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JOURNAL D'UN VOYAGE A TEMBOCTOU ET A JENNÉ, DANS L'AFRIQUE CENTRALE. TOME I. se trouve a PARIS: Chez P. MONGIE aîné, Libraire - Éditeur , boulevart des Italiens, n.° 10, Et chez A. BERTRAND , Libraire de la .Société de géographie A Londres, chez Dulau et compagnie; A Leipsick, chez L. Mici:elsen ; A Bruxelles, à la Librairie parisienne, rue de la Montagne A Genève, chez Barbezat ; A Francfort, chez Fugel; A Zurich , chez Trachsler. JOURNAL D'UN VOYAGE A TEMBOCTOU ET A JENNÉ, DANS L'AFRIQUE CENTRALE, PRÉCÉDÉ D'OBSERVATIONS FATTES CHEZ LES MAURES BRAKNAS LES NALOUS ET D'AUTRES PEUPLES ; pendant les années 182Z1 , 1825, 1826, 1827, 1828 : PAR RENÉ CAILLIÉ. AVEC UNE CARTE ITINÉRAIRE, ET DES REMARQUES GÉOGRAPHIQUES, PAR M. JOMARD, MEMBRE DE l'iNSTITUT. TOME PREMIER PARIS. IMPRIMÉ PAR AUTORISATION DU ROI A L'IMPRIMERIE ROYALE si nccc AU ROI SIRE, Si j'ose offrir à Votre Majesté le faible récit de mes voyages en Afrique , c'est moins comme un Livre digne de ses re gards que comme un gage de dévoue ment au service de Votre Majesté et au bien de mon pays.
Ce sentiment seul m'a soutenu durant de pénibles épreuves : j ambitionnais , comme la plus belle de toutes i. a les récompenses , .'honneur d'offrir un jour à mon Roi le fruit de quelques découvertes tentées dans des pays inconnus qui furent le tombeau de voyageurs illus tres. La bonté qu'a Votre Majesté d'en agréer ihommage met le comble à mes vœux, et ajoute à ma reconnaissance et à mon dévouement pour l'Auguste Mo narque à qui la France doit sa gloire et sa prospérité. Je suis , avec le plus profond respect, De Votre Majesté, SIRE, Le Irès-humble et très-fidèle sujet, R. CAILLIÉ. AVANT PROPOS. Je livre enfin au public la relation de mon voyage dans Tintérieur de l'Afrique, qui devait paraître depuis long-temps; plusieurs causes en ont retardé la publication jusqu'à ce jour, depuis plus de quinze mois que j'ai revu le sol natal.
Je n'ai rapporté, des régions que j'ai parcourues , que des notes fugitives, très -laconiques, écrites en a AVANT-PROPOS. IV tremblant et pour ainsi dire en courant; elles fussent devenues contre moi une pièce de conviction inexorable, si j'avais été surpris traçant des caractères étrangers, et dévoilant pour ainsi dire aux blancs les mystères de ces contrées. En Afrique, et sur-tout dans les pays occupés par les Foulahs et les Maures , -'hypocrisie religieuse dans un étranger est le plus sanglant des outrages , et il vaut cent fois mieux peut-être y passer pour chrétien que pour un faux musulman ; de sorte que si mon système de voyage avait ses avantages, bien justifiés d'ailleurs par le succès, il avait aussi de terribles inconvéniens. Je portais toujours dans mon sac un arrêt de mort , et combien de fois ce sac a dû être confié à des mains ennemies!
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. Ayant eu, dès ma plus tendre enfance, un goût prononcé pour la carrière des voyages, j'ai toujours saisi avec empressement les occasions qui pouvaient me faciliter les moyens d'acquérir de l'instruction ; mais , malgré tous mes efforts pour suppléer au défaut d'une éducation soignée, je n'ai pu me procurer que des connaissances imparfaites. L'entière conviction que j'avais de l'insuífisance de mes moyens m'afïïi geait souvent, quand je songeais à tout ce qui me manquait pour remplir la tâche que je m'étais impo sée ; toutefois , réfléchissant aux dangers , aux diffi cultés d'une telle entreprise , j'espérais que les notes et les renseignemens que je rapporterais de mes voyages seraient reçus du public avec intérêt : je ne renonçai donc pas un seul instant à l'espoir d'explorer quelque pays inconnu de l'Afrique ; et par la suite , la ville de Temboctou devint l' objet continuel de toutes mes pensées , le but de tous mes efforts ; ma résolution fut prise de l'atteindre ou de périr. Aujourd'bui que j'ai i. i
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. 2 été assez heureux pour accomplir ce dessein , le public accordera peut-être quelque indulgence au récit d'un voyageur sans prétention, qui raconte simplement ce qu'il a vu , les événemens qui lui sont arrivés , et les faits dont il a été le témoin. Je suis né en 1800, à Mauzé, département des Deux-Sèvres , de parens pauvres ; j'eus le malheur de les perdre dans mon enfance. Je ne reçus d'autre éducation que celle que l'on donnait à l'école gratuite de mon village; dès que je sus lire et écrire, on me fit apprendre un métier dont je me dégoûtai bientôt, grâce à la lecture des voyages , qui occupait tous mes momens de loisir. L'histoire de Robinson sur-tout en flammait ma jeune tête ; je brûlais d'avoir comme lui des aventures; déjà même je sentais naître dans mon cœur l'ambition de me signaler par quelque découverte importante.
On me prêta des livres de géographie et des cartes : celle de l'Afrique, où je ne voyais que des pays dé serts ou marqués inconnus , excita plus que toute autre mon attention. Enfin ce goût devint une passion pour laquelle je renonçai à tout : je cessai de prendre part aux jeux et aux amusemens de mes camarades; je m'enfermai les dimanches pour lire des relations et tous les livres de voyages que je pouvais me procurer. Je parlai à mon oncle, qui était mon tuteur, de mon
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. 3 désir de voyager : il me désapprouva , me peignit avec force les dangers que je courrais sur mer, les regrets que j'éprouverais loin de mon pays, de ma famille ; enfin il ne négligea rien pour me détour ner de mon projet. Mais ce dessein était irrévo cable; j'insistai de nouveau pour partir, et il ne s'y opposa plus. Je ne possédais que soixante francs ; ce fut avec cette faible somme que je me rendis à Rochefort, en 1816. Je m'embarquai sur la gabare la Loire, qui allait au Sénégal. On sait que ce bâtiment marchait de conserve avec la Méduse , sur laquelle se trouvait M. Mollien , que je ne connaissais point alors, et qui devait faire des découvertes si intéressantes dans ì'inlérieur de l'A frique. Notre gabare s' étant heureusement écartée de la route que suivait la Méduse, arriva sans accident dans la rade de Saint-Louis.
De là, je me rendis à Dakar, village de la presqu'île du Cap Vert, où furent conduits les malheureux naufragés de la Méduse, par la gabare la Loire. Après un séjour de quelques mois dans ces tristes lieux , lorsque les Anglais eurent remis la colonie aux Français, je partis pour Saint-Louis. Au moment où j'y arrivais, le gouvernement an glais formait une expédition pour explorer l'intériewr de l'Afrique , sous la direction du major Peddic : lors qu'elle fut en mesure, elle se dirigea sur Kakondy ,
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. 4 village placé sur le Rio-Nunez. Le major mourut en y arrivant. Le capitaine CampbeU prit lc commande ment de l'expédilion, et se mit en route avec sa nombreuse caravane pour traverser les hautes mon tagnes du Fouta-Diallon : en peu de jours il perdit une partie des animaux de charge , et plusieurs hom mes; cependant" il se décida à poursuivre sa route; mais à peine était-il arrivé sur les terres de l'almamy1 du Fouta-Diallon, que l' expédition fut retenue par Tordre de ce souverain. II fallut payer une forte con tribution à l'almamy pour obtenir la permission de faire la retraite, de retourner sur ses pas, traverser de nouveau des rivières dont le passage avait été déjà très-pénible , et endurer des persécutions telles , que, pour les faire cesser et rendre sa marche moins embarrassante , le commandant fit brûler les marchan dises sèches, briser les fusils et jeter la poudre dans la rivière.
Dans ce retour désastreux, le capitaine CampbeU et plusieurs de ses officiers perdirent la vie , aux mêmes lieux où était mort le major Peddie : ils furent enterrés au même endroit que lui, au pied d'un oranger, dans la factorerie de M. Betmann , négociant anglais. Le reste des troupes de l'expédition du capitaine CampbeU mit à la voile pour Sierra-Leone. (i) Nom que. portent plusieurs souverains d'Afrique.
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. 5 Quelque temps après , on forma une nouvelle expédition qui fut confiée au major Gray. Les Anglais n'épargnèrent ni les soins, ni l' argent, afin de la rendre encore plus imposante et plus nombreuse que la première. Pour éviter le terrible almamy de Tim bo, on se dirigea par mer vers la Gambie, et l'on remonta la rivière. Dès que l'expédilion eut pris terre , elle traversa le Oulli et le Gabou, et arriva enfin dans le Bondou : mais le Bondou est habité par un peuple semblable à celui du Fouta-Diallon, aussi fa natique, aussi méchant, et dont le roi ne se montra pas moins malveiïlant pour les Anglais ; ses préten tions étaient encore plus déraisonnables que celles de l'almamy de Timbo. Sous le prétexte de je ne sais quelle dette anciennement contractée envers lui par le gouvernement anglais, il exigea tant de marchandises, que le major Gray se trouva bientôt épui sé , et qu'il fut obligé , comme on le verra plus bas , d'envoyer un officier au Sénégal pour s'en procurer d'autres, espérant, par ce moyen, obtenir le passage.
J'ignorais ces fâcheuses nouvelles, lorsque l'on me parla de l'expédilion anglaise; et ne doutant pas que le major Gray, ayant besoin de monde, n'accueillît -'offre de mes services, quoique je fusse pour hü un étranger, je me décidai à gagner la Gambie par terre. Je partis de Saint-Louis , accompagné de deux nègres qui retournaient à Dakar, et pris le chemin qui con-
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duit de Gandiolle à la presqu'île du Cap Vert. Nous voyagions à pied : j'étais encore bien jeune, et j'avais pour compagnons deux vigoureux marcheurs , ce qui m'obligeait à courir pour les suivre. Je ne puis exprimer la fatigue que j'éprouvai sous le poids d'une chaleur accablante , marchant sur un sable brûlant et presque mouvant. Si du moins j'avais eu un peu d'eau douce pour apaiser la soif qui me dévorait ! mais on n'en trouve qu'à quelque distance de la mer; et pour marcher sur un terrain plus solide , nous étions forcés de ne pas quitter la plage. Mes jambes étaient couvertes d'ampoules , et je crus que je suc comberais avant d'arriver à Dakar : cependant nous atteignîmes enfin ce village; je n'y séjournai pas, et pris de suite passage sur un canot, qui me porta à Gorée. Les tourmens que je venais d'endurer me firent réfléchir aux souffrances bien plus vives encore aux quelles j'allais m'exposer : les personnes qui s'inté ressaient à moi , et particulièrement M. Gavot , n'eurent donc pas de peine à me détourner de mon projet ; et pour satisfaire en quelque chose à mon désir de voyager, ce digne officier me procura un passage gratuit sur un navire marchand qui faisait voile pour la Guadeloupe. J'arrivai dans cette colonie avec quelques lettres de recommandation , et j'obtins un petit emploi que
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. 7 je ne gardai que six mois. Ma passion des voyages commençait à se réveuler ; la lecture de Mungo-Park vint ajouter une nouvelle force à mes projets; enfin, ma constitution venant de résister à un assez long séjour, tant au Sénégal qu'à la Guadeloupe, me don nait l'espoir de les exécuter cette fois avec succès. Je quittai la Pointe -à- Pitre pour passer à Bor deaux, et de là retourner au Sénégal. Arrivé à Saint- Louis à la fin de 1818, avec peu de ressources ( car je les avais extrêmement diminuées par des courses inutiles), rien ne me découragea; tout sem bla possible à mon esprit aventureux , et le hasard parut servir mes desseins. M. Adrien Partarrieu, envoyé par le major Gray pour acheter à Saint-Louis les marchandises exigées par le roi de Bondou, se disposait à rejoindre l'expédition.
Je me rendis près de M. Partarrieu , et lui pro posai de l'accompagner sans appoinlemens et sans engagemens d'aucune espèce pour le moment. U me répondit qu'il ne pouvait rien me promettre pour la suile; mais que j'étais libre de me joindre à lui, si je le voulais. Je fus bientôt décidé : heureux de saisir une occasion aussi favorable de parcourir des con trées inconnues , et de participer à une expédition de découvertes ! La caravane de M. Partarrieu se composait de
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. soixante à soixante-dix hommes, tant blancs que noirs , et de trente-deux chameaux richement chargés. Nous partîmes , le 5 février 1819, de Gandiolle , village du royaume de Cayor, situé à peu de distance du Sénégal. Le damel (ou roi), que nos présens nous avaient rendu favorable , donna Tordre que nous fussions bien traités ; nous reçûmes par-tout Thos pitalité , et dans plusieurs endroits on porta la généro sité jusqu'à nourrir tout notre monde , sans vouloir accepter aucune rétribution. Arrivés sur les frontières du Cayor, nous trouvâmes un désert qui le sépare du Ghioìoí. On sait qu'autrefois ces deux pays appar tenaient au même souverain, qui les gouvernait sous le titre de bour (ou empereur) , et que le damel n'est qu'un vassal indépendant : nous reçûmes le même accueil des peuples soumis au bour de Ghiolof.
Peu de temps s'était écoulé que nous regrettions déjà la généreuse hospitalité desGhiolofs. En quittant leur pays , nous entrâmes dans un désert , où , pendant cinq jours de marche, nous fûmes exposés à mille maux : on me pardonnera d'entrer dans ces détails , les seuls qui aient pu se graver dans la mé moire d'un tout jeune homme, voyageant moins pour observer que pour chercher des aventures. Nos chameaux étaient si chargés de marchandises , que nous n'avions pu emporter qu'une très-petite quantité d'eau; bientôt on fut obligé de n'en distri-
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. 9 buer à chacun qu'une légère portion : la mienne n'était pas plus abondante; pouvais-je me plaindre, moi, bouche inutile, attaché à Texpédition par la seule condescendance du chef? je n'avais pas le droit de réclamer, mais je souffrais extrêmement de la soif. Je fus quelquefois à Textrémité; car, n'ayant pas de monture, j'étais obligé de suivre à pied : on m'a dit, depuis, que j'avais les yeux hagards, que j'étais hale tant , que ma langue pendait hors de ma bouche ; pour moi , je me rappelle qu'à chaque halte , je tombais par terre , sans force , et n'ayant pas même le courage de manger. A la fin , mes souffrances exci tèrent la pitié de tous , et M. Partarrieu eut la bonté de partager avec moi sa portion d'eau, ainsi qu'un fruit qu'il avait trouvé. Ce fruit ressemble à la pomme de terre ; la pulpe en est blanche et d'une saveur agréable : depuis nous en trouvâmes beaucoup ; ils nous surent d'un grand secours.
Un matelot , après avoir inutUement employé tous les moyens pour apaiser sa soif, s'étant mis à chercher des fruits , fut trompé par la ressemblance avec celui que m'avait donné M. Partarrieu; il en mangea un qui lui mit la bouche en feu, comme si c'eût été du piment: aux envies de vomir, étaux tranchées qu'il éprouva , on le crut empoisonné ; chacun s'em pressa de prendre sur sa part pour lui apporter à boire; mais il parut soulagé si promptement, que j'ai
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. 10 pensé depuis que celte maladie n'était qu'une feinte pour intéresser et se procurer un peu plus d'eau. Je n'étais pourtant pas le plus malheureux, puisque j'en vis plusieurs boire leur urine. Enfin nous arrivâmes à Boulibaba, village habité par des foulahs pasteurs , qui passent une partie de Tannée dans les bois, et ne se nourrissent que de lait assaisonné du fruit du baobab. Boulibaba fut pour nous un paradis ; nous y trouvâmes des sources lim pides , et en abondance : Teau que nous bûmes avec avidité nous parut excellente ; mais nous la payâmes fort cher, car les foulahs chez qui nous la trouvions étaient pauvres et fort intéressés. Nous campions près du village , dont les maisons en paille sont en forme de pain de sucre tronqué par le haut ; la porte en est si basse , qu'on n'y entre qu'en rampant.
Dès qu'on sut notre arrivée , tout le village sortit pour nous voir : un foulah vint me trouver au pied de Tarbre où je reposais, et me demanda en ouolof, que j'entendais , un grigri ' pour avoir des richesses ; je le lui écrivis , et en reconnaissance il me donna une jatte de lait. Mais je n'en fus pas moins sa dupe ; car à peine était-d parti que je m'aperçus qu'ü m'avait volé une cravate de soie noire. (') Grigri, sorte decriturc que les habitans regardent comme un talisman.
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. 11 En sortant de Boulibaba, nous avions un autre désert sans eau â traverser ; avant d'y entrer , on jugea à propos de se remettre des fatigues qu'on avait éprouvées , et de rester quelques jours chez les pasteurs foulahs. On fit provision d'eau; les guides furent arrêtés, et nous partîmes. Après avoir marché une demi-journée , nous arri vâmes à Paillar, où nous fîmes une nouveUe pro vision d'eau. II n'eût pas été prudent de traverser le Fouta-Toro , dont les habitans sont fanatiques et voleurs ; nous Tévitâmcs en tournant un peu au sud. Les précautions que nous avions prises pour ne pas manquer d'eau rassuraient nos esprits. Le pays nous parut généralement beau; nous voyions avec admi ration des arbres d'une grande élévation , d'un feuil lage touffu, couverts d'oiseaux de diverses espèces qui, par leur ramage, animaient ces solitudes.
Ce fut sans doute aux sensations agréables que nous fit éprouver ce spectacle, que nous dûmes en partie Toubli de nos fatigues, bien que notre marche durât depuis le lever du soleil jusqu'à près de dix heures du soir, ne prenant dans la journée que quelques instans de repos. Cependant le cinquième jour nous étions tous exténués ; nous souffrions de la soif, et notre eau touchait à sa fin. L'industrie européenne vint à notre secours; on nous distribua des pas tilles de menthe , et nous fûmes aussitôt soulagés. Le
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. manque d'eau et de fourrage fit souffrir beaucoup nos chameaux, qui n'eurent pour toute nourriture que de jeunes branches d'arbre coupées çà et là. Nous atteignîmes enfin un hameau , où des nègres s'empressèrent de nous apporter quelques calebasses d'eau : on ne la prodigua pas ; et c'était sagesse , vu la quantité d'hommes et d'animaux qu'ü fallait dé saltérer; pour ma part, je n'en reçus que la valeur d'un grand verre. Mais à peine commencions-nous à boire, que des essaims d'abeüles s'abattirent sur les vases qui contenaient Teau, et, nous la disputant, s'attachèrent même à nos lèvres : supplice affreux, douleurs cuisantes , auxquels nous avons été plusieurs fois exposés dans notre voyage ! J'ai vu souvent les outres couvertes d'abeüles ; on ne pouvait les chasser qu'en allumant du bois vert dont la fumée les éloignait.
Enfin, nous sommes dans le Bondou. M. Partar rieu, qui redoutait extrêmement la rencontre de Tal mamy , voulait éviter Boulibané , sa résidence ordinaire , pour gagner promptement et directement Bakel; mais les habitans de Potako, second village que nous trouvâmes, manifestèrent la volonté de s'opposer à ce projet. II fallut donc camper pour entrer en palabre1. Les pourparlers duraient toujours; nous étions près des puits, et Ton ne nous donnait (1) Négociations, échantjc
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. 13 ni eau ni provisions; personne n'apportait de mil; on commençait la guerre par la famine. Ce système d'attaque contre nous était le pire de tous et le plus dangereux ; ü fallait y opposer la fermeté et la résolu tion. M. Partarrieu, qui n'en manquait pas, se dis posa à continuer sa route directement vers Bakel. Nous allions donc partir, lorsque M. Gray, commandant de Texpédition, et qui venait au-devant de nous, parut à cheval, et nous annonça que nous irions à Boulibané , dans Tidée que Talmamy lui tiendrait parole , et qu'après avoir reçu les marchandises , il nous laisserait passer : M. Gray était un peu crédule. Au reste, les habitans ne nous virent pas plus tôt changer de route, qu'üs s'empressèrent de nous laisser puiser de Teau, et de nous apporter en abondance des pro visions de toute espèce.
La paix faite , tout le monde d'accord , les échanges commencèrent. Le lendemain de Tarrivée du major Gray, nous reçûmes ordre de partir et de suivre la route de Bou libané : il nous fallut obéir ; mais pour que les habitans de cette capitale ne remarquassent pas la grande quantité de marchandises que nous transportions, nous n'y entrâmes que la nuit. J'étais à T arrière-garde avec quelques soldats anglais montés sur des ânes : ces pauvres soldats étaient épuisés de fatigue ; jamais ils n'avaient fait une si rude campagne ; ils voulaient rester en route : je les en empêchai, et nous rejoi-
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. animes enfin, quoiqu'un peu tard, la tête de la caravane, que nous trouvâmes déjà endormie dans le camp qu'elle avait formé en-dehors de la vüle : ce camp n'était qu'un groupe de huttes en paüle , en tourées d'une palissade de quatre pieds de hauteur, que formaient des troncs d'arbres entrelacés de branches. On avait eu la maladresse de ne pas enfermer les puits dans Tenceinte du camp , négligence impardon nable qui pouvait nous exposer aux plus cruelles privations. A leur arrivée , les chefs de Texpédition allèrent saluer le vieil almamy, et lui portèrent en même temps de riches présens, pour le disposer en notre faveur. Ce ne fut pas tout ; on continua à lui en faire chaque jour de nouveaux , car le cupide almamy demandait sans cesse. Curieux de voir ce roi, je me rendis à sa résidence ; j'y pénétrai facüement , et je trouvai le souverain du Bondou, assis sur une natte étendue par terre, occupé à regarder un maçon nègre de notre expédition, qu'il nous avait demandé pour se faire construire une poudrière en pierre , destinée à ren fermer les munitions de guerre qu'il avait reçues de nous en présens.
L'almamy de Bondou , âgé de soixante-dix ans , avait les cheveux tout blancs , la barbe très-longue , et le visage sillonné par les rides. II étail vêtu de
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. 15 deux pagnes1 du pays, et couvert d'amulettes jus qu'au bas des jambes. II me regarda d'un air indiffé rent, et parut beaucoup plus occupé du travad du maçon que de ma présence , ce qui me donna le loisir de Texaminer sans qu'il s'en offensât. Après être resté quelques jours à Boulibané, pendant lesquels nous avions été en bonne intelligence avec les habitans, le major Gray fit ses dispositions pour quitter cette résidence royale. Mais avant de partir, il crut devoir aller offrir à Talmamy un présent d'adieu; ü était composé d'une pièce de guinée2 et de quelques bagatelles. Soit que le prince en fût peu content , soit qu'il craignît que les Anglais ne se joignissent aux Français pour attaquer ses états , soit enfin qu'il eût juré de ne pas nous laisser passer, ü déclara avec un regret simulé qu'il ne pouvait nous permettre de nous rendre à Bakel ; qu'ü souffrirait bien que nous allassions à Clégo , mais en traversant ses états et ceux du Kaarta ; qu'autrement, nous n'au rions qu'à prendre la route du Fouta-Toro , pour gagner le Sénégal.
Ces deux routes étaient également pénibles et dangereuses pour nous , puisque nous étions sûrs de rencontrer dans ces deux pays des (i) Bande de toile de coton du pays, de six pieds de long et deux et demi de large. (2) Toile de coton bleue de l'Inde; les pièces sont de ìG mètres ou 3:> coudées.
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. peuples aussi fanatiques et aussi barbares que les ha bitans du Bondou. Le dessein de Talmamy était évi demment de nous faire piller et peut-être massacrer. Notre position devenait affreuse ; eUe motiva un conseil ; Tindignation qu'avait excitée la conduite de Talmamy décida à prendre le parti violent de s'ouvrir par la force un passage vers Bakel. Aussitôt on charge les animaux , et Ton se dispose à partir ; mais notre projet est à peine connu , que des soldats du roi, au nombre de cinquante , armés de lances et de fusils , viennent occuper les puits , et cerner notre camp. Nous avions peu d'eau , par suite de Timprévoyance que j'ai signalée plus haut ; et malgré Téconomie avec laquelle nous Temployions, nous étions sur le point d'en manquer tout-à-fait. En Afrique, ü est plus aisé de prendre une place par la soif que par la famine.
Ce danger n'était pas le seul qui nous menaçait ; déjà les tambours de guerre retentissaient de tout côté : au bruit de ce tocsin d'alarme , des hommes armés se rendaient en foule à Tappel de leurs chefs ; par-tout on entendait un vacarme effroyable. En moins de deux heures , une armée nombreuse fut sur pied , prête à fondre sur nous : la résistance devenait im possible , puisque nous n'étions que cent trente personnes ; malgré Tardeur et le désespoir qui nous animait tous , on ne pouvait espérer de résister à tant
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. 17 d'ennemis réunis. II était donc inutile de songer à se battre , et il ne fallait plus aviser qu'à détourner, par de nouveUes négociations , les malheurs qui nous me naçaient: ce fut le sentiment des chefs de Texpédition ; ils pensèrent qu'un combat ne pouvait avoir qu'une issue très - malheureuse ; qu'indépendamment de la perte des hommes et du pillage des marchandises, ü rendrait à Tavenir les blancs un objet d'horreur et d'exécration dans Tintérieur de T Afrique. Ces réflexions sages déterminèrent notre chef à demander un pa labre ' ; nos ennemis T accordèrent , mais avec la supériorité et la hauteur de gens sûrs de la victoire. L'almamy n'accepta rien de ce qu'on lui proposa , et dicta arrogamment les conditions de la paix; tout ce qu'on put arracher de lui, à force de soUicitations et de présens , fut la permission de se rapprocher Te plus possible du Sénégal, afin de ne pas manquer d'eau : mais il ne céda pas sur la route que nous devions tenir ; le Fouta- Toro , ou point d'eau , fut sa dernière réponse.
On souscrivit à tout avec reconnaissance ; notre obéissance une fois assurée, il fit signe aux soldats qui gardaient les puits de s'éloigner , et nous pûmes boire avec sécurité. L'anxiété dans laquelle nous étions pendant tous ces pourparlers , jointe à la chaleur, nous fit regarder la permission de Talmamy (i) Pourparler. 2 I.
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. comme un bienfait, sur-tout pour nos animaux chargés depuis le lever du jour, sans boire ni manger. Le départ pour le Fouta-Toro fut remis au lende main. Ce jour-là, notre caravane ressemblait à une longue file de prisonniers : une foule d'hommes à cheval voltigeaient sur nos aües, pour nous empêcher de nous écarter. L'almamy y veülait mieux que per sonne : le traître , pour être plus sûr que cette riche proie n'échapperait pas à ses alliés du Fouta-Toro, nous suivit jusqu'à notre première halte, et ne nous quitta qu'après avoir reçu un nouveau présent; mais, en s'éloignant , il remit le soin d'éclairer notre marche à plusieurs princes de sa famille, qui nous accompagnaient avec une escorte nombreuse de soldats à pied ou à cheval. La nuit étant arrivée , pour ne plus être embarrassés par le bagage qui retardait notre marche , on alluma un grand feu , et chacun reçut Tordre d'y jeter tout ce qu'ü possédait, à Texception des vêtemens absolument nécessaires.
Ce sacrifice utile s'accomplit sous les yeux des foulahs , qui nous supplièrent inutüement de le faire cesser. Dans notre juste fureur contre eux , nous nous serions plutôt fait tuer, que de leur laisser retirer du feu même un mouchoir. Le lendemain au jour, nous entrâmes dans le Fouta- Toro, précédés d'une fâcheuse réputation. Les habitans du Bondou nous avaient si bien recommandés
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. 19 à leurs voisins , que par-tout nous ne trouvions que des visages ennemis et des dispositions hostiles ; nulle part on ne nous laissait puiser de Teau qu'après en avoir réglé le prix : croira-t-on que souvent eUe nous revenait à six francs la bouteille ? Si nous nous écar tions de la route tracée par nos conventions avec Tal mamy du Bondou , aussitôt on s'emparait des puits , et, sous peine de mourir de soif, ü fallait rentrer dans le chemin convenu. Une autre fois, dans un vülage, on voulut, au contraire, nous obliger de quitter la route que nous suivions , pour nous forcer à en prendre une qui nous éloignait du Sénégal. Je ne sais comment nous aurions pu résister à cette nou velle violence, puisque les puits ne devaient nous être livrés qu'à Taffreuse condition de suivre cet autre chemin, que nous étions déjà tous aux abois et nos forces épuisées ; deux misérables espingoles n'eussent pas suffi pour faire le siège des puits.
Heureusement M. Partarrieu parvint à gagner un chef, qui nous pro cura deux outres pleines d'eau : eües coûtèrejit près de dix francs la bouteifie ; mais notre soff apaisée , nous reprîmes assez de courage, et nous nous éloignâmes. Sortis de ce mauvais pas , nous gagnâmes un autre village , situé à peu de distance du Sénégal , afin de pouvoir, à la première occasion, nous rapprocher de ce fleuve. Nous nous arrêtâmes là pour tenir con seil ; on résolut d'y coucher , et de se mettre en marche
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. secrètement au milieu de la nuit , pour atteindre les bords de la rivière. Cette résolution de M. Partarrieu trouva un contradicteur dans M. Gray ; ü objecta que nous pouvions être attaqués en route , et qu'après avoir manqué à la convention , nous serions traités en déserteurs, et sûrement massacrés ; il ajouta qu'ü valait mieux que , suivi d'un domestique , ü se rendît seid au comptoir français de Bakel , pour y demander du secours. En vain M. Partarrieu chercha-t-ü à lui faire comprendre Tinconvénient d'un pareil projet, et le danger où nous laisserait son absence : « Quand les « foulahs, ajouta-t-il, sauront que nous n'avons plus « notre chef, ils nous regarderont comme un corps « sans tête, et ne balanceront plus à nous attaquer. » Tout fut inutile, M. Gray n'écouta rien , et se mit en route.
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