Introduction
Quomodo cecidit potens ? (1er livre des Macchabées, c. 9.) I. Où commence la chute de Tancien régime et où elle finit. — II. Nécessité de distinguer Tancien régime et Tancienne France. — III. Difficultés exceptionnelles que présente Tétude de Tancien régime. — IV. Travaux préparatoires indispensables pour la connaissance de Tancien régime. — V. Méthode suivie dans la composition de ce livre. Le 27 décembre 1786, dans une séance du conseil des dépêches, le roi Louis XVI annonça qu'il avait résolu de convoquer une assemblée, composée de per sonnes « de diverses conditions et des plus qualifiées de son état, afin de leur communiquer ses vues pour le soulagement de son peuple, Tordre des finances, et la réformation de plusieurs abus ». Cette déclaration mémorable marque le commencement de la crise à laquelle succomba l'ancien régime.
Ce n'est même pas un prologue; on peut considérer la convocation des Notables comme ouvrant le premier acte du drame révolutionnaire. Une fois l'action engagée, les péripé ties se succèdent, sans interruption , sans répit. Elles
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VI se pressent avec une telle rapidité, que trois ans à peine suffisent pour amener le dénouement. Dès les premiers jours du mois de novembre 1789, les ruines du vieil édifice jonchent le sol de la France. Çà et là quelques fragments épars, que la tourmente semble avoir épar gnés, restent encore debout. Eux-mêmes, ils sont minés par la base et condamnés à un effondrement prochain. La chute complète de l'ancien régime est irrévocablement consommée. C'est cet intervalle de trois années environ, si remplies d'événements, si fé condes en résultats, qui font l'objet de ce livre. L'intérêt exceptionnel qui s'y attache a déjà séduit un écrivain, qui, après avoir, comme journaliste, défendu courageusement la cause du passé, entreprit de raconter, comme historien, la catastrophe dont il venait d'être le témoin attristé.
A la fin du dernier siècle, Montjoye fit paraître un ouvrage, ayant pour titre : Histoire de la Révolution de France, depuis la présentation au parlement de ïimpòt territo rial et de celui du timbre, jibsqu 'à la conversion des Etats généraux en Assemblée nationale \. Dans sa préface 2, il justifie en ces termes le cadre qu'il a cru devoir adopter : « Je me borne aujourd'hui, dit-il, à publier le récit de tout ce qui s'est passé en France, depuis le moment où Timpôt territorial et celui du timbre furent présentés au parlement, jusqu'à la con version des Etats généraux en Assemblée nationale. Ce récit est la partie la plus intéressante de l'histoire 1. Paris, Perronneau, 1797, 2 vol. in-8«. 2. Tome Ier, pages 10 et H.
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VII de la Révolution, en ce qu'on y voit, dans un entier développement, les causes et les mouvements qui ont préparé et amené les grandes et étonnantes innovations dont nous sommes aujourd'hui les témoins. Cette partie est en même temps celle qu'il m'a paru qu'il importait d'autant plus de bien faire connaître à la postérité, qu'elle a été absolument négligée, et à peu près passée sous silence , par tous ceux qui ont écrit sur la Révolution. Us se sont hâtés de passer aux grands événements dont elle se compose. Mais ces événements présenteraient à la fois bien moins d'intérêt et bien moins d'instruction aux siècles à venir , si l'on ne faisait pas précéder leur histoire de celle des causes, des opinions, des écrits des hommes, qui ont contribué à les engendrer. » Vers la même époque, un des adversaires les plus ardents de la cause soutenue par Montjoye, Alexandre Lameth, publiait son Histoire de V Assemblée constituante.
Lui aussi , dans son introduction , il ne manquait pas de retracer à grands traits les faits qui ont précédé l'ouverture de cette assemblée, et il accom pagnait ce résumé succinct des réflexions suivantes ' : « Ces faits démontrent.... le tort qu'on a eu de fixer le commencement de la Révolution à l'ouverture des Etats généraux. Depuis un certain nombre d'années,.. cette Révolution n'était pas seulement imminente,.... elle était déjà commencée : et... son action avait dès lors autant d'énergie qu'elle en a déployé depuis. En 1. Hist. de l'Ass. const., t. I, introduction, pages c et ci.
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VIII eíïet, qui avait accoutumé le peuple aux attroupements et à la résistance? Les parlements. Qui, dans les pro vinces, avait montré le plus d'hostilité contre l'autorité royale? La noblesse. Qui avait refusé avec le plus d'opiniâtreté de venir au secours du trésor...? Le clergé. C'étaient véritablement les parlements, la noblesse et le clergé qui avaient, seuls, déclaré la guerre au gouvernement et donné le signal de l'insurrection. Le peuple n'était là que comme auxiliaire, et ce ne fut que l'effet des scènes sanglantes, dans lesquelles un nombre considérable de citoyens étaient tombés sous les coups des soldats, qui porta l'irritation parmi les classes inférieures. D'un autre côté, les troupes avaient laissé per cer leur répugnance à tirer sur le peuple, et il ne fallait plus qu'une nouvelle tentative du même genre, pour détruire, parmi les militaires, le dogme de l'obéissance passive, et mettre tout à fait à découvert l'im puissance du gouvernement.
Enfin, dès cette époque, tous les éléments de l'ancienne monarchie n'étaient-ils pas en dissolution? N'étaient-ce pas les désordres, le manque d'argent, en un mot, la désorganisation im minente du corps politique, qui avaient forcé de recourir à la convocation des Etats généraux? » Ainsi se retrouve, sous la plume du révolutionnaire, la même doctrine que sous celle du royaliste. Consul tez les autres contemporains, ceux qui ont vu les choses de plus près, ceux qui en ont le mieux suivi l'enchaîne ment, ils s'accordent tous pour rattacher à la convoca tion des Notables l'origme de la crise. Au reste, qui conque se donnera la peine de vérifier leur opinion,
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IX avec tout le soin que mérite son importance, ne tar dera pas à reconnaître son exactitude absolue. Sans parler des causes profondes et lointaines, qui ont préparé la chute de l'ancien régime, il est incontestable que les mouvements, qui l'ont déterminée, ont pris naissance à la fin de 1786. C'est à ce point de dé part qu'il faut remonter, si l'on veut comprendre la grande explosion de 1789. Sans quoi, l'on risque de se tromper à chaque pas sur le caractère des faits qui se déroulent. On s'expose à prendre pour un début ce qui n'est qu'une suite, pour une agression ce qui n'est qu'une revanche.' La justice y perd autant que la vérité. Sur des bases erronées, on ne saurait asseoir que des appréciations fausses. Envisagée à un autre point de vue, Pobservation de Lameth et de Montjoye n'a rien perdu de sa valeur.
La période historique qu'ils recommandent à notre atten tion n'est pas moins négligée aujourd'hui que de leur temps. Ne vient-on pas de voir un auteur éminent, dont les qualités brillantes charment et entraînent jus qu'à ceux qui repoussent ses doctrines, entreprendre d'exposer les origines de la Révolution française, sans dire un mot, un seul, des événements qui ont rempli les années 1787 et 1788? Par une contradiction étrange Montjoye lui-même, oubliant les préceptes et les pro messes de sa préface, n'aconsacré que quelques pages au récit de ces deux années si curieuses. Son livre ne commence guère qu'à 1789. en sorte que, s'il a eu l'honneur de tracer le cadre, il a laissé à d'autres le soin de le remplir.
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X Ajoutons qu'avant de le remplir, il est au moins utile, pour ne pas dire indispensable, de le rectifier. Les débats parlementaires, que souleva l'enregistrement des deux édits sur le timbre et la subvention ter ritoriale, ne sont évidemment que la conséquence des luttes engagées sur le même sujet devant Tassemblée des Notables. C'est parce que cette assemblée a refusé son appui aux projets conçus par le gouvernement pour combler le déficit, que les parlements se sont enhardis à les combattre. Les premiers coups sont venus d'elle. Le signal de la crise date de son ouverture ou même de sa convocation. Montjoye n'a-t-il pas com mis une autre erreur, en prenant pour terme d'arrivée la conversion des États généraux en Assemblée nationale? Sans doute, cette manifestation solennelle de la volonté populaire annonce une révolution imminente.
Toutefois Tancien régime est loin de considérer ce premier échec comme une défaite irréparable; témoin la déclaration royale du 23 juin, le renvoi de Necker, la constitution du ministère Rreteuil, et la concentration d'une armée menaçante entre Paris et Versailles. La perte de Tancien régime n'est véritablement et définiti vement consommée, qu'après le 14 juillet, la nuit du 4 août et les funestes journées des 5 et 6 octobre. Encore peut-on la reculer jusqu'aux premiers jours de novembre, époque où fut abolie la division fondamentale de Tancienne France en trois ordres l. Ici, au contraire, après le décret qui n'admet plus, parmi nous, qu'une 1. Décret du 5 novembre 1789.
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XI catégorie de citoyens, c'en est fait de Tancien régime. La France nouvelle est maîtresse du terrain. Elle n'a plus qu'à recueillir les fruits d'une victoire, que désor mais personne n'est en état de lui disputer. Aussi notre livre commence plus tôt et finit plus tard que celui de Montjoye. Partant de la convocation des Notables, il aboutit à la suppression des ordres. Dans ces limites, il nous paraît embrasser tout ce qui constitue histori quement la chibte de l'ancien régime, et forme, au milieu de nos annales, un épisode distinct, méritant de faire Tobjet d'une étude spéciale. II Avant de chercher comment tomba Tancien régime, quomodo cecidit potens, commençons par le définir nettement. On a pris Thabitude de désigner sous ce titre Tétat politique et social de la France aux appro ches de 1789.
La formule est d'usage commode, et je n'entends pas la rejeter, à une condition pourtant, que son emploi n'autorise aucune confusion regrettable. Entendu dans le sens restreint, qu'on lui donne aujourd'hui, Tancien régime n'est ancien que par opposition au régime nouveau, qui lui a succédé. Quicon que Tétudie en détail, ne tarde pas à reconnaître que les institutions, dont il est formé, bien que d'origine reculée, quelques-unes même d'origine très lointaine, ont subi, en vieillissant, des transformations si profon des, que la plupart n'ont presque rien conservé de leur
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XII caractère primitif. Elles ne ressemblent plus, que par une vaine et trompeuse apparence, à celles qui jadis, sous des formes ou des noms analogues, avaient fait la force et la grandeur de notre pays. Au point de déca dence où elles sont tombées, elles ne peuvent plus être pour lui qu'une cause de faiblesse, une source de ma laise intolérable. Ce n'est donc pas répudier Théritage de Tancienne France que de dénoncer les vices inhé rents à Tancien régime. Un homme a été jeune, intelli gent et actif. Son âge mûr a réalisé les heureuses pro messes de ses débuts. Puis la veilliesse est venue, et avec elle, les infirmités du corps et de Tesprit, qui trop souvent affligent la fin des longues vies. Songerez vous à juger la carrière de cet homme d'après les mi sères de ses derniers jours? II ne serait pas moins ini que de juger la France d'autrefois sur la période de sénilité qui Ta conduite , et qui devait forcément la conduire à Tagonie suprême.
Voilà ce qu'il ne faut jamais oublier, quand il est, comme ici, question de Tancien régime. Voilà ce qui permet d'être justement sévère à son égard, sans manquer de reconnaissance pour les bienfaits, ni de respect pour les gloires des régimes antérieurs. La distinction est d'autant plus nécessaire qu'elle est trop souvent méconnue. Récemment encore, les jour naux se plaisaient à reproduire une lettre adressée par M. le comte de Chambord à M. le baron de Calonne, au sujet d'un ouvrage de celui-ci, intitulé : Etude sur la vie municipale au xvc siècle dans le nord de la France. Cette lettre contient entre autres les passages
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XIII suivants ' : « Pour tout homme de bonne foi, votre consciencieuse Etude sur la vie municipale au xve siècle fait une éclatante justice des mensonges his toriques, au moyen desquels la persévérance de Técole révolutionnaire a faussé tant d'esprits à Tégard d'une époque, dont les abus regrettables ne doivent pas empêcher de reconnaître et d'admirer les mâles et solides vertus... Les villes du nord de la France, Amiens en particulier, doivent se réjouir et vous savoir gré de vos laborieuses recherches, qui, en vous faisant pénétrer si avant dans la vie intime de leurs institutions municipales, vous ont permis de reconstituer avec tant de fidélité Thistoire du passé. » Evidemment , Técole historique à laquelle M. le comte de Chambord lait allusion et qu'il n'hésite pas à qualifier d'école révolutionnaire, est celle qui prétend justifier la révolution de 1789 par les fautes et les abus de Tancien régime.
Or cette école n'a pas attendu le livre de M. de Calonne, pour savoir .et pour professer, qu'en remontant le cours des âges, on constate, en France, Texistence de libertés municipales fort étendues et très activement pratiquées. Grâce à elle, personne n'ignore que, dès le xn° siècle, les communes jurées jouissaient de prérogatives tellement larges, qu'aujourd'hui nul gouvernement régulier n'en saurait accorder de pareilles à aucune de nos villes. Mais quelle relation y a-t-il entre les institutions de notre pays, municipales ou autres, telles qu'elles étaient au 1. Voir le n» du journal le Figaro, en date du 18 septembre 1880.
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sortir du moyen âge, et ces mêmes institutions quatre ou cinq cents ans plus tard, à la veille de 1789?La seule question qu'il importe de résoudre, est celle de savoir en quoi consistaient au juste celles que la Révolution a détruites, celles qui régissaient notre pays, soit au moment où elle éclata, soit durant la période immédiatement précédente; en un "mot, quel était le régime qui a provoqué la catastrophe finale. Ajoutez que les promoteurs de cette révolution n'étaient pas des igno rants. Comme nous et avant nous, ils avaient appris par Thistoire, que la France avait possédé jadis des institutions meilleures, plus libérales. Ils en avaient dressé le catalogue. Ils se plaisaient même à en exagérer le nombre et Timportance. Car, c'était pour eux un nouveau motif de plaintes, un nouveau sujet de revendications.
Ils invoquaient, sous une forme ou sous une autre, la vérité des faits que Mme de Staël a résu més plus tard en disant : « II importe de répéter à tous les partisans des droits qui reposent sur le passé, que c'est la liberté qui est ancienne et le despotisme qui est moderne '. » Si cela est vrai, si Tancien régime pro prement dit n'a pas été seulement la continuation d'an ciens abus, s'il a eu le tort encore plus grave de détruire les quelques institutions Jouables qui fleu rissaient avant lui, il n'en est que plus coupable aux yeux de la raison et de la justice; il n'en a que mieux mérité son sort. Amiens, dites-vous, jouissait au xv° siècle de liber- 1. Considérations sur la Révolution française, t. I, p. 18.
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XV tés municipales très dignes d'envie. On peut juger de ce qu'elles étaient devenues, en lisant le Cahier des plaintes et doléances, rédigé en 1789 par le tiers état du bailliage i. II demande : « que le régime de toutes les municipalités, tant des villes que des campagnes, soit analogue à celui des états provinciaux, et tellement ordonné que nulle place municipale ne soit perpétuelle, sauf celle de secrétaire qui sera permanente jusqu'à révocation; que dans l'un et l'autre, les représentants seront librement élus pour un temps limité. » Mais il paraît que ce vœu général du bailliage ne suffisait pas pour rassurer la ville d'Amiens contre le retour des abus dont elle venait de souffrir. Elle eut soin d'y faire ajouter un paragraphe intitulé : Pétitions particulières de la ville d' Amiens 2 , paragraphe qui commençait par ces mots : « Les députés requerront : 1° que les membres, qui composent le corps municipal actuel de la ville d'Amiens, ne puissent avoir de voix délibérative, ni collectivement, ni particulièrement, pour la nomination des maires et échevins, qui doivent les remplacer ; 2° que les octrois municipaux et provinciaux seront supprimés, comme établis sans le concours de la commune, ainsi que Tabolition de toutes les charges créées par les villes ; 3° que les officiers municipaux ne pourront faire aucune construction, aliénation de leurs propriétés et privilèges, qu'après y avoir été autorisés par la commune assemblée. » 1. Archives parlementaires, les Cahiers de 1789, t. I, p. 744 et sui vantes. 2. Eodem, p. 753. b
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Evidemment ces plaintes se rapportent à un régime bien différent des franchises du xvc siècle. De ces fran chises, depuis longtemps disparues, s'il restait encore quelque trace, ce n'était plus qu'un vague souvenir, et avec le souvenir, nécessairement le regret, c'est-à-dire une aggravation de souffrances. Le meilleur moyen de ne pas confondre Tancien régime avec les temps antérieurs, auxquels il ressemble si mal, serait de lui assigner des limites chronologi ques et de le resserrer entre deux dates précises. Avant 1715, c'est encore le grand règne, Tapogée de la monarchie absolue; 1789 marque Tavènement de la nouvelle France, de la France contemporaine. Depuis la mort de Louis XIV jusqu'aux premières victoires de la Révolution s'étend Tancien régime : rien de moins, rien de plus. De ces deux limites, la dernière n'est pas susceptible de contestation; quant à l'autre, il nous suffira de rappeler qu'elle coïncide avec la véritable aurore du xvmc siècle, de celui qui, rompant avec les traditions du passé, prépara le mouvement révolution naire.
Déjà, M. Villemain en avait fait la remarque, en ces termes * : « Le Roi est mort ce mâtin à huit heures un quart, écrivait, le 1er septembre 1715, Texact Dangeau.... A partir de cette date, messieurs, com mence pour nous le xvnr3 siècle. » Plus récemment, un écrivain distingué, étudiant la marche de Topinion publique au cours de ce même siècle, a suivi Texemple de M. Villemain. II a choisi 1715 et 1789 comme points ì. Cours de littérature, xvinc siècle, première leçon.
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XVII de départ et d'arrivée. « Dans le champ d'exploration où nous entrons, dit M. Aubertin ', ce sont là nos fron tières naturelles. » Qu'elles soient aussi les nôtres, car elles conviennent également au caractère des recher ches que nous nous proposons ici. II est donc parfaitement entendu qu'à nos yeux Tancien régime, celui dont nous allons raconter la chute, ne remonte pas au delà de la mort de Louis XIV, et ne comprend que les deux règnes successifs de Louis XV et de Louis XVI. III Malheureusement, Tétude de Tancien régime, de quelque côté qu'on Taborde, à quelque point de vue qu'on Tentreprenne , présente des difficultés donl aucun travail analogue ne saurait donner Tidée. Ces difficultés exceptionnelles, et parfois insurmontables, ont frappé M. de Tocqueville. Las des efforts qu'elles imposaient à sa patience, il les a signalées comme une espèce de phénomène historique, dont il a cru néces saire de chercher T explication.
Dans son beau livre sur Y Ancien régime et la Révolutioìi ', livre que nous aurons tant de fois occasion d'invoquer, il s'exprime ainsi : «. Quoique Tancien régime soit bien près de nous... il semble déjà se perdre dans la nuit des temps. La Révolution radicale qui nous en a séparés a pro duit Teffet des siècles, elle a obscurci tout ce qu'elle ne 1. L'esprit public au xviii" siècle, par M. Aubertin, introduction, p. 4. 2. Page 59.
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XVIII détruisait pas. » Un historien moins connu, mais qui mérite assurément de Têtre, M. H. Doniol a reproduit sans contrôle l'opinion de M. de Tocqueville. Dans son livre intitulé la Révolution et la Féodalité1, il dit à son tour : « La Révolution française a jeté dans une nuit profonde tout ce qu'elle a détruit. L'obscurité est surtout grande au sujet des rapports sociaux et des intérêts nés de la féodalité. On dirait volontiers qu'un des grands défauts de Tancien régime, pour nous qui n'en souffrons plus, c'est qu'en se faisant bouleverser violemment, il a rendu difficile de le connaître. Les rapports et les intérêts nouveaux ont été si différents et Tont été si vite, que Ton n'a pas uniquement perdu de vue les anciens, mais perdu leur notion même... La France de 1788 est hors de notre intelligence, à cette heure, autant que hors des faits.
Le moyen âge n'a pas de coin plus obscur. » Malgré la confiance que m'iiispirent ces deux écri vains, je n'hésite pas à déclarer que Texplication fournie par eux me paraît complètement inadmissible. Si brusque et si radicale qu'ait été Tœuvre de destruction accomplie chez nous par la révolution française, elle ne s'est pas étendue jusqu'aux documents, dont les historiens ont coutume de se servir, pour étudier Torganisation des sociétés détruites, et qui leur per mettent d'ordinaire d'en reconstituer exactement les traits essentiels. Sauf quelques terriers seigneuriaux, ou quelques papiers de famille, brûlés, dispersés, par 1. Page 1.
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XIX une populace en délire, aucun de ces documents ne nous manque aujourd'hui. Ni les hommes de 1789, ni ceux de 1793 n'ont songé à faire disparaître les ves tiges écrits ou imprimés de la période antérieure. Nous avons encore sous les yeux tout ce que Tancien régime a produit en livres, en brochures, en écrits de toute espèce ; et Dieu sait qu'à aucun moment de leur histoire, les Français n'ont montré plus d'empressement à décrire et à critiquer les institutions qui les régissaient. Quelle est la branche de gouvernement ou d'administration qu'ils ont négligé de soumettre à leur contrôle? Jus qu'où n'ont-ils pas porté leurs regards et poussé leurs investigations? Si néanmoins rien n'est plus difficile à connaître que Tancien régime, ce n'est pas la faute de la Révolution qui Ta détruit, c'est évidemment la faute de ce régime lui-même, si mal réglé, si obscur, quelquefois si inexplicable, que les contemporains eux mêmes n'étaient guère plus avancés que nous.
C'est qu'aussi le principal caractère de Tancien régime est de ne reposer que sur des usages vagues, des traditions confuses, dont « la contexture embarrassée et T enchevêtrement », le mot est de Necker1, déroutent les plus patientes recherches et les études les plus opiniâtres. Demandez aux ministres du temps com ment ils parvenaient à diriger Tadministration au milieu de ce chaos. C'est encore Necker qui vous ré pondra. « On s'entendait, dit-il, on cheminait à Taide de Thabitude et en suivant les routes frayées. » Encore 1. Hist. de la Révolution française, Paris, 1821, t. I, p. 66.
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XX ces prétendues routes n'étaient pour la plupart que des sentiers tortueux, où Ton risquait de s'embourber à chaque pas, dans quelque fondrière imprévue. II faut voir dans quel embarras se trouvent plongés les bureaux du contrôle général, dès qu'il s'agit de s'écarter de la routine constante. Eu 1786, Calonne les charge de préparer le projet d'impôt territorial qu'il médite déjà. Ils ne savent comment faire. Ils sont réduits à demander qu'avant tout, « le roi se fasse remettre un tableau de toutes les provinces de son royaume 1 », et que, pour chacune d'elles, ce tableau contienne la réponse à une série de questions, qui, dans un État bien réglé, sont à la connaissance du premier venu. Ce fut bien pis Tannée suivante, quand il s'agit de Tétablissement des Assem blées provinciales. A chaque instant le ministère se heurtait à des obstacles inimaginables.
Un jour, entre autres, il reçoit, d'un de ses intendants, un mémoire destiné à établir qu'une des nouvelles assemblées de vrait être créée dans la généralité de Pau, et voici Tétat de choses que révèle ce document curieux : « La généralité de Pau et Rayonne étant composée de onze ou douze administrations différentes *, il en résulte beaucoup d'embarras pour ceux qui partagent le poids de son gouvernement... On doit convenir qu'elle se trouve dans une position tout à fait singulière, relative ment aux administrations provinciales. Elle devrait s'en passer, puisqu'elle est principalement constituée I. Archives nationales, K. 885, n" 31, lettre relative aux projets d'im pôt territorial, devant être soumis à Texamen des Notables. 2. Archives nationales, H. 1598, mémoire tendant à établir une assemblée provinciale dans la généralité de Pau.
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XXI en pays d'état : elle ne peut s'en passer, parce que ces états sont les uns mal constitués, les autres impar faits, tous trop nombreux, trop bornés et nécessaire ment occupés de leurs intérêts exclusifs, nullement de ceux de la généralité. II n'y a que le Réarn, la Navarre, la Soûle, le Rigorre, le Nébouzan, et Foix, où les di vers ordres de citoyens soient convoqués en vrais corps d'états. » Mais les autres parties de la province, sans posséder des états proprement dits, étaient régis par des assemblées représentatives, présentant quelque analogie avec Tassemblée des commu nautés provençales : ainsi, continue le mémoire, « Les Quatre- Vallées, convoquées en un seul corps d'état, dans le lieu d'Arreau. — Les Rastilles et Ville de Mont de-Marsan réunies de même en un seul corps d'état, dans ladite ville de Mont-de-Marsan. — : Le Labour et Ville de Rayonne, également assemblés én un seul corps d'état, dans ladite ville de Rayonne. » Ce n'est pas tout encore.
Au milieu de cette fourmilière d'états, complets ou imparfaits, se glisse un petit pays d'élec tion, Télection de Dax ou des Landes; en tout, comme dit très bien le mémoire, onze ou douze administrations diverses et indépendantes Tune de l'autre, dans une seule généralité. A la rigueur, Tintendant, placé sur les lieux, parvient à se reconnaître dans ce gâchis, sauf à se plaindre du tracas qu'il lui cause. Mais à Paris, comment voulez-vous que les bureaux des ministres s'y retrouvent, étant admis que, dans tous les coins du royaume, Tadministration centrale est entravée par des singularités non moins étranges?
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XXII Le désordre est devenu tellement manifeste, qu'il frappe tous les yeux, tellement absurde, qu'on commence à croire qu'il ne saurait durer. J'ouvre une des mille brochures que fit éclore la crise de 1788, celle qu'a publiée Rabaut-Saint-Etienne sous le titre de Considérations sur les intérêts du tiers état. Dans cet écrit remarquable et beaucoup trop oublié, Tauteur signale le chaos où la France se trouve enfoncée, grâce à la diversité des ordres, des corps, des corporations, des communautés, sans compter la division en pays d'état, en pays conquis, en pays d'élection, en pays abonnés, sans parler non plus des villes privilégiées et des villages soumis à vingt régimes différents. « Un ministre, dit-il *, qui veut débrouiller ces fils, ne sait pas où commencer... Quel est Thomme qui aurait le courage d'entreprendre seulement la lecture des titres infinis, sur lesquels sont fondés cette multitude de droits ?
Chaque corps présente des volumes de déclarations, d'ordonnances, de traités particuliers, d'arrêts, de conclusions et de gloses. » Comment se reconnaître dans une complication « si savamment embarrassée »? II n'y a plus qu'une ressource : « Attendre paisiblement Tinstant où le désordre, poussé jusqu'à son comble, le remède naîtra enfin de Texcès du mal. » Cependant, Torganisation politique et administrative de la France, sous Tancien régime, était un chef d'œuvre de clarté en comparaison de son organisation 1 . Œuvres complètes de Rabaut-Saint-Etienne, t. II, p. 882.
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XXIII sociale, et notamment de la partie qui régissait à la fois les personnes et les choses, sous le titre inexact de régime féodal. A la fin du xvme siècle, le régime féodal proprement dit, celui que le moyen âge avait vu s'établir et jeter un certain éclat, avait depuis longtemps disparu. II n'en restait plus que des débris informes et méconnaissables, ayant perdu le caractère d'institution utile et ne se conservant qu'à Tétat d'abus suranné. A vrai dire, il constituait un régime particulier, qu'il vaudrait mieux désigner sous un titre distinct, celui de régime seigneurial. Dans ce dernier, le seul qui ait survécu à la ruine de la féodalité proprement dite, on rencontre tant de variétés, tant de nuances, tant de contrastes et de bizarreries, qu'il serait impossible d'en tracer le tableau complet, sans se condamner à des longueurs interminables.
On a beau restreindre Texamen aux limites d'une région, d'un petit coin de la France; la difficulté, pour être moindre, reste toujours embarrassante, je serais même tenté de dire, insoluble. En vain, on s'obstine à approfondir ce singulier état de choses : il se dérobe, il échappe aux investigations les plus minutieuses. Parfois, on croit avoir trouvé des jalons, pour se diriger dans ce dédale, des principes généraux, auxquels il soit toujours possible de s'eii référer en cas de doute. Tout à coup, on rencontre quelque pièce inattendue, qui met en échec ces prétendus principes, qui contredit les théories que Ton croyait le mieux acquises à la science, de sorte qu'on finit par renoncer à introduire dans ces ténèbres une véritable clarté. 11 faut se contenter de la moindre lueur.
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XXIV Allons plus loin; Tignorance et Tembarras de nos pères, avant 1789, égalaient à peu de chose près les nôtres. Ils ne connaissaient bien du régime seigneu rial que la très petite portion qui les touchait person nellement, directement. Les uns savaient approxima tivement quel revenu ils avaient coutume d'en tirer, les autres quel fardeau de charges, prestations ou redevances, il faisait peser sur eux. Et même, que d'obscurités, que de points sujets à discussion, que de sources de procès, dans le cercle de ces relations restreintes! Mais nul ne savait au juste ce qui se pas sait à quelques lieues de lui. Nous verrons, en étu diant les Cahiers de 1789, un des hommes les plus éminents de T époque, un de ceux qui avaient eu les plus fréquentes occasions de sonder les mystères du régime seigneurial, avouer que dans les villes on ne se rendait pas un compte exact du nombre « de maux, d'abus et d'injustices l, que la pratique de ce régime infligeait aux villages de la banlieue ».
Voyez enfin ce qui est arrivé à TAssemblée constituante. Par le décret du 4 août, elle déclare le régime féodal aboli. Rien de plus simple à faire, ni de plus court à dire. Mais quand vient le moment d'exécuter, d'indiquer précisément en quoi consiste le régime aboli, sur quoi porte Tabolition, de sortir des formules vagues pour arriver à des dispositions catégoriques, TAssemblée tombe dans un embarras inextricable. Dès 1. Archives parleni., t. IV, p. 113. Cahier du tiers état du bailliage de Nemours, dressé par Dupont (de Nemours), d'après les Cahiers de paroisse.
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