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El SON REGNE Paris. — Typographie HENNUYlîn, rue du Boulevard des Batignolles, 7. ET SON RÈGNE PAR E. JAUFFRET TOME PREMIER. PARIS E. DENTU, ÉDITEUR, Libraire île la Société des gens <lc lettres, l'AI AIS-ROVAL, GALERIE D'ORLKANS, 1 ,1 PRÉFACE Le différend qui, en 185.4, alluma la guerre entre la Russie et l'empire ottoman, et qui, pendant plus d'une année, tint l'Europe inquiète et incertaine sur ses destinées, a tourné les regards vers cet em pire russe, si redouté et si peu connu. Chacun a voulu dès lors pénétrer les secrets de sa politique. étudier ses forces, ses ressources et ses besoins; mais la plupart des esprits, en France comme ail leurs, sont restés jusqu'à nos jours si étrangers à Thistoire du peuple russe, que nous avons pensé qu'il ne serait pas sans intérêt comme sans utilité de mettre sous les yeux des lecteurs le tableau d'un des règnes les plus remarquables de cette histoire, celui de Catherine II.
Ce règne, qui a duré PRÉFACE. VI près d'un demi-siècle, s'est trouvé mêlé à tous les grands événements qui agitèrent l'Europe. C'est pendant ce temps que la Pologne fut partagée, que la Crimée fut détachée de la Turquie et que l'em pire ottoman eut à soutenir cette longue lutte à laquelle il faillit succomber. ♦ La Russie a été diversement jugée parles écri vains de l'Occident. Les uns, l'ont mal vue, les au tres mal étudiée; tous l'ont jugée à des points de vue particuliers, qui plus d'une fois ont égaré leurs jugements. On se figure, en général, que la nation gémit sous le poids d'une oppression barbare, que la parole y est toujours contrainte et que la pensée même a des échos ; on ne doute pas que la justice n'y soit essentiellement vénale, l'administration arbitraire, et l'intérèt de la nation con tinuellement sacrifié à celui d'une classe puissante, mais peu nombreuse.
Nous avons exposé les faits avec sincérité; nous avons consulté avec le plus grand soin tous les documents relatifs à l'époque dont il s'agit; nous les avons discutés avec impartialité, et, lorsque nous avons porté un jugement ou exprimé une opinion, nous l'avons fait en dehors de toute espèce d'intérêt et dégagé de toute prévention.
Preface
. VII Le plan de l'ouvragc était conçu ; tous les maté riaux étaient réunis, et quelques parties même achevées, lorsque la fin de la guerre est venue donner à la politique russe une direction nouvelle et inattendue. Nous n'avons rien changé à l'exprcs sion de nos sentiments ni à la manière dont nous avions apprécié certaines parties de l'organisation sociale. On s'étonnera peut-être que nous ayons donné de trop grandes proportions à la figure de Cathe rine, dont le règne ne rappelle aux uns que des souvenirs de galanterie, à d'autres que celui d'un grand crime. Nous croyons n'avoir rien dissimulé; nous avons loué ce qui doit être loué, blâmé ce qui nous a paru digne de blâme, et nous ne doutons pas qu'après la lecture de cet ouvrage beaucoup d'opinions ne soient modifiées, beaucoup de pré ventions dissipées et beaucoup de faux jugements remis dans leur véritable voie. El SON RÈGNE.
Introduction
. L'empire de Russie est le plus vaste que le soleil ait jamais éclairé. II s'étend des mers du Japon à la Vjstule et du pôle arctique jusqu'au Phase. Ses deux points extrêmes, Kalisch et Petropavlof'sk dans le Kamt chatka, sont séparés par une distance de 14,000 kilomètres. Deux fois plus grand que l'Europe , plus étendu que l'empire romain, il occupe une superficie de plus de 20 millions de kilomètres carrés, c'est-à dire la sixième partie des terres du globe ; mais hàtons nous d'ajouter qu'une partie de ces immenses posses sions est déserte, inculte, et, en plusieurs endroits, impropre même à la culture. Le 60e degré de latitude paraît être la ligne de démarcation au delà de laquelle la terre devient rebelle au travail de l 'homme. Les rayons du soleil, dont la présence sur l'horizon est de TOME I. trop courte durée, ne suffisent plus en effet pour échauf fer et féconder un sol couvert d'une glace profonde et presque éternelle.
Plus de quatre-vingts peuples, différents de mœurs, de figure et de langage, vivent paisiblement sous le sceptre des tsars. Ces peuples divers appartiennent à quatre races primitives. Au nord, jusqu'aux plaines glacées de la Laponie, et au nord-est, jusqu'aux monts Ouraliens, les Finnois*, auxquels se rattachent les Tchoudes dans l'Esthonie, les Vogouls sur les confins de l'Asie, les Votiakes, les Tschérémisses et les Mordwins, répandus çà et là dans les gouvernements de Viatka, de Simbirsk, de Kazan et de Nigegorod ; au centre, les Slaves; à l'est, les Mongols, qui comprennent les Kal mouks, les Soungares, lesOstiakes et les Tongouses, dont les tribus éparses occupent le tiers de la Sibérie orientale ; enfin, au midi, les Tartares, dont les branches principales sont les Baschkirs, les Tschouwass, les Bouk hares, les Kirgliiz, les Nogaïs et les Tcherkesses ou Cir cassiens.
La race finnoise, aujourd'hui dispersée depuis la Scandinavie jusque dans le nord du continent asiatique, d'où elle s'étend vers la mer Caspienne et le Volga, fut connue de la plus haute antiquité. Mais, placés enlre les Scandinaves et les Russes, contre lesquels ils épuisè rent successivement leurs forces, la destinée de ces peuples fut de suivre en tout temps la fortune des vain queurs, de sorte qu'ils n'ont laissé dans Thistoire aucun monument de leur civilisation. Les Huns et les Hon grois sont les seuls de cette race qui aient joué un rôle dans le monde. Cependant une tribu finnoise, connue sous le nom de Permiens, paraît avoir élevé, entre la mer Blanche et les monts Ouials, un Etat qui atteignit dans le moyen âge un certain degré de prospérité par son commerce avec les Indes, mais qui dut céder à la fortune de la riche et puissante Novogorod.
Les traits distinctifs de la race finnoise sont des che veux d'un blond fade, des pommettes saillantes, des joues enfoncées, la barbe rare, le teint brun et terne. Les efforts du gouvernement pour pénétrer dans l'ad ministration de leurs affaires onl été longtemps infruc tueux. Les Mordwins ont subi assez promptement l'in fluence russe. II n'en est pas de même des Tschérémisses, dont le caractère ferme et opiniâtre n'a jamais cessé d'opposer à cette action une résistance passive. Quoi qu'ils aient embrassé le chrislianisme, leurs croyances sont encore chargées de superstitions païennes. Du reste, rien de mieux ordonné que l'organisation inté rieure de ce peuple. Les Finnois méridionaux, laborieux, doux et hon nêtes, n'ont jamais inspiré d'ombrage ni suscité aucun embarras à la domination moscovite.
Les Tschéré misses ne connaissent pas le servage. Leur gouvernement est celui d'une démocratie pure, sans aristo cratie ni noblesse. Ils sont au nombre de 155,000. Les Tschonwass, d'origine turco -tartare, sont un peu plus nombreux et libres aussi, à l'exception d'un très-petit nombre d'entre eux, qui sont encore sous les liens du servage. Doux, soumis, complaisants, on les reconnaît à leur visage pâle et large, à leurs yeux gris et enfoncés dans la tête, à leurs cheveux noirs, mais peu fournis. Le chiffre de tous les individus de race finnoise, qui vivent sous les lois de la Russie, s'élève à 3 millions. La branche la plus considérable de la famille mon gole est celle des Kalmouks, dont les hordes occupent les steppes qui séparent les eaux de la mer d'Azof de celles de la mer Caspienne. Les Kalmouks sont d'un ca ractère pacifique.
Ils se livrent à l'agriculture et à l'en tretien d'innombrables troupeaux. Depuis la grande émigration de 1771, leurs privilèges ont été réduits et leur humeur indépendante fixée. Les Baschkirs habitent le gouvernement d'Orenbourg. Ils joignent à beaucoup d'opiniâtreté et de hardiesse une grande force physique. Ils ont de la pénétration et du bon sens, mais un extérieur rude et sauvage. Leurs richesses consistent dans leurs troupeaux, leur nourri ture dans la chair du cheval. Leur culte est un mélange de mahométisme et de croyances naturelles. Les peuples de race tartare s'étendent au midi de l'empire jusque dans les plus hautes montagnes du Cau case. Leur soumission, qui est encore imparfaite, a coûté aux Russes des efforts prodigieux, de longues et sanglantes guerres, et beaucoup de persévérance.
Aujourd'hui encore, quelques-uns d'entre eux luttent con tre leur domination avec une énergie souvent couron née de succès. Depuis la conquête de la Crimée, le Caucase est devenu le dernier asile de l'indépendance des Tartares. Les Tcherkesses ou Circassiens, qui, avec les Abazes leurs vassaux, occupent le versant méridional de la chaîne, depuis l'embouchure du Kouban jus qu'aux frontières delaMingrélie, dominent plus de cent lieues de côtes sur la mer Noire, de sorte que la Russie ne sera tout à fait maîtresse de cette mer que lorsqu'elle les aura complètement assujettis. On croit en général qu'elle ne poursuit avec tant d'acharnement cette guerre meurtrière que dans un vain désir de gloire. Rien n'est moins vrai. La possession du Caucase est indispensable à la sécurité des deux mers qu'il domine, et par conséquent des relations commerciales avec les peuples de l'Asie.
Depuis que la Russie, dégagée des langes de la bar barie, a trouvé son développement dans la civilisation européenne, sa mission nous semble attachée à rapprocher les deux continents. Ce qu'elle emprunte à l'Eu rope devient entre ses mains un moyen de puissance pour agir sur l'Asie. Voilà pourquoi ses conquêtes dans cette parlie du monde nous réjouissent plus qu'elles ne nous effrayent. Chaque pas qu'elle fait dans le Cau case recule en quelque sorte Jes frontières de la civili sation. La Mingrélie, où elle domine, jouit aujourd'hui, sous sa protection, de la plus grande sécurité, tandis qu'elle était auparavant exposée aux incursions continuelles de ses voisins, les Turcs et les Persans. Les Russes ont respecté ses lois, ses institutions, ses croyances, et s'immiscent fort peu dans son gouvernement.
Une taille noble et dégagée, des traits réguliers, un air fier, une grande bravoure, l'amour de la liberté, qui caractérisent les Tartares, semblent être les signes d'une race autrefois puissante et dominatrice. Mais c'est la race slave qui mérite plus particulièrement de fixer notre attention , comme étant la plus nombreuse, la plus intelligente et la plus susceptible de civilisation. Elle compte en Europe plus de 60 millions d'habitants, répandus depuis le golfe Adriatique jusqu'à la mer Baltique d'une part, j usqu'à la mer Noire de l'autre. Entre la mer Baltique et les monts Carpathes, ils pre naient le nom de Vénètes ; entre les bouches du Da nube et le Dnieper, c'étaient les Antes; enfin, une autre branche de cette famille innombrable occupait tout l'es pace compris entre le Teiss et le Dnieper, entre le Da nube et les sources de la Vistule.
Au nord de la Germa nie, ils se nommaient Polabes, Lutetzes, Bodritzes, Sorbes, Mittchanes ; à l'ouest, on les appelait Lekhs, nom sous lequel on comprenait les Polonais, les Silé siens et les Poméraniens, les Bohèmes, les Moraviens et les Slovaks de la Hongrie; au sud, c'étaient les Bulga res, les Illyriens, les Serbes, lesBosniaks, les Dalmates, les Monténégrins et les Slaves de la Carinthie ; enfin, les Russes, subdivisés eux-mêmes en trois grandes zonés : la Russie blanche, la Russie rouge, et la Russie noire, la plus importante de toutes, Tchernaïa Rosseïa, qui seule garda le nom de grande Russie ou Moscovie, après que les deux premières se furent en quelque sorte fondues dans la république de Pologne. On a beaucoup discuté sur le berceau de cette race. Qu'on le place en Asie ou ailleurs, cela nous importe peu.
Nous la voyons sous des noms différents établie en Europe longtemps avant Je cinquième siècle. Mais lors que les grandes invasions des Goths et des Huns eurent menacé leur existence, ils formèrent, à l 'exemple des Germains et des Scandinaves, des confédérations guer rières et se donnèrent le nom de Slaves, qui, dans leur langue, voulait dire gloire. Quelques-uns cependant le font dériver du mot Slovo, parole, par opposition à Niemtzi, c'est-à-dire muets, nom sous lequel ils dési gnaient eux-mêmes les peuples de la Germanie. Les Grands-Russes ou Moscovites, au nombre de 35 millions d'individus, forment le grand noyau de la puissance actuelle de l'empire. Ce sont eux qui, pendant plus de deux siècles, furent écrasés sous le joug des Mongols, ce qui leur fit donner le nom de Russes noirs ou esclaves ; mais ce sont eux aussi qui, lors de Taffai blissement de la horde, surent conquérir leur indépen dance, après s'en être rendus dignes par leur courage au milieu des supplices.
Pendant ce temps, les Russes blancs, réunis en con fédération sous la présidence de Novogorod, s'étaient élevés à une grande prospérité. Les Malo-Russes, nation turbulente et belliqueuse, placés entre les Mongols de la horde et la république de Pologne, s'étaient constitués en état de brigandage, sous le nom de Cosaques ou hommes armés. Ces Cosaques devinrent assez redoutables pour être recherchés des Polonais, avec lesquels ils contractèrent des liens de fédération. Mais, comme ils professaient, ainsi que les autres Russes, la religion gréco-slave, les évêques polonais par zèle religieux, et les nobles par raison politique, voulurent attenter à leur indépendance. Ils avaient en quelque sorte envahi le pays, s'étaient emparés des emplois et avaient abusé de leur puissance jusqu'à contraindre les Cosaques à reconnaître l'autorité du pape.
Tant d'outrages portè rent leur fruits. Les Cosaques prirent les armes ; mais, trop faibles pour résister aux Polonais, ils invoquèrent la protection des tsars (1554). Les Slaves de TOccident, les Polonais et les Bohèmes, avaient suivi depuis des siècles l'influence des mœurs et des idées germaniques. Leur législation ayant revêtu le même caractère, leurs institutions primitives en avaient été considérablement modifiées. De là cette lutte sanglante entre les Slaves grecs et les Slaves latins, qui ne s'est terminée que par le partage de la Pologne. Les Cosaques sont Texpression militaire de la race slave. L'histoire est remplie de leurs expéditions contre les infidèles. Ce qui domine dans leur association, c'est la pensée chrétienne. II fallait, pour y être admis, faire profession de la religion grecque.
Unis à la Pologne, ils avaient été le boulevard de cette république contre les Turcs ; quand ils se furent placés d'eux-mêmes sous la protection des souverains de Moscou, ils devinrent les sentinelles avancées de l'empire. L'Ukraine, dans la quelle ils étaient établis, jouissait d'une fertilité mer veilleuse. Longtemps ils se gouvernèrent par leurs pro pres lois, sous la conduite d'un chef éligible qu'ils nommaient hetman ou ataman, de sorte que leur dépendance était plus nominale que réelle. Mais, lorsque le gouvernement russe eut commencé à mettre en pratique ce système d'unité par lequel il s'est élevé à un si prodigieux degré de puissance, leur indépendance fut menacée. Pierre le Grand lui porta les premiers coups, après la révolte de Mazeppa, et, depuis cette époque, ses successeurs ont successivement enlevé aux Cosaques presque toutes leurs libertés.
La constitution de ce peuple était purement militaire. Pour mieux préserver TUkraine des invasions des Tar tares, ils avaient établi sur la frontière méridionale un camp fortifié, au-dessus de Tendroit où le Dnieper se jette dans la mer Noire. Cette contrée devint bientôt un lieu de rassemblement pour la jeunesse guerrière. Leur nombre s'accrut, et, lorsque les Polonais eurent mani festé plus ouvertement le dessein de les assujettir, les Co saques y accoururent en foule, suivis des vagabonds et des réfugiés des pays voisins, qu'attiraient Tespoir du pillage et le goût de la liberté. Ils devinrent alors si puissants et si redoutables, qu'ils se séparèrent du reste de la nation, se nommèrent un chef particulier et prirent le nom de Zaporogues, de la situation de leur camp au delà des cataractes du Dnieper.
Nul ne pouvait être admis dans Tassociation, s'il n'était célibataire. Les femmes en étaient exclues. Mais, afin d'empêcher la république de s'éteindre par le manque de population, ils avaient ouvert un asile aux criminels de tous les pays, et ils allaient enlever de jeunes garçons qu'ils transportaient dans leurs repaires, pour les associer en suite à leur vie aventureuse. Le résultat de ces Habitudes sauvages fut de porter une atteinte profonde au caractère primitif de la race. Leurs mœurs s'altérèrent rapi dement, au point de présenter les contrastes les plus étranges. Aux instincts les plus farouches, les Cosaques Zaporogues joignaient toutes les vertus de Thospitalité. Us étaient avides et prodigues, paresseux et actifs. Du reste , tous les vices avec les qualités des peuples barbares.
Après la révolte de Mazeppa, Pierre le Grand avait ravagé leur setcha -, c'est ainsi qu'ils nommaient leur camp fortifié. Mais ce fut Catherine II qui mit à jamais un terme à leurs brigandages. Leur humeur indépen dante ne pouvait se concilier avec les projets d'unité auxquels cette princesse s'efforçait de soumettre tous les peuples de son empire. Leur existence, comme associa tion guerrière, n'avait plus d'utilité, depuis que les fron tières de la Russie avaient été portées jusqu'aux rivages de la mer Noire, et que l'empire Ottoman, autrefois la terreur des peuples chrétiens, était lui-même menacé par la puissance russe. Les Zaporogues ayant élevé des prétentions sur le territoire de la nouvelle Servie et en ayant chassé à main armée les colons que Timpératrice y avait établis, elle les fit envelopper par un corps de troupes qui les désarma.
Les uns furent transportés dans des provinces éloignées, au pied du Caucase, où ils furent chargés de défendre les nouvelles possessions de l'empire contre les Circassiens; les autres abandonnèrent leur vie sauvage et vagabonde, pour se livrer à Ta griculture, et devinrent d'utiles sujets. A Tépoque où les Cosaques Zaporogues se rendaient redoutables dans les îles du Dnieper, une autre association guerrière se formait sur les bords du Tanaïs, par l 'émigration des paysans moscovites qui fuyaient la tyrannie de leurs maîtres. Cette nouvelle association prit en peu de temps un accroissement si considérable qu'elle servit de boulevard à l'empire contre les Tar tares. De son sein sortirent ensuite les Cosaques du Volga, du Terek et de l'Oural; ce furent enfin ces in trépides guerriers, qui, sous la conduite d'Yermak, pous sèrent leurs expéditions jusque dans le nord de l'Asie, et soumirent la Sibérie à l'empire des tsars.
Les Cosaques de l'Oural habitent le steppe sablon neux et marécageux qui sépare le Volga du fleuve Oural ou Yaïk, sur une longueur de 700 verstes. Au delà est le steppe des Kirghiz, dont ils sont chargés de réprimer les brigandages. Pendant longtemps ils ne connurent eux-mêmes d'autre genre de vie que le pillage. Ils étendirent leurs excursions jusqu'aux rivages de la mer Noire ; ils prirent une part active à la révolte de Pougatschef ; mais la Russie est parvenue à dompter leur humeur sauvage, et aujourd'hui ce sont des sujets paisibles, enrichis par les produits de la pêche du Volga et par le soin de leurs troupeaux. Quoique les terrains bas et les rives du fleuve soient d'une grande fertilité, un petit nombre d'entre eux cependant se livrent à l'agricuiture. Ils jouissent du reste d'une très-grande liberté civile et même politique.
Ils ne sont assujettis ni à la capitation ni au recrutement. Chaque stanitza ou village, composé de cent ou deux cents maisons, et placé à une distance de quinze à vingt verstes l'un de d'autre, a son magistrat électif et forme une compagnie militaire. Lorsque la couronne les requiert, ils sont obligés de marcher en masse; mais c'est toujours par leur hetman que ses ordres leur sont transmis. Quant au mode d'exécution, ce sont eux qui le déterminent dans une assemblée générale, où les décisions sont prises à la pluralité des voix. Du reste, ils se plaisent dans les combats; ils en aiment les émotions et surtout le pillage. Un air martial, une taille souple et nerveuse, un regard noble et fier, font du Cosaque un des types les plus remarquables. Dans la paix, au milieu de ses steppes, rien n'est plus doux, plus fidèle, plus hospitalier.
Comme TArabe, il aime son coursier avec passion. Les récits de batailles, le souvenir de ses dangers con tinuent en quelque sorte pour lui cette vie aventureuse qui lui rappelle son ancienne liberté, dont le sentiment ne s'éteint jamais dans son cœur. Ainsi, dans ce mélange de nations, tout diffère, le s traits, les mœurs, les costumes, le genre de vie. Les un s font leur occupation de poursuivre dans les forêts les bêtes féroces, dont la chair est leur seule nourriture ; les autres se livrent exclusivement à la pêche, dont le produit est à peu près leur unique ressource ; ceux-ci parcourent avec leurs troupeaux les immenses steppes de la Russie orientale et ne se fixent nulle part ; ceux-là ne vivent que de rapines et sont la terreur de leurs voisins. Ils ne connaissent ni propriété, ni morale, ni re ligion.
La même diversité se remarque dans la constitution civile et politique de ces peuples. Ici règne sans partage l'autorité des pères de famille ; là c'est une démocratie pure ; ailleurs, comme chez les Kirghiz et les Kalmouks, une monarchie républicaine. Les uns sont en possession d'une noblesse héréditaire, les autres d'une sorte d'aristocratie fondée sur le respect de Page, de la fortune et des qualités personnelles. Mais, quelle que soit la nuance de civilisation dont ils retracent Timage, et de quelque manière qu'ils honorent la Divi nité, aucun ne songe à troubler l'empire sous lequel ils vivent en paix, et tous concourent à sa grandeur. Dans les contrées sauvages, la population est rare, et la nature, avide de ses dons, ne se présente presque partout que sous un aspect triste et désolé.
Mais à me sure qu'on se rapproche de l'Europe, les arts commen cent à paraître; l'activité de Thomme se déploie; les campagnes se couvrent de moissons et l'industrie en fante ses prodiges. C'est donc là seulement, au centre de la population russe, que réside la force de l'empire, car les peuples barbares n'ajoutent presque rien à sa puissance. A mesure que l'empire se constituait dans le système d'unité qui paraît avoir été le but vers lequel avait tendu sans interruption la politique des tsars, depuis qu'ils avaient délivré la nation du joug des Tartares, la population s'était accrue dans une proportion égale. Sous le règne d'Ivan III (1462), elle était à peine de 6 millions; à la mort d'Ivan IV (1584), elle s'était, déjà élevée au double de ce chiffre. Pierre le Grand l 'avait trouvée de 15 millions (1689); le dénombrement qui fut fait après sa mort constata une augmentation de 5 millions.
Enfin, sous le règne de Catherine, de 1762 à 1796, elle fut portée de 23 à 36 millions; aujourd'hui elle s'é lève au chiffre de 68 millions. Ainsi, c'est un accrois sement progressif de 15 millions par siècle. Cet accrois sement prodigieux n'est pas seulement le résultat des conquêtes; car il est à remarquer que les nations con quises perdent au lieu de gagner, observation politique et morale fort curieuse. II est dû particulièrement au développement de la race slave, dont le génie paraît doué d'une grande force d'expansion. Cette race remarquable, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, occupait les vastes plaines de la Sar matie européenne, et grandissait à peine aperçue au pied des monts Carpathes. Lorsqu'elle parut sur la scène du monde, ce fut d'abord sous les drapeaux des Huns, puis sous ceux des Goths, qui l'avaient enveloppée dans leur domination.
Ce fut donc comme sujets et non comme vainqueurs que les Slaves firent leur entrée dans l'his toire. Mais, après que le torrent des invasions fut rentré dans son lit, lorsque la monarchie des Huns eut été dispersée, la race slave se dégagea de ses éléments étrangers et se montra sous sa propre individualité. On l'a perçoit alors avec étonnement couvrant de ses rameaux toute la partie de l'Europe qui s'étend de l'Elbe au Bo rysthène, et de ce dernier fleuve à la mer Adriatique. Quelques-unes de ces tribus, engagées au milieu des populations germaniques, y furent en quelque sorte con traintes d'en subir l'esprit et les mœurs ; mais celle des Antes ou Russes, la plus considérable d'entre elles, restée sur son propre sol, s'y développa librement, s'éten dit à Test et au midi aux dépens des Finnois et des peuples scythiques, et jeta les fondements des grandes cités de Kief, de Novogorod, de Vladimir et de Moscou.
Ces villes, séparées par de grandes distances, n'a vaient entre elles d'autres liens que ceux d'une com mune origine. Elles s'étaient constituées dans une com 'plète indépendance, elles se développaient de même. Cet isolement les mit en péril. C'était l'époque où la Scandinavie envoyait partout des colonies guerrières, dont Tintrépidité et la bravoure ne connaissaient aucun obstacle. Novogorod, agitée par des dissensions intesti nes, crut assurer son repos en appelant pour la gouverner un prince varèghe nommé Rurick (862). Máis Rurick traita bientôt cette république divisée comme un pays de conquête. U distribua les terres à ses capitaines et manifesta le dessein d'assujettir toute la nation. Les tribus slavonnes, disséminées sur un vaste territoire, dépourvues d'organisation et sans goût pour la guerre, n'eurent en effet d'autre parti à prendre, pour ne pas être détruites , que d'accueillir les étrangers comme des maîtres.
Les Varèghes, ayant donc trouvé les Slaves sans défense, élevèrent partout, sans opposition, des trônes militaires, à Kholmogory, à Novogorod, à Pskof, à Polotsk, etc. Kief suivit le sort de Novogorod et devint le siège de cette nouvelle puissance. La race slave avait cherché jusqu'alors son développement dans la paix, où la portaient sa nature ainsi que les lois de sa constitution. II est à remarquer, en effet, que les démocraties sont rarement agitées par Tambition des conquêtes, et qu'elles ne se répandent violemment au dehors que lorsque l'esprit aristocratique s'est em paré de la république. Sous Timpulsion des Varèghes, les Slaves apprirent à connaître leurs forces, et une carrière inconnue s'ouvrit alors à leurs destinées. L'histoire nous apprend que les peuples, comme les familles, lan guissent et s'éteignent sans avoir jeté aucun éclat, s'ils nc se mêlent à d'autres peuples par lesquels ils se com plètent.
Les Slaves manquaient d'esprit militaire, les Varèghes devinrent leurs instituteurs; mais cet élément nouveau ne put s'emparer entièrement de la société, parce que les conquérants, étant peu nombreux, ne tar dèrent pas à être absorbés eux-mêmes par la race con quise. C'est de cette époque, cependant que datent les expéditions des Busses dans l'empire grec. Ils descendaient le Dnieper sur d'innombrables bateaux, attirés vers Constantinople par la douceur du climat et la beauté des fruits, affrontaient sans terreur les tempêtes d'une mer inhospitalière, et laissaient partout sur leur passage des traces de la plus affreuse dévastation. Les Grecs dégé nérés achetaient leur retraite au poids de l'or; mais bientôt après, les Busses revenaient plus avides et plus nombreux, et se montraient plus impitoyables et plus exigeants.
Le génie farouche de la Scandinavie avait en quelque sorte enivré de ses fureurs la nature douce des Slaves. Des rives du Volkhoff, la capitale de la Russie avait été transportée sur les bords du Dnieper. Une force mystérieuse poussait les Russes vers le midi. De Kief, en effet, ils touchaient presque à TAllemagne, et le Dnieper, devenu la route de Constantinople, servait à la fois leur génie industriel et leurs passions guer rières. Ce lut à la suite d'une de ces expéditions que Vladi mir envoya demander à T empereur le baptême et la TOME 1. main d'une princesse grecque (980). C'est de la sorte que le christianisme fut introduit en Russie. Mais cette con trée sauvage fut longtemps encore sans en retirer de fruits. Les mœurs restèrent barbares, les croyances mê lées de superstitions grossières, et nous verrons dans la suite par quelles causes le christianisme fut d'abord pres que sans influence sur les destinées du pays.
La ville de Novogorod avait atteint pendant ce temps un degré de prospérité remarquable, autant par le com merce que par les armes. Des rives du Volkhoff, sur les quelles on aperçoit encore de nos jours les ruines de sa vaste enceinte, son territoire touchait d'un côté à la Finlande, dont elle disputait la possession aux Suédois, et de l'autre s'étendait jusqu'à la mer Blanche et au fleuve Obi. On y voyait arriver régulièrement les marchands de la Germanie, les négociants des villes han séatiques, pour y échanger les productions de TOccident contre celles de l'Asie et de la Russie septentrionale. Deux voies leur étaient ouvertes pour entrer en commu nication avec l'Orient, celle du Dnieper et celle du Volga ; la première aboutissait à la mer Noire, la seconde à la mer Caspienne. La ville de Boulgary, placée sur le che min des caravanes de la Perse et de l'Arménie, avait pris un développement considérable.
De Boulgary, dont on voit encore les ruines sur la rive gauche du Volga, près de 1'embouchure de la Kama, une partie des marchan dises de l'Iude remontait le cours supérieur du Voba pour atteindre Novogorod; le reste était transporté par la Dvina septentrionale à Kholmogory, où se rendaient les vaisseaux normands. Le Dnieper était la voie par laqueile Novogorod en tretenait des relations avec Constantinople, où ses marchands occupaient tout un faubourg. Kief, placée de son côté sur la route de la Baltique à la mer Noire, avait atteint une splendeur remarquable. Ainsi, à Tépoque où l'Europe occidentale, bouleversée par les barbares, se couvrait de ruines et de ténèbres, un mouvement régulier poussait la Russie dans une voie de progrès, dont elle ne fut ensuite détournée que par la plus effroyable des tempêtes.
Sous l'influence des richesses, le souffle de la liberté avait animé Novogorod, où le principe élec tif avait remplacé le pouvoir militaire des Varèghes. La Russie avait reçu de ses communications avec Constantinople, outre la religion, quelques connaissan ces des lettres et des arts. Une foule de Grecs, séduits par la nouveauté, beaucoup de prêtres, en vue d'étendre l'influence de la foi sur un peuple barbare, étaient accourus à Kief, dont la splendeur ne tarda pas à réfléchir l'image de Byzance. Vladimir, devenu chrétien, avait établi des écoles dans le voisinage de presque toutes les églises; son fils Jaroslaf en augmenta le nombre, donna aux études une plus grande impulsion, appela des artistes étrangers pour embellir les temples chrétiens, et fut le premier souverain qui dota la Russie d'un code de lois, dont les dispositions nous permettent déjuger de Tétat social de cet empire.
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The end
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