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Le Niger et les explorations de l'Afrique centrale, depuis Mungo Park jusqu'au docteur Barth

Ferdinand Tugnot De Lanoye · 1858 · Scanned text

191,252 words · about 13 h 24 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Author
Ferdinand Tugnot De Lanoye
Language
French
Published
1858
Length
191,252 words · about 13 h 24 min
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LE NIGER ET LES EXPLORATIONS DE L'AFRIQUE CENTRALE DEPUIS MUNGO-PARK JUSQU'AU DOCTEUR BARTH P M'. FERDINAND DE LANOYE PARIS LIBRAIRIE DE L. IIACHETTE ET C" RUE PIERRE - SARRAZIN, N" 14 LE NIGER ET LES EXPLORATIONS DE L'AFRIQUE CENTRALE TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation rue de Vaugirard, '■) LE NIGER ET LES EXPLORATIONS DE L'AFRIQUE CENTRALE DEPUIS MUNGO-PARK JUSQU'AU DOCTEUR BARTH PAR F. DE LANOYE PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C"' RUE P1ERRE-SARBAZIN. N" 14 1858 Drou de traduction Heer*» CHAPITRE PREMIER.

Introduction

. L'Afrique centrale selon les anciens. — Première découverte du Niger par les Nasamons. — D'Hérodote à l' Association africaine. — But de cette Société. — Son premier missionnaire et son premier martyr : Ab uno disce omnes. L'Afrlqne centrale selon les anciens. L'Afrique, sur laquelle l'histoire avait déjà ouvert et fermé ses annales , lorsqu'elle eut à s'occuper pour la première fois de notre Occident européen ; l'Afrique , qui a fourni à l'Espagne et à la Gaule méridionale leurs premiers habitants , et qui a nourri de sa brûlante séve quelques-uns des plus puissants génies dont s'honore l'orgueil humain : Ramsès le Grand, Moïse, Annibal , Origène , saint Augustin , l'Afrique est restée la moins connue de toutes les parties du monde , et, jusqu'à ces derniers temps, la plus dédaignée. Les nations classi ques de l'antiquité qui colonisèrent ou occupèrent ses côtes septentrionales avaient leurs grands intérêts tournés vers l'Orient et le Nord , et n'ont guère connu du monde africain que l'étroite lisière , soumise immédiate ment à Faction de leurs planteurs, de leurs trafiquants et de leurs chasseurs d'hommes et de bêtes fauves.

Si 1 on en excepte ces derniers , qui (de nombreux vestiges en font foi) pénétrèrent assez avant au sud de T Atlas et des montagnes noires de la Tripolitaine ; si l'on en excepte en core quelques rares esprits d'élite, l'Afrique intérieure demeura pour les anciens la région du mystère et des fables. L'étrange et souvent hideux aspect qu'y revêtent la nature et l'homme ; des contrées immenses entièrement abandonnées au parcours et à la dent des bêtes féroces ; par delà , d'incommensurables déserts de sable ; le des tin funeste des éclaireurs qui osaient s'y aventurer ; tout enfin se réunissait pourélever d'effrayantes bar rières au sud de la zone méditerranéenne du continent africain. Au siècle même d'Auguste , Athènes et Rome ne man quaient pas d'érudits de cabinet et de rhéteurs aux belles phrases , professant à la foule crédule que les terres équatoriales ne pouvaient être foulées par un pied humain, et que toute vie y était tarie par un implacable soleil ; et cependant , cinq siècles auparavant, un de ces génies investigateurs qui de loin en loin s'élèvent dans l'humanité pour la diriger dans sa lutte incessante contre l'inconnu , Hérodote d'Halicarnasse avait attesté à la Grèce que, bien au delà des régions soumises à l'influence de Cyrène, bien au delà des oasis d'Ammon et d'Augila, vivaient, sur un sol en proie aux plus grands excès de l' humidité et de la chaleur, des peuples noirs comma ceux qui habitaient au-dessus des cataractes du Nil.

A l'appui de son assertion, Hérodote avait fait à ses con temporains le récit d'une entreprise hardie, due non à la soif d'un butin animé ou inanimé, mais à la soif de connaître ; tentative généreuse, exécutée non par les mandataires d'un gouvernement puissant ou d'un centre de civilisation, mais par des membres obscurs d'une de

INTRODUCTION.

. 3 ces tribus de Berbères, qui plus tard, confédérées sous le nom générique de Barka , devaient donner à la mer cantile Carthage ses plus grands hommes d'État et un des plus grands hommes de guerre de tous les temps. Ce récit trouve ici naturellement sa place. Ouvrir notre humble volume par une citation du grand historien de l'Ionie est une bonne fortune que nous ne pouvions né gliger, dans notre intérêt comme dans celui de nos lecteurs. Première découverte tin Klger par les Itasaiuons. « Toute la côte méridionale de la mer Intérieure, de puis l'Ëgypte jusqu'au cap Soloeis où se termine la Libye, est entièrement occupée par différentes nations de Libyens, à l'exception des établissements que les Grecs et les Phéniciens y ont fondés ; mais toute la haute Libye , c'est-à-dire toute la contrée qui s'étend derrière les peuples du littoral , n'est habitée que par des bêtes féroces, et, au delà de cette zone sauvage, on ne trouve qu'un désert de sable entièrement privé d'eau.

Des habitants de Cyrène m'ont donné sur ce désert les renseignements suivants, qu'ils tenaient d'Étéarque, roi des Ammoniens; celui-ci les devait lui-même à des Nasa mons, peuple habitant au sud et à l'orient de la grande Syrte. « Un certain nombre déjeunes gens, appartenant aux premières familles de ce peuple, réunis par une confor mité d'âge et de goûts et par un penchant commun vers les choses hardies, avaient imaginé de désigner parle sort cinq d'entre eux pour visiter l'int'rieur de la Libye et y pénétrer plus loin qu'aucun de leurs devanciers. Ceux de ces jeunes gens que le sort désigna, s'étant mu nis de vivres et d'eau , traversèrent d'abord le pays ha- Lité, ensuite la contrée sauvage, et pénétrèrent enfin dans le désert, en se dirigeant vers le couchant. Après avoir cheminé nombre de jours dans des sables profonds, ils aperçurent une région couverte de végétation et de grands arbres s'élevant du sein de la plaine.

Ils coururent à ces arbres pour en cueillir les fruits. A peine avaient-ils commencé à en goûter, qu'ils furent surpris par un grand nombre d'hommes, d'une stature fort inférieure à la taille moyenne, qui les saisirent et les emmenèrent avec eux. Ils parlaient une langue inconnue aux Nasamons et n'entendaient pas la leur. Ces hommes conduisirent les cinq jeunes aventuriers à travers un pays coupé de grands marécages, dans une ville dont tous les habitants étaient noirs et de taille chétive. Auprès de cette ville , un grand fleuve qui nourrissait de nombreux cro codiles coulait de l'ouest à l'est. a Le point de départ des Nasamons étant connu, la di rection de leur route indiquée, le grand fleuve coulant à l'est, auquel ils vinrent aboutir, ne peut être que le fleuve du Soudan, le Niger ; et la ville où les nègres les emmenèrent n'a pas dû s'élever ailleurs qu'entre les po sitions actuelles de Temboctou et de Gâgô, telles que vient de les déterminer le docteur Barth.

L'aventureuse tentative des Nasamons est donc , à deux mille quatre cents ans d'intervalle , le point de départ des recherches modernes qui font l'objet de ce volume. C'est, en quelque sorte, le premier terme d'un problème géographique, auquel nul autre , excepté celui du célèbre passage au nord de T Amérique , ne peut être comparé pour la variété des hypothèses soulevées, des théories exposées, pour le mouvement imprimé aux esprits des savants et et à la sympathie de la foule , et enfin pour l'enthousiasme et le dévouement des nombreux martyrs qui se sont sa crifiés à sa solution.

INTRODUCTION.

. n'JIérodote ù I' »*s<n iation africaine. A l'époque d'Hérodote, quand le Nil, par sa majestueuse grandeur et par les souvenirs historiques qui s'y rat tachaient, attirait entre tous les fleuves l'attention des écrivains, ceux-ci devaient naturellement conclure que le cours d'eau qui , selon les Nasamons , descendait de l'ouest , allait se joindre à la grande branche occiden tale du Nil, s'il n'était pas cette branche elle-même. Telle fut du moins l'idée qu'adopta Hérodote, et que, longtemps après lui, répandit Pline le naturaliste; idée que Ptolémée combattit, sans lui substituer rien d'exact et de positif, et qui, reprise dans les temps modernes par les Maures des régences barbaresques et par les Arabes de l'Ouest, avait hier encore des partisans parmi les lettrés d'Europe : Tant Terreur ici-bas est lougue à dissiper!

Nous devons laisser aux traités sp'ciaux de géographie critique le soin d'analyser toutes les opinions émises à ce sujet dans l'antiquité. Nous nous bornerons seulement à constater que les noms de Nigris et de Niger, donnés par Pline et par Ptolémée au grand cours d'eau de l'Afrique centrale, ne sont pas le résultat d'un ca price de la science ou du hasard, mais qu'ils traduisent fort exactement le mot Bafing , par lequel les Africains dé.-ignent le fleuve près de sa source , et l'épithète de Balio que lui appliquent les riverains de sa partie moyenne. Les Arabes , qui , après l'écroulement de la civilisation antique, prirent en Afrique la'place des Romains, sem blaient , par leurs habitudes errantes , bien plus en état que leurs prédécesseurs de recueillir des notions réelles et nombreuses sur ce continent.

En effet, peu d'années leur suffirent pour inonder l'Afrique septentrionale, et s'en assimiler la population par la persuasion ou par le glaive. Poussés par la double ardeur du prosélytisme religieux et du lucre, dans le même temps où ils subju guaient l'Espagne et lançaient leurs éclaireurs jusque dans les Cévennes et dans les Alpes, ils pénétrèrent dans le Soudan, détruisirent des empires et fondèrent des cités sur le Niger. Mais, hélas! dans les sciences comme dans la morale et dans la politique , il semble être dans la destinée des enfants d'Ismaël de toucher à tout pour tout confondre, d'entrevoir toutes choses pour n'embrasser le contour exact d'aucune. Relativement au Niger, où leurs cavales se sont désaltérées, et dont leurs voyageurs ont suivi, remonté et descendu le cours, ils ne sont pas plus heureux que Pline et Ptolémée, qui ne l'ont connu que par de vagues et lointains rapports.

Qu'il nous suffise de rappeler que leurs premiers érudits, El-Edrici, em phatiquement nommé par nos orientalistes le prince des géographes arabes , et Aboulféda , prince de fait mais géographe par goût, au lieu de faire couler le Niger à l'orient , regardent sa source comme identique avec celle du Nil d'Egypte, et que, confondant dans une fantastique unité des cours d'eau réellement tributaires de ce der nier fleuve, avec d'autres appartenant aux bassins du lac Tchad , du Kouara et de la Sénégambie , ils font courir leur Nil des Nègres à travers le continent africain tout entier, pour le déverser dans l'océan Atlantique ou mer des Ténèbres!... Ténèbres, soit! mais sur votre imagina tion, prince des géographes! mais sur votre savoir, noble émir ! En tournant par l'ouest et le sud les possessions des Arabes leurs ennemis, les Portugais ouvrirent aux Euro péens les routes de l'Afrique. Les considérables infiltra-

INTRODUCTION.

. 7 tions de leur sang, encore visibles parmi les populations de la Sénégambie, et le grand nombre de mots lusita niens enracinés dans les dialectes de cette vaste région , prouvent surabondamment combien longue et profonde y fut leur domination, et combien il leur eût été facile de s'éclairer sur la géographie réelle de l'intérieur du con tinent. S'ils ne l'ont pas fait, si les Anglais et les Fran çais , qui leur succédèrent dans l'exploitation du com merce des mêmes contrées, se sont contentés, pendant deux siècles, de puiser comme eux aux fausses données des Arabes , transmises avec quelques modifications à l'Europe savante par le Maure Grenadin Léo Africanus, c'est que l'hypothèse qui faisait regarder le Sénégal , la Gambie et le Rio-Grande (fleuves tous couverts de factoreries européennes), comme de simples branches du Delta par lequel l'immense artère de l'Afrique centrale débou chait dans l'Océan, flattait trop les préjugés étroits et les espérances mercantiles des trafiquants de Lisbonne, de Nantes et de Londres , pour qu'aucun d'eux songeât à la vérifier.

C'est que, loin d'être tentés de faire luire sur l'Afrique le flambeau de la science, les uns comme les autres n'apportaient sur cette vieille terre que leurs pas sions avides et ne voyaient en elle que la mère de l'or, des esclaves et des monstres , fruits maudits d'une fécondité que quatre mille ans de pillage n'ont encore pu épuiser. C'était à de plus nobles mobiles qu'était réservé l'honneur de soulever le voile épais étendu depuis le principe des choses sur la terre des nègres , et de rattacher au grand tronc de l'humanité un rameau méconnu , isolé moins par l'espace que par des mutilations séculaires et par les crimes de nos ancêtres. L'antique et monstrueux édifice de l'esclavage, debout, inébranlable sur la poussière des âges qui l'avaient élevé, insultait encore après dix-huit cents ans à la croix du haut de laquelle le Rédempteur expirant a légué aux hommes la doctrine de la fraternité universelle, lorsque, à la fin du siècle dernier, la philosophie, venant cette fois en aide aux plus pures traditions évangéliques, s'éleva, à son tour, contre la traite des esclaves, et anathématisa de sa voix puissante ce commerce infâme , qui tout ensemble dégrade l'homme noir et déshonore l'homme blanc.

Cette voix, qui alors remuait le monde, éveilla bientôt de nombreux échos. Dès 1779, des philanthropes scandinaves formèrent une société pour l'émancipation de la race noire, et deux Da nois, le docteur Isert et le lieutenant-colonel Roer, eurent la gloire de jeter les premiers sur la côte d'Afrique les bases d'un établissement agricole destiné à instruire les nègres à la culture de leur fertile territoire et à leur apprendre à venger leurs outrages en élevant, sur la terre de Fesclavage, un asile pour la liberté. Si cet éta blissement, peut-être prématuré, ne survécut pas beau coup à ses fondateurs, il fut du moins le germe d'où sortirent plus tard les florissantes colonies de Sierra- Léone et de Libéria. En 1784, l'Anglais James Ramsay publia un Essai sur le traitement des esclaves dans les colonies à sucre ap partenant à l'Angleterre.

Cet écrit jeta l'alarme parmi les planteurs , qui répondirent par des calomnies aux faits allégués par Fauteur. Mais ils manquèrent leur but, et même, par leur acharnement contre Ramsay, ils provo quèrent les recherches qu'ils redoutaient. En 1785, l'uni versité de Cambridge mit au concours la question de Fesclavage et du commerce de l'homme par l'homme , et adjugea le premier prix à un écrit latin d'un sieur Clark son. L'auteur en publia bientôt une traduction en langue vulgaire, qui déroula, sous les yeux du public épouvanté les horribles mystères d'un trafic qui a enfanté sur lè

INTRODUCTION.

. globe plus de crimes et de misères qu'aucun autre système d'iniquité auquel on puisse le comparer. Peu après, le célèbre Wilberforce porta la même cause au sein même du parlement britannique, et il la plaida avec une énergie, un désintéressement et une persévérance qui doivent non-seulement rendre son nom cher aux cœurs honnêtes de tous les pays et de tous les temps, mais encore lui assurer un rang parmi les hommes qui ont le mieux mé rité de Fhumanité. Enfin, en 1788, à côté de Fassociation pour l'abolition de la traite des noirs, association dont Wilberforce fut un des promoteurs les plus ardents, se constitua une autre société , tendant au même but , mais déterminée à poursuivre, comme principal moyen préparatoire, Fex ploration de Fintérieur de l'Afrique et surtout Fétude des contrées que le Niger arrose de ses puissantes eaux.

Formée d'hommes éminents par le rang, la fortune, et plus encore par leur zèle ardent pour la science et Fhu manité , FAssociation africaine trouva tout d'abord les sommes considérables dont elle avait besoin, grâces à la position et à la générosité de ses membres, dont chacun s'imposa une contribution annuelle. L'administration des fonds, le choix des voyageurs, la correspondance, en un mot, Finitiative des opérations fut confiée à un bureau élu au scrutin. LordRawdon, depuis marquis d'Hastings, en fut le premier président, et sir Joseph Banks, le savant compagnon du capitaine Cook, le premier secrétaire. Le résultat de leurs travaux a ajouté au lustre du nom britannique, et reculé de beaucoup les bornes des con naissances humaines ; ils ont eux-mêmes acquis une gloire solide et des droits plus réels à l'estime et à la gratitude des hommes que beaucoup de leurs contemporains, qui, encore aujourd'hui, conservent un rang plus élevé dans l'histoire.

Le premier voyageur de l' Association. Ab uno disce omnes. Bien que le premier missionnaire scientifique qu'ils chargèrent de leurs instructions n'ait fait que quelques pas sur la terre d'Afrique, il mérite de fixer un instant Fattention du lecteur. Animé au plus haut degré de l'es prit de ceux qui l'envoyaient et de l'aventureux dévoue ment de ceux qui Font suivi, il s'est inscrit le premier sur le martyrologe des découvertes africaines, et, en re gard de son nom, on y pourrait écrire avec justice : « Par celui-là, sachez ce qu'ils furent tous. **> La nature l'avait formé pour les grandes entreprises, et ses antécédents le plaçaient au-dessus de toutes les épreuves prévues par l'Association. Ledyard, c'était son nom, était né en Amérique ; poussé dès ses premiers ans par le désir d'explorer des contrées inconnues et d'étudier les mœurs des sauvages, il avait longtemps vécu parmi les Peaux-Rouges.

Plus tard, il s'était plié, pendant plusieurs années, au rôle et aux fonctions de caporal de marine, afin de pouvoir, à ce prix, faire partie de la troisième expédition du capi taine Cook autour du monde. Au retour de ce voyage, si fatal au grand navigateur, Ledyard forma le projet de parcourir les vastes régions de l'Amérique du Nord, d'un océan à l'autre, depuis la côte occidentale où il avait abordé avec Cook, jusqu'aux rivages orientaux du Ca nada, qu'il connaissait déjà. Son dessein arrêté, il cher cha à partir avec une expédition commerciale qui se rendait alors aux îles de Noutka; n'ayant pu parvenir à se faire admettre à bord, il n'hésita pas, et prit, par terre et à pied, la route du détroit de Behring. S'étant fait débarquer en Hollande, il traversa, pour ses débuts le

INTRODUCTION.

. 1 1 Hanovre et l'Elbe, la Péninsule et les îles Danoises, les Belts et le Sund, et arriva à Stockholmítu cœur de l'hiver. De là il essaya de traverser, seul et sur la glace, le golfe de Bothnie ; mais la mer n'étant pas prise à une certaine distance de la côte, il fut obligé de revenir sur ses pas. Un autre se serait découragé; mais lui, se dirigeant sans délai droit au nord, alla tourner le golfe à son extrémité, puis se rabattant le long de son bord oriental à travers les rochers et les fondrières de la Finlande, il atteignit Saint-Pétersbourg, où il entra sans bas, sans souliers, presque sans vêtements et sans aucun moyen de s'en procurer. Son étrange accoutrement, le contraste de son dénûment et de la fierté de sa démarche, attirèrent l'attentiondel'ambassadeur de Portugal, qui l'interrogea, l'invita à dîner et lui donna cinq cents francs sur le crédit de sir Joseph Banks.

Grâce à l'intervention du même ambassadeur, Ledyard obtint la permission d'accompagner un convoi d'effets et de provisions que le gouverneur russe envoyait au fond de la Sibérie, à Iakoutz, à deux mille quatre cents lieues de Saint-Pétersbourg. Quand l'aventureux voyageur arriva dans cette station lointaine, l'hiver commençait, l'hiver qui y sévit plus peut-être que sur aucun autre point du globe ; cependant, sans s'arrêter, Ledyard poussa jusqu'à Okhotsk, humble bourgade de pêcheurs qui donne son nom à une sorte de petite Méditerranée. II espérait trouver là une embarcation pour le Kamtschatka; mais, arrêté par les glaces qui encombraient ces parages, il dut revenir à Iakoutz, pour y attendre le retour toujours lent et tardif de la belle saison. Pendant qu'il attendait, il fut tout à coup saisi, au nom de l'impératrice , par deux Cosaques, placé dans un traîneau, et ramené tout d'une traite, par une température de 20 à 30 degrés au-dessous de zéro, à travers les solitudes glacées, les fleuves débordés ou charriant, et les nuits boréales de la Sibérie, jusqu'aux frontières de la Pologne, où'on lui rendit la liberté, en Invertissant toutefois, et toujours au nom de l'impératrice , que, s'il s'avisait jamais de remettre les pieds sur le territoire russe, il serait pendu sans rémission.

Après cette course forcée, qui, allée et retour, ne peut être évaluée à moins de six mille lieues , on conçoit mieux qu'on ne peut dépein dre Fétat de dénûment où il était en arrivant à Kœnigs berg. Dans, cette ville, le nom deBanksle tira encore une fois d'embarras, et lui fit obtenir cinq guinées, au moyen desquelles il put regagner l'Angleterre. A peine débarqué à Londres, il court chez son protecteur, qu'il trouve occupé à rédiger les instructions de la Société africaine et qui lui en donne connaissance. Le dyard se propose sur-le-champ pour les remplir. « Eh! quand pourrez-vous partir? demande le savant baronnet, en songeant aux fatigues du prodigieux voyage que termine à peine son interlocuteur. — Demain matin! » répond sans hésiter Fimpassible marcheur. Deux mois après cet entretien , Ledyard débarquait eu Egypte, où, suivant ses instructions, il devait prendre son point de départ pour traverser de l'est à l'ouest le diamètre entier de l'Afrique, par la latitude présumée du Niger. <- Je suis familiarisé avec la peine, j avait écrit Le dyard à un ami , la veille de son départ pour l'Afrique ; j'ai enduré tous les genres de besoin, toutes les souffrances ; j'ai su ce que c'est que de recevoir des aliments comme une charité faite à un mendiant ou à un fou, et plus d'une fois je me suis vu forcé de recourir à ce rôle abject pour me soustraire à des calamités plus affreuses' ma détresse a été plus grande que je ne Fai jamais dit' que je ne le dirai jamais à aucun homme; les maux que

INTRODUCTION.

. 13 j'ai soufferts ne peuvent se peindre, il est impossible de s'en former une idée exacte. Cependant, quelque terrible qu'en soit le souvenir, il n'a pu me détourner de mon projet. Si je vis, je remplirai fidèlement, et dans toute leur étendue, les engagements que j'ai pris avec FAsso ciation. Si je péris dans Fentreprise, mon honneur sera sauf, car la mort annule toutes les obligations. *> Parvenu au Caire le 19 août 1788, il avertissait FAs sociation que ses premières dépêches seraient datées du Sennaar. Peu de jours après, la mort le déliait de ses obligations. L'Egypte de cette époque était loin d'être ce qu'elle est devenue après la grande expédition fran çaise : une annexe de FEurope civilisée. Une anarchie sans frein, celle des mameluks, une ignorance abjecte, des préjugés soupçonneux et cupides, y semaient d'obstacles et d'embûches les pas du voyageur.

Ces entraves, et les délais interminables apportés au départ de la caravane à laquelle Ledyard devait se joindre, allu mèrent dans son sang une fièvre bilieuse qui termina son aventureuse carrière. Les notes que, dix ans avant la grande commission d'Egypte , il a laissées sur la vallée du Nil ; les rappro chements que, devançant d'un demi-siècle les découvertes de l'ethnologie, il a établies entre les Coptes et les Océaniens d'une part , entre les Coptes et les Nègres de l'autre , disent assez ce qu'on était en droit d'attendre de son génie aussi original que pénétrant. Sans s'élever beaucoup au-dessus de la taille moyenne , la stature de Ledyard décelait une grande vigueur ; sa large poitrine, ses membres endurcis aux fatigues, étaient d'un athlète, comme la vivacité de sa physionomie et la profondeur de son regard étaient d'un penseur.

Comptant pour rien les distinctions établies dans la société par les hasards de la naissance et de la fortune, il s'estimait à sa juste valeur et traitait d'égal à égal avec les plus haut placés. Mais dédaignant Faffectation en toutes choses, il remplaçait dans ses manières le vernis de salon et la politesse conventionnelle du monde, par une simplicité digne et une franchise souriante qui ne manquaient m d'urbanité ni de charme. Ce portrait , à quelques variantes près , pourrait s'appliquer à la plupart de ceux qui ont suivi Ledyard dans la voie tracée par l'Association africaine, comme la lettre si caractéristique que nous avons rapportée plus haut pourrait indifféremment être signée de Mungo Park ou de Burckart, de Caillié ou de Lander, hommes de même trempe et de pareil destin. Pendant que Ledyard expirait en Egypte , un autre agent de l'Association , Lucas , ancien chargé d'affaires d'Angleterre au Maroc , s'efforçait de pénétrer dans l'Afrique centrale par la voie de Tripoli et du Fezzan.

Arrêté à quelques journées de Tripoli par une guerre civile acharnée qui armait les unes contre les autres toutes les tribus de la régence , il rapporta du moins en Angleterre , sur les contrées d'au delà du désert , des renseignements dont les voyages postérieurs ont con staté l'exactitude. L'attention de la Société africaine se porta alor;s vers la Sénégambie, comme offrant à un voyage de découvertes de meilleurs points de départ que l'Égypte ou la côte de la Méditerranée. En 1791, elle dirigea de ce côté le major Houghton, qui, longtemps con sul à Maroc, s'était familiarisé avec le§ mœurs, la langue et le caractère des musulmans. Houghton prit terre à Pisania, petit village sur la Gambie, où ses compatriotes avaient alors un comptoir. De là il marcha au nord-est, à travers les royaumes de Woulli, de Bondou, de Bambouk, et franchit le Sénégal dans celui de Kasson. Mais il pa raît qu'au delà de ce fleuve , une pacotille de marchan-

INTRODUCTION.

. 15 dises, telles que toiles peintes, draps d'écarlate, cou tellerie, rassades , ambre et corail, etc., dont il s'était embarrassé en dépit des conseils de ses amis d'Angle terre et de sa première conviction , devint un sujet perpétuel de convoitise pour les naturels du pays , d'embarras et de danger pour lui. A Jarra, ville nègre dans la dépendance des Maures du Ludamar, il céda aux sollicitations de quelques marchands maures, qui, moyennant un fusil et un peu de tabac , s'engagèrent à le conduire à Tichit, lieu situé en plein Sàh'ra, à dix journées au nord de Jarra. Se trompa-t-il lui-même sur la véritable route, ou voulut-on Fattirer perfidement dans le désert?... Toujours est-il qu'au bout de deux jours, soupçonnant la bonne foi de ses guides, il voulut revenir sur ses pas , et que les Maures , sur son refus de les suivre plus loin , Fabandonnèrent après l'avoir pillé.

Seul, à pied, manquant de tout, le major s'en reVint à travers le désert. A grand'peine il se traîna jusqu'à Jarra, où il expira, victime de la barbarie des habi tants, qu'on accuse de l'avoir assassiné, ou, tout au moins, de l'avoir laissé mourir de faim. Quelques années plus tard, on montra à Mungo Park un arbre isolé dans la banlieue de Jarra, sous lequel le cadavre de Finfor tuné Houghton avait été jeté et abandonné, comme celui d'un animal immonde. ■

Chapitre II. Mungo Park, Premier Voyage

1795-1797. Départ. — Les bords de la Gambie. — La vie en voyage. — Les griots et leurs récits. — Les rois du Woulli , du Bondou. — Éloquence royale. — Un sérail noir. — La Falémé, le Kasson. — Le neveu d'un roi , fâcheux protecteur. — Le forgeron et sa famille. — Le Kaarta. — Message symbolique. — Proclamation imprudente du roi Daisè. — La ville de Jarra. — Captivité chez les Maures Oulad-ìlbarek (Ludamar). — Détails de mœurs. — Déplorable situation du voyageur. — Sa fuite dans le désert. — Le Bambarra. — te Niger. — Ségo. — L'hospitalité d'une négresse. — Voyage le long du fleuve. — Retour. — De Silla à Bammakau. — Les brigands des montagnes. — Horrible situation. — Le brin d'herbe en fleurs ! — Traversée du Manding. — Hospitalité d'un marchand d'esclaves. — Maladie du voyageur. — La Cosflie. — Les esclaves en route. — Arrivée à Londres.

Départ. — Les bords de la Gamble. — Mode de voyager en Afrique. En apprenant la triste fin d'un homme qui venait de pénétrer en Afrique plus avant qu'aucun de ses prédé cesseurs Européens, l'Association affligée, mais non découragée , s'occupa sans délai de lui chercher un suc cesseur, et fut assez heureuse pour trouver un homme réunissant toutes les qualités qu'elle pouvait désirer. L'Ecossais Mungo Park , médecin distingué , versé dans l'étude de Fastronomie, de la géographie et de l'histoire naturelle , au retour d'un voyage qu'il venait de faire aux Indes orientales , se fit présenter au comité MUNG0 PARK, PREMIER VOYAGE. 17 de l'Association africaine. Agréé avec empressement, il partit de Portsmouth le 22 mai 1795, et débarqua un un mois après à Jillifrey , sur la rive septentrionale de la Gambie.

Il se rendit de là par terre à Pisania, où le docteur Laidley, directeur du comptoir anglais, lui of frit l'hospitalité , jusqu'à ce qu'il trouvât une occasion favorable pour continuer son voyage dans Fintérieur. La relation du premier voyage de Mungo Park ne forme pas moins d'un fort volume in-4" en anglais. Obligé de la renfermer ici en une cinquantaine de pages, tout en la complétant par des observations plus récentes, on s'est efforcé, par respect' pour son importance réelle, de lui conserver ses traits les plus saillants et sa couleur originelle. C'est dans ce but que, d'un bout à l'autre du récit, on a laissé la parole au voyageur. Le 2 décembre , après cinq mois employés à m'accli mater et à me mettre au courant de la langue mandingue et des mœurs africaines, je quittai la demeure hospitalière du bon docteur Laidley.

Je montais un petit cheval du pays, vif et robuste, qui m'avait coûté cent quatre vingt-huit francs. Mon interprète et mon domestique étaient pourvus chacun d'un âne.. Mon léger bagage con sistait principalement en provisions de bouche pour deux jours, en un petit assortiment de verroterie, d'ambre et de tabac, pour acheter de nouveaux vivres le long de ma route. J'avais, en outre, un peu de linge pour mon usage, un parasol, un petit quart de cercle, une bous sole, un thermomètre, deux fusils, deux paires de pis tolets et quelques autres petits articles. Trois slatés ou marchands d'esclaves, qui allaient dans l'est pour leurs affaires, et un quatrième nègre maho métan, qui, après avoir gagné un petit pécule en tra vaillant comme forgeron chez le docteur Laidley, retotirnait vivre dans le Kasson, sa patrie, me proposèrent de faire route avec moi jusque dans les lieux de leur desti nation respective.

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