Introduction
ET ACCOMr.AGXÉ DE NOTES ET d'iìN INDEX ALPHABÉTIQUE ri R EMILE CAMPARDON ARCHIVISTE AUX ARCHIVES DE (.'EMPIRE TOME PREMIER PARIS HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 8, BUE GARANCIÈRt MDCCCLXV Tous droits réservés. JOURNAL n r LA RÉGENCE (17 15-172 3) I L'auteur et léditrur déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction à l'étranger. Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (direction de la librairie) en janvier 1865. Paris. — Typographie de Henri Pion, imprimeur de ('Empereur, 8, rue Garancière. JOURNAL UE LA RÉGENCE (1715-1723) PAR, JEAN RUVAT ÉCRIVAIN DE LA BIBUOTHKQl'E DU BOI PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS, ET D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX avec autorisation de S. E. le Ministre de Instruction publique PRECEDE D'UNE
INTRODUCTION.
ET ACCOMPAGNE I> E VOTES ET D UN INDEX ALPHABÉTIQUE par EMILE CAMPARDON ARCHIVISTE AUX ARCHIVES 1> E LEHPIRE TOME PREMIER PARIS HENRI PLON, LIBRAIRE-ÉDITEUR 8, RUE GARANCIÈRE JIDCCCLXV Tvus droits résercès
INTRODUCTION.
. i. Le Journal de la Régence, dont j'entreprends la publication , est conservé au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale. II en existe deux exemplaires, tous deux de la même main : le premier, en trois volumes in quarto ' -, parait être le brouillon de l'auteur; le second, en quatre volumes in-folio 2 , est une copie du précédent; la rédaction et l'écriture en sont plus soignées. Le titre exact de cette compilation est celui-ci : Journal de ce qui s est passé de plus remarquable pendant la régence de feu Monsieur le duc d'Orléans , depuis le 2 septembre 1715 jus qu'à la mort de cet illustre prince, qui arriva le 2 décembre 1723. L'auteur de cet ouvrage ne s'est pas fait connaître, et jusqu'ici on en était réduit aux conjectures; cependant 1 opinion générale l'attribuait il un nommé Buvat, écrivain de la Bibliothèque, qui vivait au commencement du siècle dernier; la ressemblance parfaite de l'écriture de certains ' Supplément français : N"s 13691, 13692 et 13693 (ancien nement 4141 , 4142 et 4143). 2 Supplément français : N°' 10281, 10282, 10283 et 10284 (anciennement 1886, 1887, 1883 et 1889). C'est de cet exem plaire que je me suis servi pour cette éJition; mais j'ai colla tionné ma copie sur l'exemplaire en trois volumes. T. ì.
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. catalogues rédigés par lui avec celle du Journal de la Ré gence, donnait encore un plus grand poids à ces présomp tions. Toutefois, quelques érudits s'élevaient contre cette opinion; ils se demandaient comment un écrivain ou co piste avait pu composer un ouvrage comme celui qui nous occupe; ils disaient qu'un homme dont la profession con siste a faire des transcriptions devait être peu instruit, et partant incapable de rédiger un travail historique. La res semblance des écritures ne leur semblait pas une preuve sans réplique ; ils l'expliquaient de la façon suivante : Buvat faisait des copies, c'était le métier dont il vivait; donc, i! se peut parfaitement qu'au lieu d'être l'auteur du Journal de la Régence, ce qu'on ne peut prouver, il se soit simplement chargé d'en dresser, à prix d'argent, deux transcriptions sur les brouillons d'un homme de lettres resté inconnu.
Telles furent les deux opinions que je trouvai en présence lorsque je voulus publier ce document historique ; mon embarras était grand , et plus )e m'efforçais d'en sortir, moins j'étais éclairé, car rien dans la lecture du Journal de la Régence ne pouvait me faire deviner le nom de l'auteur, lorsque M. Claude, bibliothécaire au département des manuscrits, savant aussi distingué que modeste, dont la grande expérience est toujours au service de ceux qui le consultent, m'apprit qu'il existait dans les archives particulières de la Bibliothèque des papiers trouvés dans les cartons de Buvat , qui m'aideraient certainement à trancher la difficulté dont il s'agit. L'administration de la Bibliothèque impériale a bien voulu m'en accorder la communication avec une libéralité dont je la remercie, et j'y ai trouvé la clef de l'énigme. Les pièces trouvées dans le carton de l' écrivain sont maintenant reliées, et forment un registre in-folio intitulé :
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. 3 Mémoires du sieur Buvat, écrivain de la Bibliothèque du Roi, de 1697 à 1729. On y trouve entre autres choses un cahier de cent vingt pages environ , portant le titre de Journal concernant les ouvrages que j'ai transcrits à la Bibliothèque du Roi, principalement depuis le mois de juillet 1697. Ces mots mêmes font comprendre la nature de ce recueil; niais on n'y trouve pas seulement le détail journalier de ses travaux de copie, détail assez peu inté ressant par lui-même et qui ne nous apprendrait pas grand'chose, sinon que l'auteur savait le latin et déchif frait les chartes, si Buvat, méthodique comme tous les vieux employés, n'y eût consigné les événements de sa propre vie; ce qui m'a permis de reconstituer tant bien que mal sa biographie, et d'établir définitivement que Jean Buvat, écrivain de la Bibliothèque du Roi, est bien positivement Fauteur du Journal de la Régence.
II. Jean Buvat naquit à Chàlons en Champagne ou dans les environs ', le 4 juillet 1660; c est lui-même qui nous l'apprend : « Je suis né le 4 de juillet 1660 et nous voici en 1729, ce qui me persuade assez que j'approche de la fin de ma carrière en ce monde, au bout de laquelle Dieu veuille me recevoir dans les bras de sa miséricorde ~. » ' Je dis ou dans (es environs, parce que, malgré les recherches que 51. Noël Ilatat, archiviste de la Marne, a bien voulu faire pour moi, lacté de baptême de Buvat n'a pu êfce retrouvé dans les registres des treize paroisses de Chàlous-siir-Jianie, ce qui me permet de supposer qu'il naquit peut-être dans un faubourg ou dans un village voisin. 2 Bibliothèque impériale, Archives de t 'administration. Mémoires du sieur Buvat. 1.
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. Nous avons peu de détails sur la jeunesse de notre auteur ; nous savons seulement qu'il fit ses études au collège des jésuites de sa ville natale, et qu'entre sa sortie de cet établissement et son départ pour Paris, qui eut lieu en 1685 , il entreprit un premier voyage en Italie. A son retour il se rendit directement ìi Paris, où il entra en relations avec un homme connu par ses voyages, Melchisédech Thévenot, à qui ses travaux avaient valu une place de garde il la Bibliothèque du Roi. Buvat avait une magnifique écriture , et bientôt il devint le copiste de Thévenot ; celui-ci s'aperçut sans doute qu'il pouvait tirer un autre parti de son secrétaire, et que l'éducation qu'il avait reçue le mettait ù mème de lui rendre plus de services. Au lieu de transcrire, Buvat fut chargé de déchiffrer quelques chartes.
En présence de ces parche mins qu'à la première inspection il avait cru pouvoir lire, le pauvre copiste regretta de n'être pas resté tout simplement copiste; mais « à force de ruminer, dit-il, et après avoir deviné quelques mots, je vins facilement à bout du reste, au grand étonnement de M. Thévenot lui-même et de plusieurs savants qui in 'environnaient a cause de ma jeunesse, d'autant plus qu'un tel déchiffre ment requérait à la vérité un âge plus avancé et [dus d'expérience ' » . Thévenot s'empressa de mettre a profit les nouveaux talents de son copiste ; mais lorsque celui-ci , désireux de voir ses travaux récompensés autrement que par des éloges, demanda de l'argent, il n'obtint que des réponses dilatoires, et son seul salaire fut des compliments. Après avoir vainement insisté, et voyant que décidément Thé venot était un mauvais débiteur, Buvat fit pour se distraire 1 Bibliothèque impériale, Archives de tadministration. Mémoires du sieur Buvat.
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. 5 un deuxième voyage en Italie. Il visita Notre-Dame de Lorette et Rome pour la seconde fois '; puis, après une absence de quelques mois, il revint à Paris. De nouvelles visites qu'il fit à Thévenot et les démarches infructueuses de leurs amis communs , la marquise de la Marzelière et de M. de Mélani, lui firent abandonner tout espoir de ce côté. Ses talents calligraphiques le portèrent à acheter un privilège pour enseigner la grammaire et l'écriture. Per sonne du reste n'était plus à méme que Buvat de faire de bons élèves , car il possédait une orthographe d'une pureté bien rare à cette époque , et qu'on ne rencontre guère méme dans les manuscrits des auteurs les plus célèbres. Afin sans doute de présenter toutes les conditions de moralité qu'on u droit d'exiger dans un maître d'écriture et de grammaire , Buvat se maria.
Nous n'avons aucun détail sur cette union, notre auteur nous apprend seulement qu'il eut un fils ; ce fils dut être un assez mauvais sujet , et son père peut-être exigea de lui qu'il quittât la France et s'embarquât pour les iles : cn 1727, il était à la Martinique 2. Vers 1691, Thévenot quitta la Bibliothèque du Roi et fut remplacé par Clément de Toul. Celui-ci n'était pas un nouveau venu à la Bibliothèque; il y était entré vers I 663, et avait travaillé pendant sept ans à la rédaction des cata logues avec Carcavi et avec l'abbé de Varès. Depuis 1670 il était garde des estampes et planches gravées 3. Sans 1 J'avoue que je ne m'explique pas du tout ces deux voyages en Italie; je me borne à les constater : la fortune présumée de Buvat, qui travaillait pour vivre, et les habitudes peu voya geuses de l'époque, les rendent presque invraisemblables. 2 Alémoires du sieur Buvat. 3 Essai historique sur la Bibliothèque du Roi, 2e édition.
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. doute Clément avait vu Buvat travailler avec Thévenot, et sans doute aussi il avait apprécié ses qualités, car il lui fit vendre son privilège de maître d'écriture, et le fit recevoir en juillet 1697 écrivain à la Bibliothèque du Roi avec six cents livres d'appointement et l'espérance d'une indemnité de logement. Le bibliothécaire du Roi était alors Camille le Tellier, abbé de Louvois, qui avait été nommé à cette fonction en 1684, bien qu'il ne fût âgé que de neuf ans. Avant d'entrer dans le détail de la vie de Buvat pendant son séjour ii la Bibliothèque, je ne puis me dispenser de reproduire les quatre vers suivants qu'il s'appliquait en 1729, lorsque après trente-deux ans de services il se trouvait encore à six cents livres d'appointement comme au premier jour de son entrée : Las d'espérer et de me plaindre Des muses, des grands et du sort, C'est ici que j'attends la mort Sans la désirer ni la craindre '.
De 1697 ii 1707 nous n'avons aucun détail sur la vie de notre auteur; nous savons seulement que son travail consistait à transcrire sur des registres qui existent encore à la Bibliothèque impériale les fiches des catalogues dressés par Clément ; plus tard il chiffra les volumes imprimés après qu'ils avaient été passés en revue. A partir de J « J'avoue que ces vers me convenaient aussi bien qu'à M. Mayer, conseiller d'État, qui les composa pour lui-même, et qui mourut en 1646, âgé de soixante-huit ans, d'autant plus que je n'en ai pas moins, n Mémoires du sieur Buvat. Buvat attribue à tort ces vers à un nommé Mayer; ils sont de François Maynard, l'un des quarante de l'Académie française, président au présidial d'Aurillac, conseiller d'Etat, et mort effectivement en 1646.
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. 7 Tannée 1707, les Mémoires de Buvat entrent dans des détails plus circonstanciés sur lui-même. On v voit les maladies qu'il essuya; on y lit les plaintes les plus amères sur sa pauvreté , ses espérances d'avancement déçues ; enfin sa vie y est racontée jour par jour pour ainsi dire. Ainsi il a soin de consigner qu'en 1707 il fit une maladie assez grave pour avoir été par les chaleurs trois semaines de suite à l'hôtel de M. de Louvois, archevêque de Reims, numéroter sa bibliothèque. Au mois de mai 1709 Clément, s'intéressant au sort du pauvre écrivain, essaya de faire augmenter son traitement; mais il ne réussit pas , et Buvat se vit obligé pour faire vivre sa famille de vendre son argenterie, dont il retira cinq cents livres. Un an après il eut une violente attaque de rhumatisme. n Je ne pouvais, dit-il, porter la main droite sur ma tète, ni ôter ni mon bonnet de nuit, ni mon chapeau, ni ma perruque , ni mettre ma cravate , ni tourner la tête à droite ou à gauche ; mais au bout de quatre jours je m'en trouvai quitte, Dieu merci, par une sueur abondante qui me survint la nuit naturellement '. » Cependant les promesses de Clément ne se réali saient pas.
Le 8 juin 1712 l'abbé de Louvois faisait espérer a Buvat une augmentation et un logement au Louvre quand la Bibliothèque y serait transportée. Le 3 février 1713, le malheureux écrivain recommençait ses sollicitations, et cette fois on lui répondait qu'à la paix, la France était alors en guerre avec l'Empire, il aurait une gratification. La paix se fit, mais la gratification n'arriva pas. Les années s'écoulaient ainsi bien rudes pour l'écrivain, qui dut essayer par des travaux extraordinaires de reiné- 1 Mémoires du sieur Buvat.
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. 8 dier à l'insuffisance de ses appointements. Buvat mit sa plume au service des particuliers qui désiraient faire faire des copies, et ce fut ainsi qu'il entra en relations avec l'abbé Brigaut, l'un des familiers de la duchesse du Maine, et l'un des fauteurs les plus zélés de la conspiration de Cellamare. Cet abbé avait besoin d'un copiste pour trans crire les manifestes , instructions ou Mémoires que les conjurés envoyaient en Espagne. Il connaissait le talent calligraphique de Buvat; il crut qu'il serait discret et le chargea du travail '. L'écrivain se rendit donc chaque jour rue Neuve des Petits-Champs, à l'hôtel où logeait le prince de Cellamare, et là il transcrivait pendant un certain nombre d'heures les pièces qu'on lui remettait. Il ne lui fallut pas long temps pour comprendre de quoi il s'agissait.
Tremblant de se voir immiscé dans un complot contre l'Etat, Buvat se hâta d'aller confier sa position à M. de la Houssaye, secrétaire de l'abbé Dubois; celui-ci répéta la conversation à son maître, et le copiste fut mandé au Palais-Royal , où demeurait l'abbé. Buvat raconta de nouveau tout ce qu'il avait déjà dit au secrétaire. Dubois reçut cette confidence si importante comme si elle eût été sans intérêt pour lui, et congédia le copiste en lui ordonnant de continuer ses transcriptions à l'hôtel de Cellamare, et de venir chaque jour lui rendre compte de tout ce qu'il aurait vu ou entendu. « Enfin, un jour, raconte Buvat lui-même, sur les onze heures du soir, il était au lit; je l'avertis du départ de l'abbé Porto-Carrero , du fils du marquis de Monteleone et d'un banquier anglais qui passait pour Espagnol sous le nom de don Valero, ce qui donna lieu à M. l'abbé Dubois de dépécher un courrier qui les joignit 4 Mémoires de la Régence, t. V. Notice sur la conspiration de Cellamare, par Lenglet-Dufresnoy.
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. 9 à Poitiers, où l'abbé Porto-Carrero se trouva saisi dans sa chemise du paquet pour le cardinal Alberoni, ce qui acheva de convaincre de l'intrigue qui se tramait contre l'Etat, contre la personne de monseigneur le Régent, et qui tendait à mettre tout le royaume en combustion '. » On le voit , la conspiration de Cellamare n'échoua qu'il cause des révélations d'un simple écrivain. C'est à Buvat que le Régent et Dubois durent leur salut 2. Le copiste crut donc que Timmense service qu'il venait de rendre à l'Etat lui serait profitable; mais, hélas! il se trompait : là encore il n'eut que des promesses; il eut beau aller voir Dubois, lui écrire à Paris, au Palais-Royal, au retour du sacre du roi Louis XV et à Versailles, il « ne put rien obtenir du ministre, qui lui parut toujours muet, sourd, aveugle et insensible ' » .
Les prétentions du pauvre Buvat étaient cependant bien modestes; il ne demandait à Dubois qu'une indem nité de ce qu'il avait dépensé en loyers depuis 1697, époque où il était entré à la Bibliothèque du Roi avec pro messe de l'abbé de Louvois d'une indemnité de logement. Dubois mourut. Buvat s'adressa au Régent; le Régent mourut, et ce ne fut que le 30 mai 1726, par l'intermé diaire de l'abbé Bignon, bibliothécaire du Roi, et du comte de Morville 4, alors ministre des affaires étrangères, qu'il obtint une pension de trois cents livres. 1 Mémoires du sieur Buvat. Requête adressée par lui le 27 décembre 1727 au cardinal Fleury. 2 Lenglet-Dufresnoy , dans sa Notice sur la conspiration de Cellamare; M. de Sévelinges, dans sa Vie du cardinal Dubois, et M. Alexandre Dumas dans le Chevalier d'Harmental , sont les seuls qui aient attribué à Buvat la part qui lui appartient dans la découverte de cette conspiration. 1 Mémoires du sieur Buvat. Requête au cardinal Fleury. ' Charles-Jean- Baptiste Flcuriau, comte de Morville, fils
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. Les détails qu'on vient de lire nous ont fait anticiper sur l'ordre des temps; aussi allons-nous retourner en arrière et revenir en 1719. L'abbé de Louvois était mort le 5 novembre 1718, et il avait été remplacé comme bibliothécaire du Roi par l'abbé Bignon. Buvat put espérer que ses sollicitations seraient mieux accueillies par le nouveau bibliothécaire qu'elles ne l'avaient été par l'ancien ; mais les années 1719, 1720 et 1721 , se passèrent encore sans que la gratification promise en 1697 par l'abbé de Louvois fùt accordée à l'écrivain ; aussi eut-il des moments de découragement et de plainte. Un jour qu'il avait transcrit une lettre de Jacques-Auguste de Thou à Jeannin, dans laquelle se trouvaient quelques mots d'amertume, il s'écrie : « Et moi aussi, je puis dire à mon âge, après tant de promesses inutiles : Spes et fortuna, valete '. » En effet, l'écrivain devenait vieux et sa santé s'affai blissait de ]our en jour : le 15 janvier 1724, après un travail à la Banque, dans une chambre sans feu et « dont les vitres étaient fracassées » , il est obligé de se mettre au lit avec la fièvre et un gros rhume ; il reste dix jours au lit et n'est complètement rétabli qu'au bout de quatre mois.
A partir de ce moment, Buvat ne cessera plus de se plaindre; il gémit à propos de tout; il est mécontent du froid , de la chaleur, de la modicité de ses appointements, mais surtout de l'abbé de Targny. A Clément, mort le 16 janvier 1712 de chagrin d'avoir introduit à la Bibliothèque un prêtre nommé Aymont qui de Fleuriau d'Armenonville, né à Paris le 30 octobre 1686, secrétaire d'Etat au département des affaires étrangères après la mort de Dubois, mort le 2 février 1732. 1 Mémoires du sieur Buvat.
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. 11 y avait soustrait divers manuscrits, avait succédé en 1714 l'abbé de Targny. Louis de Targny était entré à la Bibliothèque du Roi comme commis en second vers 1691 ; trésorier de l'église de Reims, abbé d'Arbassine en 1723, de Saint-Louis en 1724 et de Saint-Barthélemy de Noy en 1729 ', le successeur de Clément ne paraît pas avoir eu pour Buvat les égards dus à ce vieillard laborieux que les hasards de la vie et de la faveur avaient fait son subordonné. Au mois de février 1725, l'écrivain tomba malade; il avait la fièvre, un rhume et de violentes douleurs de tête; il dut s'aliter. Son ménage était pauvre, et l'hiver se faisait sentir avec rigueur; il envoya sa femme chez l'abbé de Targny pour le prévenir de sa maladie et pour lui em prunter un louis d'or, emprunt justifié par sa situation; mais le garde de la Bibliothèque ne se laissa pas atten drir : « Sachant que nous étions alors de la paroisse de Saint-Laurent, il proposa bonnement qu'il écrirait sur-le champ à M. Delamet, curé de cette paroisse, qui était de ses amis, afin qu'il donnât ordre de donner à ma femme une pareille portion qui se distribue aux pauvres malades, en l'assurant qu'il en serait remboursé au premier payement de mes appointements.
De laqueile offre ma femme le remercia et le pria de ne pas se donner la peine d'en écrire un seul mot, en lui disant qu'elle ne pouvait se résoudre à s'exposer parmi un tus de pauvres gens qui sont tous les matins à la porte des filles de la Charité pour avoir à leur tour leur portion , et que cela serait honteux pour la Bibliothèque du Roi, aj)rès plus de trente années de services rendus avec honneur et à la satisfaction des personnes qui l'avaient depuis le temps gouvernée. En un mot, quoi que ma femme put dire, M. de Targny se 1 Essai historique sur la Bibliothèque du Roi, 2r édition.
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. 12 retrancha toujours sur le refus de m'avancer aucun argent, en disant que lui-même n'était pas mieux payé que moi de ses appointements, comme s'il n'avait pas eu d'autres revenus ' ! » Certes, l'abbé de Targny était dans son droit de refuser un louis à un homme de soixante-six ans que la maladie clouait sur un grabat; mais il eùt dû s'en tenir à un refus pur et simple, et ne pas insulter celui qui s'adressait à lui. L'homme qui emprunte une somme d'argent qu'il est sûr de rendre n'est pas un mendiant. Buvat ne rencontra pas partout le méme mauvais vou loir : le bibliothécaire du Roi, l'abbé Bignon, fut pour lui un véritable protecteur, et sa bienveillance consola souvent l'écrivain de ses relations difficiles avec l'abbé de Targny. On sait qu'en 1697 l'abbé de Louvois avait promis à Buvat de lui faire avoir une gratification , et qu'il était mort sans avoir réalisé sa promesse.
L'abbé Bignon fut plus heureux, et ses sollicitations auprès de M. de Mau repas valurent à notre auteur, le 7 juillet 1725, une gra tification de quatre cents livres, la première et la dernière qu'il eut jamais. C'est en 1726 seulement que Buvat parle pour la pre mière fois de son Journal de la Régence. Depuis onze ans, tous les loisirs que lui laissaient ses travaux à la Biblio thèque étaient employés par lui à la rédaction de cet ou vrage, qui fut enfin terminé au mois de janvier de cette même année et remis entre les mains de l'abbé Bignon; il espérait avoir ainsi une gratification de la cour. Avant de faire cette démarche auprès du bibliothécaire du Roi, Buvat avait essayé de vendre son manuscrit à un libraire. J'ai retrouvé les traces de cette négociation, qui 1 Aléatoires du sieur Buvat.
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. 13 n'aboutit pas; il m'a semblé intéressant de les mettre sous les yeux du lecteur, d'autant plus que c'est en quelque sorte le jugement de l'auteur sur son propre travail : « C'est » , dit-il en parlant du Journal de la Régence , « un mélange de faits historiques rapportés avec exactitude à mesure qu'ils sont arrivés, dont la lecture ne peut que désennuyer, les rappeler aux contemporains et augmenter la curiosité de ceux qui leur succéderont. On se flatte qu'il ne manquera pas de procurer un prompt débit et un profit considérable à celui qui voudra en entreprendre l'impres sion, moyennant une somme de quatre mille livres que le collecteur demande, payable à Paris par les mains d'un banquier français, et quitte de tout change. On pourrait y faire des réflexions politiques sur les principaux événe ments, ce dont le collecteur a cru devoir se dispenser, et ajouter ce qu'on verrait y manquer, pour rendre cet ou vrage plus accompli : ce qui ne serait pas difficile à une personne instruite des affaires du temps et en pays de liberté ' . » Et plus bas : « Le collecteur demande à celui qui voudra en entreprendre l'impression une somme de quatre mille livres comptant, payable à Paris par les mains de quelque banquier, sans en paver le change, et l'entrepreneur peut s'assurer par avance d'en avoir un grand et prompt débit qui lui sera très-avantageux, n'y ayant presque personne qui ne soit fort aise d'avoir un pareil ouvrage pour se rap peler tout ce qui s'est passé durant la Régence, et il est certain que cet ouvrage sera encore plus recherché par ceux qui succéderont aux contemporains.
C'est un mélange de faits historiques rapportés à mesure qu'ils sont arrivés, avec exactitude. On n'y a fourré aucune pièce obscène qui puisse choquer la pudeur ni intéresser les 1 Bibliothèque impériale, Supplément français. Mss n° 13691.
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. 14 puissances ni aucun personnage de haut rang. En 1725, on le proposa à M. d'Hondt ', étant à Paris, lequel en vit quelque chose, et qui en fit la méme proposition de quatre mille livres pour lui en céder le manuscrit. Il fit alors en tendre qu'il prierait un abbé de ses amis de l'examiner pour en dire son sentiment. On n'a cependant pas été fâché que cet ami ne se soit pas souvenu de la commission, d'autant que depuis ce temps on a mis l'ouvrage en meilleur ordre, qu'on y a ajouté plusieurs circonstances et que l'auteur a essuyé deux longues maladies dont il n'est pas même encore bien rétabli. On en a communicjué quel que chose en passant à des personnes d'érudition 2 , qui l'ont trouvé très-curieux et digne d'être donné au public; voilà ce qu'on peut dire présentement là-dessus. C'est à l'entrepreneur à se déterminer et à faire savoir sa résolu tion à M. l'abbé , son ami, qui a bien voulu se charger de ce mémoire pour le lui faire tenir 3. » Comme je l'ai dit plus haut , ces tentatives n'eurent aucun résultat.
Ce fut alors que Buvat s'adressa à l'abbé Bignon et lui remit son manuscrit. Il espérait que l'abbé présenterait le Journal de la Régence au cardinal Fleury, alors premier ministre, et que par ce moyen il obtiendrait une gratification; mais son espoir fut encore trompé, car, le 5 avril 1727, l'abbé Bignon, revenant de Versailles, lui dit qu'il fallait attendre un moment plus favorable pour offrir l'ouvrage au cardinal, parce que ce ministre s'était mis sur « le pied de l'épargne, de telle sorte que si on lui 1 Les de Ilondt étaient des imprimeurs-libraires d'Amsterdam. En 1785, ils étaient représentés par Pierre de Hondt, qui a publié entre autres choses une très-jolie édition du Roman co mique de Scarron. - Aux abbés Bignon et de Targny. 3 Bibliothèque impériale, Supplément français. Mss n" 13691.
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. 15 demandait seulement cinquante francs, il ne les accor derait pas ' » . Malgré cette réponse, Buvat ne se tint pas pour battu, et il adressa bravement à Fleury la supplique suivante : « Monseigneur, » Votre Eminence me permettra, s'il lui plaît, que je me donne l'honneur de lui représenter qu'en 1726 je déposai entre les mains de M. l'abbé Bignon, conseiller d'Etat et bibliothécaire du Roi, un exemplaire en cinq volumes in-folio d'un journal de la Régence que je me suis avisé de faire à mesure que les choses se sont passées durant tout ce temps, autant qu'il m'a été possible, et que j'ai mis au net pour être consacré à la Bibliothèque de Sa Majesté. » Bien des gens m'ont tenté pour en avoir un pareil exemplaire ; on m'a même proposé plusieurs fois d'en accommoder quelque libraire étranger qui pourrait m'en donner plus de quatre ou cinq mille livres.
Je n'ai rien écouté là-dessus, quoique je sois assez mal dans mes af faires par bien des raisons et par la dureté des temps. J'ai mieux aimé, comme bon Françaiset très-fidèle sujet du Roi, rejeter toutes ces propositions et m'en tenir à ce cpie Sa Majesté aura la bonté de in 'ordonner pour ce petit ou vrage, qui contient quelques particularités qu'il est à pro pos de cacher aux étrangers , et qui véritablement m'a coùté bien des veilles durant les sept années de la Régence. Je travaille encore de temps en temps à mettre au net un second exemplaire qui se trouve avancé jusque dans le mois de mars 1720, laquelle année a fourni beaucoup de matières. II sera un peu plus ample que le premier et 1 Mémoires du sieur Buvat.
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. mieux digéré; je le continuerai, et quand il sera fini, le Roi pourra en disposer à sa volonté : ce qui pourrait rap peler à Sa Majesté bien des choses auxquelles peu de gens, comme contemporains, font attention, et qui ne laissent pas d'être de quelque conséquence. » J'ai cru, Monseigneur, être de mon devoir d'en in former Votre Eminence et de la supplier, quand elle le jugera à propos, de représenter à Sa Majesté cette marque de mon zèle et de mon dévouement. C'est un abrégé de faits que j'ai ramassés par des rapports que j'ai ouis dans des conversations où je me suis trouvé avec des personnes de distinction, qui me faisaient l'honneur de m'y souffrir, et par des mémoires qui m'onl été communiqués. » Je prie Dieu, Monseigneur, qu'il conserve Votre Émi nence en parfaite santé pour longues années.
Ce sont les vœux de Buvat, ancien écrivain ' de la Bibliothèque du Roi2. » 27 décembre 1727. » Le cardinal se borna à faire répondre qu'il approuvait le Journal de la Régence ; mais, comme lavait prévu l'abbé Bignon, l'auteur n'eut aucune récompense. Buvat, on le voit, n'était pas heureux dans ses entre prises; il avait mis vingt-huit ans pour obtenir une gratifi cation de quatre cents livres, il en mit trente pour arriver à être logé à la Bibliothèque : ce fut le 4 juillet 1 727 qu'on lui remit la clef d'une chambre à laquelle on arrivait par un escalier de cent quarante marches. L'abbé de Targny continuait toujours à se montrer dur vis-à-vis de son écrivain; il eût pu le servir dans l'affaire 1 Ancien écrivain ne veut pas dire que Buvat ne faisait plus partie de la Bibliothèque, mais bien au contraire qu'il y était attaché depuis fort longtemps. 2 Mémoires da sieur Buvat.
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