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PARIS EN 1794 ET EN 1795 HISTOIRE DE LA RUE, DU CLUB, DE LA FAMINE. L auteur et ('éditeur déclarent réserver leurs droils de traduction et de reproduction a l'étranger. Cet ouvrage a été déposé au ministère de Pintérieur (section de la librairie) en décembre 1868. FSIIIS. TYPOGRAPHU DE H8KR1 PL.1X . IUPKIUEU1 DE L BUPRREUR , Kl E GÍRAXCIÈRB, Faux-titri LE 9 THERMIDOR d'après le dessin de Prudhon qui fait pariie des Collections de la Bibliothèque Impériale PARIS EN 1794 ET EN 1795 HISTOIRE DE LA RUE, DU CLUB, DE LA FAMINE C O 51 1' O S É E I) APRES DES DOCUMENTS INÉDITS I>\RT1CIL1__REMENT LES RtPPOKTS DE POLICE ET LES REGISTRBS Dl COMITÉ DE SALIT PUBLIC AVEC UNE
Introduction
PAR C. A. DA U BAN OUVRAGE ENRICHI DE GRAVURES DU TEMPS ET D'UN FAC-SIMILE PARIS HENRI PLOK, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 10, RUE GABANCIÈBE, 10 M D C C C L X 1 X Tous droits réservés
INTRODUCTION.
. § I". CONTRASTE ENTRE 18G7 ET 17ÍH, AVEC LE SUFFRAGE UNIVERSEL POUR TRAIT d' UNION. C'est pendant l'Exposition universelle de 18<>7, en par courant les rapports de police qui font partie des documents historiques conservés aux Archives de l' Empire, que nous est venue l'idée de ce livre. Entre la misère dont ces rapports renferment le navrant témoignage et l'exubérance de richesses et de jouissances étalées alors dans le palais du Champ de Mars, le contraste était grand. À certains égards, il avait sa compensation dans le contraste moral, mais il ne saurait être question là que du contraste des conditions matérielles d'existence de la nation , à une distance de trois quarts de siècle. Et celle-ci cependant serait l'abíme qui sépare deux mondes, si ces mondes ne se trouvaient mis comme de plain-pied par rétablissement du suffrage universel.
Le suffrage universel, qui a investi les masses de la toute puissance, est un progrès sur le suffrage à deux degrés, un progrès sur 1794. Sieyès pourrait dire aujourd'hui, en modi fiant sa formule : Comme élément électoral, qu'est-ce que le mérite? Peu de chose ou rien. Que devrail-il être ? Tout. C'est le nombre seul qui est tout aujourd'hui. Que sortira-t-il de ce droit divin des masses? Peut-étre le développement pacifique de la grandeur de la démocratie, peut-être autre chose, car il y a des accidents perturbateurs, il V a la peste, la famine, les guerres malheureuses qui trouez blent la raison de l'homme, aigrissent son caractère, endur cissent son cœur, et nul n'est en situation de les prévoir ni de les conjurer. On doit tout espérer du suffrage universel : il viendra , comme un vent favorable, enfler docilement les voiles du navire, en lui donnant la marche que souhaite le pilote; il conduira la démocratie au port, malgré les écueils; et plaise à Dieu qu'il en soit ainsi!
Mais, qui le hierait? si on a tout à espérer d'un auxiliaire auquel rien ne peut faire obstacle, on a tout à craindre d'un adversaire auquel rien ne saurait résister. Aussi beaucoup d'esprits inquiets sont-ils d'avis que le gouvernement prenne à l'égard du suffrage universel le rôle que le poète donne à Éole, dans la caverne des vents : Luctantcs ventos, tempestatesque sonoras Imperio premìt — Son intervention est nécessaire, disent-ils, pour diriger l'esprit public, prévenir ce bouleversement que le suffrage universel livré à lui-même pourrait produire en investissant de la direction absolue des affaires les représentants de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse, au détriment des autres classes. Cette pensée donne le frisson aux timides, qui encouragent fort le gouvernement à ne rien négliger pour faire prévaloir son influence et ses candidats.
Le jour où cette intervention échouerait, il leur semble que tout serait perdu et que nous aurions une révolution sociale. Nous ne partageons pas ces appréhensions ; nous croyons méme que le suffrage universel laissé à lui-même et éclairé par une sage liberté, est meilleur compagnon que le suffrage mis en tutelle, dominé, entraîné, séduit ou surpris. Mais enfin l'histoire est là, et de la domination populaire sans contre-poids elle nous montre les œuvres grandioses, dans le mal comme dans le bien. Une démocratie bien réglée est en effet le spectacle le plus beau qu'il soit donné de contempler au milieu des sociétés humaines, tandis que la dé mocratie déréglée, la démocratie en démence, la démagogie, est le plus capable de porter riiomme à douter de sa perfec tibilité, de l'amener au sacrifice de son libre arbitre, à l'oubli de sa fierté et de ses droits, à la servitude volontaire sous un maître.
Fléau d'autant plus à craindre que c'est dans un corps sain d'apparence qu'il se produit, par une désorganisation graduelle et d'abord presque insensible des institutions, qui finissent par perdre leur équilibre , comme la raison de l'homme perd le sien sous l'action d'une idée fixe ou d'une passion violente. Au commencement, tout est admirable ; la vie déborde, l'activité dans les mille canaux qui lui sont ouverts fait des prodiges , la force de la nation semble décuplée; mais le désordre survient, l'agitation remplace l'activité, la convulsion est suivie du marasme causé par la paralysie d'une partie des organes du corps social. Tel a été le mal d'Athènes, auquel le peuple le plus extra ordinaire qui ait paru dans le monde a succombé. Nulle part on n'en voit mieux le caractère que dans les comédies d'Aristophane.
On raconte qu'un roi de Sicile, Denys, ayant demandé au divin Platon de lui faire connaître la constitution politique d'Athènes, celui-ci pour toute réponse lui envoya les comédies d'Aristophane. C'est donc chez elles que nous devons aller étudier la démocratie grecque. Avec sa vivacité, ses passions , ses vices et ses séductions, elle y est toute vibrante d'un éclat de vie que vingt-deux siècles n'ont pas terni et dont le génie enveloppe ses œuvres immortelles. Voici une des comédies d'Aristophane, les Chevaliers, — représentée sur le théâtre d'Athènes 426 ans avant Jésus- Christ, plus de deux mille deux cents ans avant l'avénement de la démagogie parisienne, — qui nous servira d'exemple. Mais pour pénétrer au cœur de cette civilisation antique, pour nous placer dans le milieu où s'accomplit la fiction du poète grec, un préambule est nécessaire.
Au risque a. d'être un peu long, nous demanderons au lecteur la permis sion de le mettre sous ses yeux ; il nous pardonnera peut étre son étendue, en y trouvant plus d'un rapprochement à faire entre les deux époques. § II. CARACTÈRES PERMANENTS DE LA DÉMAGOGIE. ATHÈNES EN 426 AVANT JÉSUS-CHRIST. A Tépoque où vivait Aristophane, l' Athénien , si pauvre fùl-il, ne travaillait guère. Le titre de citoyen , héritage de tous ceux qui naissaient d'un père et d'une mère athéniens, paraissait à beaucoup une fortune suffisante. U conférait le droit d'assister à l'assembiée publique, le droit de juger, le droit d'aller au théâtre, le droit de servir comme soldat, dans l'armée ou sur la flotte; et l'exercice de chacun de ces droits était la source d'un revenu assuré. Pour peu qu'il fût matinal et vigilant, ce qui avait lieu lorsque la faim le talonnait, l'Athénien se rendait au Pnyx avant que la corde rouge, destinée à laisser son empreinte sur le dos des retar dataires, eût été tendue.
Cet acte de présence lui valait trois oboles. On pense bien que les gens sans ressources n'v man quaient pas; mais la gratification qu'ils recevaient, insuffi sante pour indemniser les Athéniens de la quatrième classe de rinterruption de leurs travaux, était trop légère pour engager les riches et les gens aisés à se montrer assidus. De là cette foule d'ouvriers et de mercenaires qui d'habitude encombraient l' Agora, et qui formaient la majorité de l'as semblée; de là ausM le pouvoir que les orateurs acquéraient sur la multitude, enflattantses passions, en excitant sa haine contre les riches, son amour de lindépendance, son impa tience de tout frein. Apres avoir reçu le triobole, l'Athénien se hâtait de quit ter l'assembiée pour aller !e dépenser en provisions de ménage, ou bien il s'asseyait tranquillement dans un coin de l'Agora, afin d'y manger le déjeuner composé d'ail et de V gâteaux dont il s'était muni.
II avait, du resle, le droit, s'il remplissait les conditions d'âge marquées par la loi, de de mander la parole et de saisir l'assembiée d'une proposition que, séance tenante, le peuple pouvait repousser ou adop ter. Mais le plus souvent il se tenait à l'écart de la tribune, redoutant les huées qui saluaient l'apparition et couvraient la voix des orateurs inexpérimentés. Là, par ses clameurs, il manifestait bruyamment ses impressions, à la vue et au langage des divers orateurs qui íe succédaient a la tribune. Celui-ci, bavard, présomptueux, impudent, n'avait que des vices sans grâce, une ambition sans talent et sans ex cuse ; mais il ne paraissait jamais devant le peuple que pour l'accabler des plus grossières flatteries, pour lui présenter des plans de finances dont la conséquence eût été le gas pillage immédiat des fonds de la République entre les mains d'une populace désœuvrée.
Tout en repoussant ces absurdi tés impraticables, on lui savait gré de chimères inspirées, disait-on, par l'amour du peuple. Un autre orateur, esprit exact, prudent, sévère, paraissait-il ? au premier blâme qu'il exprimait, les murmures couvraient sa voix. Les Athé niens n'acceptaient de leçon qu'au théâtre. Le peuple était bien celui dont Phocion, applaudi par lui, devait dire en s'adressant à ses amis : Ne me serait-il pas échappé, par mégarde, quelque sottise? Le Pnyx, le tribunal, la promenade, le théâtre, telle est la sphère d'activité où se concentre la vie de l'Athénien. Si ce n'est pas jour d'assemblée, vous êtes à peu près certain de le rencontrer au tribunal. II faudrait, en effet, qu'il fût bien malheureux, bien maltraité de la fortune, pour ne pas faire partie des six mille juges que chaque année désignait le sort.
Six mille juges! ce nombre semble exorbitant, il paraissait à peine suffisant aux démagogues de Tépoque. Comme on donnait à chaque juge un salaire quotidien de trois oboles, plus il y avait de places, plus il y avait de chances pour les désœuvrés d'arriver à une fonction salariée par TÉtat. Du reste, les goûts processifs des Athéniens, la VI liberté que leur donnaient les institutions de .s'accuser les uns les autres, leur passion pour la discussion, ('obligation imposée à tous les sujets de la République , si éloigné que fût leur territoire, de venir à Athènes vider leurs différends, alimentaient largement l'activité des tribunaux. Au théâtre, le peuple trouvait dans la représentation des comédies le sujet de ses préoccupations et de ses entretiens habituels". Pourvu qu'on Tintéressát par des allusions pi quantes aux événements du temps , qu'on Tamusát avec de bonnes plaisanteries et qu'on le charmât avec de beaux vers, il se montrait fort accommodant, et supportait de la part des poètes les plus mordantes satires.
Nous avons la mesure du degré de liberté qui leur était laissé en matière politique , et de la tolérance du public, dans la comédie des Chevaliers, représentée à Athènes en 426. — En voici le sujet : § III. LA DÉMAGOGIE a" ATHÈNES, 'DANS LES COMÉDIES D'ARISTOPHANE. Aristophane met en scène deux esclaves du bonhomme Peuple, les généraux Nicias et Démosthenes, roués de coups par le Paphlagonien Cléon, qui, à force de vices et de flagor neries, a su capter la confiance du peuple. Ils s'entretiennent des vices de leur maître. « C'est un vieillard morose et un peu sourd, grand mangeur de fèves. » Le Paphlagonien l'a séduit en le gorgeant de flatteries, d'extorsions iniques, et en lui disant : «O Peuple! c'est assez d'avoir jugé une af faire; va au bain, prends un morceau, bois, mange, reçois les trois oboles.
Veux-tu que je te serve à souper?" Debout, le fouet de cuir à la main , il ne souffre pas que personne approche de lui. «II lui débite des oracles, car le vieillard raffole de prophéties. Quand il le voit dans cet état d'im- 1 Platon appelait le gouvernement athénien une théatrocratie. bécillité , il en profite pour mettre en œuvre ses intrigues. » Cependant, Nicias et Démosthènes profitent du sommeil de Cléon , «Testomac plein de viandes et de gâteaux provenant de confiscations » , pour lui dérober une de ces motions au moyen desquelles il gouverne le Peuple. En ce moment méme survient le charcutier qui doit supplanter Cléon dan*- la faveur populaire : « Homme fortuné ! s'écrie Démosthènes, ô toi qui aujourd'hui n'es rien et qui demain seras au faîte des grandeurs, regarde : vois-tu cette multitude?
Tu en seras le maître souverain ainsi que du marché , des ports , de l'assembiée; tu fouleras aux pieds le sénat; tu deslitueras les généraux, tu les chargeras de chaînes, tu les emprison neras; tu feras du Prytanée un lieu de débauche. — Mais, répond le charcutier, comment arriverai-je à la tête de TÉtat? j appartiens à la canaille, je n'ai pas reçu la moindre éducation, si ce n'est que je sais lire, et encore assez mal. — Démosthènes : Ah! ceci pourrait le faire du tort de savoir lire, méme assez mal. La place de favori du Peuple n'appartient pas aux hommes instruits, ou du moins irrépro chables, mais aux ignorants et aux infâmes. — Le charcutier : Comment serais-je capable de gouverner le Peuple? — Démosthènes : Rien de plus facile. Continue ton métier, brouille les affaires de la méme façon que tu amalgames tes hachis; cajole le Peuple en lui promettant des vivres à vil prix.
Tu as tout ce qu'il faut pour entraîner la populace : voix terrible, esprit pervers, impudence des halles , lu as toutes les qualités nécessaires pour le gouvernement. Va donc! ceins ton front d'une couronne, et repousse vigou reusement ton adversaire1. » Cléon2 paraît avec son gros ventre, sa foile corpulence. Alors commence un combat d'invectives : « Je dénonce cet 1 _Xous nous sommes servi, pour ces citations, de la traduction française de M. Artaud. - II ne se trouva pas d'acteur assez hardi pour porter le masque du démagogue Cléon : Aristophane prit le parti de remplir lui-même le rôle; il le joua aux applaudissements des Athéniens. homme, s'écrie Cléon, et je soutiens qu'il transporte les jus de viandes sur les galères de TÉtat. — Le charcutier : Et moi, j'accuse celui-ci d'entrer au Prytanée le ventre vide et d'en sortir le ventre plein. — Cléon : Je te dénoncerai, quand tu seras général, » etc.
Le chœur alors prend la pa role : « Infâme scélérat, braillard, tout retentit de ton audace : le pays entier, l'assembiée, les bureaux de finances, les greffes, les tribunaux; tu remplis la ville de trouble et de confusion. C'est de ton impudence, arme ordinaire des orateurs , que tu te sers pour dépouiller les riches étrangers. Mais enfin, je puis me réjouir; un homme a paru bien su périeur à toi en perversité, et, comme on peut en juger déjà, il te surpassera en intrigues, en audace et en tours de passe-passe. « Cléon répond : «Je ne vous crains pas , tant que le sénat existe et que le Peuple re.-.te dans sa stupidité. » Aristophane trouve ici Toccasion de faire T énumération de ceux qu'a délaissés Tingratitude des Athéniens ; en méme temps, il frappe de ses vers sanglants tous les favoris de la multitude : Nicias, Démosthènes, Cléon le Paphlagonien, Lucis le devin , Hyperbolos le démagogue personnifié dans le charcutier Agoracrites, Eucrates le marchand d'étoupes, Cratinos, Morsimos, Cornas, Moguès, Cratès, confrères du poète.
Oue d'autres encore seront atteints parmi les hommes éminents de la République, sans que la multitude se lasse d'applaudir à ses sarcasmes! car les démagogies vivent de défiances, de jalousies et de haines; la passion de Tégalité a chez elles le caractère de la fureur. Mais une des scènes les plus singulières, c'est celle où les deux rivaux en présence plaident leur cause devant le Peuple assis sur les bancs du Pnyx. « Je suis connu, dit Cléon, pour celui qui aime le mieux le Peuple athénien, après Cynna et Sababaccha (courtisanes célèbres du temps). Je Tai enrichi des extorsions commises sur les particuliers. J'ai à ma disposition des oracles qui le rendront maître de toute la Grèce et lui feront toucher cinq oboles en Arcadie pour rendre la justice. Tu calomnies celui qui, j'en jure par Cérès! a rendu à TÉtat de plus grands services que Tliémis tocles. — O Peuple! répond Agoracrites, Taffection qu'il a pour toi se réduit à se chauffer à tes dépens.
Ainsi, pendant qu il parle , il te laisse durement assis sur la pierre; il n'a pas les mémes attentions que moi, qui t'apportece cous sin que j'ai cousu moi-même. Allons, lève-toi, et repose plus mollement ces membres qui ont tant fatigué à Salamine. Et toi, misérable, si tu Taimais, tu ne le verrais pas sans pitié, depuis huit mois, habiter dans des tonneaux et dans des antres Tu repousses la paix, tu entretiens les hosti lités. Tu veux qu'à travers le tourbillon de la guerre le Peuple ne s'aperçoive pas de tes friponneries, et que la né cessité, le besoin, Tattenle de son salaire le réduisent à n'es pérer qu'en toi. Ah! quand il connaîtra les douceurs de la paix, il te punira, plein de fureur et de rage. Toi, Tégal de Thémistocles! allons donc! Lui, vivant, notre ville était opulente, il la fit regorger de richesses; aux biens qui entre tenaient Tabondance sur notre table, il joignit le Pirée, et, sans nous rien retrancher, il nous procura de nouveaux poissons. « A cet argument puissant sur les Athéniens , fort amateurs de poisson , Cléon ne peut opposer que son ardeur à dénoncer : « Seul, j'ai étouffé les conspirations; il ne >e trame pas un complot que je ne sonne aussitôt Talarme. — Le charcutier : Tu fais comme les pécheurs d'anguilles : quand Teau est calme, ils ne prennent rien; mais quand ils ont agité la vase, la pèche est lionne.
De méme, tu gagnes quand lu as mis le trouble dans la République. » Le chœur prosite du moment où les deux ennemis se sont éloignés pour reprocher au Peuple la facilité avec laquelle il se laisse tromper par tous ceux qui le flattent. «N'en croyez rien, répond le Peuple. J'e.xtravague à dessein. J'aime à boire tout le jour et à prendre pour maître un voleur que je nour ris; mais quand il est bien engraissé, je lui fais rendre gorge et je Timmole. " L'explication que le bonhomme donne de sa crédulité n'est pas suffisante, et il est clair que le poète qui Ta représenté faible, ingrat et glouton , ne Taccepte pas. X II lui reconnaît du bon sens, mais partout ailleurs qu'au Pnyx : «Là, il perd la tête et déraisonne. » Critique amère de l' entraînement des assemblées populaires. Certes, il y a dans cette satire, souvent burlesque, bien des exagérations : le poète ne se gêne pas pour calomnier, méme les démagogues qu'il met en scène.
II emploie contre eux les armes dont ils ont pu se servir contre d'autres, et l'histoire n'a pas ratifié, par exemple, Taccusation de vols et de rapines qu'il dirige contre Cléon, dont elle accuse seulement Timpéritie et la funeste influence sur les destinées de sa patrie. Mais la comédie des Chevaliers , malgré ses bouffonneries grossières , n'en reste pas moins une œuvre de génie, un tableau vivant des dangers de la démagogie, une peinture immortelle des démagogues d'Athènes et de tous les temps. Cléon a plus d'un trait de ressemblance avec Hanriot, et Agoracrites avec Hébert. § IV. LA DÉMAGOGIE A PARIS, DANS LES RAPPORTS DE POLICE. Ces noms nous ramènent à la démagogie de 1794. II y a d'ailleurs entre les deux époques, entre les deux situations, les Athéniens en 426, les Parisiens en 1794, d'autres analogies que Tair de parenté des démagogues Cléon et Hanriot, Agoracrites et Hébert.
Est-ce que les Athéniens de Paris, pour assister aux as semblées, ne touchent pas, eux aussi, letriobole, depuis qu'on leur distribue quarante sous par jour? Sont-ils beau coup plus exacts, plus assidus et plus scrupuleux que les contemporains d'Aristophane? Les ouvriers des assemblées populaires, — dit un rapport de police du 14 ventôse, — viennent au commencement surtout pour boire, et reviennent à la fin toucher leur paye de 40 sols el retirer leur carte — On compte six mille juges à Athènes, mais il y a à Paris un nombre presque aussi grand déjuges du civisme et de la liberté des citoyens , dans les comités révolutionnaires des sections. Et les membres des comités civils réclament un salaire égal à celui que touchent leurs confrères. L' envie d'avoir des places, — dit Tobservateur de police Charmont, — fait que dans les assemblées de sections les membres se disputent les uns les attires.
Ah! que ce sont bien là les Athé niens d'Aristophane! Qu'on ouvre les journaux du temps, on sera étonné de retrouver dans la bouche des orateurs de la Convention ou du club les moyens qu'emploient pour séduire le bonhomme Peuple Cléon et Agoracrites. Chacun ne manque pas de dire avec eux : «Seul, j'ai étouffé les conspirations; il ne se trame pas un complot que je ne sonne aussitôt T alarme. » Chacun de protester de son amour pour le peuple ; chacun de dire à son adversaire : «Misérable! si tu Taimais, tu ne le verrais pas sans pitié souffrir toutes les privations » ; ou bien encore : « Tu repousses la paix, tu entretiens les hosti lités « ; chacun de faire croire au peuple que, comme Thé mistocles, il lui procurera de nouveaux poissons; chacun de lui annoncer, au nom d'oracles mensongers, la ruine de ses ennemis et Tempire du monde ; chacun de cajoler le vieillard en lui promettant des vivres à vil prix.
Les plus in fluents des démagogues réalisent en tout point la définition donnée par Démosthènes : voix terrible, esprit pervers, impudence des halles. Que font-ils, sinon terrifier T Assem blée, les tribunaux, le pays entier de leur audace, remplir /'Etat de trouble et de confusion? Tel est le démagogue de tous les temps ; tel nous le peint Aristophane, tel le montre l'histoire des tempêtes de notre Révolution. Nous venons de citer des extraits des rapports des observateurs de l'esprit public. C'est la principale source, dont personne ne contestera les exactes informations, à laquelle nous avons puisé ' Les observateurs de l'esprit public suivent la multitude partout où elle se porte, dans la rue, au marché, au club, sur la place publique: ils obseivent, ou plulôt ils écoutent, ils rapportent, ils photographient.
Par malheur, leurs relations sont moins gaies que la co médie d'Aristophane. Si parfois on est tenté de sourire devant quelques-unes des laideurs grotesques du bonhomme qu'a bafoué la verve impitoyable du poète, le plus souvent on est ému, attristé, épouvanté, — car celui que nous voyons se passer de main en main les démagogues parisiens n'est pas le vieillard gourmand et sensuel que ses favoris régalaient de poissons, de gâteaux et de lièvres, et qu'ils mariaient, entre deux vins, avec la paix personnifiée sous les traits d'une belle courtisane, — c'est le vrai peuple ; le peuple encore crédule comme l'autre, mais malheureux, encore irascible, mais ruiné, encore capricieux, mais exas péré, encore glouton, mais féroce et terrible comme la brute , car il a faim. Les rapports de police nous révèlent des souffrances cruelles et les doctrines effrayantes qu'elles font naître et qu'elles développent.
On apprend par eux le nom de ce grand agent d'ingratitudes et de supplices dont la présence a mis tant d'horreurs dans l'histoire de la Révolution : la faim. Si le peuple est endurci; s'il se montre indifférent aux plus touchantes infortunes ; s'il est prêt à sacrifier suc cessivement tous ses défenseurs à d'absurdes et monstrueuses 1 Avons-nous besoin d'ajouter que ce n'est pas la seule? II suffira de parcourir la table des matières pour s'assurer qu'aucune source d'informations authentiques n'a été négligée: journaux, registres du comité, dossiers des procès, écrits du temps. Parmi ces derniers, il en est un, presque entièrement reproduit par nous, qui a pour titre : Fragment pour servir a l'Histoire de la Convention depuis le 9 thermidor. (Voyez page 513 de ce livre.) Nous lavons attribué par erreur à J. Dussaulx, membre' de la Con vention et traducteur de Juvénal.
II est de J. J. Dussault qui rédigeait alors avec Fréron l'Oraleur du Peuple. accusations ; — les rapports, en nous le montrant livré à deux calamités, les démagogues et la faim , qui marchent parallèlement pour conduire les démocraties à leur ruine, nous donneront les causes de celte folie ou de cet égare ment. — Nous allons prendre presque au hasard dans leurs dépositions : « Trois mille femmes, en file dans le marché Saint-Jean, partent sans avoir pu rien se procurer. « (Rapport du 27 ventôse.) — On s'étonne qu'il y ait une armée révolu tionnaire. «On fait entendre qu'elle devrait au moins servir à forcer les paysans à apporter des denrées. Le peuple ob serve que tant qu'on ne guillotinera pas quelques-uns de ceux-ci, cela n ira pas. » (Rapport de Pourvoyeur.) — L'observateur Rollin demande « qu'on empêche les aristocrates d'avoir plusieurs plats de gras par repas. » — Un autre dira qu il faut que ceux qui ont deux plats en donnent un à celui qui n'en a pas. — Un particulier est mis en prison parce qu'on a trouvé chez lui — trente-six œufs.
(Page 245, rapport de Bacon du 25 ventôse.) La prison aussi pour ceux qui trouvent moyen de se procurer, en Tachetant, plus d'une demi-livre de beurre! — Le bruit courait qu'on vou lait tuer tous les vieillards, comme des bouches inutiles. (Page 220.) — Perdre une volaille au lieu de la manger est un acte qu'Hanriot compare au meurtre d'un homme, et il appelle assassins civils des individus qu'il accuse d'avoir jeté des volailles à la rivière. — On réclame dans les clubs le partage des terres : et déjà les observateurs de l'esprit public engagent le gouvernement à déclarer inaliénables les terres que répartira aux sans-culottes la loi agraire. (Voir le rapport d'un observateur cependant modéré, de Latour- Lamontagne.) II n'est donc pas extraordinaire que dans ces dispositions on interprète un peu étroitement la liberté du commerce et de Pindustrie, « Ordre est donné le 15 thermidor aux bouchers, qui depuis le 1er germinal étaient allés s'établir aux environs, de rentrer dans Paris pour y exercer leur profession. « La nouvelle de cette injonction, à laquelle il eût été dangereux de ne point obéir, fait naître une joie universelle dans Paris.
Au milieu de la désolation de la famine, que remarquent les observateurs de l'esprit public ? — 1° L' indifférence profonde des spectateurs, et, ce qui est plus significatif, Tindifférence des victimes devant le supplice. On en voit qui plaisantent jus que sur Téchafaud. C'est si dur de vivre, que c'est presque une joie de mourir. Une tête, en sautant de la lucarne dans le panier, jette un grand éclat de rire : « Adieu, sans-farine! Adieu, bourreau ! adieu, peuple de meurt-de-faim ! adieu, sans-son et sans-farine! » — 2° Le redoublement de férocité. L'observateur Pourvoyeur, qui voudrait voir interdire aux restaurateurs la vente de la viande ; qui juge que la guillotine est un épouvantail nécessaire pour les aristocrates, se fai sant Tinterprète du sentiment populaire, réclame Tétablisse ment à Paris de quatre guillotines en permanence.
Dans l'exaspération produite par Texcès des souffrances, les doux deviennent les plus dangereux, les femmes sont plus redoutables que les hommes. Aux portes des bouchers, elles se livrent des batailles sanglantes, et plus d'une a failli perdre la vie pour un quarteron de beurre. Les observateurs en sont réduits à demander qu'il ne leur soit permis d'emporter avec elles, quand elles prennent place dans la queue, que des serviettes. (Voir le rapport de Latour-Lamontagne du 13 ventôse.) A entendre les femmes, il faudrait guillotiner tous les prisonniers, parce qu'ils affament Paris. (Rapport de Bacon.) Elles trouvent trop doux le supplice auquel leur idole de la veille, Hébert, par exemple, est condamné. Elles mettent les hommes au pas ; elles les surveillent, elles les enflamment, elles les enfièvrent.
Elles font comme cette femme de crieur dont parle Rollin dans son rapport du 7 ventôse, qui allait trois fois par jour aux séances du tri bunal révolutionnaire pour effrayer les juges. II n'est pas étonnant que Tattachement à la République, la foi en elle, aillent chaque jour s'affaiblissant. Vive l'ancien régime! s'écrie-t-on dès le mois de ventôse. Plus tard, vers Tépoque de la mort du Dauphin , on criera : Vive le Roi! on supposera que les conventionnels laissent à plaisir s'ag graver les maux de la famine pour amener le peuple à souhaiter le rétablissement de la monarchie. (Voyez les rapports du 17 floréal, des 26 et 27 messidor an III.) § V. INCONSTANCE DE NOS PÈRES, RÉSULTAT DES MISÈRES DE LA DÉMAGOGIE. Et maintenant, que nous reste-t-il à dire? — Que ce peuple qui avait fait la constitution de 1791 ; qui, à la presque unanimité, avait voté celle de 1793; qui avait immolé ou souffert qu'on sacrifiât à son ombrageuse passion pour la liberté une infinité de victimes innocentes; que ce méme peuple, après avoir donné une seconde consécration au gou vernement républicain, en adoptant la constitution de 1795, une troisième adhésion solennelle parle vote de la constitution de Tan VIII (3,011,007 pour, sur 3,012,549 votants), devait, avec la méme unanimité, — car c'est seulement en ce point qu'il se montre toujours d'accord avec lui même, unanimité pour se démentir, — saluer de ses accla mations la constitution impériale de Tan XII.
De ces varia tions, l'explication, pour ne pas dire Texcuse, se trouve dans ce livre. En montrant Tétendue de la misère , la grandeur des privations, Tépuisement de la population par plusieurs années d'une disette qui ne permet pas de donner aux ma lades Tassistance nécessaire à la réparation de leurs forces , aux petits enfants la nourriture suffisante pour préparer des hommes vigoureux, nous avons plaidé la seule circonstance qui puisse paraître atténuante pour une inconstance politique qui a étonné le monde. II est trop commode d'oublier les grandes choses que nos pères ont faites, les biens que nous leur devons, les périls qu'ils ont affrontés afin de nous transmettre ces bienfaits; — il est trop facile de dresser la liste de leurs fautes, de re tracer leurs douloureux égarements, pour que Tingratitude envers eux et la triste tâche de condamner leur mémoire, aient pu nous tenter.
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The end
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