Preface
. Je hais les préfaces, et cependant j'en fais une. Mais où est l'ouvrage qui n'en soit pourvu ! . . . C'est qu'on aime à parler de soi, et qu'il n'y a pas d'auteur exempt de ce défaut. Pourquoi donc aurais-je la pré tention de faire exception à la règle générale ? Pour quoi n'apprendrais-je pas au public, qui l'a oublié sans doute depuis si long-temps, que j'ai composé en 1830 un Essai historique sur la Louisiane? On s'apercevait facilement, au style et aux autres imperfections de cet opuscule, que, lors de sa composition, j'étais fort jeune, et que je manquais de matériaux. Pourquoi ne dirais-je pas que je crois maintenant avoir mieux réussi, puisqu'à mon esprit plus mûr ont été soumis de nombreux documents, que je n'avais pas auparavant ? Si je me trompe, le lecteur aura le plaisir de se moquer de A [préface.
II moi, et probablement me saura gré de lui en avoir fourni l'occasion. Pourquoi ne me donnerais-je pas la satisfaction de regarder mon lecteur en face, si j'ai le bonheur d'en rencontrer un, et de lui expliquer les règles que j'ai suivies dans la composition de cet ouvrage ? Pourquoi n'irais-je pas au-devant de ses critiques pour les émousser ? Si le lecteur est prévenu en ma faveur, il aimera à m'écouter. Si, au contraire, il est disposé à lire d'un œil bilieux les pages que je lui soumets, il est d'autant plus important pour moi de chercher à capter ses bonnes grâces. C'est ma propre cause que je vais plaider et que je tiens à gagner. Ainsi, j'entre en ma tière. Je commencerai par être juste envers les autres, afin qu'on le soit envers moi. J'éprouve donc le besoin de dire que je dois beaucoup à l'excellent ouvrage du juge Martin sur la Louisiane.
Pour ce qui concerne la fa meuse expédition de Soto, j'ai surtout pris pour guide l'intéressant ouvrage de Garcilasso de la Vega. Pen dant le long séjour qu'une maladie douloureuse m'a forcé de faire en France, j'ai aussi feuilleté quelques ouvrages, consulté quelques archives, et pris des notes que j'ai utilisées plus tard. J'ai trouvé quelques éclair cissements dans mes papiers de famille, et je me plais à déclarer que je dois plus d'un renseignement à quelques anciens habitants du pays. Mais c'est surtout un besoin pour moi de faire connaître, que j'ai puisé les principaux documents dont je me suis servi, dans un recueil dû au patriotique labeur de M. Magne, l'un des éditeurs de l' Abeille de la Nouvelle-Orléans. M. Magne
PREFACE.
.] III a compulsé, avec un soin minutieux et un tact qui lui fait honneur, les cartons du ministère de la marine en France, et en a extrait tous les documents relatifs à la Louisiane, dont il a fait un choix judicieux et une copie exacte. Le gouverneur Mouton, ayant eu connaissance de ce recueil, s'empressa, en magistrat éclairé, dont le devoir était de rassembler tout ce qui pouvait jeter un jour plus grand sur l'bistoire de son pays, d'en faire l'ac quisition pour le compte de l'Etat. Outre le mérite de ses autres actes administratifs, il aura eu celui d'avoir enrichi les archives de l'Etat d'une collection de maté riaux historiques qui, par la suite, pourront être tra vaillés par des mains plus habiles que les miennes, de manière à former une bonne histoire de la Louisiane. Le pays lui en doit de la reconnaissance, et moi, des remercîments, pour le libre accès qu'il m'a donné à ces documents.
Je voulais d'abord écrire cet ouvrage en anglais. La raison en est toute simple : c'est la langue du pays, et ensuite, l'ouvrage aurait eu la chance d'une circulation plus étendue. Mais quand j'en vins au mode de com position, je fus arrêté dans la détermination que j'avais prise. Qu'on lise l'ouvrage, et l'on comprendra facilement pourquoi je modifiai ma résolution primitive. On verra que, comme écrivain, je me suis effacé complètement, et que j'ai cherché à faire raconter l'histoire par les contemporains eux-mêmes. J'ai cherché à faire re vivre tous les acteurs qui se sont succédés dans le pays. Ce sont eux qui agissent, qui parlent, qui rapportent ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont fait, et qui se montrent encore [préface. IV dans toute l'actualité de leurs vertus, de leurs vices, de leurs préjugés, de leurs passions, de leurs affections et de leurs haines S'il est vrai de dire que le style est l'homme, j'aurai bien fait d'avoir reproduit dans toute leur identité les dépêches de tous ceux qui ont joué un rôle saillant dans l'histoire de la Louisiane.
Ainsi, dix lignes de la main de M. de Bienville en apprendront davantage au lecteur sur le compte de ce personnage qu'aucune appréciation faite par fauteur lui - même. Ainsi, en reproduisant les différents styles des principaux fonctionnaires publics, à qui les destinées de la Louisiane ont été confiées, je les aurai replacés vivants devant le lecteur. Mon but était de faire reparaître chaque époque avec sa couleur locale, et, en quelque sorte, chaque personnage avec le costume du temps. Je sentis que mon ouvrage en anglais serait dépourvu de ce charme que je lui donnais, à mes yeux du moins, en empruntant le langage des premiers colons. J'eus une autre raison pour employer la langue française. Qu'est-ce qu'écrire l'histoire ? C'est faire le por trait de ce qu'était un pays à différentes époques, à sa naissance, dans son adolescence, dans sa virilité et dans sa vieillesse, si toutefois il a traversé toutes ces phases de l'existence.
Or, il y a deux manières de peindre un portrait : soit à larges coups de pinceaux, en négligeant les détails et en se contentant de saisir les principaux traits et ce jeu de physionomie qui constitue la ressemblance ; c'est la manière qui produit le plus d'effet. Ou bien, soit en calquant en quelque sorte la personne que l'on veut reproduire et en n'omettant ni
PREFACE.
.] V une mèche de cheveux ni une ligne veineuse ; c'est ce qu'on peut appeler de la peinture anatomique. Or, lorsque je fus entouré de tous les documents relatifs à la Louisiane, il me sembla que je la voyais se dresser devant moi, telle qu'elle était sous Louis XIV, sous le Régent, sous Louis XV et sous Charles III d'Es pagne. Je saisis mes pinceaux et je me mis à l'œuvre. II fallait opter entre les deux manières de peindre. Mon choix ne fut pas douteux. Mon cœur me dit que c'é tait notre mère, à nous Franco et Hispanio- Américains, qui était là devant moi. Mon cœur me dit que dans le portrait de l'objet aimé, on regrettait toujours l'omission de la moindre minutie, d'un signe, d'une marque presque imperceptible pour un œil indifférent, même d'un pli de vêtement. Ainsi, j'entrai dans des détails qui nui ront peut-être à l'effet de l'ensemble.
Je sentis que je travaillais, non pas seulement pour satisfaire le goût ou l'esprit, mais le cœur. J'avoue donc que je me suis plu à contempler la Louisiane avec un microscope, et à la reproduire comme je l'avais vue. C'est-à-dire que, pour le moment, c'est un portrait de famille que j'ai voulu faire, et, je le répète, je suis entré dans des détails qui ne seront nullement intéressants pour l'étranger. Mais j'ai jugé mes compatriotes d'après moi-même, et j'ai pensé que, dans l'inventaire que j'ai fait des souvenirs laissés par leurs ancêtres, ils me sauraient gré de n'en avoir pas omis même les plus insignifiants et d'en avoir par là complété la série. De là, des redites et des longueurs. J'ai donné mon excuse. La Louisiane est une étrangère pour les Anglo-Amé- [préface. VI ricains jusqu'en 1803.
Ce n'est qu'à cette époque, qu'elle est entrée par adoption dans cette grande et glo rieuse famille à laquelle elle appartient maintenant. Je dis donc que de 1540 à 1803, la Louisiane, au lieu d'ê tre une mère ou une sœur, était, pour les Anglo-Amé ricains, une étrangère, et même souvent une ennemie. Pour eux, par conséquent, ce n'est pas un portrait qu'il faut faire, mais un tableau un tableau d'histoire. Pour eux, il faut négliger les détails, ne faire que lar gement grouper les principaux traits, masser largement les couleurs, tout en les harmoniant, et ne s'attacher qu'aux grands effets de lumière. Je compte continuer cet ouvrage jusqu'à l'époque ac tuelle, si Dieu me prête vie. Lorsque je l'aurai com plété en français, je le referai en anglais pour mes compatriotes Anglo- Américains. Je dis refaire, pour les raisons que j'ai déjà données, et parce que j'ai une aversion toute particulière pour les traductions.
L'ou vrage que je composerai en anglais sera beaucoup plus concis et jeté dans un moule différent. Tout peu ple à son style particulier comme sa physionomie. II faut donc en prendre le style, quand on écrit pour lui, comme on doit chercher à se revêtir de sa physionomie, qnand on veut s'en faire adopter. Je ne sais trop si je dois avouer que j'ai eu une autre raison pour écrire en français. Je crains, en la faisant connaître, d'être accusé de m'être flatté d'obtenir une bonne fortune que je ne mérite pas. Mais enfin l'aveu m'en échappe malgré moi. Je dirai donc que, sachant que la plupart de nos Louisianaises ne lisent guère
PREFACE.
.] VII sanglais, j'ai pensé qu'en écrivant dans la langue qui leur est familière, elles seraient tentées, par un sentiment de curiosité, de jeter les yeux sur les pages de cette histoire, et peut-être de les lire jusqu'au bout. Comment pouvais-je résister à cette considération ? C'était pour moi plus qu'une raison. C'était une séduction. Maintenant, lecteur, que je me suis servi de cette pré face, comme d'une avenue, pour vous conduire aux premières marches de l'édifice dont je suis l'architecte, je prends congé de vous et vous dis : Entrez et jugez ; en vous assurant que je me garderai bien d'écouter aux portes, de peur d'être puni de mon indiscrétion. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE PRE MIE P. VOLUME. CHAPITRE Ier. Page Découverte de PAmérique. — Premiers établissements. — Expédition de Soto - . . . . 1
Chapitre II
Expédition au Canada. — Expédition de Marquette et de Joliet à la Louisiane. — Descente du Mississippi par Lasalle jusqu'à son embouchure 23 CHAPITRE m. Seconde expédition de Lasalle. — Sa mort. . \ . . . . . 49
Chapitre IV
Fondation de la colonie de la Louisiane par Iberville. — Sa mort. — Sauvolle, premier Gouverneur. — Sa mort. — Bienville lui succède. — Lasalle, premier commissaire-ordonnateur. — Diron d'Artaguette le remplace 62
Chapitre V
M. de Lamothe Cadillac, Gouverneur. — Charte de concession de la Louisiane à Crozat. — Duclos, commissaire-ordonnateur - 92 B [tabli:. X
Chapitre VI
Page Mémoire du curé de la Vente. — Première guerre contre les Natchez. — Expédition de St. Denis jusqu'à Mexico, par terre. — M. de Lamothe Cadillac et M. Duclos sont destitués 117
CHAPITRE VIL
M. de TEpinay, quatrième Gouverneur. — Hubert, commissaire-ordonnateur. — Crozat remet au roi la charte qui lui concédait la Louisiane, 153
Chapitre XIII
Le gouverneur Périer est rappelé en France. — Bienville est renommé au gouvernement de la I/iuisiane. — Salmon, TABLE. XI Page . commissaire-ordonnateur. — Démoralisation et désastres qui sont le résultat de l'introduction du système de papier monnaie dans la colonie. — Quel fut le premier Créole. . 29U
Chapitre XIV
- Malheureuse expédition de M. de Bienville contre les Chickassas. — Défaite de M. d'Artaguette par les Chickassas. — B est pris et brûlé 310
Chapitre XV
Fondation d'un Hôpital à la NouveDe-Orléans, par un matelot, nommé Jean Louis. — Expédition des Français sous le commandement de messieurs de Bienville et de Noailles d'Aimé contre les Chickassas 337
Chapitre XVI
Disette affreuse. — Mémoire sur le Cirier. — Bienville demande en vain rétablissement d'un Collège. — B donne sa démission qui est acceptée. — Le marquis de Vaudreuil est nommé gouverneur de la Louisiane 359 1IN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME. HISTOIRE DE LA &'OttIII&BB.
Chapitre I
DÉCOUVERTE DE L' AMÉRIQUE.— PREMIERS ÉTABLISSEMENTS EXPÉDITION DE SOTO. Il est, dans le cours des siècles, des époques marquées par la toute - puissance divine pour l'arrivée de ces grands événements qui sont destinés à changer la face du monde. Des accidents ordinaires se succèdent pendant des âges, des massacres se multiplient, des conquê tes vulgaires s'accomplissent, des rois sont déposés, des royaumes se fondent, d'autres disparaissent, la civili sation fait fuir l'ignorance qui souvent revient sur ses pas, ou qui, se portant ailleurs, fait succéder les ténèbres aux lumières. Tels sont les tableaux que nous présen tent toutes les histoires, et leur uniformité en détruit en quelque sorte l'effet aux yeux de la postérité. Cepen dant il est de ces événements qui ont opéré une telle révolution dans le sort de l'homme, que la méditation y trouve sans cesse de nouveaux sujets d'admiration.
L'i- [chap. I. 2 1492 magination elle-même recule étonnée devant le gran diose des perspectives qui s'étendent devant elle, et la raison humaine, malgré son scepticisme, admirant la connexité et la marche progressive des magnifiques inno vations qui ont eu lieu dans l' ancien régime du monde, est obligée de désavouer la puissance du hasard, et d'admettre faction d'une Providence directrice. Les annales du genre humain n'offrent rien de plus grand que la découverte de l'Amérique, non seulement par le fait de cette découverte elle-même, mais par ses résultats déjà connus et par ceux que promet l'avenir. Les différents peuples de la terre, ceux du moins qui étaient arrivés à quelque degré de civilisation, croyaient connaître à peu près les limites de notre globe et les races d'hommes qui l'habitaient, lorsque tout à coup une voix a retenti dans l'Europe.
Elle annonce aux peuples de l'ancien monde un monde nouveau et des nations jus qu'alors ignorées. Cette voix est celle d'un homme obs cur qui porte le nom de Christophe Colomb. Son génie a deviné que par de-là l' Atlantique, il existe des régions fécondes, vierges encore, qui appellent les travaux et les lumières de la civilisation. II se sent destiné, par un instinct vague, par une sorte d'inspiration, par ces pres sentiments et par ces émotions du cœur que les grands hommes seuls connaissent, à exécuter les desseins de la Providence. II frappe à la porte de tous les Grands de la terre ; les fatigues, les mépris de tous les genres, rien ne rebute son courage. II se présente à la cour de tous les rois, il ne demande qu'un vaisseau, et en revanche, il donnera des royaumes sans bornes et des richesses infi nies.
Ces promesses sublimes sont regardées comme les paroles d'un fou, et Colomb va peut-être céder au désespoir, lorsqu'il tente un dernier effort auprès des majestés royales de Castille et d'Aragon. II presse, il supplie, il réussit enfin ; ses vœux sont exaucés par Fer dinand et Isabelle, les mers sont traversées, l'Amérique l'IIAP. I.J 3 1492 sort en quelque sorte du sein des ondes, en 1492, sous le compas créateur d'un mortel, et une nouvelle ère a pris place dans les fastes des hommes. En effet, depuis cette époque," en moins de trois siècles et demi, il s'est opéré un changement total dans la situation morale, politique et commerciale des peuples et dans leurs rapports internationaux. Quand on examine la physionomie que présentait le monde au quinzième et au seizième siècle et qu'ensuite l'on reporte sa pensée sur le tableau qu'il offre actuellement, l'on ne peut être que frappé de l'influence exercée par la découverte de l'Amérique dans les rapides et immenses modifications qui ont si complètement changé la face du globe.
A peine l'Amérique fut-elle connue, que le commerce prit un essor ignoré jusqu'alors. L'Europe grandit en richesse et en puissance ; une aisance générale se répandit dans toutes les classes ; l'esprit humain, moins occupé de ses besoins matériels, put se tourner vers toutes sortes d'investigations scientifiques ; les métaux précieux, si rares auparavant, devinrent communs et chassèrent cette misère qui produit l'ignorance et tue les arts et les lettres. Les peuples de l'Europe fondèrent des colonies ; ces colonies créèrent de nouveaux intérêts et appelèrent au dehors et au loin l'attention de leurs fondateurs. Depuis lors, il est curieux de suivre l'importance progressive de ces colonies devenues des nations. Leurs institutions ont réagi sur celles des vieilles familles auxquelles elles avaient appartenu, et les événements, qui se sont passés sur le sol qu'elles occupent, ont eu un tel retentissement en Europe, qu'ils ont fait tomber plus d'une barrière qui s'opposait à la marche des libertés humaines.
Entìn, par degrés, l'Amérique, par ses découvertes, par ses besoins, par ses productions, par son influence morale et po litique, par les mille réseaux de son commerce, a tellement relié les quatre parties du monde, qu'elles vivent [chap. I. 4 1492, 1513 les unes par les autres, qu'aucune nation importante de la terre ne peut éprouver une grande perturbation sans que les autres ne s'en ressentent, et si une guerre, ce fléau des siècles précédents, éclatait de nos jours, ce ne pourrait être qu'une secousse passagère, parceque tous les peuples se réuniraient, dans leur intérêt parti culier comme dans leur intérêt commun, pour la com primer. II est donc vrai de dire que le genre humain peut dater de la découverte de l'Amérique comme d'une nouvelle ère de gloire, de bonheur, de paix et de richesse et comme de l'ère la plus importante peut-être après l'ère chrétienne.
Colomb avait ainsi accompli ses prédictions. La découverte principale était connue et avait frappé d'étonnement tous les esprits, mais il en restait encore de par tielles à faire. On savait l'existence du continent de l'Amérique, mais il fallait parcourir cette vaste con trée et en prendre possession. Plusieurs nations de l'Eu rope se disputèrent l'honneur d'y porter les premiers pas. Dans cette lutte d'ambition, un aventurier Espagnol fut celui qui, le premier, découvrit, en 1513, l'extrémité Sud de l'Amérique du Nord, dans le voisinage immé diat de la Louisiane. Son nom était Juan Ponce de Léon, gentilhomme du royaume de Léon. Parmi les merveilles que l'on débitait sur ces pays sauvages où l'on prétendait que la nature avait caché toutes ses richesses, il avait entendu dire que l'île de Bimini, dans l'archipel de Bahama, possédait une fontaine dont les eaux miraculeuses donnaient au corps humain une jeu nesse éternelle.
Séduit par cette fiction, ou bien obéis sant à l'esprit aventureux du siècle, il partit avec deux navires de Puerto Rico, dont il avait été gouverneur, pour aller à la recherche de l'île merveilleuse. Battu par un orage affreux, il fut poussé vers le cap conti nental, situé au Nord de l'île de Cuba. Echappé aux dangers de la tempête, il descendit avec joie sur un ri- CHAP. I.] 5 1513 1515 vage fleuri où le printemps se montrait dans toute sa parure. Ce qui lui fit donner à cette terre le nom char mant de Floride. D'autres prétendent que ce fut parce qu'il y débarqua le jour de Pâques fleuries. Ayant pris possession du pays au nom de son souverain, il se ren dit en Espagne pour en demander le gouvernement, qui lui fut facilement accordé. En 1515, il revint à la Floride avec trois navires, mais au lieu de s'y reposer sur des gazons fleuris et d'y fonder paisiblement les éta blissements qu'il avait projetés, il eut à combattre des ennemis farouches qui l'attaquèrent avec la plus grande valeur.
II ne put s'échapper qu'avec six de ses com pagnons. Arrivé à l'île de Cuba, il y mourut en peu de jours d'une blessure qu'il avait reçue à la cuisse, et grandement regretté de tous ceux qui le connaissaient, dit l'historien Cardenas, et qui appréciaient ses brillantes qualités. Sur son tombeau, l'on grava cette épitaphe latine : Môle sub hac sortis requiescent ossa Leonis Qui vicit lin i is nomina magna suis. Sur la même pierre, on en avait inscrit cette traduc tion en espagnol : Aqueste lugar estrecho es sepulcro del Varon que en el nombre sue Léon, y mucho mas, en el hecho. Avides de toutes les espèces de gloire, les Français tournèrent aussi leurs regards vers le nouveau monde. Ce fut sous le règne chevaleresque de François Ier, qu'ils firent la première tentative de senior une colonie en Amérique.
Un baron de Lévy, s'éfant mis à la tête de quelques aventuriers, s'établit dans une petite île, située sous le 42me degré de latitude nord, qui est maintenant connue sous le nom de Sable Island, et qui fait partie de la province de la Nouvelle-Ecosse. Cette entreprise n'eut pas des suites heureuses, et le baron, après avoir [chap. i. 6 1515 1524 1534 perdu plusieurs de ses compagnons, qui moururent de froid, retourna en France avec ceux qui avaient survécu à l'inclémence de l'atmosphère et aux fatigues de ce long voyage. Cette tentative fut faite par de simples particuliers qui n'avaient consulté que leur courage, et n'a vaient agi qu'avec leurs propres ressources. Ce ne fut qu'en 1524 qu'un florentin, nommé Véranzani, fut commissionné par François Ier pour aller explorer l'A mérique, aux dépens de la couronne de France.
II aborda aux environs du cap Hatteras, et fut bien ac cueilli par les aborigènes. II fit plusieurs autres voya ges, dans un desquels il périt, sans avoir rien accompli d'utile pour la France. En 1534, une autre expédition, commandée par Cartier, partit de St.-Malo, et entra, après une heureuse navigation, dans une baie située au sud de la rivière St. Laurent. Peu de temps auparavant, un navire espagnol avait naufragé dans ces pa rages, et quelques matelots avaient échappé à la fureur des vagues. Dès qu'ils virent arriver les navires de Cartier, ils accoururent sur le rivage. Les Français leur ayant demandé quel était le nom du pays dans lequel ils se trouvaient, l'un de ces malheureux qui était pressé par la faim, et qui crut qu'on lui demandait s'il y avait quel que chose à manger, répondit : Aca nada.
(II n'y a rien ici.) Les Français comprirent que cette terre s'appelait Canada, et ce nom lui est resté. Telle fut, si elle est vraie, la plaisante origine du nom donné à un pays dont la Louisiane a été long-temps une dépendance, et dont elle a tiré un grand nombre de ses habitants. Les Français sont les premiers qui ont fondé une colonie à la Louisiane, et qui lui ont donné le doux nom qu'elle porte. Mais ce fut un Espagnol qui la découvrit, et qui y promena le premier ses regards explorateurs. II s'appelait Hernando de Soto, et avait été l'un des plus illustres compagnons de Pizarre. Après avoir aidé à la chap. i.] 7 1534 1539. conquête du Pérou, il avait obtenu du roi d'Espagne le gouvernement de St. Yago de Cuba, avec la permission de porter la guerre dans la Floride et de la subjuguer.
II avait, de plus, le privilège d'en être le gouverneur et capitaine-général, sa vie durant, et d'y établir un mar quisat à son choix, de trente lieues de long sur quinze de large. Soto avait acquis dans le Pérou des richesses immenses, mais il était loin de songer à en jouir dans la mollesse et le repos. II est de ces hommes pour lesquels Finaction est le plus pénible de tous les tourments. Leur ambition dédaigne la couche de la volupté et les plaisirs sensuels de l'épicurien. II leur faut le bruit des armes, le son du clairon, le triomphe du guerrier et l'immorta lité d'une vie historique. Telles sont les délices de ces âmes fortement trempées qui se nourrissent de mouvements et d'émotions. Tel était Hernando de Soto, que fatiguaient les exploits de Pizarre et de Cortès. Nouveau Thémistocle, les lauriers de ses rivaux l'empê chaient de dormir.
Aussi cherchait-il de tous côtés le théâtre de ses exploits futurs. II crut savoir trouvé dans la Floride, et il n'aspira plus dès lors qu'à en devenir le conquérant. II équipa à ses frais une flotte, mille hom mes d'infanterie et trois cent cinquante chevaux, avec lesquels il partit de la Havane. Après sept jours de navigation, il aborda à la baie de Santo Spiritu, le 31 mai 1539. Cette petite armée était composée de gens d'élite, parmi lesquels se trouvaient, dit Garcilasso, six des conquérants du Pérou et beaucoup de gentilshommes d'une haute naissance, que la réputation de Hernando de Soto avait attirés sous son commandement. II y avait en outre vingt-deux ecclésiastiques, que l'Adelantado ou gouverneur-général emmenait avec lui pour les besoins spirituels de son armée, et pour travailler à la conversion des Indiens.
Peu de tems après qu'il eut pris terre, des onze navires qui composaient sa flotte, il renvoya les sept plus [chap. i. 8 1539, grands à la Havane avec ordre de les mettre à la dis position d'Isabelle de Bobadilla, sa femme, et il ne garda que quatre embarcations légères ou brigantins qu'il confia au commandement de Pedro Calderon qui, entr'autres mérites, avait celui d'avoir servi sous le grand capitaine, Gonzalve de Cordoue. Arrivé à Hir rihigua, village situé à deux lieues dans l'intérieur, il y séjourna quelques jours pour donner le tems à ses bagages d'arriver, et il continua ensuite sa route vers les Apalaches. Mais chaque pouce du sol lui présenta des difficultés qui paraissaient presque insurmontables. Devant lui se déroulait un océan de forêts entrecoupées de marais impraticables, et chaque arbre semblait re celer un indien dont la flèche était dirigée contre sa personne et contre ses compagnons.
Le pays était divisé en plusieurs districts, et la ville principale de chaque district portait le nom du district. Plusieurs de ces divisions territoriales étaient gouvernées par des femmes, qui montrèrent un cœur plus compatissant que celui des caciques voisins. Elles exercèrent envers les Espagnols une hospitalité généreuse et leur offrirent toutes les provisions dont ils pouvaient avoir besoin. Garcilasso prétend que l'une d'elles, nommée Cofachi qui, présenta à Soto une incroyable quantité de perles de la plus grande beauté, et il compare l'entrevue de cette reine et de Soto à celle de Cléopâtre et de Marc Antoine, bien qu'elle fût, ajoute-t-il naïvement, inférieure en magnificence et en majesté. Après que ses troupes se fussent un peu rafraîchies, Soto continua sa route. Mais dans l'intervalle de repos qu'il avait pris, plusieurs caciques s'étaient confédérés pour s'opposer à l'ennemi commun, et Soto eut à livrer de nouveaux combats dont il sortit toujours vainqueur.
Car les flè ches des sauvages ne pouvaient rien contre des hommes dont la plupart étaient couverts d'une armure à l'é preuve des armes offensives de leurs ennemis, tandis ciiAr. i.] 9 1939 1540 que le fer espagnol perçait aisément le corps sans dé fense de l'enfant des forêts. L'artillerie et les arque buses multipliaient la mort dans leurs rangs, et ces effrayantes détonnations, répétées par des milliers d'é chos, portaient la terreur dans leurs cœurs. Ils croyaient que des enchanteurs avaient fait descendre le feu du ciel pour les dévorer. Après avoir surmonté tous les obstacles, Soto péné tra dans les Apalaches, où il résolut de passer l'hiver. Au retour du printemps, Soto s'avança au Nord Ouest, parcourut une partie des Etats actuels de la Géorgie, du Tennessee, du Kentucky, et pénétra jusqu'au 37me degré de latitude Nord.
De là, il se dirigea Sud Ouest jusqu'à la baie de la Mobile, au travers du territoire des Tuscaloussas, des Mobiliens et des Alabamas. Les Mobiliens firent la plus courageuse résistance à cette invasion étrangère, mais ils furent complètement défaits. II parait que le carnage fut affreux, car Garcilasso, l'historien de Soto, nous apprend que les Indiens per dirent onze mille hommes, et qu'à la prise de leur capitale, plus de mille femmes qui s'étaient réfugiées dans un édifice, y périrent dans les flammes. Soto laissa son armée reposer un mois parmi les débris de sa triste victoire, et se rendit ensuite dans le pays des Chickassas, parmi lesquels il passa l'hiver. Soto courut les plus grands dangers parmi cette nation belliqueuse. Lorsqu'il arriva sur son territoire, il ne vit autour de lui que des figures sombres et farouches et de vina aisément les intentions hostiles des Indiens.
Aussi, se tint-il sur ses gardes et ce fut à sa prudence qu'il dut sa conservation et celle de ses compagnons. Les Es pagnols arrivèrent au principal village des Chickas sas, le 1er Décembre 1540, et le trouvèrent abandonné. Voulant y établir leurs quartiers d'hiver, ils firent pro vision de vivres et transportèrent des villages voisins toute la paille et tout le bois qui leur étaient néces- [CHAF I. 10 1Ô4Û. 1541 saires pour se construire des cabanes, car celles qui composaient cette bourgade, quoiqu'elles fussent au nombre de deux cents, ne leur étaient pas suffisantes. Ils y passèrent deux mois assez tranquillement et n'é tant inquiétés que par des escarmouches de nuit que leur livraient les Indiens. Toutes ces attaques furent facilement repoussées, mais l'évènement prouva que cette apparente mollesse des Indiens n'était qu'une feinte pour endormir les Espagnols dans une fatale sécurité.
Vers la fin de janvier 1541, les Indiens profitèrent d'un vent de Nord qui soufflait avec violence et qui était favorable à leurs desseins. Ils marchèrent dans le plus profond silence, sur trois colonnes, contre le village que les Espagnols occupaient et qu'ils avaient for tifié. Ils arrivèrent à cent pas des sentinelles sans être aperçus. II était alors une heure du matin. Ils commencèrent Tattaque en poussant des hurlements affreux et avec grand bruit de toute espèce d'instruments sauvages. Ils étaient munis de torches faites avec une espèce de jonc tressé, qui croît dans le pays et qui, étant allumé, garde le feu et brûle comme une mèche d'arquebuse. Lancées dans l'air, ces torches, au lieu de s'éteindre, ne deviennent que plus ardentes. Au bout de leurs flèches, ils avaient attaché des anneaux faits avec ces mêmes joncs, pour incendier les toits en paille des cabanes espagnoles.
Le succès couronna un plan aussi bien concerté et en quelques minutes tout le villa ge était en feu. Bien que pris à l'improviste, les Espagnols ne fu rent pas déconcertés et la promptitude de la défense répondit à celle de Tattaque. Le gouverneur, qui ne manquait jamais de se tenir toujours prêt contre toutes les surprises de ce genre, fut le premier à cheval. L'attaque des Indiens fut si brusque, qu'elle ne lui donna que le temps de se couvrir d'un bouclier, d'un casque CHAf. I.] 11 1541 et d'une cotte d'armes de coton ouaté, de trois pouces d'épaisseur, que Texpérience a prouvé être la meilleure défense contre les flèches. N'ayant d'autre arme of fensive que sa lance, Soto courut à Tennemi, parce qu'il n'avait jamais su ce que c'était que d'avoir peur, dit le chroniqueur de ses exploits.
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