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PHYSIONOMIE DU PAYS — PEUPLADES — COMMERCE — RELIGIONS— PASSÉ ET AVENIR — RÉCITS ET LÉGENDES, PAR L'ABBÉ P.-D. BOILAT, Missionnaire nposloliqaej wrmbrc de plusieurs Sociétés savantes PARIS. P. BERTRAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 53, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-AHCS. 1853. V Au dépôt des publications de la Librairie P. Bertrand, chez MM. Treuttel et Wììrtz, à Strasbourg. Paris. — Imprimerie de L. Martinet, rue Mignon, 2. PHYSIONOMIE DU PAYS — PEUPLADES — COMMERCE — RELIGIONS — PASSÉ ET AVENIR — RÉCITS ET LÉGENDES, PAR L'ABBÉ P.-D. BOILAT, Missionnaire apostolique, membre de plusieurs Sociétés savantes. PARIS. P. BERTRAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 53, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARCS. 1853. A MONSIEUR SCHWINDENHAMMEK, SUPÉRIEUR GÉNÉRAL DE LA CONGRÉGATION. DU SAINT-ESPRIT ET DU SAINJ COEUR DE MARIE. Monsieur le Supérieur, Enfant du Sénégal, et chargé, pendant plusieurs an nées, du ministère apostolique sur ces plages confiées à votre Congrégation, j'ose vous prier de vouloir bien accepter la dédicace de cet ouvrage, œuvre de mes loisirs, que d'heureuses circonstances m'ont permis d'exéculer.
Vous y trouverez, Monsieur le Supérieur, la repro duction aussi vraie, que mon modesle talent a pu la rendre, des mœurs, des usages, des types et costumes des différents peuples de ce pays, où vos missionnaires ont commencé leurs travaux et où Dieu ne tardera pas à couronner, par le succès, leurs fatigues et leurs souffrances. Daignez, je vous prie, y voir aussi un hommage de l'estime sincère et de la plus profonde reconnaissance, De votre très humble et très obéissant serviteur, D. Boilat. PRÉFACE. II est peu de contrées sur notre globe, offrant tant de variétés de l'espèce humaine, tant d'objets d'étude de tout genre, tant de matières de recherches scien tifiques , que celui dont nous allons parler dans cet ouvrage. Tout y est si peu en rapport avec nos idées européennes, qu'en y arrivant, pour la première fois, il semble qu'on soit tombé dans un monde nouveau.
La principale chose qui frappe la vue, c'est ce bel horizon sans nuage, pendant six mois de Tannée, de couleur grise, transparente, sur lequel se détachent merveilleusement tous les objets, comme sur le plus beau tableau du plus habile des peintres. Le vent d'Est souffle-t-il ses vapeurs, un nouveau mystère se présente à l'espiit; ce même vent est très sec el très humide , très chaud et très froid. Le matin jusqu'à huit heures on est transi; de huit heures du matin au coucher du soleil, il semble que l'air est embrasé, il permet à peine de respirer ; le thermomètre monte de 40 à 45 degrés centigrades à l'ombre; on voudrait transpirer et on ne peut se donner ce soulagement , tant la tempé rature est sèche, et durant ce temps l'eau est d'une fraîcheur extraordinaire. Quelquefois même, quand ce PRÉFACE.
Chapitre II. Republique Du Cap Vert Ou Dakar
— NOTICE SUR RUF1SQUE. — RÉPUBLIQUE DES NONES. Ce fut en 1446 que Denis Fernandez passa l'em bouchure du Sénégal, et, pénétrant plus loin, dé couvrit à l'extrémité occidentale de l'Afrique les îles de la Madeleine, Gorée et le cap Vert, dont nous al lons parler. 11 le nomma ainsi, à cause des beaux arbres qui le couvraient; mais, sans s'y arrêter, il y planta une croix de bois sur le rivage et se hâta de porter cette glorieuse nouvelle au prince Henri de Portugal. Salut, ô première croix plantée sur le sol sénégalais ! Salut, espérance des Africains! C'est à vous que nos pères ont dû leur vocation à la foi; c'est à vous que je dois la mienne. C'est par votre vertu divine qu'à la place mème de cette croix s'élèvent au jourd'hui une chapelle, un séminaire africain, un évêché. La république de Dakar comprend toute la pres qu'île du cap Vert dont Dakar est le chef-lieu.
Elle est fermée au nord par la baie de Yof, si célèbre en naufrages , et au sud par la baie où se trouve la Gorée, Les terres sont généralement élevées; elles le deviennent de plus en plus en allant de Test à Touest jusqu'aux deux Mamelles , au sud desquelles la côte tombe presque à pic sur le bord de la mer. Presque tout le flanc nord du cap Verl se compose de falaises escarpées, couvertes de grandes masses d'oxyde de fer et de colonnes de basalte régulières, et conservant pour la plupart leur position verticale. Le terrain des Mamelles et presque tout celui du centre de la presqu'île paraissent reposer sur des laves argileuses et en décomposition. 11 est fertile et forme les champs de la population. Près de Dakar, le ter rain est arrosé par un grand nombre de ruisseaux; pendant la saison des pluies, la végétation y est pro digieuse.
Outre les mils de toute espèce, les légumes d'Europe y viennent parfaitement. C'est Dakar qui fournit tous les légumes à Gorée. Nous avons des traités de 1763 et 1765 passés entre le demel du Cayor et le gouvernement fran çais, d'après lesquels le demel ou roi du Cayor cède cette presqu'île à la France. J'admets qu'ils soient signés du demel, mais il paraît qu'il regardait néanmoins ces traités comme illusoires. Les habitants du cap Vert les ignoraient, car la population continuait à payer au demel les contributions comme à l'ordinaire. J'ajouterai que le demel se croyait en droit de pouvoir les vendre en esclavage, comme il fait par tout dans son royaume, et que ce fut une cause de ré volte de la part des habitants de la presqu'île. Au pre- RÉPURLIQUE DU CAP VERT. 43 mier bruit de l'approche de Tarmée du demel (c'était en 1790), les habitants, à la tête de leur aleati nommé Mour-Dhial, se réunirent pour bâtir à leur façon des fortifications, depuis la baie d' Yof jusqu'à la baie de Ckane.
L'armée ennemie arriva : elle était composée, dit le chef de Dakar, de plus de cinq mille cavaliers et d'à peu près autant de fantassins, Le combat dura toute une journée; le demel fut défait et perdit pres que toute son armée. Les assiégés ne perdirent qu'un homme et un chien. C'est toujours le chef du Dakar qui parle. Dès ce moment Mour-Dhial fut nommé chef de la république de Dakar. II se mit sous la pro tection de la France, et le demel n'osa plus les in quiéter. Le président de la république prit le titre d'élimanne, qui signifie président de la république. Afin de maintenir la moralité parmi les citoyens, il fut décrété que le gouvernement serait basé sur les lois du Koran, et que Télimanne serait toujours le premier marabout; qu'il y aurait un sénat composé des chefs de chaque village et de vieillards de Dakar, qui est la capitale.
L'élimanne est nommé à vie, tant qu'il pratique les devoirs de sa religion. Je ne pense pas qu'il y ait plus de 10,000 âmes dans toute la presqu'île. Tous les hommes sont soldats en temps de guerre : ce sont des Wolofs comme ceux du Cayor, quoiqu'ils aient pris le nom de Lébus. Leurs mœurs étant les mêmes , nous en parlerons à l'article des Wolofs. L'élimanne actuel est un homme civilisé par ses fréquentes relations avec les Français, chez lesquels il a pris certaines habitudes dont il aurait de la peine à se défaire. 11 lui faut du vin blanc à ses repas et de P absinthe pour se rafraîchir dans la journée, chose criminelle d'après les constitutions de l'État. En qualité de bon politique , il trouva facilement le moyen d'en user en cachette. Les missionnaires com mençaient à bâtir leur maison à Dakar ; les abbés Arragon et AVarlop y habitaient provisoirement une petite cabane.
Son Excellence allait cacher derrière le lit de M. Warlop son vin blanc et son cognac. Quand elle en sentait le besoin, elle se faisait accom pagner de deux ou trois sénateurs, ils visitaient en semble les tableaux de la chambre, et pendant qu'ils étaient attentifs , l'élimanne passait lestement der rière le rideau du lit et prenait de sa liqueur. II reparaissait ensuite et causait comme si de rien n'était. II avait encore imaginé un autre expédient. Les Wolofs ont coutume d'avoir dans leurs cases un grand vase de terre appelé canari, pour contenir leur provision d'eau et la maintenir fraîche. L'élimanne en mit deux dans la sienne. Le premier contenait de Peau pure , le second de l'eau mêlée d'absinthe. Cette ruse lui réussit longtemps ; mais un jour il fut dé couvert par un jeune homme de Gorée travaillant pour le génie militaire à une carrière de chaux, près RÉPURLIQUE DU CAP VERT. 45 du village (1).
Les chaleurs étaient fortes et notre jeune homme, pressé par la soif, alla demander un batou d'eau à l'élimanne. Le batou est une petite calebasse servant de gobelet chez les noirs. Son Excel lence, qui était assise dehors sur le sable, respirant à Pombre, lui permit d'entrer et de boire au premier canari. Le jeune homme, soit par erreur, soit par malice, tira le couvercle du second, remplit son batou et but à satiété. L'odeur s'en répandit dans toute la case et dehors. L'élimanne, effrayé, s'écrie : « Mon fils, au lieu d'eau, tu as bu de mon remède! — C'est que le remède était aussi bon pour moi, ■> répliqua le jeune homme. Dévouement des habitants de Dakar pour les missionnaires. Les missionnaires avaient fait venir de Gorée une grande quantité de planches pour leur nouvelle con struction ; elles avaient été déposées sur le rivage de la mer.
La nuit approchant, les habitants du vil lage vinrent de leur propre mouvement les tirer de là pour les mettre à l'abri des flots. Cette gracieuseté de la part de gens qu'on regarde comme barbares me toucha jusqu'au fond du cœur. Mais je fus encore bien plus surpris lorsque, ayant achevé ce travail (1) Jusqu'ici aucun voyageur n'avait cru qu'il pût y avoir des carrières de chaux sur le cap Vert. Cette découverte est due au rare talent de M. Warlop. La carrière se trouve au pied du cap Vert. pénible, M. AVarlop les voulant récompenser de leur peine, ils refusèrent son argent en disant qu'ils n'a vaient travaillé que par amour pour les missionnaires. Quand je réfléchissais sur le bon cœur de ces gens, ils vinrent m'entourer et me prier de leur servir d'interprète aupi'ès de M. Warlop. Ils avaient ouï dire que ce missionnaire devait être envoyé au Ga bon. « Nous ne le souffrirons pas, disaient-ils : ce » marabout possède notre confiance; il nous ensei » gne la vérité, chacun de nous cherche à s'instruire; » il est sur le point d'obtenir tout le succès possible, » et tout serait perdu. » Alors ils commencèrent à me citer des ophthalmies parfaitement guéries, des fiévreux bien soignés, et un lépreux, dont on déses pérait, presque totalement rétabli.
Je les consolai de mon mieux et les rassurai, en leur montrant que leur crainte était mal fondée. Je viens de donner une idée d'un vaste projet de civilisation chrétienne pour cette petite république. Ce sont quelques rayons d'un soleil levant; c'est un coup d'œil jeté dans un lointain admirable. Déjà, Tannée 1847, la maison était terminée; placée sur une hauteur, elle domine la mer et tous les villages voisins. Sept missionniares y étaient instal lés avec des frères, et une école y était ouverte à la jeunesse de Tendroit. Le zèle et la prudence de M. Tabbé Graviére avaient tout installé sur un bon RÉPUBLIQUE DU CAP VERT. 47 pied. La confiance et Tamitié des Dakariens étaient acquises. Ce sont vraiment des grâces admirables de la di vine Providence! II semble que les choses ne pour raient être mieux; mais la bonté de Dieu est infinie, eUe est inépuisable.
Au commencement de janvier 1847, on sacrait évêque de la Sénégambie et des Gui nées Mgr. Truffet. La cérémonie avait lieu à Notre- Dame des Nictoires, où Marie lui avait inspiré sa vocation à Tapostolat des noirs. Faire un digne éloge de ce saint évêque est au-dessus de ma portée. J'ai eu le bonheur de le loger chez moi pendant trois semaines du beau mois de Marie à Gorée; je Tai plus connu encore depuis; je me contenterai de dire que je n'ai jamais vu un homme d'une foi si vive, d'un esprit si éclairé et d'une érudition si profonde. Dans les quelques mois qu'il vécut sur le sol africain, il avait si bien gagné lecœur des Dakariens, que j'ose rais assurer qu'il les eût tous convertis si Dieu lui eût accordé de plus longs jours. Je n'oublierai jamais son entrée triomphante à Dakar, où je versai les larmes de joie les plus abondantes.
Le 8 mai 1848, M. Trébuchet, capitaine du port de Nantes, arma de bon matin sa chaloupe pour con duire Monseigneur à Dakar. 11 arbora le pavillon tricolore; je m'étais embarqué avec lui. La traversée fut longue, parce que nous lûmes obligés de louvoyer au large. Pendant ce temps, tous les missionnaires, avec leurs enfants, tout le village de Dakar, et toute Tarmée de la république, l'élimanne en tête, atten daient sur le rivage. A peine fûmes-nous descendus à terre, et Monseigneur eut-il entonné les prières pres crites par le Pontifical romain, que les détonations des armes à feu se firent entendre de tout côté. Plus de cinquante tamtams roulaient ensemble au milieu des chants d'allégresse : on eût cru se trouver au mi lieu des chrétiens de la primitive Église. Mahomet était réellement oublié ce jour-Ta.
Je ne pus retenir mes larmes tout le temps de cette procession, qui dura depuis quatre heures jusqu'à sept du soir. Les cris de joie, les détonations des armes, se firent en tendre si loin, qu'ils alarmèrent une tribu voisine. Elle croyait tout bonnement que c'était la guerre, et le lendemain ses ambassadeurs, agréablement trom pés, prenaient part à la fête générale. Les choses en étaient là , lorsque sur la fin de ce beau mois de Marie, le bruit vint à se répandre que sa Grandeur allait faire un grand salam, c'est-à-dire une cérémonie d'ordination. JeTannoncai en chaire à Gorée, pour engager nos paroissiens à assister à une si belle cérémonie qui ne s'était jamais vue dans le pays. Ils s'y rendirent tous ; mais les habitants des villages voisins les avaient devancés : de tous les côtés on voyait arriver des pirogues chargées de monde.
Laissons parler M. Tabbé Gallais, décri vant à son supérieur général les impressions de ce RÉPUBLIQUE DU CAP VERT. 49 beau jour où il reçut le diaconat ; jour mémorable où le pontife lui dit pour la première fois ces paroles de Jésus-Christ à ses apôtres : « Allez, instruisez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » « A huit heures du matin, dit-il , on ouvrit Péglise; en un moment elle fut remplie. M. Warlop et moi nous étions prosternés en aube, au pied de l'autel, avec nos dalmatiques sur le bras et nos flambeaux allumés à la main. Ce fut alors que mon confrère fit son pas irrévocable, et moi j'eus Pinestimable bonheur d'aller au diaconat ; c'était le 29 mai. Le 18 septembre, il a reçu le diaconat et moi la prêtrise. M. Warlop frappait singulièrement nos bons noirs; sa taille avantageuse, sa longue barbe noire , qui lui retombait jusqu'à la poitrine, sa blanche aube, son maintien modeste et pieux, tout les jetait dans un profond étonnement.
Mais ce fut bien autre chose quand ils virent Monseigneur, revêtu de ses orne ments pontificaux. Alors, vous auriez mis sous leurs yeux l'Afrique entière et toutes les merveilles du monde, que vous n'auriez pu les distraire. Son orne ment d'or, sa croix d'or et surtout Pair angélique qui brillait sur son visage, les plongeaient dans une ad miration extatique dont ils ne pouvaient revenir; le plus profond silence régnait dans toute l'assemblée. Mais, à peine la cérémonie terminée, éclatent des transports impossibles à dépeindre. On croira peutêtre que ces hommes, étrangers aux idées de notre hiérarchie ecclésiastique, n'auront point su lequel de nous deux recevait le plus de pouvoir dans cette ordi nation ; détrompez -vous, la méprise était facile. Je n'étais, comme je ne suis encore, qu'un pauvre enfant à peine sorti des bancs de Pécole, et M. Warlop, dans ces contrées, passe pour un véritable prodige.
La belle maison qu'il a fait surgir comme par enchante ment au milieu des humbles cases indigènes, ses con naissances en médecine et les milliers de guérisons justement attribuées à sa science, en font un homme tout extraordinaire. On dit qu'à plus de 300 lieues dans l'intérieur des terres, on parle de lui. Eh bien ! malgré tout cela , vous auriez entendu après la céré monie ces braves gens , sans que personne les eût avertis, dire que le P. Warlop n'était point encore le plus grand thierno (prêtre), et pourquoi ? Parce que le grand kélifa n'avait pas mis la main sur la tête de M. Warlop ; mais, quant à l'autre, Monseigneur avait pratiqué cette cérémonie, c'est-à-dire imposé sa main droite sur lui. Comme vous voyez, c'était surtout Pimposition de la main du pontife qui les avait frappés. A Pissue de la cérémonie, on vit surtout une pauvre femme qui en était hors d'elle-même.
Elle s'écriait : Yalla ! Yalla ! à n'en plus finir. Jamais, disait-elle, elle n'avait rien contemplé de si beau, et elle commandait impérieuse ment qu'on la menât au ciel, et sur le champ. On lui RÉPUBLIQUE DU CAP VEUT. 51 donna une médaille qu'elle s'empressa de mettre à son cou. Souleymanne, neveu du président de la ré publique, était dans le fond de Péglise, il regardait, et des larmes coulaient de ses yeux. Je pleurais un peu, disait-il ensuite, ma tête commençait à tourner, et mon cœur roulait dans ma poitrine. Nos chers enfants du petit séminaire étaient dans une jubilation qui ne se peut traduire. On leur dit que pour la pi'emière ordination de prêtres noirs, ce serait une fête tout autrement solennelle; alors ce fut le comble de la joie : rien, ce semble, ne manquait plus à leur bonheur.
C'était parmi eux un zèle extraordinaire , on voulait étudier, on s'excitait à hâter par ses efforts P époque du sacerdoce, on se choisissait déjà son district : celui-ci allait au Cayor, celui-là dans le Fouta; un troisième prenait pour lui les Sérères, un autre s'adjugeait la Guinée, et déjà le vicariat apostolique tout entier était distribué. Je ne vous parlerai pas de notre intéressante population; seulement, qu'on se le persuade bien, ils ne sont pas tels que la calomnie s'est plu si souvent à les peindre. Figurez-vous les temps antiques, où les princes et les rois allaient bonnement sans appareil et sans pompe. Imaginez-vous les chefs des peuples, menant eux-mêmes leurs bœufs boire au ruisseau, et condui sant leurs chameaux aux pâturages; servant eux mêmesleurshôtes, et leur apprêtant le kouskous et le poisson.
Représentez-vous surtout les princesses se levant avant P aurore pour piler, dans un tronc d'arbre artistement creusé, le mil qui fera la fête de la famille et des étrangers, et vous commencerez k avoir une juste idée de nos chers Wolofs. Messieurs Arragon et Siméon (frère covert), prisonniers dans le Cayor. Avant Tarrivée de Monseigneur Truffet au Sénégal, M. Tabbé Arragon avait formé déjà le projet d'aller visiter le roi Demel et de lui demander son autori sation pour prêcher librement dans le Cayor. II partit dans le courant d'avril 1847, accompagné du frère Siméon. Ils ignoraient sans doute qu'on ne peut voir les rois du Sénégal sans leur porter un cadeau con venable. La facilité avec laquelle ils abordaient tous les jours l'élimanne de Dakar les avait induits en erreur. Us se mirent en marche comme les disciples de Jésus-Christ, ne portant ni or ni argent, deman dant l'hospitalité de village en village.
Ils avaient à peine lait huit lieues qu'ils furent arrêtés au village de Neshiarel. L'alkati les retint au nom du demel. Des fers furent apportés pour leur mettre aux pieds, mais par commisération pour leur faiblesse, ils se contentèrent de les surveiller de près et de les empê cher de s'éloigner du lieu de leur prison. Ils y passèrent un mois, pendant lequel ils furent nourris très grossièrement et encore plus mal couchés. Monsei gneur avait déjà fait son installation à Dakar. 11 avait RÉPUBLIQUE DU CAP VERT. 53 ouvert des conférences religieuses à ses mission naires. Le 20 mai, Sa Grandeur avait entrepris un sujet d'instruction qu'il traitait avec une éloquence admirable; les missionnaires étaient tous attentifs à ce discours , quand tout à coup Souleymann se pré senta à la chapelle accompagné d'un soldat du demel.
Ce guerrier s'assit à terre et planta sa lance debout devant lui. Souleymann empressé voulut interrompre Monseigneur, Sa Grandeur lui fit signe d'attendre dehors. Non, Monseigneur, répliqua Souleymann, Arragon est aux fers avec Siméon; le demel demande de l'argent pour leur rançon , ou il va leur faire trancher la tête. Monseigneur réfléchit quelques secondes, puis leur dit avec calme et avec sa fermeté ordinaire : Dites au demel qu'il n'aura pas d'argent de notre part. S'il les tue, ce sera un motif pour nous de prêcher encore plus hautement la religion de Jésus-Christ. Dans la même journée, le commandant particulier fut informé de cet accident; il en écrivit au gouverneur du Sénégal et dépendances à Saint-Louis. Je présume que ce dernier dut envoyer quelqu'un au près du demel avec des ordres sévères ; ce que je sais positivement, c'est que Télimann se montra vraiment noble et digne dans cette circonstance. 11 écrivit immédiatement la lettre suivante au demel. « Au nom du Dieu clément et miséricordieux : il » n'y a pas d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète. » Élimann, chef de la république de Dakar, au roi » Demel salut. » Je t'envoie cette lettre pour te dire de donner » immédiatement la liberté aux marabouts Arragon » et Siméon, parce qu'ils habitent ma république, » qu'ils sont sous ma protection et n'ont fait aucun » mal chez toi.
Tes gens viennent chez moi sans que » je leur fasse de mal, il faut traiter les miens de la » même manière. Si tu ne les délivres aussitôt cette » lettre reçue, je te déclare une guerre de trente » ans. » Cette lettre fut portée par les principaux sénateurs de Dakar. Elle eut le résultat le plus heureux. Ces messieurs revinrent avec les ambassadeurs. Qui aurait jamais pu les reconnaître? Leurs longues barbes, qu'ils n'avaient pu soigner durant la captivité, étaient tellement couvertes de poussière et entrelacées, qu'ils furent obligés de les couper. La mauvaise nourriture les avait si épuisés, qu'ils sem blaient plutôt des spectres que des hommes. Quand nous décrirons les mœurs des Wolofs et surtout des rois, on comprendra facilement que le désir d'avoir de l'eau-de-vie plutôt que la haine de la religion, avait excité les chefs du Cayor k se saisir de la personne de. ces messieurs.
L'alkati de Dhiéral NOTICE SUR RUFISQUE. 55 était intimement persuadé qu'il recevrait au moins six barriques d'eau-de-vie pour la rançon des pri sonniers. Monseigneur, qui comprenait fort bien leur esprit, jugea à propos de ne rien donner. NOTICE SUR TANGUEGUETH OU RUFISQUE. Tanguegueth est situé dans le royaume du Cayor à cinq lieues environ au sud du Dakar, au bord de la mer. 11 a une bonne rade où les navires marchands mouillent en sûreté sur un fond de sable d'environ sept brasses. Ce village fournit encore des bœufs, des cuirs et des arachides aux habitants de Gorée. Les habitants sont des Wolofs, comme à Dakar. Je ne parlerai de leurs mœurs que quand je traiterai des Wolofs en particulier. Les Portugais, depuis le xve siècle, s'étaient établis à Tanguegueth, auquel ils avaient donné le nom de Piio-Fresco à cause de la fraîcheur de ses sources, d'où par corruption on a fait Puifisque, nom que les Français lui ont conservé jusqu'à présent.
Les Hollandais Toccupèrent en 1617 et y bâtirent un comptoir qui fut détruit en 1677 par le vice-ami ral d'Estrées dans une guerre contre les Hollandais, et rebâti peu après par M. Ducasse, lieutenant géné ral des armées navales de France. C'est à ce dernier que nous devons la possession de ce pays que la France a abandonné. M. Ducasse avait passé un traité avec le demel du Cayor et le tègne ou roi du Baol, dont les principales conditions furent que toutes les côtes de la mer du Cayor, à partir de Ru fisque et du Baol, à six lieues dans les terres, appar tiendraient pour toujours à la France , et qu'elle y ferait le commerce à Texclusion de toute autre na tion sans payer aucun droit ni coutume. Cependant nous n'y possédons rien par le fait, et nous abandon nons à la merci du demel et du tègne un pays très avantageux pour le commerce, et des forêts magnifi ques dont nous parlerons en détail.
II ne reste à Rufisque aucune trace de comptoir. Rufisque se compose de quatre groupes de villages, séparés par un cimetière où l'on a enterré quelques chrétiens de Gorée. Au sud-est, à l'un des groupes, habitent les marabouts , qui , par principe de mo ralité , ne veulent qu'aucune personne des autres groupes passe chez eux avec de la boisson enivrante. On compte à Rufisque dix mille âmes. L'occupation principale des habitants est de vendre partout du vin de palme pendant la bonne saison. Dans la mau vaise , qui est celle des pluies , ils cultivent leurs champs et leurs légumes, sans négliger en aucun temps de Pannée la pêche. Parmi les nombreux poissons qu'ils prennent, il est une espèce de hareng qu'on trouve en abondance sur toute la côte depuis Dakar. Je les ai vus en prendre en si grande quantité qu'on eût pu les comparer à la pêche miraculeuse NOTICE SUR RUFISQUE. 57 de l'Evangile.
Ils salent ce poisson, Texposent au soleil pendant quelques jours, et vont le vendre dans l'intérieur du pays pour du mil, du coton et d'autres denrées. Les pêcheurs sont divisés par tentes. Lorsqu'ils arrivent sur le rivage avec leurs pirogues , chaque membre de la tente vient prendre ce qu'il lui faut et rentre chez soi : les passants en ont aussi leur part gratuitement. A chaque village, il y a un chef rési dent, mais il y a un alkati en chef faisant la fonction de gouverneur. Superstitions. Les habitants de Rufisque ont une grande vénéra tion pour les génies de la mer, avec lesquels ils se croient parents. Ce génies demeurent tout à fait au fond de la mer. Ils y ont des villes magnifiquement bâties. Quelquefois ils invitent les pêcheurs à passer quelques jours avec eux, et quand ces derniers sont de retour, ils en racontent des merveilles.
En 1846, quand j'y passai pour la première fois, une pirogue, qui avait été à quatre lieues au large pour pêcher, avait disparu depuis huit jours. Les familles de ces malheureux , loin de les pleurer et d'en porter le deuil, attendaient avec patience leur prochain re tour. Ils avaient été invités par leurs parents sous marins à passer quelques jours avec eux , ils s'y trouvaient si heureux, qu'ils oubliaient pour le moment leurs familles de ce monde visible. II paraît qu'ils finirent par se fixer chez leurs bons amis les génies. Quelquefois, une vague impétueuse fait chavirer leurs pirogues; ils les retournent et en vident Teau pour s'y remettre ; durant ce temps des requins accou rent pour les saisir, mais reconnaissant en eux des parents, ils leur demandent excuse et se retirent. Depuis la pointe de Thiothie, où commencent les groupes de villages qui forment Rufisque, la forêt se développe majestueusement à perte de vue en allant vers le royaume de Sine.
On reconnaît cette pointe à deux bancs de rochers sur lesquels reposent ordi nairement toute sorte d'oiseaux aquatiques. Le rivage est couvert de précieux coquillages aux quels il n'est pas permis de toucher. Les génies de la mer, quelques mânes des Puitiscois habitent ces mol lusques et obligent les imprudents voyageurs à les remettre en place. Je voulus y ramasser en cachette de ces coquillages si mystérieux : j'en remplis un petit sac que je con fiai k un de mes guides; mais, k mon insu, il reporta tous les coquillages k leur place. 11 avait entendu leur voix mystérieuse, il avait été menacé par les génies. A deux lieues de Rufisque est vin viUage composé aussi de groupes de cases : les habitants sont Wolofs. Ce village est la dernière limite du mahométisme. RÉPUBLIQUE DES NONES. 59 On ne trouve plus que des pays fétichistes jusque sur les rives de la Gambie.
Près de Rargni, sur le bord de la mer, on trouve des pierres siliceuses qui s'élèvent par couches hori zontales de quelques décimètres d'épaisseur. RÉPUBLIQUE DES NONES. Entre le cap Piouge et le cap de Nase est située la petite république du peuple appelé None. Ce peuple diffère des Wolofs qui les avoisinent au nord, et des Sérères qui les entourent de l'est au sud. Ils ont une langue particulière, quoiqu'ils comprennent pour la plupart le wolof et le sérère. C'est une belle race noire. Les hommes sont grands et de fort belle con stitution. Tout le pays est traversé par une chaîne de montagnes élevées; Pair y est frais et pur : j'ai eu Poccasion d'aller jusque dans l'intérieur du pays. J'ai trouvé les habitants tous assez bien vêtus et me paraissant plus civilisés que les Sérères dont je par lerai plus bas.
Ce peuple m'a paru de sa nature très doux, mais d'un caractère très ferme et indépendant. Cet esprit d'indépendance leur a attiré sans doute la réputation de méchanceté et de cruauté dont ils jouissent. Aimant essentiellement la liberté, ils ont vu avec peine dès le xvc siècle les Portugais, les Hollandais, ensuite les Français et les Anglais acheter autour d'eux des Wolofs et des Sérères, et les emmener en esclavage. Craignant d'être pris et vendus, ils résolu rent de fermer l'entrée de leur territoire k tout étranger. C'est pour ce motif qu'ils assassinaient quiconque se permettait d'entrer dans leurs villages. Le chemin, lui disaient-ils, est fatigué de te suppor ter, retire-toi, et aussitôt un coup de fusil terrassait le voyageur qu'ils avaient soin d'enterrer dans les bois. Depuis que la liberté des esclaves a été proclamée dans toutes les colonies, non seulement ils laissent passer tout le monde, mais ils vont eux-mêmes cher cher du travail a Gorée.
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