Front matter
VOUGE PITTORESQUE SI II Us BORDS DU RHIN M. EDMOND TEXIER JITEIS DU VOYAGE P 1 T Ts) R ESQ U E EN HOLLANDE Et fi V BELGIQUE KAftIS MORIZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR RUE PAVÉE-SAINT- ANDRÉ, SUR LES BORDS Dl RHIN Paris. — Imprimerie P. -A. HOURMER et C«, rue Mazarine, iíO SUB LES BORDS DU RHIN PUl M. EDMOND TEX1ER ItTEl'R Dl VOYAGE P1TTOBESQVE ES HOLLANDE ET El BELGIQUE ILLUSTRATIONS DE MM. ROU ARGUE FRÈRES PARIS MORIZOT, LIBRAIRE -ÉDITE U R RUE PAVÉE-SAINT- ANDRÉ. 3 1858 Droit de trailiirtiou réserve « Au Rhin! » Ce belliqueux refrain ilu poète palriole Théodore Rœrner, est adopté depuis vingt ans par la grande armée des touristes. L'Allemagne occidentale tient aujourd'hui dans l'esprit du flaneur la place qu'occupait naguère la Suisse et l'Italie. Le Rhin n'est pas seulement le plus grand fleuve, il est aussi la plus grande promenade de l'Europe.
C'est le boulevard d'été de tout le monde. Nous allons à Bade, à Wiesbaden, à Ems, comme nous allions autrefois à Enghien et à Montmorency. Aussi voyez ce qui se passe? Les villes thermales des bords du Rhin nous empruntent chaque année nos acteurs et nos actrices, nos chanteurs et nos chanteuses; elles font jouer des opéras tout neufs, des vaudevilles inédits et elles convo quent à la représentation de ces œuvres françaises le public européen. Depuis que Bade est relié à Paris par un chemin de fer, Bade est un faubourg de Paris, un faubourg de vil las, de cottages, de jardins anglais, de ponts chinois, et de
Introduction
II ruines pittoresques. On vient de partout sur les bords du Rhin; mais, dans ces réunions cosmopolites, c'est toujours le Parisien et la Parisienne qui dominent. A Lichtenthal comme dans la vallée d'Ems, à Coblentz aussi bien qu'à Heidelberg, au pied du Taunus comme sur le sommet de l'Ybourg, partout où il y a une ruine à admirer, un pano rama avoir, une promenade à parcourir, une fête à inau gurer, vous retrouverez les conversations du Boulevard, et les chapeaux de madame Laure. « Nous n'avions pas tort, disait dernièrement M. Méry, de demander autrefois dans notre susceptibilité nationale les frontières du Rhin. Cette réclamation ne se fait plus entendre à l'époque actuelle, et vraiment, tout honorable qu'elle était, elle serait aujourd'hui un anachronisme, comme le delenda Carthago. Les frontières de la France nouvelle doivent être la Méditerranée, le golfe Persique et l'océan Sénégalien, trois fleuves qui conduisent partout , et dont notre Afrique est le centre.
Quant aux frontières du Rhin, elles appartiennent maintenant à tout le monde, par la conquête de la vapeur et de la paix. Le monde voyageur est devenu citoyen de Mayence et de Cologne, et dans les nouveaux et magnifiques hôtels des villes rhénanes, les maî tres et les serviteurs parlent français, anglais ou russe, et quelquefois même allemand, jamais on n'avait vu passer sur le Rhin autant de caravanes nautiques; les paquebots s'y croisent comme les omnibus sur nos boulevards; les sillages se sont à peine confondus dans le courant de l'eau qu'ils re-
INTRODUCTION.
. III paraissent sous une nouvelle pression de roues volantes; et cette affluence inouïe s'explique très-bien, car le voyage est aujourd'hui une chose si facile qu'on peut enfin courir le monde sans quitter sa maison , c'est-à-dire sa famille; les femmes et les enfants sont en majorité sur les paquebots. » On a écrit beaucoup de livres sur le Rhin et on en écrira probablement beaucoup d'autres encore : Victor Hugo a fait un chef-d'œuvre en deux petits volumes qu'il a intitulé simplement: le Rhin; et deux habiles écrivains, MM. André Delrieu et Eugène Guinot ont également esquissé la rude physionomie du vieux fleuve; aussi l 'auteur du Voyage pittoresque avoue-t-il très-humblement qu'il n'aurait jamais songé à prendre la plume pour recommencer une tâche déjà faite, si l'éditeur n'avait voulu un texte nouveau pour des gravures nouvelles.
Ces gravures très-belles, très exactes, ne seront pas le moindre attrait d'un livre qui a pour but de préparer le lecteur à un voyage où le spectacle des grandes ruines et des vastes panoramas tient une si large place. [mp F Chai Loi i H LUti ' B CJ [FIFAliuT. ei sc. sni LES BORDS DU RHIN CHAPITRE PREMIER. Départ de Paris. — Vingt lieues au champagne mousseux. — Séparation dos touristes. — Origine du nom donné au fleuve. — Formation du Rhin. — Trois ruisseaux. — Masséna. — Les victoires qui sauvent. — Reichenau. — Leduc de Chartres. — Un ancien élève de Louis-Philippe. — L'aubergiste de Reichenau. — Le pays des Grisons. — Une fourmilière de républiques. — Le goitre. — Le Rhin à partir de Reichenau. — Coire. — Le palais épiscopal. — La cathédrale. — Les reliques. — Vue panoramique de la configuration montagneuse du bassin originaire du fleuve. — Le défilé de Luciensteig. — Une principauté liliputienne. — La capitale Vaduz.
II y a deux ans, je partis de Paris avec quelques amis qui se disposaient, à courir l'Europe, chacun de son côté : celui-ci allait en Valachie, celui-là à Constantinople, cet autre en Italie ; moi, je vou lais revoir pour la troisième ou quatrième fois cette promenade dont on ne se lasse jamais, la promenade des bords du Rhin. A six heures du matin, nous quittions la gare parisienne par un vrai soleil d'été ; nous devions nous séparer à Strasbourg. Nous voilà donc partis en nous promettant d'échanger au retour nos impressions diverses. En quelques tours de roues nous franchis sons Noisy-le-Sec, Yillecombe, Chelles, Lagny et cette terrible forêt de Rondy, qui est à peine un bois. De tous côtés, des ruisseaux, des prés verdoyants, de petits paysages et de petites buttes couronnées de petits arbres; une nature peignée, crêpée, attifée, dont l'aspect n'est pas désagréable quand on ne fait pas intervenir les réminiscences du Tyrol ou des Alpes.
Le temps de lire un feuilleton et l'on arrive en Champagne. A Epernay, le convoi s'arrête et l'aï chante dans tous les verres ; à partir de là, rien n'empêche de faire une vingtaine de lieues au champagne mousseux. A Vitry-le-Français, l'aspect du pays et des bouteilles change. Une nature aride et des goulots immenses. Voici déjà les longs tubes de verre sombre où est endormi le vin du Rhin, ce vin trop souvent, hélas ! récolté sur les coteaux de la Moselle. En ces jours caniculaires, où les voyageurs les plus sobres subissent la tyrannie de la soif, la latitude des contrées se reconnaît moins par le thermomètre que par la différence des breuvages. Et c'est ainsi que le vin rouge vous mène au vin blanc, le vin blanc au vin gris pâle, et le vin gris pâle à sa triste seigneurie la bière de Strasbourg.
Courez vite, si vous en avez le temps, voir ces vieilles rues d'un aspect si étrange et ces maisons gothiques, qui ne tarderont proba blement pas à tomber sous le marteau. A Strasbourg, comme à Co logne, comme à Mayence, comme partout, le moyen âge s'en va chaque jour, il s'écroule pièce par pièce. Encore un quart de siècle, et dans ces vieilles cités du Rhin il ne restera plus debout, de tous les monuments du passé, que les cathédrales. Mais aussi quel admirable'poème que cette cathédrale de Strasbourg ! On est préparé à f admiration quand on va la visiter, et en la voyant c'est de la stupeur qu'on éprouve. Toutes les fois que je peux me donner le plaisir de voir une vieille ville à vol d'oiseau, je n'y manque jamais. Du haut de la plate-forme de l'église, le regard plonge sur les belles provinces de la rive droite du Rhin.
Dans la direction de l'île du Wacken, se dessine à l'horizon la montagne du Scherhal, au pied de laquelle est couchée Wissem bourg ; à droite, les cimes que couronnent les ruines du Gutenberg et de Trifels, ainsi que le mont Giesberg; au delà du Rhin, la chaîne de la Forêt-Noire, l'Echeilberg à l'entrée de la vallée de la Mury, les Fromersberg, puis le haut plateau des Horisgrûnde, sur le revers desquels est creusé le sombre lac de Mummelsee. Après avoir sauté par-dessus les ruines du Furstenck et de Slauffenberg , le regard s'arrête sur les vastes bâtiments d'Ortenberg, reconstruits dans le style gothique, à l'entrée de la vallée de la Kinsig. En se tournant vers le sud, on aperçoit le sommet le plus élevé de la Forêt-Noire, le Feldberg, haut de 1 ,493 mètres. Partout des ruines, des châteaux crénelés, des campagnes superbes arrosées par ce grand fleuve dont on suit le cours aussi loin que peut s'étendre le regard ; puis, du côté de la ville, des maisons noires, penchées, irrégulières, et s'épaulant comme un groupe de buveurs qui auraient de la peine à se tenir sur leurs jambes.
Je ne dirai pas un mot de Strasbourg en ce moment, je ne veux pas même visiter cette vieille ville ; je la retrouverai sur ma route en descendant le Rhin depuis sa source jusqu'à son embouchure. Je quitte mes trois compagnons de voyage qui vont chercher fortune au pays du soleil, et je me transporte chez les Grisons, sur le bord de ces trois ruisseaux qui se réunissent près du village de Reichenau, et qui forment le plus grand fleuve de l'Europe. Le Rhin, que les Allemands appellent der Rhein (nom d'origine celtique, dérivant du mot Rhen, qui signifie couler), a sa source dans les Alpes. Vous voyez d'abord le tìeuve-ruisseau, le fleuve-enfant, et l'on ne se doute guère que ce ruisseau, dont les eaux murmurent sur un lit de cailloux, deviendra un peu plus loin ce superbe Rhin, qui baigne tant de villes célèbres, qui reçoit tant d'affluents avant de se précipiter dans la mer.
J'ai dit que le Rhin est formé de trois ruisseaux. Le premier prend sa source non loin du Saint-Cothard : c'est le Rhin antérieur. II suit la vallée de Taretsch jusqu'à Discentis, que domine la célèbre abbaye de ce nom. II va bientôt se joindre à un second ruisseau qui sort du lac Dim, et ces deux ruisseaux, grossis par une quantité de torrents dans un parcours d'une quinzaine de lieues, se joignent, près du village de Reichenau, à un troisième, le Rhin postérieur, qui s'échappe des glaciers du Rheinwal, au pied du mont Adula. Au pied du mont Adule, entre mille roseaux , Le Rhin tranquille et fier du progrès de ses eaux, Appuyé d'une main sur son urne penchante, Dormait au bruit flatteur... Ainsi parle Boileau. Le berceau du Rhin a été le théâtre de grands événements con temporains. En 1799, Masséna avait reçu du Directoire le comman dement en chef de toutes les troupes cantonnées depuis Dusseldorf jusqu'au Saint-Gothard.
Ce choix heureux devait sauver la France. Et cependant Masséna ne pouvait prendre le commandement dans une situation plus critique. II avait au plus trente mille hommes épars en Suisse, elepuis la vallée de l'Inn jusqu'à Bàle. II avait en présence trente mille hommes sous Bellegarde, dans le Tyrol ; vingt-huit mille hommes sous Hotze, dans le Vorarlberg ; quarante mille hommes sous l'archiduc Charles, entre le lac de Constance et le Danube. Cette masse de près de cent mille hommes pouvait l'envelopper et l'anéantir. Heureusement il y avait entre les trois généraux ennemis un tiraille ment continuel qui les empêchait de se concerter pour une opération décisive. Ces circonstances favorisèrent Masséna et lui permirent de prendre une position solide. II combattit sur plusieurs points, à Aldenfingen, à Frauenfeld, et, s'il ne put empêcher la jonction de l'archiduc et de Hotze, il eut partout l'avantage, grâce à cette vigueur qu'il mettait toujours dans l'exécution.
Six mois plus tard, il accomplissait une des plus belles opérations militaires dont l'histoire de la guerre fasse mention, en remportant contre Suwarow, ce barbare juscpie-là réputé invincible , la célèbre victoire de Zurich. « II faut admirer, dit M. Thiers, les batailles grandes par la conception ou le résultat poli tique; mais il faut célébrer surtout celles qui sauvent. On doit l'ad miration aux unes et la reconnaissance aux autres. » Masséna venait de sauver son pays. A Reichenau, tous les valets d'auberge vous conduiront à une petite résidence d'un joli aspect, située en dehors de la ville. Dans cette maison est une chambre assez vaste, au plafond ornementé, et dont les portes latérales sont décorées de fleurs peintes ; des tableaux de l'école de Boucher sont pendus au mur. C'est dans cette chambre que le duc de Chartres, qui fut depuis Louis-Philippe Ier, enseigna pen dant quelques mois les mathématiques, la géographie et l'histoire.
On était en 1793, et le duc de Chartres, qui avait été obligé de fuir la France, avait vingt ans. Le jeune prince, dépourvu de tout, n'obtint cette place de professeur, aux appointements de quatorze cents francs, que grâce à un hasard heureux. Elle avait été promise à un gentilhomme émigré, M. le comte de Chabauel-Latour. Celui-ci tardant de se rendre auprès de ses élèves, M. de Montesquiou re commanda au bailli de Reichenau et au directeur de l'école le duc de Chartres, et insista pour qu'on l'acceptàt comme remplaçant de M. de Chabaud-Latour. Le directeur de l'école et le bailli firent d'abord quelques difficultés et ne consentirent à agréer le jeune prince qu'a près lui avoir fait subir un sévère examen. Le duc de Chartres en savait à lui seul plus que ses examinateurs, et dans cette circonstance, chose rare! sa supériorité ne lui nuisit pas.
II fut reçu et remplit avec zèle, pendant le peu de temps qu'il resta à Reichenau, les fonc tions de professeur à l'école communale. En 1 836, un des anciens élèves de l'école de Reichenau et du duc de Chartres se trouvait à Paris élans un état presque misérable. II écrivit au roi Louis-Philippe, qui le fit venir auprès de lui et lui donna une place clans l'administration de la liste civile. S'il est bon d'avoir des princes pour condisciples, il n'est pas non plus mauvais d'avoir eu un prince pour professeur. Du reste, la tradition conserve à Reichenau un excellent souvenir du duc de Chartres. Un de mes amis passait dans ce village quatre ou cinq mois après la révolution de 1 848. Le maître de l'auberge où il était descendu lui dit en soupirant : — Eh bien ! Monsieur, ce pauvre roi des Français a donc été renversé? — Mais, oui. — Nous sommes bien touchés de son malheur, nous autres de Reichenau, parce qu'il a été autrefois notre maître d'école et qu'il faisait sa classe, à ce qu'il paraît, à la satisfaction de la commune.
Le petit château dans lequel le jeune duc de Chartres exerça les modestes fonctions d'instituteur appartient aujourd'hui à une hono rable famille du pays, la famille Planta, qui l'a fait en grande partie reconstruire et qui l'a beaucoup embelli. Avant de nous mettre en voyage et de suivre le Rhin dans tout son parcours, disons un mot de ce pays des Grisons dont Coire est aujourd'hui la capitale. Le pays des Grisons s'appelait autrefois la Rhétie et était habité par des Étrusques, qui vinrent s'y établir six cents ans avant Jésus- Christ. Conquis d'abord par les Romains, il appartint ensuite aux Ostrogoths, aux Francs, puis aux Huns, puis au duché d'Allemagne. Au moyen âge, les Rhétiens devinrent serfs et tributaires de févêque de Coire, des abbés de Discentis et d'un grand nombre de hauts petits barons dont les châteaux ruinés dominent encore tous les points importants des montagnes du pays.
Après avoir longtemps souffert, les opprimés suivirent l'exemple qui leur avait été donné par les Suisses confédérés, ils s'insurgèrent pour reconquérir leurs droits. Différentes ligues furent formées, entre autres la célèbre Ligue grise, et en 1 47 1 la haute Rhétie, qui prit le nom de pays des Grisons, devint une nation libre et indépendante , dont la constitution est encore plus populaire que celle des autres démocraties suisses. Vers la fin du quinzième siècle, les Grisons s'associèrent à la Con fédération helvétique, qui s'empressa de les recevoir au nombre de ses alliés. Ce fut en cette qualité qu'ils prirent une glorieuse part à la guerre de Souabe. Jusqu'en 1 798, les Grisons ont formé une ré publique indépendante; mais depuis Pacte de médiation, leur pavs est devenu un des vingt-deux cantons.
II se divise encore en trois ligues, savoir : la ligue grise, la ligue de la Maison-Dieu, et la ligue des dix droitures. Ces ligues se subdivisent en vingt-cinq juridictions et demie, qui, partagées en juridictions secondaires, forment autant i de petites républiques, différant entre elles parleur constitution, leurs lois et leurs franchises. L'autorité suprême du canton est le grand conseil, composé de soixante-cinq membres. Les habitants des Grisons forment, sous le rapport du langage, trois groupes bien distincts : une moitié parle le roman, deux cin quièmes l'allemand, et un dixième se sert d'une sorte de patois italien. La population de ce pays est généralement belle. La grandeur de caractère s'allie à la beauté des formes chez ces hommes et ces femmes de race latine . II est malheureux seulement que cette affreuse dif formité du goître soit si commune, surtout parmi la plus belle moitié de la population Le goître, presque toujours le goître.
Si encore les femmes affligées de cette maladie la dissimulaient ; mais la coquet terie ne me paraît pas être le principal défaut des Grisonnes. Déjà près de Reichenau le Rhin commence à être navigable ; le ruisseau prend de la force et porte des radeaux et des barques. II abandonne le pays des Grisons, et pendant l'espace de vingt lieues il coule plus tranquille que fier à travers une magnifique vallée dont les deux rives sont parsemées de villes, de villages, de vieux châteaux, de maisons neuves. L'aspect de la décoration est en rapport avec l'attitude placide du fleuve. C'est un paysage pittoresque, mais doux ; une nature un peu sauvage, mais calme et comme recueillie. Tout près du fleuve vous trouvez la capitale des Grisons , cette vieille ville de Coire, qui s'appelle Char en allemand, et dont le vêché, le plus ancien de la Confédération, en était naguère le plus riche et le plus puissant.
Coire est d'origine romaine. Elle se divise en haute et basse ville. Sur une place assez belle, décorée d'une fontaine, se dressent les deux monuments de Coire : le palais épiscopal et l'église de Saint-Lucius, la cathédrale. La cathédrale de Coire est une des plus anciennes églises qui exis tent. La plus ancienne partie de fédifice, la partie romane, remonte, dit-on, au huitième siècle. Le portail principal, qui a les formes arrondies de l'architecture bysantine, est décoré d'un rang de co lonnes dont les chapiteaux sont sculptés avec goût. On trouve dans cette église quelques tableaux : la Madone et YEnfant, de Stumm, un élève de Rubens ; le Supplice de saint Laurent, attribué à Hol bein le Jeune, et enfin un tableau d'Albert Durer. Les visiteurs qui aiment la vue des reliques peuvent en toute confiance s'adresser au sacristain, qui s'empressera de les conduire dans la sacristie, où il leur montrera les restes de saint Lucius , de sa sœur Ernesta, sainte peu connue, et de saint Placide.
Le palais épiscopal est aussi un très-vieil édifice. On y voit les portraits des évêques et des Grisons célèbres. De la terrasse de ce palais on a une vue magnifique : à droite, la chaîne latérale qui sépare Uri et Glaris des Grisons ; au fond, le Crispait, le Radoutz, le Lukmanier et le Muschelhorn, ces montagnes de formation première, d'où s'échappent les trois sources du Rhin. Au nord-est, l'autre chaîne latérale, nommée Rheticon, parce qu'elle coupe en deux zones l'ancienne Rhétie. Cette terrasse est le belvédère, où l'on est le plus commodément installé pour embrasser d'un coup d'œil la configu ration montagneuse du bassin originaire du fleuve. La position de Coire en a fait une cité commerçante. Située au débouché de passages importants des Alpes, elle est l'entrepôt des marchandises qui vont d'Allemagne en Italie et d'Italie en Allemagne.
Elle possède en outre des fabriques de macaroni et une vaste fonderie de cloches. De Coire on va à Rregenz, placée sur le lac de Constance; on tra verse le Landquart, et laissant à gauche la route de Zurich, on se dirige au nord vers Maienfeld, petite ville qui n'offre d'intéressant que les ruines de son ancien château ; puis l'on traverse le défilé de Luciensteig, fermé par un corps de garde servant de poste, et un mur de retranchement qui défendait autrefois de ce côté l'entrée de la Rhétie. C'est là qu'en 1499 les confédérés battirent les troupes de l'empereur Maximilien. En 1799 et en 1800, les Français et les Autrichiens s'emparèrent tour à tour de ce défilé après plusieurs combats sanglants et acharnés. On fait quelques pas et l'on voit une borne de pierre portant au sommet les armes des Grisons avec cette inscription : Ait fr y Rhœtien,- ce qui signifie : « L'ancienne Rhétie libre. » A partir de ce point vous n'êtes plus en Suisse, mais dans la plus lilliputienne des principautés allemandes, dans la principauté de Lichtenstein, qui a bien quatre lieues carrées, s'il vous plaît.
II y a en Angleterre, et même en France, des propriétaires qui ne sont pas princes souverains, mais dont les domaines sont plus étendus que ceux du prince de Lichtenstein, dont le nom ferme là liste des hauts personnages de l'almanach de Gotha. On aperçoit de là une grande partie du Rheinthal, cette vallée renommée par sa fertilité ; les montagnes d'Appenzell, le Gonzen, le Kammeck, le Ralfries et les pentes boisées du Drieschwesterberg. Si tu as autant de peine à pro noncer ce mot que j'en ai eu à l'écrire correctement, je te plains, ô lecteur ! La capitale de cet Etat microscopique se nomme Vaduz, et elle a neuf cents habitants, chiffre considérable pour une principauté si étroite. J'ai aperçu sur une hauteur une maison qui de loin joue le monument. On m'a dit que c'était le château du souverain.
Quand par hasard l'habitant de la principauté de Lichtenstein s'oublie un peu dans sa promenade, il se trouve dans le Vorarlberg, et alors il est sur le sol de l'empire d'Autriche. De Vaduz, on va en quelques minutes à Feldkirch, petite ville dominée par d'assez belles ruines , les ruines de Schattenbury ; on traverse ensuite Altenstadt et un joli village qu'on appelle Gœtzis, puis l'on arrive sur les bords du lac de Constance.
Chapitre II
Constance. — Le concile. — Son luxe. — Réalistes et nominalisfes. — Wiclifíe. — Jean Huss. — Le sauf-conduit de'Sigismond. — Supplice et mort du réformateur. — Jérôme de Prague. Sa mort. — Avortement du concile. — Ce qu'il reste du concile de Constance. — Trois automates. — Le Munster. — Le lac. — Arnenberg. — Aspect du paysage. — Schaffhouse. — Sa physionomie. — Son histoire. — Le modèle du vieux pont. — Les environs. — La chute du Rhin. — Description des écrivains. — Un clair de lune. Constance doit son nom à son fondateur Constantin Chlore. Pen dant le moyen âge, Constance prit rang parmi les villes impériales, et vers le milieu du quinzième siècle elle était parvenue à un tel degré cle prospérité, que sa population s'élevait à quarante mille habitants. Ses fabriques de toiles jouissaient alors d'une réputation européenne ; mais le concile qui se tint à Constance de 1414 à 1418 attira dans cette ville une telle affluence d'étrangers (on dit cent mille hommes et trente mille chevaux), que la cherté des vivres et des logements força la majeure partie des habitants industrieux de s'expatrier.
Un grand nombre émigra à Saint-Gall. Ce concile de Constance a été une des grandes agitations des der niers jours du moyen âge. L'ecclésiastique anglais Wicliffe avait prêché dans la Grande-Rretagne la nécessité d'exterminer les fausses doctrines et les abus de l'Église. Ce précurseur de la Réforme pour suivait la tâche commencée par les Gibelins italiens et allemands, par les Vaudois des Alpes et les Albigeois de France. II mourut tran quillement dans son lit, phénomène assez rare chez les réformateurs de cette époque, et ses ennemis durent se contenter d'exhumer son corps pour le brûler et en disperser les cendres. Mais sa parole survécut . On sait qu'à cette époque les universités étaient partagées en deux sectes : les réalistes et les nominalistes. D'après ceux-ci, les idées universelles, telles que liberté, vertu, amour, dévouement, n'étaient que des pensées individuelles, des caprices personnels ; les réalistes, au contraire, soutenaient qu'elles existaient indépendamment de lame humaine , comme des principes éternels que l'homme doit suivre pour s'élever au bonheur céleste.
De cette différence théorique il résultait que les nominalistes proclamaient l'infaillibilité du pape et les réalistes l'autorité de la raison. Les libres penseurs ne datent pas, comme on voit, du dix-huitième siècle. En 1 399, Jean Huss, né serf sur la terre du chevalier Hussinetz, fut affranchi et reçu docteur en théologie. II commença par enseigner publiquement à l'université cle Prague les doctrines insurrec tionnelles de l' Anglais YYicliffe. L'enthousiasme fut si grand, que le jeune professeur fut nommé curé de la paroisse de Rethléem et rec teur cle l'université. L'opinion publique se prononça si fortement en faveur des doctrines de Jean Huss, que la reine de Rohême, femme d'une piété exemplaire, prit le réformateur pour confesseur. Quant au roi Winceslas, il le soutint pour se venger du pape Grégoire XII, qui venait de favoriser Rupert, prétendant à la couronne impériale.
Mais Winceslas changea bientôt d'idée et fit alliance avec le saint-siége. Si le recteur Huss était adoré par le peuple et par une grande partie des seigneurs, il était fortement détesté parle clergé. Cependant des milliers de brochures se répandent chez les bourgeois et les villa geois ; des agitateurs parcourent les plaines et les montagnes. En 1 41 2, les étudiants, furieux de voir brûler par l'archevêque de Prague deux cents exemplaires des œuvres de Wicliffe, brûlent à leur tour sous le gibet plusieurs manifestes du pape Jean XXIII. Le pape lance l'excommunication, et Jean Huss est forcé de se réfugier chez son ancien maître, devenu son disciple, le chevalier Hussinetz. Les doctrines professées par Jean Huss avaient leur contre-coup dans toutes les universités. Le célèbre Gerson s'écrie en public : « Ce Bohême insolent fait du scandale jusque chez nous, à Paris. » Le cardinal français Pierre d'Ailly traite aussi fort mal le réformateur de Prague.
Ces deux théologiens étaient pourtant du parti qui voulait réformer les abus de FËglise ; mais ils reculaient avec horreur devant la liberté effrénée proclamée par Jean Huss. Le concile était assemblé à Constance, et la ville offrait la physio nomie la plus mondaine et la plus voluptueuse. Toutes les belles courtisanes d'Italie étaient accourues à Constance. Jean Gerson était lame et la parole du concile, qui voulait agir avec énergie contre les hérétiques. Jean Huss fut cité à comparaître. II arriva dans Constance avec un sauf-conduit cle l'empereur Sigismond. La reine cle Bohême, épouse de Winceslas, la paroisse de Bethléem, quelques membres de l'aristocratie avaient avancé une partie des frais de son voyage et de son procès. Malgré le sauf-conduit de Sigismond , Jean Huss fut aussitôt enfermé dans le cachot de l'inquisition, la condamnation du réfor mateur fut bientôt décidée.
L'empereur s'excusa de ne pouvoir rien faire en faveur de Jean Huss, auquel il avait donné un sauf-conduit en prétextant que le réformateur était dans les prisons du pape. Au milieu des bruyantes distractions auxquelles donnait lieu la présence du concile, la commission d'inquisition nommée par le pape formula une accusation par laquelle Jean Huss fut accusé d'avoir enseigné publiquement que la papauté et la hiérarchie sont opposées au vrai christianisme , que le papo n'est point maître des peuples , que les messes pour le salut des âmes sont un abus, etc. Jean Huss comparut devant le concile , exténué par les souffrances du cachot ; il commença par remercier l'empereur de son beau sauf conduit; il voulut ensuite justifier ses doctrines, mais on exigea cle lui qu'il avouât simplement ses erreurs.
Jean Huss déclara qu'il ne se rétracterait pas, à moins qu'on ne lui prouvât ses erreurs par l'Écriture , et appelant du concile au tribunal de Jésus-Christ , il SUB LES BORDS DU RHIN. 13 ajouta qu'il aimerait mieux être brûlé 'mille fois que de scandaliser par son abjuration ceux auxquels il avait enseigné la vérité. Jean Huss fut dégradé des ordres sacrés, livré au bras séculier par le concile, et conduit au bûcher d'après Tordre de ce même empereur qui lui avait garanti par serment la vie et la liberté. Jean Huss fut brûlé le 6 juillet 1415, devant la porte de la ville. On raconte que montant les degrés du bûcher, il dit à l'exécuteur ( huss, en Bohême signifie une oie) : « Vous rôtissez aujourd'hui une oie , mais plus tard viendra un cygne que vous ne prendrez pas . » Pendant qu'on rattachait au pilori , il vit un paysan allemand accou rir avec un lourd fardeau de bois à brûler, et il s'écria tranquille ment : O sainte stupidité !
A cent ans de là , les paysans allemands, exaltés comme Huss contre leurs despotes, subissaient à leur tour la peine du bûcher. C'est la loi du talion de l'histoire humaine. Jérôme de Prague , le plus accrédité des docteurs qui soutenaient Jean Huss , avait été arrêté et amené prisonnier à Constance quelque temps avant; il faiblit, renia son maître et fut absous. Plusieurs mois après , honteux de sa faiblesse , il fit demander au concile une audience publique , reconnut qu'il avait menti à sa conscience , et qu'il croyait à la vérité des enseignements de Wicliffe et de Jean Huss, puis il marcha résolument au bûcher. « II y eut quelque chose de plus sinistre et de plus fatal que le supplice de Jean Huss, dit M. Henri Martin, ce fut la théorie que posa le concile pour le justifier : un décret du concile défendit à chacun, sous peine d'être réputé fauteur d'hérésie [et criminel cle lèse-majesté , de blâmer l'empereur ou le concile touchant la viola tion du sauf-conduit de Jean Huss.
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Voyage pittoresque sur les bords du Rhin. Illustrations de MM. Rouargue, frères.
