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LA MONARCHIE FRANÇAISE •m AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE ÉTUDES HISTORIQUES SUR LES 1ÌÈGNES DE LOUIS XIV ET DE LOUIS XV PAR LE COMTE LOUIS DE CARNÉ PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET O*, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 3 5 , QUAI DES GRANDS - AUGUSTINS. y I monarchWtrancaise AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE DU MÈME A UTEUR : LES FONDATEURS DE L'UNITÉ FRANÇAISE Suger. — SaiulLouis. — Luguesclin. — Jeanne d'Arc. — Louis XI. — Henri IV. Richelieu. — Mazarin. 2 volumes in-8 cavalier. 14 fr. HISTOIRE DU GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF EN FRANCE, DE 1789 A 1848. Ouvrage couronné par V Académie française. 2 volumes in-8. 14 fr. Parií. — Imprimerie l'.-A. Bourdier et O", rue Mazarine, 30. LA MONARCHIE FRANÇAISE o AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE ÉTUDES HISTORIQUES SUR LES RÈGNES DE LOUIS XIV ET DE LOUIS XV PAR LE COMTE LOUIS DE CARNÉ PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET O, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 3 5, QUAI DES GRANDS - AUGUSTINS. 1859 Réserve de tous d,roits.
PRÉFACE On n'aborde pas l'étude des temps de décadence sans rencontrer des devoirs très-pénibles , et je me serais certainement dérobé à ceux qui mont été imposés plus d'une fois par cet ouvrage , si je n'avais du suivre jus qu'au bout l'ordre logique de mes pensées et de mes travaux antérieurs. Après mètre efforcé de grouper autour des principaux fondateurs de notre unité nationale une histoire qui se résume dans le triomphe de cette unité même , j'ai étudié la révolution française dans ses origines et dans ses effets. Une lacune existait entre ces deux par ties du mème drame : l'édifice élevé pierre à pierre par la royauté depuis Hugues Capet jusqu'à Mazarin reçoit en effet son couronnement durant la triomphale jeunesse de Louis XIV, et c'est seulement à l'avénement de Louis XVI que sont posées d'une main incertaine les VI riïEFACE. premières bases de l'ordre social dont nous cherchons encore la forme définitive.
Avec les revers du grand roi et aux abords de sa vieillesse s'ouvre Tépoque de transition qui sépare les destinées de la France historique de celles de la France nouvelle , période quasi séculaire qui , allant du ministère de Chamillard à celui du comte de Maurepas , em brasse , avec la fin du règne de Louis XIV, la régence, la longue vie de Louis XV et les commencements du règne de son infortuné successeur. Tel est au vrai Y an cien régime dans ses limites chronologiques et morales. Les débuts agressifs de Louis XIV contre FEurope lui demeurent aussi étrangers que les innovations écono miques de M. de Turgot et de M. Necker. Ceux-là furent inspirés par un dernier souffle de l'esprit cheva leresque prêt à s'éteindre , celles-ci furent le premier fruit de l'esprit démocratique tout prêt à naître.
Preface
. Dans un temps où Fattention distraite suffit à peine pour suivre le flot des révolutions , il m'a paru qu'il valait mieux condenser l'histoire que la délayer. Je me suis donc efforcé , en me plaçant au point de vue du publiciste plutôt qu'à celui de l'historien , de grouper les faits autour des idées qui les ont inspirées et de juger les personnages politiques à la lumière de notre propre expérience , en dehors des engouements comme des préventions de leurs contemporains. Con stater la chute nécessaire d'une société précipitée vers sa ruine par sa corruption même; parler en pleine con naissance de cause d'hommes considérables pour la mémoire desquels l'heure de la justice vient à peine de sonner, telle a été ma double préoccupation. Le lecteur décidera si , en ne poursuivant dans mes appréciations que la stricte équité, j'ai pu rencontrer quelquefois Foriginalité.
LA MONARCHIE FRANÇ4ISE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE CHAPITRE PREMIER Le système de Louis XIV dans ses résultats politiques. Le règne de Louis XIV marque dans notre histoire le point culminant de la puissance absolue : c'est le moment où pour la première fois la nation se sit homme, en remettant sans contrôle le soin de ses destinées aux mains d'un prince, personnification brillante de la France. L'effet de cette renonciation fut complexe , et pour ainsi dire contradictoire , car en acquérant pour un moment une force irrésistible contre TEu rope, le pays fut atteint d'une débilité organique qui prépara pour lui l'ouverture d'une ère funeste. Lors donc qu'on est fermement convaincu qu'aucune époque ne fournit de preuve plus éclatante du danger de ces grandes abdications que le long règne qui précéda la régence , si glorieux d'ailleurs qu'il ait été , on est i. conduit à juger ce gouvernement par ses effets en rapprochant de l'éclat des débuts les épreuves et les défaillances des derniers jours.
J'estime qu'aucun tra vail ne fut jamais plus opportun , et je crois que s'il était accompli , nul ne serait aujourd'hui plus utile. Je voudrais donc rechercher comment et pourquoi la nation fut conduite, durant la vie du même prince, d'une longue succession de victoires à une suite non inter rompue de désastres, changement aussi sensible dans l'ordre des idées que dans celui des fails, puisque la France vit succéder tout à coup à l'ère la plus féconde de son histoire intellectuelle des jours stériles en génie, en vertus et presque en courage. Ce qui saisit en effet tout d'abord l'attention des esprits sérieux, c'est Topposition presque complète qui se ren contre entre les deux moitiés du grand règne. En négli geant la régence d'Anne d'Autriche et Tadministration du cardinal Mazarin pour s'en tenir au gouvernement personnel de Louis XIV, qui s'ouvre en 1661 , on ne peut manquer d'être frappé de ce fait, que tout réussit à ce monarque tant qu'il opère dans ses conseils ou sur les champs de bataille avec les hommes formés dans la pé riode précédente, tandis que tout échoue sitôt qu'il agit avec ceux qu'il a formés lui-même et qui sont nés à Tom bre de son trône.
L'année 1690 est à peu près la limite qui sépare ces deux générations et ces deux fortunes, si profondément diverses. Ajoutons tout de suite que c'est vers la même époque que s'arrête aussi le mouvement d'où sont issues tant d'oeuvres immortelles, et que s'ou vre, durant les vingt-cinq dernières années de la vie du monarque, cette période à peu près nulle pour la pensée et pour Tart, remplie par les querelles dangereuses et mesquines qui ne tardèrent pas à précipiter la nation dans un abîme de scepticisme. En rappelant les faits prin cipaux de Tépoque, ce contraste deviendra plus sensible, et les causes se dessineront sous Téclat mème des effets. Lorsque le royal élève de Mazarin prit les rênes du gouvernement, il ne rencontra devant lui aucune résistance. U vit ses plus hardis desseins accomplis aussitôt que formés, et TEurope s'inclina sous sa superbe volonté aussi facilement que la France.
En proclamant Identi fication de TÉtat avec sa personne, Louis XIV ne faisait que tirer une dernière conséquence des idées qui tendaient à prévaloir depuis un siècle, il formulait une théo rie généralement admise. Après la Ligue, et surtout après la Fronde, la France était découragée de ses efforts pour conquérir et organiser un régime de garanties politiques, découragement qui, tout malheureux qu'il fût en lui même, se comprend fort bien d'ailleurs, puisque ces efforts avaient toujours abouti à servir, aux dépens de Tindépendance nationale, d'égoïstes cupidités. La bourgeoisie, qui avait été Tàme de la Ligue, Taristocratie, qui avait imaginé la Fronde pour y chercher des profits et des distractions, ne surent faire sortir de cette double crise la consécration d'aucun principe destiné à sauvegarder les droits des générations à venir; ni Tune ni l'autre n'hésita à solliciter le secours des Espagnols, au risque de rencontrer dans ceux-ci des maîtres plutôt que des auxiliaires.
Ce fut surtout par cette disposition con stante à provoquer Tintervention étrangère que les di verses factions se perdirent en France, et qu'elles y ren direntlepeupleprofondémentetàtoujours monarchique. Celui-ci compriLen effet, avec son admirable instinct, que dans ce déchaînement de passions imprévoyantes cu cupides la vieille royauté de Hugues Capet et de saint Louis, de Charles V et de Louis XI, avait seule la force et la volonté de préserver l'unité territoriale, qui avait été son honneur et son ouvrage. Jamais la nation n'eut la conscience de ce service aussi complètement qu'après les tristes avortementsqui signa lèrent la minorité de Louis XIV. En abdiquant alors la liberté dont elle avait embrassé l'ombre, la France se rejeta dans la dictature avec un entraînement irrésistible, ne conservant plus qu'une seule pensée, celle de rendre cette abdication féconde et cette dictature glorieuse.
Louis XIV tira sa force des souvenirs de la Fronde, qui durant trente années pesèrent à beaucoup de ses con temporains comme un remords et à tous comme une honte et comme un péril. Tandis que le mouvement naturel des idées et des cho ses mettait le royaume à la merci du jeune monarque, l'état des cabinets étrangers était tel qu'aucune résis tance ne fut possible devant Télan de la France identifiée avec son roi. De la grande monarchie de Charles-Quint il ne subsistait plus que deux moitiés faciles à attaquer sur tous les points, et pour chacune desquelles la solida rité dynastique créait des dangers que leur isolement territorial les mettait dans Timpossibilité de conjurer. Le traité de Westphalie avait introduit dans la constitution de TEmpire un balancement d'influences politiques et religieuses qui, en annulant le pouvoir impérial, livrait TAutriche sur le Bhin aux entreprises de la France, pendant que les insurrections sans cesse renaissantes en Hongrie et les agressions continues des Turcs mettaient chaque jour son existence en question sur les bords du Danube et de la Drave.
L'Espagne, épuisée d'hommes et de capitaux au milieu de ses richesses métalliques et par Teffet de ces richesses mêmes, était une proie non moins facile à dévorer. Un gouvernement inepte y avait tari toutes les sources de la puissance nationale, et cette glorieuse monarchie n'avait conservé de sa grandeur que la ruineuse obligation de se défendre simultanément sur les Pyrénées et dans les Pays-Bas, aux extrémités de l'Italie el dans toute Téten due du nouveau monde. Ensin la bonne fortune de Louis XIV avait fait coïncider avec son avènement au pouvoir la restauration d'une dynastie étroitement as sociée à la sienne par la religion et par le sang, et qui durant trente années se fit en Angleterre T auxiliaire se crète ou avouée de la cour de Versailles, pour en obtenir un concours que ses périls comme ses fautes lui rendirent à la fois nécessaire et fatal.
Ce règne commença donc au moment où les principaux cabinets étaient affai blis et menacés, et lorsque l'état intérieur de TAngleterre rendait une coalition européenne impossible; il s'ou vrit dans des circonstances qui présentaient àl'ambition des tentations à peu près irrésistibles, tant la prostration était sensible au dehors , tant la confiance était grande au dedans. II n'y eut pas une entreprise qui avor tât, il ne s'éleva pas une prétention qui ne fùt accueillie ou imposée, aussi longtemps que dura la situation dont Louis XIV profita sans l'avoir créée. Ce prince commença par exiger pour ses ambassadeurs des hommages inaccoutumés, et prétendit à un droit de suprématie qu'il se tint prêt à défendre par les armes. A Borne, il accabla le chef de la chrétienté d'humiliations moins honteuses pour la faiblesse qui les subit que pour la force qui les impose; à Madrid, il notifia en pleine paix sa résolution de s'emparer sans délai d'une portion de ces provinces belgiques dont la réunion à la France avail été l'idée fixe de Mazarin.
L'altitude toujours pleine de déférence de la cour d'Espagne ne fournissant nulle occasion plausible de rupture, on avisa un droit de dévo lution ouvert depuis longtemps au profit de l'infante Marie-Thérèse parla mort de la reine sa mère, sans que personne en eût jusqu'alors soupçonné Texistence, droit obscur qui ne s'était jamais appliqué qu'en matière civile, el dont on n'hésita pas à se servir, à défaut d'un autre titre, pour changer l'état territorial de TEurope. Une armée commandée par le maréchal de Turenne reçut mis sion d'aller faire triompher ces arguments de procureur, et le roi, faisant en 1667 ses premières armes sous la direction de ce grand homme, vit tomber en quelques semaines devant lui les principales places des Pays-Bas, les faibles résistances de l'Espagne n'ayant eu d'autre ré sultat que d'ajouter la gloire au succès.
L' année suivante, la Franche-Comté fut conquise en quinze jours en présence de toute la cour, cortège ordinaire du jeune monarque dans ces rapides expéditions où les émotions de la guerre se mêlaient à toutes les splendeurs du luxe et à toutes les ivresses du plaisir. Bientôt la paix d'Aix-la- Chapelle vint consacrer les faciles victoires de Louis XIV, en lui laissant la conviction dangereuse, quoique alors fondée, que sa volonté était en Europe la seule mesure de sa puissance. Au milieu des sollicitudes universelles excitées par des conquêtes si peu disputées et par des prétentions chaque jour plus menaçantes, un seul État avait encore la volonté et se croyait la force de défendre, avec le droit international, Téquilibre établi par les traités. Les pro vinces-unies de Hollande, qu'une lutte acharnée contre l'Espagne avait rattachées si longtemps aux intérêts français et que Louis XIV avait eues d'abord pour alliées, ne tardèrent pas à comprendre que la réunion alors imminente des Pays-Bas espagnols à une puissante et ambitieuse monarchie mettrait bientôt leur propre indé pendance en péril : aussi , sans prendre une attitude directement hostile à la France , travaillèrent-elles à réunir les cabinets dans un concert qui, sans être d'a bord redoutable, fut un premier obstacle opposé à la marche triomphale de Louis XIV.
S'emparant du rôle déserté en Angleterre par Charles II, la Hollande s'ef força de rallier les gouvernements incertains en rani mant dans toute TEurope le sentiment de Tindépen dance et du droit. Une pareille attitude ne peut être prise par un peuple libre sans que Topinion publique surexcitée ne se ma nifeste bientôt sous des formes passionnées et quelquefois injurieuses. Au danger de contrarier Louis XIV dans ses desseins, la Hollande ajouta donc celui, plus sérieux encore, de le blesser dans sa personne. Les inspirations de la vengeance ne tardèrent pas à l'emporter sur celles de la politique : le tier monarque conçut la pensée de rendre à la mer et aux tempêtes cette terre où Ton osait discuter sa gloire, en Tinondant à la fois par ses armées et par les flots. On sait quelle fut la sin de la guerre de 167*2, où la victoire même fut stérile, malgré les hyper boles des poètes, et ne releva pas le monarque des torts qu'il s'était donnés contre les intérêts de la France et contre les intérêts plus permanents de la justice.
Quoique la fortune demeurât longtemps encore fidèle à Louis XIV et qu'elle ne commençât à chanceler que dans la guerre du Palatinat, ce monarque ne se releva jamais de son agression contre une ancienne alliée, car cette agression détermina son isolement en Europe, et cet isolement ne lui fut pas moins funeste qu'à Napoléon. La tentative de 1672, toujours présente aux cabinets et aux peuples comme une menace et un odieux souvenir, fut le principe des inimitiés implacables qui empoisonnèrent la sin de sa carrière ; la guerre de Hollande fut Torigine indirecte de la plupart des embarras qui préparèrent Theure où TEurope devait passer de la terreur à la haine, du découragement aux résolutions désespérées. Durant quinze ans, Louis XIV ne triompha pas moins par ses négociations que par ses armes, et la paix de Nimègue ne fut qu'une victoire de plus.
L'étendue même des concessions consenties par les deux branches de la maison d'Autriche avait donné au roi de France la mesure d'une faiblesse qui s'abritait vainement sous la foi des traités. En pleine paix, des chambres de réunion formées à Metz et à Brisach bouleversèrent de fond en comble le vieil empire germanique, et les arrêts de ses magistrats ne donnèrent pas à la France moins de villes que les victoires de ses armées. Pendant ce temps, TEurope consternée regardait faire, n'opposant que de vaines protestations à ces abus de la force servie par la fortune. Ni TAutriche, qui voyait les Turcs sous les murs de Vienne, ni l'Espagne, dont le père Nithard, confesseur de la reine, et don Juan d'Autriche, bâtard du roi, se disputaient à main armée la possession, ni TAngleterre, enchaînée par Charles II à une politique qu'elle détestait, ne pouvaient alors opposer d'obstacle à une puissance qui n'avait à redouter que Tenivrement de ses succès, et la lente, mais certaine accumulation de ses fautes.
Les hommes que Louis XIV trouva sous sa main lors qu'il commença à gouverner par lui-même furent d'ail leurs les instruments principaux d'une supériorité qui ne fut pas moins éclatante dans les lettres que dans les armes. C'est ici que Ton touche à la racine même de toutes les grandeurs de ce temps et qu'il faut constater la rare fortune d'un pouvoir auquel il fut donné de se servir pour sa gloire de tous les grands esprits fécondés par les agitations de la période antérieure, en mème temps qu'il profita pour son omnipotence de T extrême lassitude provoquée par ces agitations elles-mêmes. Si la Fronde fut stérile dans ses résultats politiques, les vingt années qui s'étendirent de la mort de Louis XIII à celle du cardinal Mazarin peuvent être en effet comp tées au nombre des périodes durant lesquelles Tesprit humain reçut Timpulsion la plus vive.
Tandis que Des cartes s'efforçait de scruter les abîmes de Têtre et de la pensée, le jansénisme remuait audacieusement les plus formidables mystères de la conscience. L'àme dans Tin timité de ses opérations, la spontanéité de ses mouvements et le secret de ses destinées, Dieu lui-même dans son essence devinrent Tobjet incessant de toutes les recherches, de toutes les disputes, et à bien dire des con versations les plus familières. Les écoles se transformè rent en partis, et chacun se groupa autour de doctrines souvent peu comprises sans nul doute, mais qui maintenaient Tesprit humain dans ces régions élevées d'où se déroulent au loin les horizons éternels. Pendant que Tesprit de secte s'échauffait sous Tar dente parole des Arnauld et les traits amers de Pascal, et que la controverse obligée avec les protestants, alors admis à la plénitude de tous leurs droits civils, contraignait les docteurs catholiques à lutter avec leurs adver saires de savoir et de talent, TÉglise, sous la direction d'un glorieux épiscopat, était travaillée jusqu'au fond de ses entrailles par Tesprit des Vincent de Paul et des François de Sales, des BéruIIe, des Condren et des Olier.
Corneille apportait sur la scène agrandie d'héroïques inspirations, applaudies par la noble jeunesse qui venait de vaincre à Bocroy et s'apprêtait à vaincre à Fribourg. Bacine et Molière grandissaient à Vombre de sa gloire, observant de près cette société si pleine de vie, de pas sions et de contrastes, et leur esprit s'épanouissait sous la grandeur des problèmes qu'agitaient chaque jour tant de puissantes voix. Toutes les forces intellectuelles avaient un culte, des croyants, pour ne pas dire des sectaires ; elles se voyaient honorées jusque dans leurs exubérances, mais ces exa gérations passagères n'ôtaient rien à la durable fécondité des résultats ; et si loin que fussent pnrfois de la vérité Port-Boyal ou Thòtel de Bambouillet, leur in fluence sur la société contemporaine n'en fut pas moins précieuse.
La génération d'Anne d'Autriche vécut donc dans un respect universel de la pensée et du talent, respect qui donna lieu sans doute à des engouements ridicules, mais dont Teffet ne fut pas moins d'ouvrir un large sillon dans le domaine de Tartet de la poésie. Voi ture et Chapelain, Bacan et Scudéri étaient de méchants écrivains ; mais Timportance du rôle attribué à ces beaux esprits, les longs débats que provoquaient les plus tristes sonnets ou les plus médiocres romans, imprimèrent à Tesprit national une impulsion qui porta bientôt après d'admirables fruits, et ce sont ces usurpateurs de renommée qui ont suscité nos plus grands hommes. II n'en fut guère autrement dans Tordre politique. Une crise qui commença par Tapothéose du vieux Broussel pour finir par les compromis pécuniaires du cardinal Mazarin peut à bon droit n'être pas prise au sérieux par la postérité ; mais cette crise imprima cependant à tous les esprits une impulsion qui n'a jamais été surpassée.
Pendant qu'elle faisait agiter dans les carrefours les plus hardis problèmes, elle ouvrait devant tous les ambitieux, depuis le magistrat sur son siège jusqu'au général à la tête des armées, des perspectives éclatantes. La Fronde remua toutes les idées en mème temps que toutes les passions, et si elle trompa les espérances de la nation, ce ne fut pas sans en avoir labouré profondément toutes les couches. Peut-être la nature, dans la mystérieuse économie de ses lois, ne fait-elle d'ailleurs naître les grands hommes que de pères fortement trempés par les luttes de la vie: la génération qui s'épanouit avec tant d'éclat après la Ligue parut en effet avoir hérité d'une sorte de virilité religieuse, à laquelle elle joignit pour son propre compte le culte de Tesprit dans ses plus ex quises délicatesses.
Le génie politique et militaire se développa sous le souffle puissant qui animait les lettres. Turenne et Condé, Colbert et Lyonne ne portèrent pas à un moindre degré que nos grands écrivains ce cachet de maturité dans Tabondance et de bon sens dans le génie qu'un mer veilleux concours de circonstances avait préparé depuis deux siècles. Les agitations de TÉtat et celles de Tin telligence humaine durant la minorité de Louis XIV eurent donc ce rare privilège de tout féconder, mème en demeurant elles-mêmes stériles. Ce fut en vivant de la vie ardente des partis que les ministres et les généraux de la première époque de Louis XIV acqui rent sur tous les généraux européens cette supériorité qui fit la fortune du règne, fortune viagère comme leur génie, et qui changea soudainement lorsque d'autres nommes , élevés dans une atmosphère moins agitée , eurent pris la direction des affaires publiques.
Dès Tannée 1690, à laquelle remontent les premières difficultés rencontrées par le roi dans ses conceptions politiques et ses opérations militaires, tous ces illustres personnages avaient cessé d'être à la tète de ses armées et dans ses conseils, et Louvois lui-même était à la veille de disparaître. Le seul heureux désormais entre les généraux de Louis XIV était un dernier survivant de la Fronde, le maréchal de Luxembourg, qui, sous le nom de Montmo rency-Bouteville, avait suivi le grand Condé dans toutes les épreuves de sa vie. A la même date, tous les écrivains auxquels se rattache Thonneur du grand siècle avaient, sinon cessé de vivre, du moins presque complè tement cessé d'écrire. Le génie semblait avoir disparu avec les excitations et les souvenirs de la jeunesse chez ces hommes d'un caractère pourtant si calme et si fort.
Corneille n'était plus que Tombre de lui-même au moment où s'ouvrit pour Bacine la carrière de ses succès, qui ne dura guère que dix années, car elle commença avec Andromaque , donnée en 1667, et se termina à bien dire avec Phèdre, jouée en 1677. Tout le monde sait que Esther et Athalie , représentées à Saint-Cyr en 1689 et 1691, furent en quelque sorte arrachées aux répugnances de Bacine, lassé de la poésie et presque de la gloire, et qui, dans la seconde période de sa vie, ne fut plus qu'un médiocre historiographe travaillant sur commande de Mme de Maintenon1 et portant au fond de son cœur Timpression du regard sous lequel il allait 1 o M"0 de Maintenon, pour divertir ses petites filles et le roi, fit faire une comédie par Racine, que l'on a tiré de sa poésie, où il était inimi table, pour cn faire, à son malheur et à celui de ceux qui ont le goût du théâtre, un historien Irès-imitable.
Elle ordonna au puëte de taire une comédie, mais de choisir un sujet pieux, car à l'heure qu'il est, hors de la piélé point de salut à la cour aussi bien que dans l'autre monde. Comme Racine est aussi bon acteur qu'auteur, il instruisit les petites filles. On fit un joli théâtre el tics changemenls. Tout cela composa un divertissement fort agréable pour les petites filles de M-*»"* de Maintenon. » (M*" de La Fayette, Mémoires de la cour de France, année 1USÍ).) mourir. Molière fournit sa carrière de 1660 à 1673, n'ayant guère connu et observé que les mœurs de la société façonnée par la régence et par Mazarin,à laquelle appartiennent visiblement les types de ses principales comédies. Le même espace embrasse la presque totalité des œuvres de Boileau, car si Tauteur des Satires et du Lutrin vécut encore de longues années dans sa solitude d'Auteuil, son existences toute de souvenirs et de re grets, élait demeurée à peu près étrangère au monde nouveau formé sous Tinfluence personnelle de Louis XIV vieillissant et sous la forte discipline de son règne.
On peut en dire autant de La Bruyère, qui publia en 1687 ses Caractères, tableaux animés des temps de sa jeunesse, dont Versailles dans sa monotonie solennelle, et Marly dans son exclusivisme jaloux, effaçaient chaque jour les saillies et les couleurs. La Fontaine, né en 1621 , avait atteint la maturité de son âge et de son talent lors de la disgrâce du surintendant Fouquet, premier acte du gouvernement personnel de Louis XIV, qui valut au grand fabuliste Thonneur d'une indépendance que Tère nouvelle ne devait pas voir se reproduire. Bossuet, quel que harmonie qu'il y eût entre ses doctrines personnelles et les maximes royales, quelque profonde empreinte qu'il eût reçue de la majesté de ce gouvernement toujours obéi comme celui de Dieu même, Bossuet, précepteur du Dauphin et sévère conseiller du jeune monarque, produisit beaucoup plus de chefs-d'œuvre que Tévèque de Meaux au comble de la gloire et de la puissance, mais partageant avec Mme de Maintenon la direction de TÉglise de France.
Ses Oraisons funèbres, la plupart de ses ser mons, ses magnifiques travaux pour Téducation de son royal élève sont de la première période de sa vie, à laquelle il faut rapporter aussi ses grandes œuvres de LE SYSTEME DE LOUIS XIV 14 controverse avec les protestants , dont X Histoire des variations vint clore la liste en 1688. Le reste de sa carrière est rempli par une polémique parfois ardente et parfois subtile, et par la vaste correspondance où se trahissent trop souvent ses tristesses, ses inquiétudes et ses déceptions. Le talent de Fléchier, qui avait atteint son apogée dès la mort de Turenne, ne jeta plus que de rares éclairs durant le reste de sa vie, fort longue encore. Enfin personne n'ignore que Fénelon, dont la laborieuse jeunesse avait été si féconde, n'eut guère, sur le siège de Cambrai, où il monta en 1693, d'autre souci que celui de se défendre contre la colère royale, que sa soumission ne désarma pas plus que son silence.
Ainsi s'écoulèrent dans un épuisement à peu près complet les vingt-cinq dernières années de ce règne, auquel n'avait manqué aucune gloire. Les grandes re nommées étaient déjà frappées par la mort ou s'enve loppaient dans le silence. Le génie disparut donc avec la fortune, lorsque Louis XIV, ayant épuisé tous les hommes de la génération précédente, ne trouva plus, pour lutter contre les périls amoncelés par sa politique, que les hommes formés par son propre gouvernement et choisis par lui-même dans leur obscurité. Alors la France fut aussi pauvre qu'elle avait été riche, car si Ton excepte la personne même du roi, toujours admi rable de calme et de force, on chercherait vainement quelque grandeur dans les tristes années qui virent passer à la tête des armées Villeroy, Tallard et La Feuillade, pendant que Chamillart, Voysin et Desmarets entraient aux conseils du monarque.
Les temps qui précèdent la paix de Byswick, et que remplit la guerre du Palatinat, paraissent dans la car rière de Louis XIV une période de transition entre Tépoque des triomphes et celle des désastres. Si le traité de 1697 n'affecta pas d'une manière sensible la puissance territoriale de la France, il donna la preuve de son épuisement, et laissa pressentir une lassitude qui devait prendre par la suite le caractère du découragement et presque du désespoir. Dans la lutte où s'engagea ce prince à Toccasion de Télectorat de Cologne, la vic toire ne déserta pas précisément le drapeau qu'elle avait si longtemps suivi, et il fut donné au maréchal de Luxem bourg, vainqueur à Steinkerque et à Nerwinde, de con server les traditions glorieuses de la grande génération à laquelle il appartenait encore.
Déjà cependant les généraux de cour, façonnés de la propre main du prince, déjà les hommes élevés dans Ténervante atmosphère du cabinet de Mme de Maintenon prenaient la direction des armées ; ils suivaient, sans initiative et avec une doci lité constamment malheureuse, les plans que le roi se complaisait à dresser lui-même jusque dans leurs plus minutieux détails. S'inquiétant moins de triompher sur le champ de bataille que de réussir à la cour, ils venaient étaler successivement leur insuffisance en face d'une coa lition à laquelle la révolution de 1688 en Angleterre avait ensin donné un chef tout rempli de ces passions qui changent le cours de la fortune. Dans ce déclin peu apparent, quoique très-véritable, le roi s'efforçait de masquer des embarras dont il avait d'ailleurs parfaite conscience par un redoublement de pompes et de profusions et par une rigidité beaucoup plus grande encore dans Tétiquetle imposée aux autres comme à lui-même.
Les fantaisies de Marly succédaient aux magnificences de Versailles; on voulait vaincre les fleuves comme on avait vaincu les cabinets, et les vété rans de Condé allaient périr de fatigue et de maladie au camp de Maintenon pour changer le cours de TEure, en engageant une lutte opiniâtre dans laquelle la nature ne tarda pas à triompher des caprices de la toute-puissance. Si le roi, engagé dans les liens d'un attachement régulier, bien que secret, commença dès lors à transformer sa vie, et s'il sit succéder aux plaisirs bruyants de sa jeunesse une gravité presque morose, cela ne changea rien aux prodigalités dont il s'était fait un système et un besoin, et qui avaient fini par devenir la ressource nécessaire et comme la manne quotidienne d'une cour obérée. Pendant que les obstacles s'accumulaient, le roi per dait successivement les puissants esprits dont le concours avait si bien servi les débuts de son règne.
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