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La Régence et Louis Quinze

Alexandre Dumas · 1855 · Scanned text

169,545 words · about 11 h 52 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1855
Length
169,545 words · about 11 h 52 min
Sections
14 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (14)
  1. Front matter about 11 min
  2. Chapitre II about 11 min
  3. Chapitre III about 10 min
  4. Chapitre IV about 17 min
  5. Chapitre V about 15 min
  6. Chapitre VI about 36 min
  7. Chapitre VIII about 24 min
  8. Chapitre IX about 10 min
  9. Chapitre X about 21 min
  10. Chapitre XI about 10 min
  11. Chapitre XII about 14 min
  12. Chapitre XIII about 18 min
  13. Chapitre XIV about 10 min
  14. Chapitre I about 8 h 24 min

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Front matter

! T LOUIS QUINZE r a r. ALEXANDRE DUMAS rilLMlEBE PARTIE PARIS MALMENAYDE ET DE RIBEROLLES, LIBRAIRES 5, RCE DU POKT-DE-I.ODI, 5 ET LOUIS PAR1F. — IMPRIMERIE SIMON BACON ET COMP., RUE D'ERFLP.Tfl, 1. Le Régent LA RÉGENCE ET LOUIS QUINZE PAR ALEXANDRE DUMAS PREMIÈRE PARTIE PARIS MALMENAYDE ET DE RIBEROLLES, LIBRAIRES 5, RUE DU PONT-DE-LODI, 5 CHAPITRE PREMIER Le 9 septembre 1715, vers sept heures du soir, un char funéraire, suivi de quelques voitures de deuil, sortait si lencieusement de Versailles, traversait le bois de Boulogne , gagnait la plaine Saint-Denis, par des chemins détournés, et entrait dans la vieille basilique de Dagobert, portant un cadavre qui venait prendre, sur le premier degré de Fescalier des tombeaux, la place que son prédécesseur, étonné sans doute d'une si longue attente, y tenait depuis soixante treize ans.

Ce cadavre qui, à son tour, devait attendre son successeur pendant cinquante-neuf ans, était celui du roi Louis XIV. Pourquoi la dernière dépouille d'un des plus grands rois que la "France ait eus, avait-elle suivi cette route détournée? Pourquoi autour d'elle cette absence de pompe royale? Pourquoi ce mystérieux acheminement vers la dernière demeure? C'est que la majesté de la mort, d'ordinaire la plus puissante de toutes les majestés, était cette fois aussi insuffisante que la ma jesté du rang pour protéger Louis XIV contre Foutrage. En effet, quand la nouvelle de la mort du roi se répandit autour de Versailles, Taris tressaillit de joie comme s'il sentait se briser un long esclavage ; le peuple, si longtemps malheureux, opprimé, ruiné, méprisé, presque haï, le peuple battit des mains, dansa, chanta, alluma des feux par la ville : de sorte que le lieutenant de police, M. d'Argenson, qui avait fait d'inutiles efforts pour s'op poser à ce torrent d'impiétés, déclara' qu'il ne répondait de rien si le cortège mortuaire traversait Paris.

Voilà pourquoi le convoi suivait, dans sa course nocturne et mystérieuse, la route que nous avons indiquée. Mais le peuple n'y perdit rien : ce peuple avide de spectacles et qui depuis si longtemps n'avait plus que celui des processions religieuses, ce peuple jura que celui-ci ne lui échapperait point; et comme Saint-Denis était le but où devait inévitablement tendre le cadavre royal, ignorant du jour où Louis XIV se rendrait à sa der nière demeure, il alla dès le 6 septembre bivouaquer dans la plaine qui sépare Paris du tombeau de ses rois. Vers dix heures le cortège apparut. Chose étrange, pas un prince du sang, pas un des princes légitimés, pas un des pairs créés par ce roi, pas un des courtisans, qui de génération en génération s'étaient relayés dans les anti chambres de Versailles pour attendre son lever, pas un de ces hommes n'accompagnait ce pauvre cadavre isolé, qu'on semblait bien mieux traîner à quelque gémonie inconnue , que conduire à une sépulture royale.

Chapitre II

endanl les trois derniers jours de la ma ladie du roi , les salons du duc d'Orléans s'étaient vidés et remplis, selon les alter natives de bien et de mal de Filluslre malade. Outre la nouvelle de la mort de Louis XIV, la conversation de ses salons roulait sur une des dernières excentricités du prince de Conti qui avait épousé uneprincesse de Condé. C'était un singulier corps au physique et au moral, que mon seigneur Louis-Armand, prince de Conti, et ses excentricités, comme on dirait aujourd'hui, faisaient alternativement les joies et les terreurs de la cour. C'était un petit homme horriblement contrefait, qui pouvait en core passer pour la figure , mais repoussant du reste de sa per sonne , et auquel sa distraction continuelle donnait un air égaré qui, lorsqu'on connaissait son caractère, n'avait rien de rassurant.

Sa femme était une charmante personne qui jouait à la beauté , dit la princesse palatine. Le prince de Conti n'avait jamais aimé personne que sa mère , mademoiselle de Blois , fille de mademoiselle de La Vallière , et qu'on appelait la grande princesse de Conti , et cependant la mère et le fils étaient toujours en dispute. Dans un moment de bouderie, la grande princesse décida de se faire bâtir une maison loin de Fhôtel de son fils et y mit les ouvriers; malheureusement les fon dations à peine posées elle se raccommoda avec son magot, comme elle l'appelait, et les ouvriers furent congédiés. Mais le beau temps était rare dans la maison de Conti. Une nouvelle brouille survint, et avec elle les ouvriers; cela était devenu une habitude : à cha que dispute elle les rappelait , de sorte qu'on pouvait savoir à la seule inspection des travaux , comment la grande princesse et sou fi fils vivaient ensemble : la maison avançait-elle , ils étaient chien et chat; la maison était-elle abandonnée, tout allait le mieux du monde dans Fintérieur filial et maternel.

Outre ces défauts, le prince de Conti en avait un bien plus grave, défaut qui eut menacé d'extinction la race des Condé-Conti s'il n'y avait eu que lui pour la perpétuer, défaut que nous ne pouvons que laisser deviner, et qui cependant ne Fempêchait pas d'être ja loux de sa femme et de hanter assidûment les mauvais lieux. C'était avec les suites d'une visite dans une des localités que nous venons de dire, qu'on égayait sourdement la visite de condo léances que les courtisans faisaient à Philippe II, pendant la soirée du 1er septembre 1715. Le lendemain avait lieu la séance du Parlement qui devait décider de la validité du testament de Louis XIV. Le futur régent était en train d'acheter la régence. Le premier président de Mesme était une créature de madame de Maintenon, il ne fallait pas songer à l'avoir.

M. de Guiche passait pour être fort attaché aux bâtards. M. de Guiche était colonel aux gardes françaises ; M. de Guiche était un homme important; M. de Guiche reçut six cent mille livres et répondit de ses hommes. Les simples gardes françaises devaient occuper sourdement le Palais , tandis que les officiers avec les soldats d'élite , mais sans uniforme, se répandraient dans la salle. Quant aux présidents Maison et Lepelletier, ils étaient au duc d'Orléans; le prince les appelait ses pigeons privés. D'Aguesseau lui était dévoué ; Joly-de-Fleury lui avait promis de parler en sa faveur. Les jeunes conseillers ne devaient pas hésiter entre la vieille, c'était ainsi qu'on nommait madame de Maintenon, et le duc d'Or léans. Les vieux conseillers ne tiendraient pas devant le droit de re montrance que l'on promettait de leur rendre.

Enfin les ducs et pairs devaient être séduits par la prérogative qui leur serait définitivement accordée de rester couverts pendant que lc premier président leur demanderait leur voix. L'Espagne menaçait bien , à cause de la vieille rancune que le roi gardait au duc d'Orléans, qui avait été en coquetterie avec sa femme, l'Espagne, disons-nous, menaçait bien, par F organe du prince de Cellamarc, de ne point reconnaître la régence de M. lc duc d'Orléans; mais lord Stairs, au nom de FAngleterre, s'était engagé à la reconnaître, et Fambassadeur, pendant la séance, con sentait à se montrer dans une tribune avec l'abbé Dubois. Lord Stairs était en bonne position à la cour du feu roi, et il devait cette bonne position à un fait trop caractéristique pour que nous ne le fassions pas connaître. Un jour on disait à Louis XIV que lord Stairs était, de tous les membres diplomatiques, celui qui savait peut-être le mieux ce qui était dû de respect aux têtes couronnées. — Je le verrai bien, dit Louis XIV.

Le soir même, lord Stairs devait monter dans la propre voiture du roi. Arrivé au marche-pied, et comme lord Stairs attendait humble ment, le chapeau à la main, que le roi prît place. Montez, monsieur Stairs, dit brusquement le roi Lord Stairs passa aussitôt devant le roi et monta lc premier — On avait raison, Monsieur, dit Louis XIV, et vous êtes l'homme le plus poli que je connaisse. On conçoit que celte politesse consistait à avoir obéi sans au cune observation au roi, quoiqu'il fût inouï qu'un homme passât devant Louis XIV, et montât le premier dans sa voiture. LA RÉGEiXCE Lord Stairs savait obéir sans observation, Fordre fùt-il inat tendu , étrange , inouï. Lord Stairs fut donc , à partir de ce mo ment, aux yeux du grand roi, l'homme le plus poli de FEurope. Parfois, les anecdotes nous écarteront de notre récit, mais non pas de notre sujet, l'histoire de la Régence n'est en réalité qu'un grand recueil d'anecdotes.

Tout en causant à droite et à gauche, tout en achetant M. de Guiche, tout en caressant MM. d'Aguesseau et Joly-de-Fleury, tout en serrant la main à lord Stairs , tout en rudoyant le prince de Conti, tout en cherchant des yeux le jeune duc de Fronsac, qui était déjà une puissance , tout en échangeant tout bas quelques mots avec M. de Saint-Simon, le duc d'Orléans prenait toutes ses précautions pour le lendemain. Le duc d'Orléans passa une partie de la nuit dans son cabinet avec le cardinal de Noailles , le même qui avait été chargé de re mettre le cœur du feu roi aux jésuites, et qui leur avait dit en le leur remettant : — Mes pères , vous possédez ce cœur qui vous a honoré cons tamment de son amitié et de sa confiance : le grand roi dont nous pleurons la mort vous ayant toujours aimé tendrement.

Avec le cardinal, les dernières mesures pour le lendemain avaient été prises. Ce lendemain tant attendu arriva. Le jour trouva M. le duc d'Orléans parfaitement préparé à la lutte qui allait avoir lieu. A huit heures du matin, le Parlement était assemblé sous la présidence de Jean-Antoine de Mesmes. La lettre de cachet, portant Fannonce officielle de la mort de Louis XIV, fut lue. Puis, le duc d'Orléans fut introduit avec tous les honneurs dus à un fils de France. M. le duc du Maine entra un instant après, suivi de M. le comte de Toulouse. Le duc d'Orléans à son tour traversa le parquet, et alla se placer au-dessus du duc de Bourbon. En passant, M. de Guiche lui avait montré ses hommes. En prenant place au milieu des ducs et pairs, M. de Saint-Simon lui avait fait un signe. En entrant, lord Stairs l'avait salué respectueusement de la tribune, où derrière lui, dans la pénombre, on pouvait apercevoir la figure grimaçante de l'abbé Dubois.

Chacun, comme on voit, était à son poste. La bataille s'engagea par un discours de M. le premier président. On connaît les détails de cette mémorable séance dans laquelle fut détruit en quelques heures, pierre à pierre, Fédisice que ma dame de Maintenon , le Père Le Tellier et les bâtards avaient si laborieusement élevé, pendant dix ans de patience et d'hypocri sie. Comme l'avait prévu Louis XIV, testament et codicile, tout fut détruit. — Nous sommes tout puissants tant que nous vivons , avait dit le grand roi ; morts, nous sommes moins que de simples particuliers. Autorité politique, autorité militaire, tout fut remis au duc d'Or léans. II devait être seulement président du conseil de régence, il fut nommé régent; le commandement des troupes de la maison du roi devait être donné à M. du Maine , il fut donné à Philippe II ; M. du Maine devait disposer des emplois, bénéfices et charges de F État, ce fut le duc d'Orléans qui hérita de ce privilège.

En outre, le duc d'Orléans eut le droit de former le conseil de régence comme il l'entendrait, et même tous conseils inférieurs qu'il lui plairait d'établir. M. le duc du Maine conserva seulement la surintendance de l'éducation royale. Quant à M. le duc de Bourbon , qui ne devait être admis au conseil de régence qu'à Fâge de 24 ans, M. le duc d'Orléans de manda son admission immédiate, et Fobtint. Les seuls articles du testament maintenus furent ceux qui donnaient au maréchal de Villeroy le titre de gouverneur du jeune roi Louis XV, et à la duchesse de Ventadour, celui de sa gouvernante. Au reste, il n'y avait rien d'étonnant dans le maintien de ces dispositions à F égard de la duchesse de Ventadour. On ne pouvait destituer la gouvernante du roi sans lui faire son procès. La gouvernante du roi était revêtue d'une charge de la couronne.

Le gouverneur n'avait qu'une commission. Ce premier arrêt du Parlement fut à peine répandu dans Paris, que la joie y éclata. Le duc d'Orléans, c'était l'avenir, c'est-à-dire Finconnu; or, Finconnu, Dieu Fa voulu ainsi pour le bonheur de l'humanité , c'est F espérance. Le duc du Maine , c'était le passé , c'est-à-dire , madame de Maintenon, le Père Le Tellicr, c'étaient les désastres de la guerre de succession, la sombre famine, la morne tristesse ; le passé, enfin, c'était la mort, Favenir, c'était la vie. Un second arrêt du Parlement, rendu le 12 , confirma le premier. A cette seconde séance, le jeune roi assista, dans les bras de sa gouvernante, et prononça un discours de trois lignes : — Messieurs , dit-il de sa petite voix flûtée, je suis venu ici pour vous assurer de mon affection. Mon chancelier vous dira ma volonté.

Ce furent les premières paroles politiques que prononça Sa Ma^ jesté ; elles lui furent payées en bonbons par sa gouvernante. Les dernières lui furent payées en malédictions par la France. Une des particularités de ce lit de justice, dit le journal histori que du règne de Louis XV, par M. de Lévi , président à la Cour des Aides , fut que la duchesse de Ventadour y assista , assise au bas du trône de Sa Majesté; avantage qu'aucune femme, avant elle, n'avait jamais eu, et dont elle aurait été privée s'il y avait eu une reine-régente pour conduire elle-même le roi, son fils, à celte au guste fonction. Ce second arrêt prononcé , aucun espoir ne restait plus aux princes légitimés. M. de Toulouse, sans ambition avant comme après, s'en retourna chasser dans les bois de Rambouillet, où sa femme, sans ambition, comme lui, le reçut avec son sourire habituel.

M. du Maine, faible comme toujours et honteux de sa faiblesse, s'en retourna s'enfermer à Sceaux, pour achever sa traduction de Lucrèce. — Monsieur, lui dit sa femme en le recevant, grâce à votre lâ cheté, M. le duc d'Orléans est maître du royaume , et vous, avec votre Lucrèce, vous ne serez pas même de FAcadémie. M. le duc d'Orléans, après avoir reçu les félicitations de ses amis, courut à Saint-Cyr, faire une visite à sa vieille ennemie, madame de Maintenon, qui le reçut avec une feinte humilité. 11 venait lui annoncer qu'il lui continuait la pension que lui avait faite lc feu roi, et comme elle le remerciait : — Je ne fais que mon devoir, répondit M. le duc d'Orléans, vous savez ce qui m'a été prescrit, je n'ai garde d'y manquer par cette raison, je le fais aussi par estime pour vous. Le lendemain de cette visite, madame de Maintenon écrivait à madame de Caylus : « Je voudrais de tout mon cœur que votre état fût aussi heureux » que le mien.

J'ai quitté le monde, que je n'aime pas, et suis » dans la plus aimable retraite. » Ce fut un des derniers soupirs que l'on entendit s'exhaler de Saint-Cyr, madame de Maintenon n'était plus qu'à Fétat d'agoni sante. Pendant ce temps, M. lc duc d'Orléans organisait son conseil de régence, qui demeurait tel que l'avait indiqué le feu roi. Outre le conseil de régence, il créait encore six autres conseils : Un conseil des affaires étrangères, présidé par le maréchal d'Uxelles. Un conseil de guerre, présidé par le maréchal de Villars. Un conseil des finances , présidé par M. le duc de Noailles. Un conseil de la marine, présidé parle maréchal d'Estrées. Un conseil d'État, présidé par M. le duc d'Antin. Un conseil de conscience, présidé par le cardinal de Noailles. Ces conseils créés, il s'occupa de tenir les promesses faites, ce qui est chose rare de la part de ceux qui arrivent au pouvoir.

Le Parlement eut son droit de remontrances, qui lui avait été enlevé sous Louis XIV. M. de Mesmes, premier président, qui avait su tourner à temps de M. le duc du Maine à M. le duc d'Orléans, fut fait grand maître des ponts-et-chaussées du royaume, charge qui, créée pour lui, devait mourir avec lui. Joly-de-Fleury et d'Aguesseau entrèrent au conseil de conscience. Le marquis de Buffé, lieutenant général des armées du roi , fut nommé sous-gouverneur de Sa Majesté. Le marquis d'Asfeld fut membre du conseil de la guerre et fut nommé contrôleur général des fortifications. Le marquis de Simiane fut nommé lieutenant général du roi en Provence. L'abbé de Fleury, auteur de Y Histoire Ecclésiastique, fut nommé confesseur du roi. Cette dernière nomination , quoiqu'elle fût une sinécure , l'au guste pénitent ayant cinq ans à peine, n'en était pas moins signifi cative.

Depuis Henri IV, cette place ayant été constamment tenue par des Jésuites. Lc Père Le Tellier, se voyant sans fonction , demanda au régent quelle était sa destination présente. — Cela ne me regarde pas , dit le prince , informez-vous à vos supérieurs. Quant à Fordre qui avait été donné par Louis XIV, à son lit de mort, de conduire le jeune roi à Vincennes, à cause de la salubrité de l'air, le régent, au lieu d'y voir un inconvénient, y voyait une facilité pour lui; Vincennes étant plus près de Paris que de Ver sailles, et Paris étant le centre de ses affaires, et surtout de ses plaisirs. Néanmoins, les médecins de la Cour, ayant sans doute , pour des motifs de commodité personnelle , déclaré l'air de Versailles aussi pur que quelque air que ce fût , le régent assembla les médecins de Paris, qui, probablement et toujours par le même motif de commodité, se décidèrent pour Vincennes.

En conséquence, le jeune roi fut conduit au donjon le 9; c'est à-dire le même jour où le cercueil du roi mort fut conduit à Saint- Denis. Les cours étrangères vengèrent Louis XIV des insultes qui avaient été faites à son cadavre par la populace de Paris. A Vienne, l'empereur prit le deuil comme d'un père, et tout divertissement fut défendu pendant le carnaval, qui ne venait ce pendant que quatre mois après. A Constantinople, un grand service fut célébré, et 1-e comte des Alleurs, ambassadeur de France près la Porte-Ottomane, demanda et obtint une audience du grand seigneur, pour lui notifier la mort de Louis XIV. Le sultan le reçut aussitôt, et le visir lui dit : — Vous avez perdu un grand empereur, et nous un grand ami et bon allié : Sa Hautesse et moi avons pleuré sa mort. Ce fut pendant qu'on rendait à Louis XIV ces honneurs su prêmes à Fétranger, que d'Argenson vint dire au régent qu'on traitait le roi de banqueroutier. — Eh bien ! demanda le régent, quel remède voyez-vous à cela? — U faut , répondit le lieutenant de police , faire arrêter ceux qui tiennent ces mauvais propos. — Vous n'y entendez rien, dit le prince, il faut payer les dettes du défunt, et tous ces gens se tairont.

Chapitre III

ans les deux chapitres précédents, nous avons tracé le portrait des principaux personnages qui servent de transition à ces deux époques bien distinctes , qu'on appelle le siècle de Louis XIV et la Bégence. Nous avons dit ce qu'étaient M. le duc du Maine, madame la duchesse du Maine et M. le comte de Toulouse. Nous avons esquissé la silhouette de Philippe II d'Orléans; nous avons dit un mot de la seconde mademoiselle de Blois, sa femme; mais nous n'avons aucunement parlé du reste de la famille; c'est-à-dire de Madame, seconde femme de Monsieur et mère du régent ; c'est-à-dire de madame de Berry, fille aînée de Philippe , de mademoiselle Louisc-Adélaïde de Chartres ; de M. Louis d'Orléans; de mademoiselle Charlotte-Aglaé de Valois, qui jouent un rôle important dans la vie de leur père. Les trois autres filles qui furent , l'une mariée au prince des Asturies, la seconde fiancée à Finfant don Carlos, et la troisième qui devint la femme du prince de Conti, n'ont ni importance poli tique, ni réputation scandaleuse ; nous ne nous en occuperons donc que suivant les besoins de notre narration.

Le terrain politique déblayé par le double arrêt du Parlement, madame de Maintenon reléguée à Saint-Cyr, M. du Maine et M. de Toulouse, retirés, l'un à Sceaux, l'autre à Rambouillet, le père Le Tellier, exilé à la Flèche, le roi mort, enterré à Saint-De nis, le jeune roi installé à Vincennes, isolent lc Palais-Royal, celte halle que lait la Régence entre Versailles et les Tuileries, et nous permettent de changer les murailles muettes du cardinal de Ri chelieu, en transparentes cloisons de verre. Comme âge et comme importance de personne, Madame vient d'abord, Madame, que son fils aimait si tendrement, écoutait si patiemment et à laquelle il désobéissait si régulièrement. Charlotte-Elisabeth de Bavière avait succédé, comme seconde femme de Monsieur, à la belle et coquette madame Henriette d'Angleterre, morte en 1670, empoisonnée selon toute probabilité, par le chevalier de Lorraine et le marquis d'Effiat.

La nouvelle Madame était née à Heidelberg, le 7 juillet 1652, pendant le septième mois de la grossesse de sa mère. Laissons la sincère princesse faire elle-même son portrait phy sique. Nous emprunterons le portrait moral au duc de Saint-Si mon, à Duclos et aux autres auteurs du temps. Voici le premier : « II faut bien que j'avoue que je suis abominablement laide, ce qui d'ailleurs ne me coûte pas beaucoup à dire. Je n'ai pas de traits, j'ai des petits yeux, un nez court et gros, des lèvres longues et plates, tout ceci ne peut former une physionomie. J'ai de gran des joues pendantes et un grand visage, avec cela je suis très pe tite de taille, courte et grosse. Pour savoir si mes yeux annoncent de Fesprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des conserves, autrement il serait difficile d'en juger.

On ne trouverait probablement pas sur toute la terre des mains plus vilaines que les miennes. « Dans ma jeunesse, j'aimais mieux les épées et les fusils que les poupées ; j'aurais bien voulu être garçon, ce qui a sailli me coûter la vie. En effet, ayant entendu raconter qu'à force de sau ter, Marie Germain était devenue homme, j'ai fait des sauts si ter ribles, pour que le même changement s'opérât en moi, que c'est un miracle que je ne me sois pas cassée le cou. » Au milieu de tout cela, la princesse Charlotte avait grandi, et cn grandissant, était devenue un affreux petit laideron, comme elle le dit elle-même. Mais elle était princesse, ce qui fit qu'on avait toute certitude de la marier, si laide qu'elle fût. D'ailleurs, malgré sa laideur, elle avait inspiré une véritable passion. Cet étrange amoureux était Frederick, marquis de Badc- Dourlach.

II fit tout ce qu'il put pour se faire aimer de la princesse, mais, chose singulière, quoiqu'il fût jeune et beau, L affreux laideron ne voulut pas de lui. Le pauvre marquis fut un temps énorme à se consoler de cet échec, et il n'épousa la princesse de Holstein que contraint et forcé par ses parents, et lorsqu'il eut perdu tout espoir d'épouser la princesse Palatine. Ce ne fut pas le tout. On voulut encore la marier avec Frédé ric-Casimir, duc de Courlande. Celui-là était amoureux d'une autre femme, cette autre femme était la princesse Marianne, fille du duc Ulrich de Wurtemberg ; mais les parents du duc de Cour lande avaient jeté les yeux sur la princesse Palatine, et refusant leur consentement au mariage désiré, ils exigeaient que leur fils fît une visite à Heidelberg, espérant que les attraits de la princesse Charlotte militeraient victorieusement en sa saveur; mais à peine eût-il jeté les yeux sur elle, qu'il se sauva, demanda à par tir pour l'armée, aimant mieux se faire tuer que d'épouser un pareil monstre.

Le prince Casimir courait toujours, et la princesse Palatine riait encore de l'effet qu'elle avait produit sur son prétendant, lorsque les messagers du roi Louis XIV arrivèrent, la demandant en ma riage pour Monsieur. Quel motif avait déterminé le grand roi à cette alliance, c'est chose facile à expliquer. Par son mariage avec la fille de Phi lippe IV, il avait mis un pied cn Espagne ; par le mariage de ma dame Henriette avec Monsieur, il avait mis un pied en Angle terre ; par son alliance avec l'avant-dernier électeur de la branche Palatine, il mettait un pied en Allemagne. C'était chose triste pour la princesse que ce mariage ; elle suc cédait à une princesse morte de mort violente ; elle épousait un prince dont les goûts étranges étaient connus; enfin, elle allait paraître au milieu d'une cour où , comme elle le dit elle-même, la fausseté passait pour de Fesprit, et la franchise pour de la simpli cité.

Aussi sit-elle toutes les difficultés possibles, mais la raison d'E tat était là, il fallut obéir. Aussi , arrivée à Saint-Germain , lui sembla-t-il être tombée des nues. Elle fit son effet sur Monsieur, c'est-à-dire qu'elle lui parut hideuse. Monsieur s'enfuit en l'apercevant, comme avait fait le duc de Courlande. Le roi Louis XIV, qui n'épousait pas, fut au contraire charmant C)Q LA RÉGENCE pour Madame. II la vint chercher, la conduisit chez la reine en lui disant : Soyez tranquille, elle aura plus peur de vous que vous d'elle, et pendant toutes les cérémonies, il s'assit près d elle, lui indiquant lorsqu'il fallait se lever, lorsqu'il fallait s'asseoir. Monsieur n'avait pas eu de garçon de sa première femme, mais Louis XIV voulait qu'il en eût un de la seconde, force fut donc à Monsieur de se mettre à l'œuvre.

Après trois ans de répugnance, Philippe d'Orléans naquit en 1674, et Elisabeth-Charlotte d'Orléans en 1676. Aussitôt ce devoir accompli, Monsieur demanda à Madame la permission de faire lit à part, ce que lui accorda de grand cœur la princesse, qui n'avait jamais aimé le métier de faire des en fants. Au milieu de tout cela, Madame avait inspiré une seconde pas sion, c'était à la princesse de Monaco, Catherine-Charlotte de Grammont; on comprend comment, avec son rigorisme allemand, Madame reçut la déclaration de cet étrange amour. La pauvre ma dame de Monaco fut aussi désolée, aussi inconsolable que le marquis de Bade-Dourlach,et, dans son désespoir, elle s'en allait di sant : — Mon Dieu, de quoi êtes-vous donc faite, madame, que vous n'aimiez ni les hommes ni les femmes? II va sans dire que la bonne princesse fut en haine avec ma dame de Maintenon qui lui aliéna la dauphine.

Lorsque. Madame vil que la dauphine la recevait mal, elle alla droit à madame de Maintenon. — Madame, lui dit-elle, madame la dauphine me reçoit mal, cela va bien tant qu'elle gardera des formes vis-à-vis de moi, et ce n'est jamais avec elle que je me querellerai ; mais si elle devient trop grossière, j'irai demander au roi si c'est lui qui le veut ainsi. Cette menace ramena à Madame, non pas le cœur, mais le visage de madame de Maintenon et de madame de Bourgogne. Madame de Fiennes, femme de l'écuycr ordinaire de Madame, avait beaucoup d'esprit; mais elle était railleuse, et sa langue n'é pargnait personne, pas même le roi, pas même Monsieur, à plus forte raison Madame, mais Madame la prit un jour par la main, et la conduisant dans un coin, elle lui dit : — Madame, vous avez beaucoup d'esprit, vous êtes aimable, seulement vous avez une manière de parler dont le roi et Monsieur s' accommodent parce qu'ils y sont accoutumés ; pour moi qui arrive d'Allemagne, je u'y suis point faite, et comme il est probable que je ne m'y ferai pas, comme je me fâche tout rouge quand on se moque de moi, je veux bien vous donner un petit avis.

Si vous m' épargnez, nous serons très bien ensemble; mais si vous me trai tez comme les autres , je ne vous dirai rien, mais je me plaindrai à votre mari , et si votre mari ne vous corrige pas, je le ferai chasser. Madame de Fiennes comprit parfaitement le danger qu'il y avait à plaisanter sur une pareille femme, et retint sa langue, moyennant quoi elle demeura au mieux avec la princesse, au grand étonnement de la cour et du roi lui-même qui se demandait comment madame de Fiennes, qui disait du mal de tout le monde, même de lui, pouvait se taire aussi absolument à Fégard de Madame. Ce mutisme Fétonna tellement qu'un jour il s'informa près de sa belle-sœur, laquelle lui dit tout naïvement son secret. La princesse passait sa vie à écrire, racontant les affaires les plus secrètes de l'Etat à toutes les amies qu'elle pouvait avoir de par le inonde, et surtout à ses amis d'outre-Rhin.

On comprend qu'avec cette rigidité, madame de Berry devait être pour elle ce que Julie était pour Auguste, son ulcère. Madame de Berry était la fille aînée du duc d'Orléans ; à Fâge de sept ans, elle avait été prise d'une maladie que tous les méde cins jugèrent mortelle ; aussi Fabandonnèrent-ils. Alors M. le duc d'Orléans fit porter chez lui le berceau de la pauvre petite , la soigna à sa manière et la guérit. Aussi Marie-Louise d'Orléans était-elle la fille bien-aimée de Philippe II; trop aimée, disent certains historiens. Cc fut surtout lorsqu'il fut question de marier mademoiselle d'Orléans avec M. lc duc de Berry, que les bruits auxquels nous venons de faire allusion se répandirent, mais ils n'eurent point de prise sur Louis XIV, et le mariage eut lieu. Aussitôt le mariage fait, le duc d'Orléans gagna Familié de son gendre qui le laissa aussi libre avec sa femme que lorsque la princesse était au Palais- Royal.

Us mangeaient souvent tous deux ensemble, servis par ma demoiselle de Vienne confidente de la duchesse et espèce de dé vergondée bonne à toute chose, apte à toute commission. A peine mariée, madame de Berry entra en galanterie avec La Haye qui, de page du roi, était devenu écuyer de son mari. C'était, dit Saint-Simon, un grand homme sec, à la taille con trainte, ayant le visage écorché, l'air sot et fat, de peu d'esprit, mais bonhomme. Elle lui proposa de fuir avec lui et de Femmener en Hollande; mais la proposition épouvanta La Haye, cpii alla tout dire au duc d'Orléans. II fallut Finfluence du père sur la fille pour que celle-ci comprît ce qu'il y avait de différence à être princesse du sang en France, ou maîtresse d'un petit gentilhomme en Hollande. Enfin, la duchesse de Berry se rendit, et cette petite fantaisie fut oubliée.

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