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TABLEAU POLITIQUE DES REGNES DE CHARLES II ET DE JACQUES IMPRIMERIE DE HUZARD-COURCIER , rne du Jardinet, n° 12. JACQUES II, DERNIERS ROIS DE LA MAISON DE STUART ; PAR M. BOULAY (de la meurthe). DEUXIÈME ÉDITION. TOME PREMIER. PARIS, THOM1INE, LIBRAIRE, RUE DE LA HARPE, N° 78; FORTTC, LIBRAIRE, RUE HAUTEFEUILLE , N» 20. VMWVVWWV JACQUES II PREMIÈRE PARTIE. RÈGNE DE CHARLES II. CHAPITRE PREMIER. De l'exil et du rétablissement de Charles II. Vjharles II n'avait pas encore seize anslors qu'd fut réduit à s'expatrier. C'était vers la fin de i645, dans un temps où les affaires du roi son père se trouvaient déjà dans un état presque désespéré. Au commencement de cette même année , il avait été envoyé dans Pouest de l'Angleterre pour y appuyer une coalition que les royalistes y avaient sonnée , Tome I. et commander un corps de troupes qu'ils avaient mis sur pied; mais, forcé de fuir à Paspect d'un détachement de l'armée parle mentaire , il s'était retiré d'abord dans Pile de Scylli, ensuite à Jersey, d'où d passa en France d'après les ordres de son père et les instances de sa mère, qui, dès Pannée précédente , s'y était aussi réfugiée.
Sa mère étant fille de Henri IV et tan*e de Louis XIV, d semble que ce jeune prince, cherchant un asile au sein de sa famille , au rait dû y trouver un accueil digne de sa naissance et de son rang : mais Louis XIV était dans sa minorité: et le cardinal Mazarin, qui gouvernait la France, était bien plus attentif à plaire au parlement d'Angleterre qu'à Char les 1er et à son fils. Celui-ci donc , à l'excep tion de quelques honneurs frivoles qu'on lui rendait à la cour, lorsqu'il avait la permis sion de s'y présenter , fut laissé dans un état d'abandon presque absolu, ne subsistant que des secours de sa mère , qui quelquefois man quait elle-même du nécessaire. En 1648 , Charles crut trouver une pre mière occasion favorable à la cause royale. 11 apprit qu'une partie de la flotte anglaise , i'évoltée contre le parlement, s'était retirée en Hollande , et il s'y rendit pour en prendre le commandement. 11 se mit aussitôt en mer, et s'approcha d'Yarmouth, dans l'espoir de s'en emparer : mais Pentrée lui en ayant été refusée, et la flotte parlementaire s'avançant contre lui, il évita le combat, et rentra dans les ports de Hollande. 11 était à La Haye lorsqu'il reçut l'affreuse nouvelle qu'on voulait mettre son père en jugement. 11 écrivit aussitôt à Fairfax , général en chef de l'armée parlementaire ; il obtint des états généraux qu'ils intervinssent en faveur de son père : démarches inutiles ; Charles Ier , jugé et condamné , périt sur Féchafaud.
Charles II, dans son malheur, ne reçut au cune marque d'intérêt de la part des princes de l'Europe. « Hélas ! s'écrie Clarendon , à » peine y eut-il chez eux le moindre mur » mure à ce sujet.... Ils envoyèrent en hâte » en Angleterre pour avoir part aux dépouilles » de l'infortuné monarque » etc. ; et, en effet, chacun d'eux, à l'envi, fit acheter les meubles les plus précieux de la couronne , et en versa le prix dans la caisse du parlement. Eientôt après, Charles découvrit qu'il se i . sonnait des liaisons étroites entre les états gé' néraux et les chefs de la république anglaise. Persuadé que , bien qu'd fût beau-frère du slathouder , cette alliance ne le garanti rait pas des dangers où sa personne serait ex posée s'il restait en Hollande , d prit le parti de quitter ce pays, mais sans trop sa voir à quelle résolution se fixer.
Chapitre II
Réaction contre les indèpendans et les officiers de l'armée parlementaire. vjharles II n'a pas encore régné , et déjà les beaux jours qu'il avait promis se sont changés en jours de deuil pour une partie de la nation. II va monter sur le trône et ouvrir devant nous •une trop longue carrière de fausseté , de ven geance , d'iniquité , de bassesse. II avait , il est vrai , des manières insinuantes et des dehors séduisans : nulle apparence en lui de hauteur ni d'orgueil : son langage était doux ; il ra contait avec grâce : on lui accorde d'avoir eu Fesprit cultivé , de la pénétration , du goût , des connaissances assez étendues dans plus d'un genre de sciences; mais sous ces appa rences brillantes il cacha toujours une des âmes les plus méprisables qui aient [jamais déshonoré le trône. II était rentré , ainsi que son frère le duc d'York, avec un esprit plein de défiance et d'aiiírcur contre la nation.
Toutes ces belles promesses faites à Bréda n'avaient été de sa part, comme Févénement le prouva , que des actes d'hypocrisie : on lui avait écrit d'Angle terre qu'il ferait bien, à son retour, de prendre les choses dans Fétat où il les trouverait , de n'inquiéter personne sur sa conduite passée , de laisser à chacun la jouissance de ce qu'd possédait. Mais Charles ne pouvait s'y résoudre : il trouvait , dit Clarendon , plusieurs des choses qu'on lui proposait impossibles et imprati cables s comme de confirmer chacun dans la possession de son état , d'acquiescer à la to lérance des opinions religieuses et au libre exercice de tous les cultes , de maintenir les ventes , ou les dons faits à titre de récompense , des biens confisqués tant sur Féglise et le domaine que sur les royalistes condam nés comme conspirateurs ; il voulait bien ac corder un amnistie , mais il ne pouvait se déterminer à la rendre absolue , et surtout à y comprendre ceux à qui l'on imputait la mort du roi son père.
Pressé pourtant par les vives et continuelles instances qu'on lui faisait, et craignant qu'en laissant apercevoir un désir de vengeance , et même en gardant le silence sur ses intentions , il n'excitât trop d'alarmes et ne chan geât la disposition favorable où étaient les esprits , il consentit enfin à publier les pro messes qu'on lui demandait ; mais il eut soin de les énoncer d'une manière vague et indé terminée, et surtout de déclarer qu'il s'en rapporterait au parlement pour les exceptions et les modifications qu'il conviendrait d'y faire. 11 comptait sur la complaisance d'une as semblée à laquelle il devait son rappel ; et , en supposant qu'il ne la trouvât pas aussi bien disposée qu'il l'espérait , il ne doutait pas qu'en en convoquant une nouvelle qui serait formée sous son influence et sous Fempire des nouvelles circonstances, il ne pût s'en servir comme d'un instrument docile à ses vues secrètes.
II y avait quatre partis bien distincts en Angleterre : les indépendans ou républicains ; les presbytériens ; les royalistes , sectateurs de Féglise anglicane ; et les catholiques , qui étaient aussi royalistes , mais avec des vues différentes. Tome I. Les indépendans étaient ceux qui avaient poussé le plus loin la révolution. Confondus, dans Forigine, avec les presbytériens , ils s'en étaient séparés après l'entière défaite et lors de la captivité du roi; soutenus de l'armée, avec laquelle ds avaient fait cause commune, ils s'étaient emparés du pouvoir, avaient aboli la chambre haute et la royauté , et proclamé la république. C'est à eux principalement qu'on reprochait la fin tragique de Charles Ier. Ce parti, après avoir gouverné pendant quatre ans avec beaucoup de gloire pour les affaires du dehors, et beaucoup de rigueur pour cèdes de Fintérieur , avait été exproprié de la puissance par Cromwel.
Après la mort de celui-ci et Fabdication de son fils , les indépendans avaient ressaisi le pouvoir; mais renversés de nouveau par la faction mditaire, dont Fusurpation et la violence soulevèrent tous les esprits , d résulta de tous ces changemens tant de troubles et de confusion , tant d'inquiétudes et d'alarmes , que le torrent de l'opinion entraîna tout vers le rétablissement de la royauté. Ainsi les indépendans se trouvaient, au retour de Charles II, sous le poids d'une aversion presque générale , étant détestés non seulement des royalistes, mais aussi des pres bytériens , encore aigris par les injures qu'ils en avaient essuyées depuis leur funeste di vision. La cour se promettait donc contre eux une vengeance aisée ; et pour mieux en assurer le succès, elle affecta d'abord de n'en vouloir qu'aux régicides ; c'est ainsi qu'on qualifiait les juges du dernier roi.
Charles ne les avait pas exceptés de F amnistie ; mais , aux termes de sa déclaration, le parlement pouvait les excepter, et le roi ne dissimulait pas la vo lonté où il était de faire un sacrifice sanglant aux mânes de son père. Selon Rapin-Thoiras , le nombre de ceux que l'on considérait comme les principaux auteurs de la mort de Charles Ier était de quatre-vingt-dix. Vingt-cinq étaient morts avant la restauration : de ceux qui vivaient encore , plusieurs avaient pris la fuite ; quelques-uns avaient déjà été arrêtés, et lesbiens de tous étaient saisis. Le roi , sur la demande de la chambre des communes, publia une proclamation, portant que les juges du der nier roi, qui, dans Fespace de quinze jours, 2.. ne se constitueraient pas prisonniers, seraient exclus du bénéfice de Pamnistie : dix-neuf se rendirent en prison.
Le débat relatif aux exceptions fut d'abord très animé dans la chambre des communes. On v donnait dans l'excès : les uns , pour sc faire pardonner le tort d'avoir pris part à la révolution; les autres, de peur de paraître malintentionnés pour le roi, en se montrant modérés : d'autres encore, pour se recomman der à la faveur et aux grâces de la cour : tous étaient d'accord qu'il fallait des victi mes ; mais on disputait sur le nombre et puis sur le choix : on convint enfin d'un bill , qui fut soumis à la chambre des pairs. Ici, Forage fut plus violent encore : cette chambre était composée d'hommes qui avaient plus ou moins souffert de la révolution ; les veuves , les enfans et autres parens de ceux qu'elle avait fait périr demandaient hautement vengeance. Ajoutez que beaucoup de roya listes, pour réparer leurs pertes, comptaient sur les amendes et les confiscations.
On se proposait donc d'aller bien au-delà du vœu des communes sur le nombre des exceptions : même le comte de Bristol , seigneur catholique, porta la fureur jusqu'à dire, dans une harangue étudiée qu'il fit ensuite imprimer et publier , qu'd ne fallait épargner aucun de ceux qui avaient pris une part quel conque à la mort du roi ; ce qui tendait à proscrire une immense multitude. On vit pourtant dans ce triste débat quelques seigneurs se montrer généreux et magna nimes. Southampton , grand-trésorier , voyant qu'on ne voulait pas même excepter ceux qui, d'après la déclaration du roi, s'étaient con stitués prisonniers , demanda qu'au moins on leur accordât pour s'échapper le même temps qu'on leur avait accordé pour se rendre en prison. Northumberland , dont le père avait péri pour la cause de Marie Stuart , s'opposa à ce que personne fût recherché à raison de la condamnation du roi ; il osa même dire que Fexemple de cette condamnation pourrait être utile à la postérité, et servir, dans la suite, à détourner les rois de rien entreprendre sur les droits de leurs peuples.
Fairfax, qui avait beaucoup contribué au rétablissement de Charles , fut d'avis de ne faire aucune excep tion à F amnistie, avouant avec franchise que , général en chef de l'armée parlementaire lors du procès du roi , et pouvant empêcher ce procès , d ne l'avait pas fait. Et certes , s'il m'était permis de faire ici quelques réflexions, ne semble-t-il pas, en effet, que, pour être conséquent, il fallait adopter ou l'opinion de Fairfax , qui était de ne rechercher personne , ou cède du comte de Bristol , qui était de rechercher tout le monde? La mort de Charles Ier était un évènement très déplorable , sans doute; mais c'était le résultat inévitable de toutes les causes qui avaient pro duit la révolution; et quiconque y avait pris une part plus ou moins active , dans Fun ou l'autre parti , n'avait-d pas plus ou moins con couru à cette affligeante catastrophe?
Pourquoi donc ne s'en prenait-on qu'à ceux qui avaient composé la haute-cour de justice où le roi avait été condamné ? N'était-ce pas la chambre des communes, exerçant alors le pouvoir suprême en Angleterre , qui avait établi cette haute cour? n'était-ce pas elle qui avait ordonné qu'on jugeât le roi? ou, pour mieux dire , ne Pavait-elle pas déjà jugé et condamné elle même en le déclarant coupable de haute tra hison? car, de bonne foi, n'était-ce pas réellement dans cette déclaration qu'était lc mal , puisque la sentence de mort n'en était plus que la fatale conséquence ? Comment donc pou vait-on distinguer entre ceux qui avaient pro noncé la culpabilité et ceux qui avaient pro noncé la peine que la loi y attachait? Que la cour le fit, je le conçois; mais que les premiers prétendissent séparer leur cause de celle des seconds et rejeter sur ceux-ci tout Fodieux de Févènement , n'y avait-il pas dans un teF procédé autant de mauvaise foi que de lâ cheté?
II y a plus : ce funeste jugement n'avait-il pas été provoqué et en quelque sorte com mandé par les armées de terre et de mer, par toutes les principales villes du royaume? Oui , dira-t-on , mais tout cela n'était que Fourrage d'un parti furieux , du parti des indépendans. II est vrai r c'étaient eux qui avaient immolé eette royale victime ; mais d'abord n'étaient ils pas en droit de dire aux presbytériens, qu'dâ voyaient au nombre de leurs ennemis : « Quoi ! vous nous persécutez , vous êtes » d'accordavec les royalistes pour choisir parmi » nous des victimes ! Eh ! n'est-ce pas vous » qui avez commencé la révolution? n est-ce » pas vous qui, par degrés, avez soulevé 1» » masse du peuple , sapé les fondemens du » trône, et brisé le sceptre dans la main du roi ? » Combien de fois, dans des proclamations » émanées des déùx chambres et dans une foule » d'écrits , ne Favez-vous pas accusé de ty » rannie et de déloyauté?
Ne Favez-vous pas » signalé sans cesse comme ennemi de la reli » gion protestante , comme fauteur du pa » pisme, comme auteur de la guerre civile , et » coupable de tout le sang versé? Et même, » dans Fannée qui a précédé son jugement , » après avoir , dans un acte solennel , réca » pitulé tous les crimes qu'on lui imputait, les » deux chambres n'ont-edes pas positivement » déclaré qu'elles ne voulaient plus négocier » avec lui ? ne lui ont-elles pas interdit toute y> liaison , toute correspondance avec ses su » jets ? Comment donc , après avoir ainsi avili , » dégradé, garrotté cette victime, pouvez-vous » nous reprocher de l'avoir immolée? » Supposons maintenant que les presbyté riens , frappés de la vérité de ces réflexions , eussent eu le bon esprit de prévoir l'avenir , et défaire cause commune avec les indépendans, avec tous les hommes de la révolution , et cela dans Fintérêt public et pour leur mutuelle désensé : n'ayant plus à lutter que contre les royalistes , quel avantage n'auraieut-ils pas eu contre eux ! cc II a existé entre nous , leur auraient-ils » dit , un débat violent et cruel : sans doute » les choses ont été portées trop loin , et au- » jourd'hui nous en gémissons comme vous ; » mais si nous remontons à Forigine, si nous « suivons le développement de ces démêlés » sanglans , oserez-vous bien nous accuser d'en » avoir été les premiers et les principaux au- » teurs ?
N'étions-nous pas un peuple libre ? » le roi avait-il le droit de disposer arbitraire- » ment de nos biens, de nos libertés, de nos w vies ? c'est pourtant ce qu'il avait fait dans » les quinze premières années de son règne. » Un roi d'Angleterre ne peut gouverner qu'a- » vec le parlement , et d avait été douze ans h sans vouloir convoquer de parlement. II » voulait être absolu, et certes nous étions » bien fondés à soutenir qu'il ne devait pas m l'être. Si vous aviez été de bons Anglais , si » vous aviez véritablement aimé la patrie et )) le roi, ne vous seriez-vous pas unis avec nous » pour le déterminer , pour le forcer même , » dans son propre intérêt , à se renfermer dans » un gouvernement juste et régulier ? Au lieu » de cela, qu'avez-vous fait? vous Pavez flatté » dans sa fatale erreur; vous n'avez cessé de » prêcher les principes d'une obéissance pas » sive et aveugle : vous Papplaudissiez lors » qu'il manquait à ses promesses ; vous le » faisiez parler dans un sens et agir dans un y> autre.
Enfin , vous lui avez mis les armes à » la main ; mais vous n'avez pas su le faire » triompher , ni même le défendre : vous n'é » tiez habiles que dans Fintrigue; vous n'étiez y> redoutables qu'en paroles. Si nous avions été » vaincus, quelle affreuse vengeance n'auriez » vous pas exercée ! Vous nous avez exaspérés; » vous avez soulevé les flots de Findignation » publique ; la tempête a mis le trône en piè » ces, et le roi a été accablé sous ses ruines. » Allons ensemble pleurer sur son tombeau ; » jurons-y Foubli du passé ; jurons de nous » réunir pour le bien de la patrie, pour la y> gloire et le bonheur du roi. Que si votre » âme est incapable de cet effort sincère et gé » néreux, ah! du moins cessez de n'imputer » qu'à nous un malheur qui est votre ouvrage m autant et plus que le nôtre. » Voilà ce que les presbytériens auraient pu dire aux royalistes : et aujoufd'hui , s'il fallait décider la question d'après les principes de la constitution anglaise, pourrait-on ne pas blâmer la conduite de ces royalistes , puisque leurs prétentions étaient presqu'en tous points contraires aux bases de cette constitution, et que c'était pour arriver à ce grand résultat que le débat avait commencé ?
Mais le roi lui-même, qui voulait qu'on versât du sang pour venger celui de son père, quels reproches n'avait - d pas à se faire ! En i65o, lorsqu'il fut appelé par les Écos sais , n'avait-il pas publié une déclaration où il traitait sa mère d'idolâtre, parce qu'elle était catholique , et où il versait l'opprobre sur la tombe de son père, en disant que tout le sang répandu dans les dernières guerres civiles devait lui être imputé ! II y était forcé , dira-t-on , par le besoin de ses affaires , et pour se concdier le parti dominant. Mais , ou cet aveu renfermait la vérité , ou c était une calomnie. Si c'était la vérité, pourquoi rechercher ceux qui n'avaient condamné son père que pour le même fait ? si c'était une calomnie, quelle infamie de s'y être prêté ! et comment osait-il, d'après cela, poursuivre des hommes qui avaient été égarés sans doute, mais par des passions d'une nature bien diffé rente ?
Peut-on nier, en effet, que ces hommes ne fussent entraînés , les uns par le fanatisme de la religion , les autres par celui de la liberté , plusieurs même par cette double passion? passion très violente assurément, et qui ne se rencontre guère dans des âmes douces et des esprits modérés, mais qui suppose presque toujours de Fénergie dans le caractère, del'aus térité dans les mœurs, beaucoup de désintéressement et de probité.
Bien des rois ont été détrônés, tantôt par les prêtres, tantôt parles nobles, tantôt par des compétiteurs ; plusieurs d'entr'eux , jetés dans des cachots, y ont péri par des crimes obscurs et lâches ; d'autres ont été assassinés ou empoisonnés : mais la résolution prise et exécutée de traduire un roi devant une cour de justice, d'observer à son égard les formali tés accoutumées , de Faccuser , de le juger so lennedement et à la face de l'univers, celte résolution , dis-je, peut être tout aussi sévère ment blâmée qu'on le voudra ; mais on ne pourra jamais la considérer comme le fait d'ètresvils et méprisables, et je n'ai pas été sur pris de lire ce qui suit dans FHistoire du règne de Jacques II, par le célèbre Fox. « Au surplus, quel que soit le jugement » des gens les plus sensés sur cette question » ( celle du jugement de Charles Ier ) , il n'est » pas impossible que cet étrange événement » ait contribué à donner à l'Europe une haute » idée de notre caractère. 11 suffit d'avoir en » tendu les étrangers discourir sur ce sujet, y> ou simplement d'avoir lu leurs écrits , pour » s'être aperçu que dans l'esprit même de » ceux qui condamnent ce fait il a laissé » une impression qui est bien plutôt celle de » Fadmiration et du respect , que celle du dé » goût et de l'horreur, etc. » Si l'on veut avoir une idée positive de ces sombres et énergiques républicains, on n'a qu'à jeter les yeux sur la relation du procès de Charles Ier.
Les deux jours qui précédèrent la prononciation de sa sentence, les juges les passèrent dans le jeûne, le recueillement et la prière. C'étaient des hypocrites, dira-t-on : j'accorde qu'il pouvait y en avoir quelques uns ; certainement le plus grand nombre ne Pétait pas. L'esprit, ou, si l'on veut, le délire qui les possédait respire tout entier dans le discours que fit le président de la haute-cour avant de faire lire la fatale sentence ; on y voit qu'après avoir discuté avec beaucoup de calme et de netteté les questions de droit et de fait , il dit à Finfortuné monarque : « Monsieur , tout ce qui me reste à dire » avant la lecture de la sentence est que la » cour désire de tout son cœur que vous pen » siez sérieusement aux crimes dont vous êtes » atteint et convaincu. Vous nous disiez der- » nièrement que vous souhaitiez que nous » eussions Dieu devant les yeux : je suis cer » tain , monsieur , que nous avons tous de » vant les yeux Dieu, le Roi des rois, et le » Seigneur des seigneurs; Dieu, auprès du » quel il n'y a acception de personne ; Dieu , » le vengeur du sang innocent ; Dieu, qui » verse ses malédictions sur ceux qui épar » gnent le sang des coupables dont il a pro » nonce l'arrêt.
Oui, monsieur, Dieu et notre » conscience nous appellent en cette place, et » à cette haute fonction; et quoique nous » soyons menacés de toute part par les hom » mes de votre parti, nous ne laisserons pas de » remplir notre devoir de juges, en vous iny> fl igeant la peine que méritent vos crimes ; oui , » nous le remplirons, encore que nous fus » sions assurés que Dieu permettrait à ces » hommes d'effectuer contre nous leurs cou » pables intentions et leurs sanglans des » seins , etc. » On voit à quel degré de vigueur et d'exaltation était montée Fâme de ces terribles indépendans. Leur faute fut grande assurément, puisque même ils agirent contre Fintérêt de leur propre cause, et que le spectacle et le souvenir d'un roi mourant sur Féchafaud avec une fermeté religieuse et magnanime produisirent un effet tout contraire au but qu'ds se proposaient.
Cependant si on voulait comparer leur conduite avec celle d'Elisabeth à Fégard de Marie Stuart, je doute que cette reine si vantée parût aussi excusable qu'eux. La prison où elle garda pendant vingt ans la reine d'Ecosse, sa parente, son héritière et son égale, qui, dans ses malheurs, était venue implorer son assistance, mais qui , dans aucun cas , ne pouvait être sa justiciable, la mort cruelle qu'elle lui fit souffrir après l'avoir abreuvée si long-temps d'amertume et d'opprobres, ne furent pas l'effet d'un emportement populaire, où brille au moins la franchise du caractère, mais le résultat d'une froide et longue combinaison. Cependant Elisabeth est mise au rang des plus grands souverains ; Féclat de son règne a tout effacé, elles Anglais la voient avec orgueil figu rer dans leurs annales, tandis que la plupart de leurs écrivains ont affecté de verser l'horreur et le mépris sur ces indépendans qui gou vernèrent leur nation avec un désintéressement parfait, et portèrent au dehors la prépondérance et la terreur du nom anglais beaucoup plus haut que ne l'avait fait Elisabeth.
Au reste , il y avait déjà onze ans que les indépendans araient donné au monde le spectacle de cette épouvantable tragédie. La passion qui les avait égarés était bien refroidie par leurs propres malheurs. La confusion et les désordres qu'avait entraînés leur système de gouvernement les avaient éclairés eux mêmes, et d n'y avait plus à craindre appa remment qu'ils voulussent encore ou qu'ils pussent faire revivre ce système; ce qui restait de cette faction pouvait être employé très utilement à servir Fétat. D'ailleurs, Char les Ier avait, en mourant, défendu à ses enfans de rechercher jamais personne à raison de sa mort. Si son fils avait été animé des mêmes sentimens ; si , mieux inspiré sur son véritable intérêt, il s'était pénétré de la nécessité d'une amnistie sincère et absolue ; si , évitant les fautes de son père , et considérant les lumières et les besoins de son peuple et -surtout de la partie la plus énergique et la plus industrieuse de son peuple , il eût voulu marcher franche ment dans les limites d'une monarchie modérée et constitutionnelle, quelle gloire il eût acquise et quel repos pour son règne !
Mais son âme étroite était incapable d'une grande pensée. Il ne sut ni se commandera lui-même ni imposer silence aux passions des hommes qui Fenvironnaient. Cependant le trop grand nombre d'exceptions qu'on voulait faire à Famnistie avait déjà réveillé Finquiétude et le mécontentement. Le roi fut effrayé des murmures du public et se transporta lui-même au parlement pour hâter la conclusion de cette affaire, et se donner même un air de clémence; le bdl passa enfin. De eeux qu'on excepta , les uns furent frappés de mort politique, les autres le furent Tome I. dans leurs biens et leurs libertés , d'autres en fin réservés pour Féchafaud. Malgré le dégoût qu'inspire cette scène d'honeur, osons la contempler un instant dans ses principales circonstances. On sait que c'est des shérifs que dépend , en Angle terre , le choix des jurés : les shérifs qui étaient cette année en place à Londres ne paraissant pas assez dévoués à la cour , on attendit leur remplacement pour avoir des jurés sur lesquels on pût compter.
Le roi créa une haute-commission composée de trente quatre membres, qui presque tous étaient at tachés à la couronne par des emplois élevés et lucratifs; quelques-uns même étaient de ces presbytériens qui avaient ouvert la carrière de la révolution et y avaient entraîné ceux sur le sort desquels ils allaient pronon cer. Sans doute il eût été bien difficde, dans un procès de cette nature, de trouver des juges impartiaux; mais n'y avait-il pas du raffinement à choisir pour juges des hommes que les accusés devaient regarder comme les déserteurs d'une cause qui leur avait été com mune, et dont, par cela même, ils devaient attendre plus de rigueur? On vit quelquesuns de ces commissaires faire eux - mêmes l'oflicededélateurs, et, des sièges où ils étaient placés, alléguer des faits et citer des paroles à la charge des accusés.
Plusieurs d'entre ceux-ci firent observer que, n'ayant agi que d'après une décision parlementaire, ils ne pouvaient pas être, à raison de cet acte, justiciables d'une cour in férieure; qu'un débat s'étant élevé entre les deux chambres et le roi, la guerre avait été soutenue, au nom de la nation, par le parlement; que si, ensuite, la chambre des com munes s'était déclarée seule autorité suprême, elle avait été reconnue comme telle au dedans et au dehors du royaume; qu'elle avait été au moins une autorité défait, et que, d'après un statut passé sous Henri VII, aucun par ticulier ne pouvait être réputé coupable pour avoir obéi à une telle autorité : qu'il résultait de tout cela des questions de droit, pour la discussion desquelles on devait leur per mettre d'avoir des avocats et des conseils.
Tout fut rejeté : Charles Ier fut représenté comme un martyr et un saint ; on posa ce principe, qu'aucune personne, aucune au torité , pas même le peuple tout entier, agis- 3.. sant soit par lui-même, soit par ses repré sentans, n'avait le pouvoir de contraindre par corps un roi d' Angleterre. D'après cela, il n'y avait plus qu'une ques tion de fait à vérifier, savoir, si les accusés avaient pris une part active à la condamna tion du roi : or aucun d'eux ne le nia ; tous , au contraire , ou presque tous s'en glorifièrent comme de Faction la plus juste et la plus louable devant Dieu et devant les hommes. Plusieurs étaient des officiers de l'armée par lementaire, qui s'étaient élevés à des grades supérieurs par leur valeur et leurs talens; d'autres s'étaient distingués dans les emplois civds; tous étaient des âmes fortes et intré pides , et la plupart recommandables dans la vie privée : un sage et généreux oubli du passé en eût fait des sujets fidèles et reconnaissans ; ou du moins il est certain que , sous un gouvernement modéré , ils auraient cessé d'être dangereux.
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The end
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