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Histoire du Second Empire, 1848-1869 (1848-1870)

Taxile Delord · 1869 · Scanned text

214,388 words · about 15 h 1 min to read

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About this book

Author
Taxile Delord
Language
French
Published
1869
Length
214,388 words · about 15 h 1 min
Sections
13 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (13)
  1. Front matter about 37 min
  2. Chapitre II. Le Parti about 2 h 6 min
  3. Chapitre III. La about 1 h
  4. Chapitre IV. Le Journalisme about 55 min
  5. Chapitre V. Le about 39 min
  6. Chapitre VI about 38 min
  7. Chapitre VII about 1 h 30 min
  8. Chapitre VIII about 40 min
  9. Chapitre IX about 1 h 16 min
  10. Chapitre X. Commencement De La Guerre D'italie about 1 h 31 min
  11. Chapitre XI about 58 min
  12. Chapitre XII Les Proscrits about 3 h 8 min
  13. Chapitre XIII about 3 min

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Front matter

PAR TAXILE DELORD TOME DEUXIEME TROISIÈME ÉDITION PARIS GERMER BAILLIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, 17 Londres ...pp. Bjiilli.rt, SU, nritenl llretl New-York Bulli-i. brolbsrs, 110, BrH->q. MADRID, C B_.1L-Y-BAU.UERE, PLAZA DE T0PETE, 16. [I Pjiis. — Imprimerie de E. Martïket, rue Mignon, 2. PAR TAXILE DELORD TOME DEUXIÈME PARIS GERMER BAILLIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE , 17 Londres Bipp. Bailli.re, !15, RfJjtDI streel. Ne w- York BailliÉre brokers, 410, Bro_d»ïj. MADRID, C. BAILLY -BAILLIÈRE, PLAZA DE TOPETE, 16. 1870 Tnus droits réservés. 18/18 — 1869 L'EMPIRE (suite) CHAPITRE PREMIER.

LA LOI DE RÉGENCE. 185G. Sommaire. — La sicvre de l'agiotage. — Fluctuations soudaines des fonds publics. — Ses dangers. — Cupidité universelle. ■ — Lo Gouvernement a l'air de combattre cette cupidité. — Leltres de l'Empereur à M. Ponsard et á M. Oscar de Vallée. — La spéculation et l'agiotage redoublent d'ardeur. — Embarras généraux du commerce et de l'industrie. — La Banque de France élève sou escompte ù 0 pour 100. — Insuffisance de la récolte cn céréales. — Crise monétaire et financière. — Enchérissement des substances alimentaires. — Souffrances des classes bourgeoises et des classes pauvres. — Crise des loyers. — ■ Avènement de M. Haussmann à. la préfecture de la Seine. — Les inondations. — Voyage de l'Empereur dans les départements inondés. — Taris Césaiien. — Corruption des mœurs. — Allluence des princes étrangers dans la capitale. — Baptême du Prince impérial. — L'Impératrice reçoit la rose d'or. — Situation politique du Sénal. — Le Sénat et la Pairie. — Le Sénat reçoit un avertissement sous forme de note insérée au Moniteur. — Le Sénat s'oppose ò la promulgation de la taxe sur les voitures. — Le sénatus-consulte sur la Régence est présenté au Sénal. — Vive discussion sur celte loi. — Le serment de Régence. — Conliendra-t-il l'engagement de faire exécuter le concordat ? — M. de La Valette propose un amendement dans cc sens. — Rejet de cet amendement. — Le sénatusconsulle est adopté á ['unanimité.

La France, depuis le rétablissement de l'Empire, se livrait à la spéculation et à l'agiotage avec une ardeur qui, en 185G, était devenue une véritable fièvre : 80 millions de francs en titres de rente h 1/2 et 3 pour 100, jetés en TAXILE DELORD. II. — L'EMPIRE. moins de dix-huit mois sur la place de Paris par les emprunts du gouvernement; emprunts des départements et des communes pour subvenir aux travaux d'embellissement et d'utilité entrepris sur tous les points du territoire, emprunts des chemins de fer pour Fexécution des nouvelles lignes : quelle proie pour les agioteurs! le marché, surchargé d'un poids énorme d'actions et d'obligations, écrasait la rente. Les fonds publics, soumis aux fluctuations les plus soudaines, ruiuaient le public, et enrichissaient les spéculateurs audacieux qui, après avoir exploité pendant la guerre les moindres bruits diplomatiques, les moindres incidents du siège de Sébastopol, s'apprêtaient depuis la signature de la paix à moissonner dans le vaste champ de la commandite ; les gens d'affaires usaient des moyens d'influence que donnent l'intrigue et la corruption pour obtenir des concessions de chemins de fer ou tout autre privilège de nature à être mis en actions et escompté à la bourse.

Chapitre II. Le Parti

RÉPUBLICAIN. 1852-1857. Sommaire. — Le coup d'État et les associations ouvrières. — Les condamnés dans les départements. — Les prisons déparlementales. — Les internés. — Les transportes. — Les pontons. — Le Canada. — Le Duguesclin. — Chiffre approximatif des expulsions. — Situation du parti républicain. — Mort d'Armand Marrast. — Mort et enterrement de Lamennais. — Les conspirations. — Affaire de la Reine-Rlanche. — La machine infernale de Marseille. — Arrestation de M. Goudehaux à Paris. — Arrestation du docteur Guépin et de M. Mangin, rédacteur du Phare de la Loire à Nantes. — Complot de l'Hippodrome. — Complot de l'Opéra-Comique. — Attentat de Pianori. — Son jugement. — Son exécution. — Rellemare tire un coup de pistolet sur une voiture de la cour. — II est reconnu fou. — Des arrestations ont lieu à la suite de celle affaire. — Arrestation de l'ancien colonel de l'artillerie de la garde nationale, Guinard. — II est remis en liberté. — La machine infernale de Derenchies. — L'échauffourée d'Angers. — La Marianne. — Faux bruits de nouveaux attentats sur la personne de l'Empereur. — Encore des arrestations dans les départements. — État moral du parti républicain.

Le coup d'État du 2 décembre 1851 ne fut point seu lement fatal à la liberté : l'esprit d'association reçut ce jour-là une atteinte dont il se relèvera difficilement; les sociétés ouvrières disparurent presque toutes ; la police parisienne fit enlever les emblèmes de fraternité qu'on voyait à la porte des magasins, et arrêta la plupart des gérants. Les membres de la commission exécutive de la Société des ménages, qui comptait à Paris et dans la banlieue plusieurs établissements furent emprisonnés. La société des Travailleurs-unis à Lyon possédait seize magasins dont une boulangerie avec trois fours, uu entrepôt de vins et de charbons. Elle avait mis en circulation des bons d'échange de 1 franc acceptés par les ouvriers dans L'EMPIRE. leurs transactions journalières et fondé un établissement des invalides du travail.

Le li décembre 1851, des soldats et des agents envahirent ses magasins, et dispersèrent ou arrêtèrent ses associés; plusieurs des caisses particulières furent brisées et leur contenu enlevé. Un gardien ou séquestre, imposé à la société et payé des deniers de celle-ci, prit résidence au dépôt central. Ce gardien, accusé plus tard de diverses malversations fort graves, arrêté, puis mis en jugement après une détention préventive de plus d'un an, fut acquitté faute de preuves suffisantes. Le gérant et divers sociétaires étaient incarcérés ; plusieurs en fuite, tous les autres se tenaient à Técart, redoutant le sort de leurs camarades. Â peine quelques-uns osèrent-ils se présenter pour faire valoir leurs droits et réclamer leur part de Tactif social, qui s'élevait à £5 000 francs. Le capital social avait été deux fois décuplé en trois ans (1).

Voilà donc des sociétés commerciales en pleine acti livité dissoutes violemment et liquidées en dehors des formalités protectrices indiquées par la loi. Un jugement du tribunal de commerce de Lyon, en date du 9 janvier 1852, constate avec regret : «que les associations dites fraternelles sont liquidées immédiatement par un commissaire de police sans formalité de justice. » Cette mesure illégale fut appliquée dans toute sa rigueur à la société dite des Castors, dont le matériel dut être vendu dans les cinq jours sur la place publique. Un arrêté signé de Castellane, et daté du quartier général de Lyon du 31 décembre 1851, déclara dissoute (1) V Association du 29 avril 1866. LE COUP D'ÉTAT ET LES ASSOCIATIONS. 31 Y Association fraternelle des travailleurs unis de la ville de Vienne. Les intéressés essayèrent vainement de représenter à l'autorité militaire que leur entreprise était de nature commerciale, que grâce à elle les économies de l'ouvrier, au lieu d'être dépensées au cabaret, entre raient désormais dans la caisse sociale et que Taisance deviendrait plus grande dans les familles de travail leurs; les juges du quartier général n'écoutèrent rien : Tentreprise sombra.

Les naufragés partagèrent entre eux les épaves; chacun reçut dix fois sa mise, et un reliquat de 1800 francs fut remis au bureau de bienfaisance pai ees hommes traités avec tant de rigueur. Au moment du coup d'État, 299 sociétés existaient dans toute la France ; quinze seulement survécurent. Celles de Paris, de Lyon, ont laissé des traces de leur chute dans la presse. Les associations de la vie à bon marché du groupe de TAisne, les associations des Cordonniers, des Menuisiers, des Bouchers, des Fabricants de chaises, des Ouvriers tailleurs, des Peintres de Montpellier périrent obscurément le 2 décembre, ainsi que les associations des Charpentiers, des Menuisiers, des Traceurs carriers, des Tailleurs de pierre de la ville d' Auch ; les associations de Nancy formées par les Coiffeurs, les Ouvriers ébénistes, les Artistes musiciens, les Ouvriers cordonniers, les sociétés qui composaient le groupe de Clermont-Ferrand et qui réunissaient les Menuisiers en fauteuil, les Cordonniers, les Ouvriers charpentiers, les Ebénistes, subirent le même sort.

Les sociétés des Bottiers -Cordonniers, des Cor royeurs, des Tourneurs de chaises, des Ouvriers ébénistes, des Ouvriers tailleurs de Strasbourg furent violemment dissoutes. L'EMPIRE. 32 Les boucheries sociétaires de Sedan, de Neumanil, dans les Ardennes, de Grasse, dans TAude, de Caen, de Bordeaux, de Montpellier, de Cherbourg, de Nancy, de Clermont- Ferrand, de Poitiers, succombèrent le 2 décembre, ainsi que les boulangeries sociétaires de Sedan, de Dijon, de Nantes, les auberges sociétaires fondées dans les Ardennes, le Restaurant sociétaire de Toulon, Y Association pour la vie à bon marché de Roisel, dans la Somme, la Société alimentaire de Dijon. Le coup d'État détruisit les associations des bottiers cordonniers de Sedan, de Celtes, de Colmar, de Sche lestadt; des tailleurs de Sedan, de Bordeaux, du Mans, de Mulhouse; des ouvriers en laine de Formies, dans le département du Nord ; des ferronniers de Vrigneaux-Bois, de Vivier-Aucourt installés dans les solitudes de la forêt des Ardennes; des corroyeurs de Limoges, des Tonneliers de Beaune , Y Assurance fraternelle contre la perte des bestiaux de Bobligny, dans le département de Seine-et- Marne; T Association de [humanité de Lille, des Travail leurs de Metz, la Philanthropie de Caen, Y Union fra ternelle d'Orléans, la Mutualité de Valenciennes, la Concorde de Versailles, Y Alliance de Bouen !

II est impossible de fixer aujourd'hui le chiffre des citoyens arrêtés à la suite du 2 décembre. Celui des con damnés s'élève approximativement à plus de 10 000; le département du Var, sur 2900 accusés, fournit 718 victimes à T Algérie; les Basses-Alpes, 95o sur 1996, plus 41 déportés à Cayenne ; les prisons de la Drôme renfer maient, le la décembre, 500 chefs de famille : «Plus de 500 prévenus pris sur tous les points du département actuellement sous la main de la justice, rendront bientôt POURQUOI LE CHIFFRE DES ARRESTATIONS NE PEUT ÊTRE CONNU. 33 compte de leur conduite et des détestables projets qu'ils voulaient réaliser (1). L' arrondissement de Béziers comptait, à lui seul, 1500 détenus; le département du Gers près de 800 ; celui de Lot-et-Garonne au moins 700 ; celui des Pyrénées-Orientales 900; Vaucluse, le Gard, les Bouches-du-Bhône, figurent aussi pour un chiffre con sidérable sur les tables de proscription, ainsi que les départements de Saône-et-Loire . de l' Allier, de la Garonne, de la Haute-Saône; le chiffre des détenus clans la Nièvre dépassait 1300 : «On peut calculer », dit le Journal de la Nièvre du 2a février 1852, « que notre département fournira à la transportation un millier d'in dividus au moins, soit à Cayenne, soit en Afrique.

Ce chiffre énorme est destiné. encore à s'accroître parsuite des arrestations journalières de la justice. » Le gouvernement aurait lui-même aujourd'hui beau coup de peine à fixer le chiffre réel des arrestations, car il a dû s'épargner le soin de réunir les éléments d'une statistique susceptible de se transformer plus tard en acte d'accusation contre lui. Le but des vainqueurs du 2 décembre étant de propager et de surexciter la terreur des esprits pour justifier leur victoire, les emprisonnements s'opéraient en masse par les ordres des préfets, des sous préfets, des maires, des généraux, qui toléraient chez leurs agents inférieurs des attentats semblables contre la liberté individuelle des citoyens. Tout ce qui portait une épaulette, une écharpe, une carte d'agent de police, se croyait en droit d'ordonner des incarcérations.

Nulle différence entre les départements soumis à Tétat de siège (1) Rapport du général Lapone {Moniteur du 20 décembre 1851). TAX1I.E DEI.ORD. II- "" L'EMPIRE. et les autres départements, partout Tarbitraire, tempéré uniquement par le caractère et par Thumeur des fonc tionnaires. Le commandant militaire dans les Basses- Alpes installa des garnisaires chez les fugitifs et fit placer leurs biens sous le séquestre. Tout individu convaincu d'avnir donné des secours en vivres et en argent à un citoyen qualifié d'insurgé, et de lui avoir accordé un asile, était considéré comme complice de Tinsurrection et traité avec toute la rigueur des lois militaires. Les hommes du 2 décembre se posaient en sauveurs de la société. Chaque département fut donc obligé de fournir à la déportation son contingent, qui varia selon le zèle des préfets, trop bien servi par les jalousies, les rancunes, les haines de petite ville et par les dénonciations arrachées aux paysans effrayés.

Des convois de prétendus insurgés sillonnaient toutes les routes, sans compter les prisonniers que les voitures cellulaires dérobaient aux regards. Un fait pourra cependant donner une idée du nombre des victimes : les bras manquèrent pour les travaux de la campagne dans les départements du Var et des Basses-Alpes; les olives, la richesse du pays, ne purent être cueillies. Le château d'If, le fort Saint-Nicolas à Marseille, le château des Papes à Avignon, la vieille tour de Nevers, les casemates de Paris, vieux donjons et citadelles neuves, servaient de prison à des milliers de citoyens. Les prisonniers de Nevers étaient renfermés au nombre de dix ou douze dans une chambre avec un baquet non bouché qu'ils vidaient chacun à leur tour : un quart d'heure de promenade sur le préau, défense d'introduire ni tabac ni cigare dans la prison, obligation de faire maigre le ven- LE RÉGIME DES PRISONS. 35 dredi pour les prisonniers nourris du dehors, voilà le règlement appliqué partout avec la même rigueur, tantôt par des employés de Tadministration des prisons, tantôt par des commandants militaires.

Les républicains, attachés comme des voleurs, traversaient les villes, les villages, les campagnes, suivis de leurs femmes, de leurs filles, de leurs sœurs en pleurs, et défilaient devant leur maison abandonnée ; plusieurs furent traînés en prison par une corde à nœud coulant serrée autour du cou; des milliers de paysans, d'ouvriers, d'artisans, passaient de la lumière et de T air libre aux ténèbres des tours féodales et des entre-ponts des navires de guerre ; plus malheureux peut être encore ceux qui avaient réussi à passer la frontière, le sabotier xlu Morvan perdu dans les rues de Bruxelles, ou le portefaix du Midi errant dans les brouillards de Londres. La préfecture de police reçut les prisonniers du coup d'État faits à Paris. Ils étaient dirigés de là sur la prison cellulaire de Mazas et sur les forts de Bicêtre et d'Ivry.

Les prisonniers qui ont séjourné au dépôt de la préfecture de police, déclarent que nulle part, même sur les pontons, leurs souffrances n'ont été aussi grandes. Huit cent trente-trois personnes sont restées pendant trois jours et trois nuits dans une salle sans air, entassées les unes sur les autres au point de ne pouvoir ni marcher, ni s'asseoir, et d'être obligées de s'engrener pour ainsi dire les unes dans les autres afin de dormir un moment. On sait qu'un certain nombre de représentants avaient été conduits à Mazas; ils y trouvèrent un tel encombrement que l'un d'eux, M. Lemaire, représentant de TOise, par tisan du président Louis-Bonaparte, dut entrer dans une L'EMPIRE. cellule de punition vidée pour le recevoir. L'espace manquant de jour en jour, la police fit mettre en liberté successivement les prévenus de vagabondage et les pré venus de la police correctionnelle; d'honnêtes citoyens dont le seul crime était d'être suspects à la tyrannie remplaçaient ces coquins.

La prison de Sainte-Pélagie reçut les prisonniers de quelque importance, représentants ou non, sur le sort desquels le gouvernement ne semblait pas encore fixé ; M. Duvergier de Hauranne eut le temps de s'y rencontrer (1) avec MM. Marc Dufraisse, Greppo et Miot. Les arrestations sous les plus futiles prétextes conti nuèrent longtemps après la victoire des bonapartistes; M. Leman, médecin de Phalsbourg, fut emprisonné et banni, au bout de quarante-huit jours de détention, comme colporteur de journaux sans autorisation; des habitants de Brest, coupables de garder chez eux un buste de Ledru-Bollin, subirent la peine du bannissement. Tout était devenu prétexte à incarcération. Le gouvernement célébrait-il quelque fête, la police arrêtait « les hommes que leurs antécédents politiques rendent dangereux » .

Des emprisonnements eurent encore lieu, le 29 mai 1852, à Orléans, par suite d'un nouvel examen des dossiers. Le gouvernement inventait tous les jours de nouveaux délits : Défense absolue, par exemple, de déposer des couronnes au pied de la colonne de la Bastille. Une double condam nation frappa les citoyens Guilbert et Ameline, l'un pour avoir jeté des immortelles par-dessus la grille, l'autre (1) C'est par suite d'une erreur que le nom de M. Duvergier de Hauranne ne figure pas dans notre premier volume sur la liste des représentants arrêtés par les ordres du président Louis-Napoléon Ronaparte. LES COMMISSIONS MIXTES. 37 i pour s'être présenté sur la place avec une branche de laurier ornée de faveurs rouges; un citoyen, à Bordeaux, ayant crié : Vive la République ! sur le passage des prisonniers politiques, les gendarmes s'en emparent et le forcent à prendre place clans le convoi.

Les conseils de guerre fonctionnaient partout avec le même zèie, entra vant autant que possible la défense, et dictant en quelque sorte leurs discours aux avocats. Le défenseur du com mandant Degromi reçut du président du conseil de guerre de la Gironde Tordre de ne pas parler dans sa plaidoirie de la violation de la constitution, et ce même président s'appuya sur cette même constitution pour appliquer la peine. Le gouvernement allait trop loin, il le comprit : M. de Persigny, ministre de l'intérieur, adressa, le 23 janvier 1852, une circulaire aux membres des commissions militaires « pour rendre à leurs familles, quel que soit d'ailleurs Tétat de Tinstruction commencée, tous les détenus qu'ils jugeraient n'avoir été qu'égarés » . Les com missions mixtes furent instituées en même temps par une ordonnance portant la signature de MM. de Per signy, ministre de l'intérieur, Abbatucci, ministre de la justice, et Saint-Arnaud, ministre de la guerre.

Ces commissions, composées du préfet, du procureur général et ;du général commandant la division militaire, pouvaient ordonner le renvoi devant les conseils de guerre, la transportation à Cayenne et en Algérie, l'expulsion, Téloignement momentané, Tinternement, la comparution devant la police correctionnelle, la mise sous la surveillance, peines appliquées avec une extrême rigueur. La proclamation suivante, concernant les simples internés, L'EMPIRE. peut donner une idée de la dureté avec laquelle les autres condamnés étaient traités : « M. le ministre de la police générale est informé que des insurgés de décembre, internés ou placés sous la surveillance de la police, se pec mettent de quitter, sans autorisation signée de moi, la résidence qui leur a été assignée et mème de se diriger sur Paris sans passeports. » Ces individus se mettent dans le cas d'être arrêtés et traduits de vant les tribunaux pour fait de rupture de ban, et d'être par suite expulsés du territoire français. » Je vous invite à donner connaissance de cette disposition aux individus internés ou en surveillance dans les localités dont l' administration vous est confiée. » Vous ne leur laisserez pas ignorer que s'ils y contreviennent, ce ne sera pus impunément. » Recevez, etc. » Le préfet de l'Yonne, Rodolphe d'Ornano. » L'internement avait lieu quelquefois sur place, c'est-à dire qu'il était interdit aux républicains de quitter la ville qu'ils habitaient au moment du coup d'Etat; MM.

Emma nuel Arago et Ferdinand de Lasteyrie ne purent s'éloi gner de Paris tant que dura ce caprice du gouvernement. Trois mille quatre cent dix-sept chefs de famille étaient transportés en Algérie; deux cents travaillaient aux routes sous les ordres de sergents habitués à conduire les ateliers de boulet. L'un d'eux avait commis le crime de cacher chez lui le docteur Laehamp (de Thiers); M. Miot, représentant du peuple, en route pour Cayenne, fut tout à coup, sans connaître la cause de ce changement, dirigé sur l'Algérie. D'autres condamnés, parmi lesquels M. Souesme (du Loiret), partirent pour la Guyane avec les forçats. Le gouvernement, dans toute la fer veur de sa récente alliance avec le clergé, poursuivait les délits religieux avec la même rigueur que les délits politiques. Sur une liste donnée par la Patrie figurait LES RÉPUBLICAINS SUR LES PONTONS. 39 un citoyen transporté à Cayenne pour outrage à la religion.

L'histoire ne saura exactement le nombre et le chiffre des transportés que lorsque les archives du ministère de la marine lui auront été ouvertes. Le premier convoi partit, comme on Ta vu dans le volume précédent, le 9 janvier du fort de Bicêtre pour le Havre ; le lendemain, les 420 citoyens qui en faisaient partie furent embarqués à bord de la frégate à vapeur le Canada et entassés, 180 dans la batterie, 240 par moitié dans les deux loges du faux pont, et 80 en deux parts dans les deux cabines du gaillard d'avant; défense aux premiers d'ouvrir les sabords malgré la chaleur produite par Tagglomération des prisonniers et celle produite par la machine installée à côté d'eux. Les seconds, enfermés au nombre de 120 dans un espace de la mètres de long sur 4'", 40 de large, et environ 1"',80 de haut, recevaient à peine la quantité suffisante d'air nécessaire à la respiration ; l'air et la lumière n'arrivaient aux troisièmes que par une lucarne d'un pied carré; les prisonniers de la batterie pouvaient du moins guetter la lame et ouvrir les sabords malgré la défense, mais ceux du faux pont restaient privés de cette ressource sous peine d'être noyés par les vagues qui longeaient la frégate.

La manche à vent, énorme sac pareil à celui d'une trémie, mais plus long, et fixé au milieu du màt par un triangle de toile présentant ensuite la bouche du tube à l'air qui s'y engouffre, faisait parvenir un peu de fraîcheur dans cet enfer, mais chaque prison n'en pouvait jouir que pendant deux heures sur vingt-quatre. Les émanations d'un grand baquet placé au centre de chaque loge et destiné à tout le monde, corrompaient le L'EMPIRE. peu d'air respirable qui restait aux dépôt tés; le comman dant aurait pu leur éviter cette torture en leur permettant de monter aux quatre poulaines voisines, il s'y refusa. Journées terribles, nuits plus affreuses encore! le roulis, le mal de mer, T obscurité, une couverture de cheval pour lit! Encore si chaque prisonnier avait pu s'étendre; mais faute d'espace, la moitié des condamnés restait debout attendant que l'autre moitié vînt prendre sa place ; pour toute nourriture celle des forçats : débris de biscuits, baquet de bouillon maigre sur lequel nageaient de gros pois secs pleins des charençons, légumes assai sonnés de quelques gouttes d'huile puante et pleine de vers morts.

Chaque prisonnier en partant reçut une ration de onze centilitres de vin; M. Ducos, ministre de la marine, crut devoir interdire cette distribution par dépêche télégraphique, sous prétexte que les règlements de la marine française défendaient d'accorder du vin aux prisonniers de guerre, — les républicains du Canada étaient considérés comme tels — ; impossible de se pro curer des provisions pour de Targent ; le commandant, pendant une relâche forcée de quatre jours dans la rade de Cherbourg, ne voulut autoriser aucun achat en ville. La difficulté de boire était une des plus grandes souffrances des prisonniers : approchant leurs lèvres brû lantes des caisses à eau attachées aux murailles de la frégate, ils tétaient Teau, car c'est Texpression véritable, par les siphons ; les hommes valides parvenaient à calmer un peu leur soif, mais comment mettre fin à la torture endurée par les malheureux que la maladie empêchait de se lever? « Un des prisonniers, après avoir pris de Teau dans sa bouche, la versait dans un gobelet, et rapportait LES RÉPUBLICAINS SUR LES PONTONS. 41 en rampant à celui de ses compagnons d'infortune dont le mal de mer anéantissait les forces ; quand les gobelets manquaient, il fallait reverser Teau de sa bouche, comme font les pigeons pour leurs petits, dans la bouche du malade dévoré de soif (1). » Les prisonniers de la batterie privés de cette triste ressource, allaient, aux heures des repas, chercher dans les bidons une certaine quantité d'eau potable, bientôt épuisée ; impossible de la renouveler la nuit, c'est-à-dire au moment de la plus suffocante température.

La tempête joignit ses souffrances aux rigueurs de cette discipline de bagne : les transportés du Canada, roulaut les uns sur les autres, dans un enfer de chaleur et de puanteur, restèrent pendant quatre jours les écoutilles fermées ; la frégate arriva enfin en rade de Brest. Le gouvernement avait, dit-on, fait croire au commandant du Canada que les hommes qu'il transportait sur son navire étaient des repris de justice. Cette erreur seule peut expliquer sa dureté. Les matelots de Téquipage cependant ne s'y trompèrent point ; ils se montrèrent humains et compatissants pour les transportés, parmi lesquels figuraient MM. Michot-Boutet, Alexandre Martin , représentants du peuple pour le département du Loiret, M. Pereira, ancien commissaire de la république et préfet de ce département, le colonel Mouton, vieux soldat de Waterloo, le fabuliste Lacham baudie, le docteur Deville, les journalistes Cahaigne, Xavier Durrieu et Magen.

MM. Pereira, Alexandre Martin, Michot-Boutet, avaient tenté d'organiser à Orléans la résistance légale (1) Récit de M. Cahaigne reproduit dans le livre de M. Victor Schœlcher : Le gouvernement du 2 décembre. L'EMPIRE. contre la violation de la constitution. Voilà pourquoi ils étaient sur la route de Cayenne. M. Abbatucci, revêtu du titre de ministre de la justice, avait été l'ami du premier et le collègue des deux autres, il demanda leur grâce sans pouvoir d'abord T obtenir . Heureusement le Canada, chassé par la tempête, fut obligé de se réfugier à Cherbourg. M. Abbatucci put recommencer ses démarches qui cette fois furent couronnées de succès. M. Deville père, ancien constituant, était emprisonné ìt Belle-Isle pendant que son fils, médecin, attaché aux travaux anatomiques de la Faculté, roulait dans la cale d'un vaisseau de l'État.

La Faculté s'adressa, pour le sauver, à M. Fortoul, ministre de Tinstruction publique, qui renvoya les solliciteurs au ministre de la guerre ; ce dernier répondit : « II est trop tard, le navire qui porte M. Deville vient de partir. » II se trompait : MM. Martin, Michot, Pereira et Deville furent débarqués à Brest et enfermés dans le château de cette ville. Le Duguesclin attendait dans le port les autres transportés du Canada pour les conduire à Cayenne : le transbordement de ces infortunés s'opéra le 17 janvier devant quatre pièces de canon et deux équipages armés jusqu'aux dents; les transportés descendirent dans la batterie basse fermée de chaque côté par des corps de garde en planches cuirassées de plaques de fer. Les gendarmes, carabine chargée au bras, occupaient ces corps de garde d'où leur regard pouvait plonger dans la bat terie; quatre caronnades à T arrière et deux à Tavant, avec les artilleurs aux pièces, menaçaient les transportés toutes les fois qu'ils étaient autorisés à monter sur le pont pour respirer.

Pourquoi MM. Alexandre Martin et Michot-Boutet LES RÉPUBLICAINS SUR LES PONTONS. 43 étaient-ils traités avec plus de rigueur que tant d'autres représentants coupables, puisqu'il faut employer ce mot, des mêmes tentatives de résistance? Impossible de ré pondre à cette question, car le hasard fut la seule règle chargée de présider aux sentences des hommes du coup d'État. Le commandant et le commandant en second du Du guesclin ne furent guère plus humains pour les transportés que le commandant du Canada .- même régime à peu près, mème traitement. Le directeur de la prison d'Ivry avait fait distribuer une cuiller par homme ; heureux ceux qui n'oublièrent pas ce précieux ustensile ; M. Deville, en quittant le Canada, laissait la sienne ; ses compagnons se la disputèrent comme un trésor : sur le Canada ils avaient du moins une cuiller par dix hommes; sur le Duguesclin ils mangeaient par force avec leurs doigts.

Le poëte Lachambaudie était, comme on Ta vu, au nombre des prisonniers. L'aile blanche d'un goëland qui rasait T étroit sabord de sa prison, lui inspira des vers (1) touchants qui circulèrent dans Brest et ouvri rent les cœurs à la pitié ; les dames de cette ville s'ému- (i) LES GOELANDS. J'ai vu les goëlands sur la mer écumante Dormir insoucieux au sein de la tourmente. Si l'un d'eux quelquefois poussait des cris plaintifs, C'était par son doux nid penché sur des récifs. Ainsi de nous, pauvres captifs! Sur la paille des casemates Et sur les humides sabords De la plus vieille des frégates, Nos âmes reposaient calmes et sans remords. Si des pleurs se mêlaient à nos voix gémissantes, C'est que nous regrettions nos familles absentes. Mais du moins les oiseaux retournaient à leurs nids ! Et nous, les malheureux bannis, Hélas! reviendrons-nous vers nos foyers bénis ?

L'EMPIRE. 44 rent au récit des souffrances des républicains; elles cherchèrent à les adoucir; une souscription fut ouverte : les prisonniers, entre autres objets précieux, reçurent trois cents cuillers et du savon ! Cependant la privation d'air et d'exercice, la détention prolongée dans un espace insuffisant, les émanations pes tilentielles de T espèce de fosse commune où les transportés étaient entassés, le chagrin, Tincertitude de Tavenir, la nostalgie, ne tardèrent pas à produire leur effet ordinaire : une affreuse maladie pédiculaire se déclara parmi les prisonniers, gale d'un genre particulier dont les plaies envenimées par la vermine causaient d'intolé rables souffrances ; Tinfirmerie fut bientôt encombrée de malades pour lesquels les médecins demandèrent une ration de vin, ces derniers déclarèrent également qu'il était nécessaire de Tétendre aux autres prisonniers.

La réponse des bureaux fut un refus. L'insirmerie du bord n'étant plus assez vaste pour contenir les malades, il fallut les transporter à 1 hôpital de Brest. Le gouvernement, n'osant pas réaliser ses projets de transportation générale à Cayenne, quelques-uns des prisonniers du Duguesclin furent mis en liberté; les autres figurèrent dans trois catégories : expulsés, internés, transportés à Cayenne et en Algérie. Le 12 mars il ne restait plus à bord du Duguesclin que trois malheureux républicains, condamnés à suivre les forçats à Cayenne ; les autres voguaient sur le Mogador vers TAlgérie ; ils chantèrent la Marseillaise jusqu'au moment où les côtes de France disparurent à Thorizon. La persécution ne se ralentissait pas en France. Les conseils de guerre ayant relâché des suspects, faute NOUVELLES RIGUEURS A L'INTÉRIEUR. 45 de preuves et de témoignages, le gouvernement en conçut un vif mécontentement, et la police redoubla de violence et de sévérité. « M. de Maupas », dit un journal belge, en parlant des détenus dans les prisons de la capitale, «fait bluter de nouveau tous leurs antécédents; ils quit teront Paris non comme insurgés, mais comme pirates. » Des hommes, démoralisés sans doute par la peur, ne craignaient pas de venir en aide à la police et d'applaudir à ses exécutions.

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