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HES TROUBLES DES PAYS-BAS AU XVI- SIÈCLE E.-H.-F1. de Cavrines. BRUXELLES, IMPRIMERIE DE F. V R 0 M A N T, RUE DES AÍ.EXIENS, 5G. DES TROUBLES DES PAYS-BAS. D» TROUBLES DES PAYS-BAS AU XVI- SIÈCLE PAR E.-H.-F". de Cavrines. BBUXELLES, IMPRIMERIE DE F. V R O M A N T. HUE DES AlEXIESS, 36. AVERTISSEMENT. En écrivant cet ouvrage, nous nous sommes proposé d'ex poser aussi rapidement que possible les événements qui o«t surgi durant les troubles des Pays-Bas au XVI" siècle; toutefois nous avons donné plus de développements à quelques faits historiquesobscurcis, faussés ou niés par des historiens. Dans cette longue suite d'années calamiteuses pour notre patrie et dont la fin a été malheureusement le déchirement de la génèralitéen deux parties, nous nous demandons quel les ont été les causes qui ont amené cette séparation, et si la liberté religieuse qui a servi de levier pour provoquer la révolution est devenue un droit public, et est tombée en partage à tous les citoyens ?
En nous livrant à cette étude, nous avons aussi recherché quel était en présence du mouvement révolutionnaire contre l'Espagne, le véritable intérêt de la patrie. Dans une cause si élevée, les questions individuelles n'ont été à nos yeux qu'une chose secondaire ; deux figures apparaissent au premier plan, celles de Philippe II et du prince d'Orange; nous les avons jugées d'après leurs oeuvres sans nous préoccuper des questions de partis, n'ayant eu en vue que la prospérité et le bonheur de notre patrie. E.-H.-F. de Cavrines. nr.s TROUBLES DES PAYS-BAS AU XVI» SIÈCLE. PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE PREMIER. Le roi Philippe II, avant de partir pour l'Espagne, assembla les Etats généraux à Gand. II s'y rendit accompagné de sa sœur la duchesse Marguerite de Parme et d'une cour aussi brillante que nombreuse.
Dans une séance solennelle, Gran velle fut chargé par le Roi de prononcer une harangue dans laquelle Sa Majesté enjoignait à ses sujets des Pays-Bas de reconnaître et de respecter l'autorité de la duchesse de Parme, qu'il venait de nommer gouvernante de ces pro vinces; de rester invariablement attachés à la religion catholique romaine, et de poursuivre avec toute la rigueur possible les hérétiques, surtout les calvinistes et les luthé riens, comme les placards de l'empereur Charles-Quint le prescrivaient. Gilles Borluut (1), pensionnaire de Gand, fut chargé par (I) Un chaud parlisan du prince d'OnANGE. Documents hist. inédits, Kervïn ue Volk. et Dieg., p. 42, 7e livraison. les Etats généraux de répondre en leur nom au discours de Granvelle. II promit de la part des Etats, dont il était Lorgane, obéissance et respect à l'autorité de la duchesse; puis il passa à Lénumération des griefs que les habitants des provinces avaient à soumettre à Lexamen du souve rain.
Chapitre II
Philippe II, après avoir reçu Marguerite de Parme, comme gouvernante des Pays-Bas, lui forma un conseil d'Etat composé de Granvelle, du comte de Berlaymont et de Vi glius de Aytta, président du conseil privé, auquel les principaux seigneurs du pays, tels que le prince d'Orange, les comtes d'Egmont et de Hornes avaient droit d'assister. Le roi, croyant avoir tout réglé, se rendit à Flessingue. Au moment de monter sur le vaisseau qui le devait porter en Espagne, il reprocha au prince d'Orange, avec un visage plein d'indignation, d'avoir empêché Texécution de ses desseins par ses brigues secrètes : à quoi le prince avait répondu que tout s'était fait par le pur et naturel mouvement des Etats. Le roi le prenant par le bras et le lui secouant, répliqua en espagnol : No, no los estados, ma vos, vos, vos !
Après cette scène, Guillaume avec sa prudence habituelle, n'eut garde de conduire le roi dans son vaisseau (1). Marguerite, fille de Charles-Quint le Gantois, petite-fille du chevalier Van Geste, avait pris naissance dans le pays, elle y avait été élevée, elle aimait sa patrie, en parlait la langue et en connaissait les us et coutumes ; elle voulait s'y faire aimer, elle avait pourvu les seigneurs du pays de toutes les hautes fonctions; c'eût été en quelque sorte un gouvernement national indépendant, si Philippe, de Madrid, ne s'était pas tant mêlé des affaires du pays. Marguerite ce pendant avait à lutter contre Tambition des grands et con tre un levain de républicanisme qui avait pénétré dans le pays (2). Son gouvernement fut en grande partie paralysé par la méfiance et Topposition de la noblesse.
Le prince d'Orange était à la tête de ce puissant parti. Un des hommes d'Etat (1) Aubery... il prétend que Borluut avait fait de Topposition a ['instigation du prince d'ORANGE. (2) Geschiedenis van het vaderland, door M. Grof.n Van Prinsterer, bl. 125. les plus pénétrants de ce temps, le cardinal de Granvelle, conseiller de la gouvernante, ne pouvait lutter contre son influence (1). Le prince d'Orange et le cardinal de Granvelle étaient deux hommes doués de vastes intelligences; le prince essaya de gagner Granvelle, celui-ci s'y prêta d'abord et fut un certain temps la dupe de Guillaume, mais finalement il s'a perçut qu'il avait à faire avec un ambitieux et un égoïste ; le prince se voyant pénétré le prit en haine, et une lutte s'en gagea entre ces deux hommes. Granvelle avait del'influence dans le conseil, parce que Marguerite lui avait accordé sa confiance.
Guillaume chercha à se créer de Tinfluence dans le peuple. Granvelle thésaurisait, Guillaume jetait de Tar gent à pleines mains ; il avait aussi trouvé un appui dans le comte d'Egmont, qui était mécontent ; il ne pouvait oublier qu'il n'avait pas été nommé gouverneur des provinces, et il se croyait offensé parce que, à la mort de l'abbé de Trulle, il avait demandé cette riche abbaye au Pape pour un de ses amis; Granvelle la postula pour lui-même et T obtint (2). Le prince d'Orange faisait semblant de croire que le gouvernement des Pays-Bas ne lui avait pas été donné par suite des manœuvres de Granvelle et qu'il avait empêché son mariage, ce qui était l'objet de ses désirs, avec la fille de Christine, duchesse de Lorraine (3).« Outre cela comme « le comte d'Egmont et le prince d'Orange estoient plus « ambitieux que les autres, et que l'un et l'autre s'étaient « puissamment persuadé que le gouvernement de toute la « Flandre luy estoit deu.
Tout ce qui leur arriva de moin- « dre que leur espérance, perdit dans leur opinion la grâce « et la qualité de bien-fait (4). » Un an plus tard, la gouvernante, après la mort du baron de Camply, gouverneur du comté de Bourgogne, écrivit au roi en faveur du prince d'Orange, et elle obtint pour lui la (I) Geschiedenis van het vaderland, door M. Groen Van PR)NSTERER,bl. 126. (2) Strada, liv. II, p. 110. —(3) Idem, ibidem. — (í) Idem. p. 101. Bourgogne (1 ). Et, en 1 561 , le roi le nomma, en outre, grand veneur de Hollande (2). Strada fait une réflexion qui ne manque pas de sel atti que : « Et certes César ne fut pas tué par les amis de Pom « pée, mais par ses propres amis, dont il n'avait pas assouvy « les espérances insatiables, comme si ayant beaucoup receu, « c'estoit une espèce d'injure que de n'avoir pas receu davan « tage (3). » Cependant, la gouvernante eut tout d'abord à s'occuper du renvoi des troupes espagnoles, au nombre de trois mille hommes, placés sous la conduite du prince d'Orange et du comte d'Egmont. « Le prince d'Orange employait tous ses « efforts pour exciter les Flamands à ne point endurer parmi « eux, ces restes de troupes espagnoles (4). » II exagérait la portée de quelques désordres auxquels ces soldats s'étaient livrés, ils étaient placés en Zélande, province qui faisait partie du gouvernement de Guillaume d'Orange.
On trouve dans un ancien ouvrage que le prince se plai- (1) Strada, liv. II, p. 45. — (2) Arch. de la maison d'Orange. (3) Strada, liv. H, p. 101. (4) Idem, liv. H, p. 75. Nous avons consulté une édition flamande de Strada imprimée à Amsterdam, chez Abraham Wolfgang, en Tannée ch hc LXVI. Cet ouvrage a été traduit par Guillaume Van Aelst. Le deuxième volume contient une lettre, un éloge pompeux de Strada, on y vante son impartialité, elle est signée par VanRavesteynel adressée à M. Corneille Kloeck, juge, petit-fils, d'après cette lettre, de Corneille Pieterz Hooft, bourgmestre d'Amsterdam, et neveu du chevalier et drost Hooft, Thistorien qui était fils du bourgmestre. Cette édition porte en tête de Touvragc une ode du grand Vondel à Tillustre Bomain Famiaen Strada. Le poète commence ainsi : Wat zyn vêle Nederlanders, In hun letterwysheit anders Dan een veder* uit de wieck Van een grys romain os grieck En den ouden tyt getogen?
Wat van verre komt gevlogen, Wort hier vvonderlyck onthaelt. Wie met anders vonden praelt, Laet zich duncken 't is zyn eigen. Onze schryfgedachten neigen Wilt te weiden buiten duin, etc., etc. Cetle édition de Tillustre historien Slrada est le cauchemar des ultra-protestants (calvinistes). gnait aux Etats des frais énormes qu'occasionnaient ces troupes, et qu'elles absorbaient les revenus. L'abbé de Parc lui répondit assez vivement qu'il valait mieux employer les deniers publics à solder une armée que de voir du désordre dans le pays, il finit son discours par un vieux proverbe flamand : « Beter het land verhoefft ais verboeflx. » (II vaut mieux être plumé que d'être livré aux bandits) (1 ). Cette scène prouverait que déjà à cette époque on n'était pas sans craintes et que Lopposition de Guillaume n'était pas généralement approuvée.
Quoi qu'il en soit, les seigneurs ne cessèrent d'agiter les esprits contre le séjour des troupes espagnoles ; Marguerite d'abord fit la sourde oreille, mais la haine contre ces troupes s'éleva à un si haut diapason et les plaintes devinrent si sérieuses qu'elle en écrivit au roi. Elle en obtint une réponse favorable, le roi envoya leur congé et de l'argent pour payer leur solde. Déjà, l'on s'occupait des préparatifs de leur embarquement, lorsque la gouver vernante reçut inopinément une lettre qui lui ordonnait de retarder leur départ, jusqu'à nouvel ordre. La gouvernante, surprise de ce contre-ordre, assembla son conseil, où de longs débats eurent lieu, et contrairement, disent des historiens, à Lopinion de Granvelle, il fut décidé qu'en présence de Tirritation occasionnée par le séjour des Espagnols, on renverrait ces troupes.
Marguerite fit part de cette résolution au roi et lui manda secrètement « que les « provinces s'étaient accordées de ne plus payer de subsides « à ceux qui les levaient au nom du roi, qu'elles ne fussent « délivrées entièrement de cette milice étrangère. » Granvelle, au mois d'octobre, avait écrit au roi qu'il n'y avait pas moyen de différer le départ des troupes espagnoles sans exposer l'Etat à une révolte subite. Ceci ne s'accorde pas avec Lopposition prêtée à Granvelle dans le conseil de la gouvernante. Après la réception de ces lettres, le roi consentit à la de- (I) Symmaria cronologia insignis ecclesise Parchensis ordinis Prœmonstratensis. mande des provinces, mais sur ces entrefaites, des tempêtes continuelles ne permirent pas de se risquer en mer, de sorte que les troupes ne purent s'embarquer qu'au prin temps (1560). Lorsqu'on apprit leur départ, il y eut dans les provinces des réjouissances publiques.
Chapitre III
Les troupes espagnoles avaient quitté le sol des Pays-Bas, aussitôt les seigneurs tournèrent le feu de leur opposition contre Granvelle, parce qu'ils jalousaient son influence; il avait plus de part qu'eux à la confiance du roi et de la gou vernante, puis ils lui reprochaient sa qualité d'étranger, quoiqu'il fût né dans la Franche-Comté et que depuis plu sieurs années il fût évêque de Tune des dix-sept provinces des Pays-Bas. « Ce reproche retombait lourdement sur le « prince d'Orange, né en Allemagne, d'un père qui y avait « toutes ses propriétés (1). » On lui reprochait aussi sa naissance; « si Granvelle n'était « pas d'une illustre origine, il provenait cependant d'une « famille dont tous les membres, depuis un siècle environ, « avaient successivement exercé des charges de magistra « ture (2). » L'augmentation des évêchés vint jeter Lagitation dans le pays et amena des auxiliaires aux seigneurs de Lopposition ; au lieu de quatre évêchés, nombre existant auparavant, les provinces en posséderaient à l'avenir quatorze, plus trois archevêchés.
Le clergé avait son entrée aux Etats ; cette prérogative ne s'étendait qu'aux chefs d'abbayes, représentant la pro priété territoriale. Or, les nouveaux évêques étaient pourvus aux dépens des monastères; il en résultait que Larchevêque de Malines devenait membre des Etats, du chef de l'abbaye d'Affiighem, qui lui était assignée pour mense, etc., etc.; ainsi pour d'autres. Le Roi par ce moyen cherchait à se faire des créatures, Granvelle en écrit à Marguerite : « Le fruyt que Sa Majesté (1) M. Borgnet, professeur à Tuniversité de Liège. Philippe II el la Belgique, p. 34. (2) Idem, ibidem. « prétendait par l'union des abbayes aux évêchés, estoit « afin que les evesques entrevinssent en la négociation des « Estats de Brabant, pour s'opposer au prince d'Orange et « aultres de sa suyte, qui troubloient les affaires, et pour en « cheminer mieux les abbés, lesquels, abusés du dict « prince d'Orange luy ont donné la commodité de mal « faire (1). » Le clergé régulier fit à ce sujet de vives réclamations, mais la cour de Rome, après quelques délais, approuva la mesure.
Un grief réel existait dans les provinces, celait Texécu tion des édits de Charles-Quint, sa dernière ordonnance du 25 septembre 1550 était épouvantable. La peine de mort par le fer, la fosse ou le feu, y apparaît presque à chaque article. L'inquisition suscita de nombreux ennemis au gouvernement de Philippe II ; les défenseurs de ce monarque éta blissent une distinction enlre l'inquisition des évêques, l'in quisition du pape, comme elles existaient dans les provinces, et celle qui était établie en Espagne avec son espionnage, ses alguazils, sa procédure secrète, ses tortures et ses auto-da-fé ; en effet, on doit le constater. En 1561, deux ministres, des Calvinistes français, avaient au mois d'octobre de Tannée précédente ,prêchépubliquement leur nouvel évan gile, en une même nuit, l'un à Valenciennes el l'autre à Tour nai; etsur la fin de leur discours, l'un et l'autre ayant ramassé ses auditeurs, qui étaient à Valenciennes environ cent personnes, et à Tournai plus de six cents , ils les avaient conduits par la ville chantant les psaumes de David, en langue française.
Cette façon de chanter, et ces assemblées nocturnes ayant excité dans ces deux villes du tumulte entre ceux qui applaudissaient et ceux qui condamnaient cette action, les magistrats le firent savoir à Marguerite ; elle en donna aussitôt avis aux gouverneurs de ces provinces, Flo- (1) Archives de la maison d'Orange, VIII, 96. rentde Montmorency, baron de Montigny, et Jean de Glimes, marquis de Bergh. Montigny se rendit à Tournai et fit met tre à mort le prédicant Lanoy. Le marquis de Bergh fit arrêter les prédicants Philippe Mal lard et Simon Faveau ; toutefois, malgré le commandement de Marguerite, il ne les fit point exécuter, et se rendit à Liège, chez son frère qui était évêque du lieu, disant : qu'il n'était ni de son humeur ni de sa charge d'être le bourreau des hérétiques (1 ). Après que ces deux agents calvinistes français eurent subi un emprisonnement de sept mois, Marguerite exigea qu'ils fussent, punis selon les lois.
En conséquence, le ma gistrat les condamne à mort. Le jour où Ton conduisit les condamnés dans la place de Texécution et au moment où Faveau fut proche du bûcher, le peuple s'émut ; il jette des pierres sur les archers, il rompt Tenclos du lieu de Texécu tion, renverse et disperse tout cet appareil de mort ; le ma gistrat se hâta de faire reconduire les prisonniers en prison ; puis il y eut une émeute ; plus de deux mille hommes courent d'un commun consentement à la prison; ils en forcent l'en trée et en retirent les prisonniers ; mais afin de faire paraître qu'ils n'en faisaient rien par mépris et pour se moquer des magistrats, ils n'en retirèrent que les deux hommes qu'ils demandaient, et empêchèrent les autres de sortir (2). Au lieu de condamner ces brouillons à mort, mieux eût valu de les faire conduire aux frontières, et les engager à demeurer dans leur pays.
Dans les conseils de la gouvernante, souvent le sujet des délibérations roulait principalement, en ces temps-là, sur les moyens les plus propres pour arrêter le mouvement des principes religieux, professés par Luther et par Calvin, qui commençait à gagner du terrain dans toutes les provinces. Le roi inclinait généralement pour les voies cle rigueur et Lapplication de l'édit de Charles-Quint, le cardinal de Granvelle partageait ce sentiment (3). Les seigneurs faisaient (1) Strada, liv. III, pp. 159-lfiO. — (2) Idem, liv. III, p. 165. (3) II avait été nommé cardinal en 1561. DES TROUBLES DES PAYS-BAS. de Lopposition, ils voulaient qu'on usât de modération et ré clamaient Tobservation des privilèges garantis par la joyeuse entrée (1).
Cette joyeuse entrée déclarait que nul ne pourrait être distrait de ses juges naturels ; que ces juges ne seraient pas à la merci du souverain. — Les seigneurs « soutenaient « que les inquisiteurs n'avaient pas exercé de juri « diction criminelle, que le juge ordinaire avait tou « jours appliqué les peines comminées par les édits de « Charles-Quint , et que les fonctions des inquisiteurs s'étaient « bornées à donner les absolutions du chef d'hérésie, à re « cevoir les abjurations, à exercer un ministère tout spiri « tuel ; le gouvernement de Philippe II, se fondant sur des « textes peu précis, soutenait au contraire que ces inquisi « teurs avaient bien et dûment besoignè, comme délégués et « fractions du pouvoir judiciaire temporel (2). » Cette inquisition « s'exerçait en vertu des lois ré « gulièrement publiées, et n'était pas, quoi qu'on pût dire, « contraire à la disposition fondamentale qui défendait de « distraire un citoyen de ses juges naturels; car cette dis « position concernait les évocations par des juges étrangers, « Tordre politique et non Tordre religieux.
La légalité était « donc pour Philippe, et, sous un rapport, il ne mentait pas « lorsque, plus tard, il déclarait que ce qu'il voulait n'était « pas chose nouvelle, qu'ainsi avait été fait du temps de Fempe « reur son père (3). » « Les mécontents sentirent que pour obtenir gain de « cause, il leur fallait transporter la question sur un autre « terrain, et ce fut alors qu'ils accusèrent le monarque de « vouloir introduire l'inquisition espagnole avec son espion « nage, etc. (4). » Cependant le comte d'Egmont, par suite de la secrète animosité qu'il avait contre le cardinal de Granvelle, se mit au nombre de ses envieux, et se joignit enfin au prince (i) Délices des Pays-Bas, sixième édition. — (2) Borgnet, Philippe II, c, p. 24. (3) Idem, p. 25. — (4) Idem, p. 25. d'Orange (1). Celui-ci était parvenu à faire prévaloir chez beaucoup une idée ingénieuse, celle de donner aux Braban çons, qui n'avaient point d'autre gouverneur que celui de tous les Pays-Bas, un protecteur, choisi dans la noblesse, qui prît garde de près aux affaires de cette province, et qui en eût un soin particulier.
On ne manqua pas de personnes qui proposèrent cet avis dans le conseil pour gratifier le prince d'Orange; mais Granvelle, qui connaissait clairement où tendait cette proposition, s'y opposa puissamment; «et enfin, « dit-il, quiconque prendrait cette protection devrait en « même temps s'imaginer qu'on le ferait prince de Brabant, « et qu'on le donnerait au Roi pour compagnon dans Tadmi « nistration des Pays-Bas (2). » Les aspirations secrètes du prince d'Orange commencent à se faire jour. Non content d'avoir repoussé cette proposition au conseil, Granvelle fit en sorte avec Marguerite que pour la création du magistrat d'Anvers, qui se devait faire bientôt après, on n'appellerait point au conseil le prince d'Orange, de peur qu'il ne se vantât, comme il en avait envie, d'avoir procuré cette grâce à ceux d'Anvers (3).
Ceci fut cause que le prince d'Orange et le comte d'Eg mont, qu'il avait déjà enlacé dans ses filets, écrivirent pour la première fois au Roi des lettres toutes remplies de plaintes. Ils se plaignirent aussi à Marguerite, qu'on ne leur com muniquait pas fidèlement les affaires et qu'on privait les provinces et même le Roi d'une infinité de conseils utiles. Mais Marguerite ne les écouta pas ; elle se contenta de rendre compte au Roi de ses actions. Dans ce moment le bruit courut le pays qu'il fallait faire une assemblée générale des Etats des Pays-Bas, dans son intérêt. Peut-être, dit Strada, « que c'était là l'intention de « quelques-uns ; néanmoins la plus grande partie n'aspirait « qu'à renverser l'état présent de la cour, sous couleur (1) Strada, liv. III, p. 174— (2) Idem, p. 175. - (3) Idem, p. 175.
DES TROUBLES DES PAYS-BAS. «de proposer un remède avantageux au public (1).» Marguerite refusa, mais elle permit une assemblée des chevaliers de la Toison d'or. Le prince d'Orange et ses adhérents poussent et demandent la réunion des Etats généraux. On leur répond par une as semblée des chevaliers de la Toison d'or. Arch. de la mai son, etc., t. Ier. Les mécontents commencèrent à se réunir chez le prince d'Orange résolus de ne plus souffrir la puissance et l'autorité de Granvelle. Cette conspiration ayant été premièrement formée par le prince 'd'Orange, par le comte d'Egmont et par le marquis de Bergh, on délibéra si on la confirmerait par écrit, après qu'on se serait assuré de la volonté de chacun des chevaliers en particulier. Mais on se déporta de ce dessein par la répugnance de quelques-uns qui déclarèrent qu'ils ne pouvaient écrire avec justice contre le cardinal (2).
La gouvernante ayant eu connaissance de cette conspiration, en écrivit au Roi. Philippe II lui répondit :« qu'elle ne « devait pas permettre que des assemblées secrètes fussent « tenues par les nobles, qu'elle devait aviser au moyen « d'arrêter, dans leur principe, des menées qui pouvaient de « venir préjudiciables et troubler la tranquillité publique ; « qu'en outre, elle devait user d'habileté pour désunir le « comte d'Egmont et le prince d'Orange, chose qu'il jugeait « être très-praticable. » Puis Philippe, pour venir en aide à Marguerite, envoya des sommes considérables au prince d'Orange et au comte d'Egmont, il se montra plus généreux envers le second pour exciter la jalousie du premier ; puis Marguerite, pour jeter de la désunion parmi les seigneurs, choisit Philippe de Croy, duc d'Arschot, pour aller représenter le Roi à Franc fort, où il s'agissait d'élire un roi des Romains.
Mais le prince d'Orange, désobéissant à la gouvernante, s'y rendit de sa (1) Strada. livre III, p. 177-178. — (2) Idem, p. 178. propre autorité, sous prétexte qu'il devait y traiter d'affaires relatives; aux propriétés de sa femme. Les conspirateurs avaient envoyé Montigny à Madrid, pour obtenir du Roi le rappel de Granvelle.
Après avoir été reçu plusieurs fois en audience où les affaires des provinces furent sérieusement traitées, Montigny fut congédié par le Roi qui lui dit: « qu'il savait ce quise passait dansle pays, qu'il « s'étonnait que ses habitants prissent Lalarme sur des bruits « sans fondement ; car il disait qu'il n'y avait point d'autre « raison qui l'eût obligé d'augmenter le nombre des évê « ques que la nécessité des peuples et les avertissements de « Charles son père ; qu'il n'avait procuré cela ni à la hâte « ni en secret, comme le pouvait témoigner le marquis de « Bergh, à qui, en allant en Angleterre épouser Marie, il « avait parlé de ce dessein qu'il n'avait pas désapprouvé ; « qu'au reste il pouvait bien assurer qu'il ne lui était jamais « venu dans Tesprit d'établir dans la Flandre, par cette « multiplication d'évêques, Yinquisition d'Espagne, et que ce « conseil ne lui avait point été donné par le cardinal de « Granvelle, à qui même il n'avait point parlé de la résolu « tion d'augmenter le nombre des évêques, devant que « François Sonnius eût été envoyé à Rome pour ce sujet ; « qu'enfin ceux-là se trompaient qui haïssaient le cardinal « de Granvelle, pour vouloir rendre la noblesse odieuse par « de secrètes accusations; que c'était un artifice qu'il n'avait «jamais tenté; que, pour lui, il n'avait jamais remarqué « en Granvelle cette envie dont on Taccusait, qu'il ne l'en « durerait jamais, ni en Granvelle ni en aucun autre de ses « ministres ; mais de quelque façon que les choses se passas « sent, il espérait bientôt faire un voyage en Flandre, et satis « faireégalement à ses intentions et aux vœux desessujets. » Montigny, de retour à Bruxelles, rendit compte de sa mission.
Le prince d'Orange et plusieurs autres, dit Strada, ne pouvaient s'empêcher de parler contre ce que Montigny leur promettait, aimant bien moins ajouter foi aux pro messes du roi Philippe et de sa sœur, qu'aux lettres qu'ils l'AYS-BAS. recevaient de leurs confidents de la cour d'Espagne, ou qu'ils feignaient d'avoir reçues pour justifier leur indignation, qui devint plus forte et plus puissante après avoir entendu dire à Montigny qu'on les considérait en France comme les protecteurs des huguenots, ce dont ils se plaignirent à la gouvernante, disant que c'était une calomnie venant du chef de Granvelle. Marguerite leur répondit que ce bruit venait des hugue nots mêmes, qui, pour donner de la force à leur faction, voulaient faire croire que la noblesse des Pays-Bas élait engagée dans leur parti.
Enfin, ils s'irritèrent de plus en plus de la puissance de celui qu'ils considéraient comme un adversaire, qui ne s'étonnait ni de leurs artifices ni de leurs conspirations. Ne pouvant donc ébranler le crédit qu'il avait auprès de la gouvernante, le prince d'Orange particulièrement et le comte d'Egmont se résolurent d'écrire au Roi, au nom de tous les autres, contre le cardinal de Granvelle; ils proposèrent une lettre à la signature des seigneurs, qui s'y refusèrent, sauf Philippe de Montmorency, qui apposa son nom sous le leur. Dans cette lettre, ils demandaient le rappel de Granvelle. Le comte d'Egmont envoya secrètement cette lettre à Charles Tisnac, Flamand, résident auprès du Roi, à la cour d'Espagne, pour les affaires des Pays-Bas. Mais, avantqu'elle fût partie, la gouvernante en avait averti le Roi; et même cet avertissement de la gouvernante ne fut pas caché aux conspirateurs (1).
Trois mois après, ils reçurent des lettres du Roi, écrites de la main de Charles Tisnac, par lesquelles le Roi répondait en ces termes : « qu'il avait reçu leur lettré, « et qu'il ne doutait point qu'ils n'eussent donné cet avis « en sujets fidèles et affectionnés à leur prince, et à leur «patrie, ayant déjà rendu assez de témoignages de leur si « délité et de leur obéissance : mais puisqu'ils n'appor- (I) Strada, liv III. p. 189. « taient point de raison particulière pour faire éloigner « Granvelle de la Flandre, et que ce n'était pas sa coutume « d'ôter aucun ministre de sa charge sans en rendre les rai « sons, il aurait pour agréable que quelqu'un d'eux fît un « voyage en Espagne, afin d'en être mieux instruit de bou « che ; parce que plus il était besoin de remède, comme ils « Tassuraient, et moins il fallait confier à des lettres une « affaire si importante.» Outre ces lettres, le Roi en écrivit une de sa main, au comte d'Egmont; il lui faisait part qu'il serait bien aise d'ap prendre de lui les raisons dont il ne lui avait point donné de connaissance par sa lettre.
Le comte d'Egmont se mon tra peu disposé à se rendre à Tinvitation du Roi, de même que les autres seigneurs. Mais ils lui en écrivirent et s'en excusèrent sous des prétextes spécieux : qu'ils n'aimaient pas d'abandonner leur patrie pour aller former une accusa tion ; que si toutefois, il plaisait au Roi de les mander pour un autre sujet, ils obéiraient sans différer : que cependant ils n'iraient point au conseil d'Etat, pour ne pas se trouver en même lieu que Granvelle, et qu'en toutes les autres choses ils ne manqueraient jamais aux obligations qu'ils avaient au Roi et à la patrie (1). Cependant, Marguerite, elle aussi, montrait de la répul sion pour Granvelle ; soit qu'elle s'en ennuyât comme d'un gouverneur qu'on lui aurait donné, soit qu'elle craignît que la haine que Ton portait à cet homme d'Etat ne retombât sur elle, ou soit toute autre cause, elle envoya son secrétaire, Thomas Armentières, en Espagne, avec des instructions qu'il devait lire au Roi, et par lesquelles elle représentait au Roi l'élat des affaires de Flandre que les provinces étaient troublées à l'occasion d'un seul homme, qui n'étail pas Fla mand qu'enfin le comte d'Egmont lavait depuis peu assurée (Marguerite) que celait seulement par lui que Gran velle avait vécu jusqu'alors, mais que dorénavant, il se dé- (1) Strada, liv.
III. p. 191. chargeait de ce soin sur la gouvernante, à qui il aurait dit en paroles expresses qu'il n'y avait point de moments que Granvelle ne fût en danger de sa vie; et partant que le Roi connaissant les maux que ces crimes traînent ordinairement après eux, considère, selon sa prudence, ce qu'il faudra que Ton fasse du cardinal de Granvelle (1). Armentières s'acquitta de sa mission ; le Roi prit le parti de temporiser, les seigneurs, s'enétantaperçus, se retirèrent de la cour au commencement de Tannée (1564), exepté le comte d'Egmont, qui assura la gouvernante que personne n'y reviendrait qu'on n'eût fait retirer Granvelle, avec qui ils ne voulaient seulement pas demeurer entre les murailles d'une même ville (2). « Les seigneurs prenaient le Ion fort « haut. Ils condamnaient tout ce qui avait été fait sans eux. « Le comte d'Egmont poussait Linsolence jusqu'à venir « dîner chez la duchesse avec les signes distinctifs de la « ligue contre le cardinal « portant une cabotte à leur « mode. . . garnie de boutons d'argent à flesches.
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