publique, donne des leçons au genre humain. Le style de M. Gordon, à quelques restrictions près, mérite aussi beaucoup d'éloges. On prend ici le mot style dans toute son étendue, en tant qu'il renferme les pensées et la diction.
Comme Tacite, Tauteur de l'histoire d'Irlande est sou- DU TRADUCTEUR. VII Vent énergique, précis et rapide; d'un seul jet il trace un grand tableau. Partout on voit le cachet de Tartiste. Quelques répétitions de mots et quelques retours des mêmes idées lui sont échappés. Ce que les rhéteurs nommentla phraséologie pourroi t offrir aussi matière à quelque cri tique. La liaison naturelle des idées n'est pas toujours suivie; le Lecteur se trouve quelquefois égaré dans le labyrinthe des inversions et des nombreuses incises. Ces légers défauts dévoient en rendre la tra duction pénible. Le Traducteur ne dis simulera pas la fatigue qu'il a souvent éprouvée, surtout quand il s'agissoit de matières auxquelles il avoue qu'il est assez étranger. II n'a eu d'autre ressource que de rendre le texte avec la plus scru puleuse exactitude.
C'est'd'ailleurs la mar che qu'il a toujours suivie. Le premier, le principal mérite d'une traduction c'est la fidélité. Autrement elle n'offre plus PRÉFACE DU TRADUCTEUR. VIII qu'une paraphrase qui dénature plus ou moins le texte et ne peut en donner une véritable idée. Quand on traduit un auteur tel que M. Gordon, plus on peut lui ressembler, plus on est sur de satisfaire Thorame de goût. Cette traduction a été revue avec soin par un homme de lettres très-versé dans la connoissance de sanglais et accoutumé au travail de la rédaction. II a fait plusieurs changemens heureux, soit en faisant disparaître des répétitions et même des inadvertances qui échappent dans le feu d'un travail sans relâche , soit en écartant les vices d'harmonie qui empêchent le style d'être aussi coulant que Texige une oreille délicate.
On a donc lieu de se flatter qu'avec un certain degré de correc tion et de pureté dans le trait, cette tra duction offrira le reflet des brillantes couleurs qu'on admire dans Toriginal. HISTOIRE HISTOIRE D'IRLANDE. CHAPITRE PREMIER. Introduction. — Esquisse géographique de TIrlande. — Sa situation. — Sa figure. — Ses baies. — Son contour. — Son aspect. — Marais. — Montagnes. — Rivières. — Lacs. — Air. — Fertilité du sol. — Etendue. — Division. IVJLaintenant que l'Irlande, constitution nellement érigée en un seul et même royaume avec la Grande -Bretagne, fait partie inté grante de l'Empire Britannique, un Précis de son histoire particulière depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'époque où sa législature a été réunie à la législature anglaise, peut offrir assez d'utilité et d'intérêt pour mériter que le Public l'accueille favorablement.
Ce précis, en rejetant tout ce qui paroît fa- Tome I. i HISTOIRE 2 buleux ou qui dégraderoit la majesté de l'histoire, ne doit embrasser que ce qui est authentique et important. En effet la brièveté de la vie et le prix du temps avertissent l'historien d'éviter la redondance et les ré pétitions ; il doit borner son récit aux vérités intéressantes, sans rien négliger cependant de ce qui peut les éclaircir. La narration ac tuellement soumise aux yeux du lecteur, s'étend jusqu'au commencement du dix neuvième siècle, période lumineuse en com paraison des siècles passés, et néanmoins ternie par quelques traces de la plus pro fonde barbarie. Pour preuve de ce que j'a vance, la postérité pourra citer les débats qui ont eu lieu au sujet des combats de taureaux, dans le parlement impérial de la Grande- Bretagne , sans doute la plus respectable as semblée de législateurs qui soit dans l'uni vers, et dont pourtant les suffrages ont sanc tionné l'ainusement le plus contraire à la dignité de l'horarae, celui de torturer un animal aussi utile qu'innocent, traité par quelques nations de l'Asie avec un respect religieux.
Toutefois il faut espérer que l'Europe, à la fin de ce siècle , se sera perfection née davantage , éclairée comme elle l'est par le flambeau de la littérature, qui sans avoir entièrement dissipé les ténèbres de la barbarie et la rudesse de nos mœurs, a du moins écarté de l'histoire ses légendes et ses romans. C'est une vérité constante que la géogra phie est aussi nécessaire que la chronologie pour répandre 1" intérêt et la clarté sur les récits historiques. Je commencerai donc cet ouvrage par une esquisse géographique de TIrlande, extraite d'un livre plus volumi neux, de ma composition (1), et que je rap pelle au lecteur qui désireroit avoir une connoissance plus étendue de la géographie de cette contrée. Cette île, la troisième en grandeur entre celles que l'on nomme Européennes , est si tuée à l'Ouest de la Grande -Bretagne, dont ■elle est séparée par la mer d'Irlande, appelée le canal S. Georges, qui varie en largeur de (1) Terraquea, ou Tableau géographique et his torique de tous les pays.
HISTOIRE 4 quarante à quarante-quatre lieues, excepté à l'endroit où la mer est resserrée en un plus petit espace, entre le comté de Down et la côte de la Bretagne septentrionale, et en un plus petit encore, de quatre lieues seule ment de large , entre le point septentrional du comté d'Antrim et le Mull de Kyntire sur la côte d'Ecosse. Oblongue et plus ramassée dans sa forme que la Grande-Bretagne, mais toujours irré gulière , l'Irlande se rétrécit en formant di verses inégalités, du milieu en allant au Nord- Est et au Sud-Ouest ; elle reprend tout à coup sa première direction, et alors un peu dila tée, assez même pour former sur ce dernier point une espèce de péninsule arrondie , elle offre une proéminence vers la partie du Sud- Est, et une forme dentelée au Sud-Ouest. Ex posée tout le long de la partie occidentale à toute la furie de la mer Atlantique, qui s'élève à une hauteur effrayante et se brise sur ses rivages avec une violence inconcevable , sa côte est, vers cet endroit, plus en angle et plus dentelée que partout ailleurs , et elle y est plus bordée d'îles, qui paroissent avoir été arrachées du continent par les irruptions de ce terrible élément.
Les principales baies que présentent les côtes d'Irlande, sont à l'Ouest et au Sud-Ouest de l'île. Ces côtes dentelées qui opposent d'innombrables promontoires à la furie de fa mer Atlantique, forment dans leurs pro fonds enfbncemens quelques-uns des plus beaux ports qui soient au monde; ports si sûrs et si vastes que dans plusieurs d'entre eux toutes les flottes de la Grande -Bretagne pourroient se tenir à l'ancre sans avoir à re douter le moindre danger. La plupart de ces baies si magnifiques , si favorisées d ailleurs par la nature pour les entreprises commer ciales, sont les baies de Bantry, Kenmare, Dingle, Gulway, Clew et Doncgal. La plus commode e*t la, baie de Bantry, dans le comté de Cork; elle a vingt -six mille anglais de long et six de large : sa profondeur, grande sur tous les points, n'a pas en quelques endroits moins de quarante brasses : du reste abritée et défendue par de hautes masses de rochers à pic, elle est sûre dans toute son étendue, et affranchie des rocs qui hérissent le canal.
HISTOIRE 6 C'est dans un vaste marais ou tourbière, appelé le Bog d'Allen, dont la position est à peu près centrale, que le plan du sol ou la plate-forme d'Irlande a sa plus grande éléva tion : toutefois cette élévation excède à peine deux cent soixante-dix pieds, et néanmoins elle est plus que suffisante pour faire des cendre les plus grandes rivières. A travers ce vaste marais court la principale crête del'île, séparant les eaux du Shannon de celles qui coulent à l'Est au canal d'Irlande , et au Sud aux côtes de Munster et à f Océan. Cette crête qu'on n'aperçoit pas de tous côtés , mais qui peut facilement être géographiquement tracée, tourne d'une part au Nord, vers les monts de Tyrone , de l'autre aux montagnes de Slyève-Bloom et aux Galtées, d'où elle court à l'Ouest à la péninsule de Corcaguinny.
Assise sur un roc ou lit de granite im mense qui s'élève du sein de la mer , TIrlande n a pas de pays de montagnes aussi étendus que la Grande-Bretagne, ni de bas -fonds ma récageux , comme en a cette île. Elle n'a au cune montagne de craie, ni , à l'exception des côtes , des terreins de sable de grande étendue, mais un sol plus communément de nature de gravier, avec une couche de pierre le plus souvent calcaire, mêlée de substances argileuses, ferrugineuses et d'autres espèces de matières. Le roc qui forme la couche s'é lève fréquemment nu à la vue , frappant pres que toujours l'œil du voyageur, non-seulement sur les éminences , mais aussi dans les plaines. Prise collectivement, TIrlande n'est pas montagneuse; beaucoup d'endroits y sont parfaitement de niveau, quelques-uns sont absolument plats, et s'il en est plusieurs qui offrent des inégalités, ce n'est que par des montagnes de grandeur médiocre.
Les ni veaux les plus étendus sont vers le milieu de l'île , où une vaste plaine se prolonge en ligne transversale de mer en mer, depuis la côte de Dublin jusqu'à la baie de Galway , ren fermant dans son étendue le Bog d'Allen. En général les parties maritimes, particulièrement à l'Ouest, sont plus montagneuses que l'intérieur. Cependant les montagnes sont distribuées de manière qu'il y a peu^d'en droits où la perspective ne soit d'un côté ou de l'autre terminée par cette espèce de scène HISTOIRE majestueuse , formant un vaste amphithéâtre quelquefois à vingt milles de distance. Telle est en effet leur distribution et telles sont les perspectives qu'elles présentent sur des plaines immenses ou sur des surfaces onduleuses, sur des lacs de diverses grandeurs, et de su perbes courans d'eau serpentant à travers de belles prairies verdoyantes , comme si la na ture eût voulu faire de cette île une région de paysages et une variété sans cesse renaissante de tableaux enchanteurs.
II n'y a point ici de ces plages mortelles de plat-pays , dont la triste uniformité fatigue les regards ; les éminences n'y paroissent avoir d'autre destination que de varier les points de vue, ou de donner de la majesté à la scène. Néanmoins les tourbières qui se trouvent en grand nombre, non - seulement sur les sommets et les flancs des montagnes, mais encore dans les plaines , concourent en quel que sorte à dégrader dans plusieurs endroits l'aspect du pays, et à voiler , pour ainsi dire, l'éclat de son teint. Plusieurs d'entre elles sont susceptibles d'être changées par l'industrie en excellent terroir, et In où elles n'occupent pas une trop grande surface, elles compen sent l'inconvénient de leur couleur brune ou noirâtre par la quantité de combustible qu'elles produisent. D'ailleurs les marais de cette es pèce ne nuisent pas à la santé.
Les eaux, loin de répandre des exhalaisons putrides, comme les mares et les étangs, sont d'une qualité antiseptique et fortement astringente. On peut en porter ce jugement d'après fa pro priété qu'elles ont de conserver et même d'en durcir le bois de charpente que l'on trouve généralement enfoui sous leurs surfaces : elles convertissent même en une espèce de cuir la peau des hommes et des animaux qui ont eu le malheur de s'y perdre et d'y rester pen dant un certain temps. La tourbière la plus étendue est le Bog d'Allen, dont j'ai déjà parlé : elle n'a guères moins de soixante-dix milles de longueur. Les montagnes d'Irlande sont diversement arrangées : quelques-unes ont la forme d'une île à cause des plaines ou des vallées qui les environnent; d'autres sont jetées par ordre symétrique; mais la plupart sont rassemblées en groupes irréguliers, ou en masses dé- HISTOIRE 10 lâchées de différentes grandeurs.
Elles ont une grande variété de formes , et l'on y monte par des sentiers non moins variés , mais fa ciles en général ; on y trouve des pâturages et même des terrains propres à la culture, fort au dessus de leurs bases : quelques-unes ont aussi un aspect effrayant , et d'autres sont d'une hau teur considérable , s'élevant dans l'air en forme de cônes, ou perçant la nue par des pointes spirales. Néanmoins on ne peut pas dire que les montagnes de cette île soient d'une très grande élévation; la plus haute étant de beau coup inférieure à la pointe du Snowdon , qui elle-même est surpassée par beaucoup d'au tres dans la Grande-Bretagne. Pour avoir des renseignemens plus positifs, j'invite le lecteur à consulter mon livre intitulé Terraquea , et je me borne à dire que dans les comtés de Mayo et de Galway où une large et longue étendue de terres, assez semblable au pays de Galles par sa forme âpre et inégale , s'avance en saillie comme pour s'opposer à la fureur de l'Océan, plusieurs masses ténébreuses de montagnes obscurcissent l'aspect de la con trée et en rendent plusieurs parties presque impraticables au voyageur.
Deux surtout, d'une majesté imposante , les plus hautes peut être qui soient en Irlande, le Néphin et le Croag - Patrick , l'une et l'autre dans le comté de Mayo, élèvent leurs têtes superbes, la première à la hauteur de huit cent quatre vingt verges, la dernière à celle de huit cent quatre-vingt-huit au-dessus du niveau de la mer. Le sommet du Croagh - Patrick paroît à l'ceil un cône monstrueux, parfaitement régulier, que l'on peut distinguer à la dislance de soixante milles. Cette île n'est pas moins diversifiée par les lacs et les rivières que par les collines et les montagnes; de toutes les îles Britanni ques , où les eaux sont en général si abon dantes, aucune n'est mieux pourvue de cet élément que lTrlande. La terre, comme f air, y sont extrêmement humides. On voit de tous côtés des sources jaillir de dessous terre , et le pays est coupé en tout sens par une multitude de rivières, dont plusieurs rencontrent dans leurs cours des creux ou dépressions de terrein qui, remplis de leurs eaux, devien nent des lacs.
Ces lacs contribuent beaucoup HISTOIRE 12 à embellir la contrée, et encore plus les rivières, les terreins les plus beaux et les plus fertiles étant communément situés sur leurs rives; mais en raison des canaux pleins de rochers dans lesquels elles coulent, il en est peu qui soient navigables sans interruption dans un cours de quelque longueur. Néan moins ces obstacles pourroient généralement être écartés et l'on parviendroit à établir une grande navigation intérieure, dont les pro duits seroient d'une haute importance. Le Shannon qui avec l'Ern forme à l'Ouest une péninsule d'une grande portion de lTr lande, à peu près de la même manière que la Severn et la Dee terminent une pareille étendue de pays à l'Ouest de la Grande-Bre tagne , est la plus grande rivière , non-seulement de l'Irlande, mais encore des îles Britan niques, ayant un cours de cent quatre - vingt six milles, et s'étendant en vastes lacs, coupés par des îles.
Les rivières d'Irlande les plus considérables après le Shannon, sont la Bar roAV, la Nore et la Suir, venant toutes trois du pays élevé où se trouvent le Bog d'Allen et la crête de Slyeeve-Bloom, et, après un écart et un rapprochement mutuels, versant leurs eaux réunies dans le port de Waterford. La Nore et la Barrow s'unissent pour la première fois à fa ville de New-Ross; c'est de là que le fleuve formé par les deux autres, navigable pour les grands vaisseaux , est appelé rivière de Ross; et à neuf milles plus bas s'o père la jonction de la Suir, ou Shoor. LTrlande renferme un nombre considéra ble de lacs, particulièrement à l'Ouest et au Nord; quelques-uns ne sont pas inférieurs en grandeur à certains lacs d'Europe, après ceux qui sont situés dans le voisinage des Alpes et de la mer Baltique.
Le Lough-Neagh a dix huit mille anglais de long ; il occupe une surface de plus de quatre-vingt mille acres anglais, et est navigable pour des bâtimens d'un port considérable. Ce lac est presque dépourvu d'îles, mais le Lough-Ern en contient dans ses deux bassins trois ou quatre cents. De ces bassins, que réunit un canal tournant de six milles de long, l'un a dix milles de large et l'autre treize milles. Le Lough-Lane dans le comté de Kerry, composé également de deux lacs, est le plus célèbre de tous. Ces lacs trans- HISTOIRE 14 parens, dominés par des montagnes prodi gieuses; bordés de superbes forêts délicieu sement variées, ornés d'îles romantiques, re tentissant de tous côtés du bruit harmonieux d'un nombre infini de cascades et d'échos, forment un assemblage de beautés, sans égales peut-être, mais du moins bien au dessus de ce qu'on pourroit dire pour les exprimer.
J'ai déjà observé que la terre et l'air sont humides. Comme les vents des points de l'Ouest, et plus encore de ceux du Sud-Ouest, soufflent les trois quarts de l'année sur cette île, qui de tous côtés , excepté au levant, est absolument ouverte à la mer Atlantique, son atmosphère est extrêmement moite et nébu leuse ; mais elle est bien loin d'être insalubre, étant continuellement agitée. Rien de plus incertain que le temps, rien de plus irrégulier que les saisons ; mais généralement les pluies sont très - fréquentes , particulièrement en hiver; il y tombe plus d'eau dans l'année que dans les parties méridionales de l'Angleterre, en proportion de l'espace. Les vents du Sud- Ouest et du Sud dominent plus en hiver que dans toute autre saison; ceux de l'Ouest, dans l'étéetdansl'automne; et ceux du Sud-Est, de l'Est , du Nord-Est , et du Nord , au printemps.
Les orages sont infiniment plus fréquens en automne et en hiver qu'au printemps ou dans f été, et ils viennent plus souvent dans les mois de novembre , décembre , janvier et février, que dans les mois équinoxiaux de mars et de septembre. Comme l'air est plus humide, la tempéra ture est aussi plus douce que dans la Bretagne méridionale, tant pour le froid que pour la chaleur, mais particulièrement pour le froid. Quand la neige dure un mois sur les plaines, c'est un phénomène rare. L'on a vu quelques hivers se passer sans gelée ou sans neige, mais en revanche il y avoit abondance de pluie. Néanmoins, quoique l'hiver soit généralement tiès-doux, et même quelquefois trop chaud pour les exercices du corps , le froid, tout modéré qu'il est, dure communé ment sept ou huit mois ; le feu est nécessaire depuis environ le milieu de septembre jus qu'au milieu de mai.
Du reste les saisons sont ici plus tardives que dans la Bretagne nié- HISTOIRE ridionale, et même que dans tout le reste de l'Angleterre. L'étendue de l'Irlande en ligne méridienne ne/$>renant pas au-delà de qualre degrés de latitude, ses parties septentrionales et méridionales ne peuvent éprouver aucune varia tion bien sensible de température par la différence de climat. Cette variation doit être occasionnée, là où elle se trouve, par les éminences qu'offre le pays et sa situation relativement à l'Océan. Ainsi les parties occidentales et méridionales sont plus moites et plus tem pérées que les parties de l'Est et de Nord-Est , et les côtes plus que l'intérieur du pays. Peut être la nature du sol affecte-t-elle à un certain degré, mais peu considérable, la température, et sur les endroits qui ont une couche de pierre à chaux près de la surface, la neige se fond plutôt que sur d'autres, qui ne sont ni plus élevés ni plus éloignés de l'Océan.
L'atmosphère humide et pluvieuse de TIr lande est bien adaptée à son sol rocailleux , qui est naturellement bien plus fertile que celui de la Bretagne et même que celui de l'An gleterre, dont la Bretagne est, sans contredit, la &■ la partie la plus riche; mais sa fertilité consiste plus dans le pâturage que dans le blé, l'ex cessive humidité, si avantageuse au premier, étant contraire au dernier. Ainsi le blé est inférieur en poids et en couleur à celui des contrées plus sèches; les mauvaises herbes nuisent à la récolte ; le labourage est inter rompu et les produits endommagés par des pluies hors de saison ; en outre, quelque grande que puisse être la supériorité naturelle du sol irlandais, il est en fertilité acquise bien inférieur à celui de l'Angleterre , qui a été amélioré par les travaux successifs de plu sieurs générations» LTrlande est dépourvue de quelques es pèces d'oiseaux, de poissons et d'autres ani maux que l'on trouve dans la Grande-Bretagne.
Les pies et les grenouilles y étoient incon nues jusqu'à ce qu'elles y furent apportées de la Bretagne vers le commencement du dix huitième siècle. On n'y voit encore aujour d'hui ni taupes, ni crapaux , ni aucune espèce de serpens. Si ces reptiles ne peuvent vivre en Irlande, Ce qui me paroît un point très douteux, la cause doit probablement s'en Tome I. a HISTOIRE 18 trouver dans le défaut de chaleur, défaut qui , comme les agronomes l'ont observé, est nui sible à la perfection du blé. La plus grande longueur de TIrlande , du Nord-Est au Sud-Est, est de trois cent six milles anglais; sa plus grande largeur de deux cent sept; et sa surface, qui a été généralement es timée au-dessous de son étendue réelle, con tient , considérée comme surface plate , sans avoir égard à ses inégalités, environ vingt millions d'acres anglais , ou au delà de douze millions d'acres irlandais.
Cette surface, relativement aux distinctions civiles ou politiques , est divisée en quatre provinces, Muns ter, Connaught, Leinster et Ulster, qui sont subdivisées en trente - deux comtés , et ceux ci le sont en deux cent cinquante - deux ba ronnies. Munster renferme les six comtés de Waterford, Tipperary, Cork, Kerry, Li merick et Clare : Connaught les cinq de Gal way, Mayo, Sligo, Leitrim et Roscommon: Leinster les douze de Longford, West meath, King's-County, Queen's-County , Kil kenny, Carlow, Wexford, Wicklow, Kil dase, Dublin, Meath, et Louth; et Ulster les neuf de Cavan, Monaghan, Armagh, Down, Antrim , Derry , Donégal , Tyrone et Ferma nagh. Le plus grand de tous les comtés est Cork, qui contient en surface presqu'un million et cinquante mille acres irlandais ; et le plus petit est Louth où Ton en compte à peine cent onze mille. HISTOIRE 20
Chapitre II
Vanité nationale. — Périodes del'histoiredTrlande. — Cette île connue des Phéniciens et des Grecs. — Connue des Romains. — Son nom. — Celtes. — Goths. — Firbolgs. — Tuatha de Danans. — Ecossais. — Romains. — Fables. — Chansons. — Colonies. — Langue. — Histoires. — Cairbre Caitkan. — Tuathal. — Leinster. — Tribut. — Finmac- Comhal. — Oshin. — Oscar. — Niai des neuf Otages. L'ambition de tous les peuples, dans cet état de connoissances qui forme un crépus cule entre les ténèbres de la barbarie et les lumières de la littérature , a toujours été de tirer leur origine d'ancêtres d'antique renom mée et de mœurs civilisées. L'Irlande a eu sa portion de cette vanité puérile qui ne souffre pas le flambeau des recherches historiques. Les lecteurs qui voudroient être instruits des fables nullement intéressantes de Tantiquité de TIrlande, peuvent se satisfaire en lisant l'histoire de Keating et TOgygie d'O'flaherty.
D'IRLANDE. Ch. u. 21 On peut trouver, principalement dans les An tiquités de Ledwich et les Tableaux de Camp bell, des réfutations de ces fictions et des ten tatives heureuses pour débarrasser des ruines de l'histoire romanesque quelques faits obs curs et défigurés. Dans îes siècles antérieurs à la naissance du Christ, les affaires de cette contrée sont entièrement inconnues , elles sont mêmes impénétrables; tel est le résultat des recherches les plus laborieuses et les plus exactes. Comme Tobscurité la plus profonde enveloppe cette période de l'histoire d'Ir lande, à peine quelques rayons d'une faible lueur paroissent-ils entre T incarnation de notre Sauveur et Tintroduction de la religion chré tienne dans cette île , vers le milieu du cinquième siècle. Même après cet heureux évé nement, on ne trouve que très - peu de faits authentiques, au-delà des affaires de l'église et de quelques actions d'hommes religieux et lettrés, jusqu'à Tinvasion des Anglais, sous Henri second.
C'est à cette époque que com mence une chaîne d'événemens authentiques, régulière et suivie. Ainsi les périodes de temps , par rapport à l'histoire d'Irlande, peuvent HISTOIRE 22 proprement être réduites à quatre , chacune d'elles ayant une dénomination particulière , Tinconnue, la fabuleuse, la légendaire et Thistorique : la première finissant vers le temps de Tère chrétienne ; la seconde à peu près au milieu du cinquième siècle ; la troisième à Tinvasion des Anglais en u 70; et la quatrième datant de cet événement et prolongée jusqu'à T époque actuelle. II est assez probable, toutefois sans que cette opinion soit confirmée par les auteurs anciens, que les Phéniciens , ces célèbres na vigateurs de Tantiquité qui ont établi des colonies en Espagne , et que Ton croit avoir fréquenté les ports de l'Angleterre pour y trafiquer , avoient quelque connoissance des côtes d'Irlande; telle a été Topinion du poète Festus Avienus.
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