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HISTOIRE í)l C A N A D A DE SON ÉGLISE ET DE SES MISSIONS DEPUIS LA DÉCOUVERTE DE l'aMÉRIQUE JUSQU'A NOS JOURS, ÉCRITE SUI1 DES DOCUMENTS INÉDITS COMPULSÉS DANS LES ARCHIVES DE L'ARCHEVÊCHÉ ET DE LA VILLE DE QUEBEC, ETC. PAR M. L'ABBÉ BRASSEUR DE BOURBOURG Vicaire-Général de Boston, anïlen professeur d'histoire ecclésiastique au Séminaire de Québec, membre de l'Académie Pontificale de la Religion Catholique de Rome, etc. TOME PREMlEri PLANCÏ Société de Sainl- Victor pour la propagalion des bons livres ARRAS |l AMIEXS Méme maison, ruede laPomme-d'Or, 289 j| Méme maison, rue de Noyon, n" 17 PAK1S SAGMER 1.1 F.R1V, LIBRAIRES, RUE DES SAINTS - PERES . N" Ci 1 PUBLICATION 1)1 LA KlH.uVlK 11F. SAINT-VICTOR HISTOIRE Dl" CANADA i KVKCHK ITARRAS Nois, PIEHREtLOUIS PARISIS, put la miséricorde divine et la grâce du Saint-Siège, évêque â" An-as. l.'Hisloire du, Canada, par M. l'abbé Brasseur de Bout-bourg, qu'a soumise à notre examen la Société de Saiiit-N ictor, intéressera tous les hommes qui smil sensibles á la gloire de la Religion el á I honneur de la traitée.
Le récit des travaux apostoliques des zélés missionnaires qtn uni prêché la loi dans ces contrées Sauvages, au péril de leur vie; le roulage et la sagesse des premiers gouverneurs envoyés pour fonder eelte colonie lointaine an nom de la France; les vicissitudes que >es provinces, devenues françaises el chrétiennes, ont eues à subir: tout cela présente un tableau digue du plus haut intérêt. L historien a eu à sa disposition des documents précieux, dont au cun écrivain, avant lui, n'avait pu prendre connaissance; cet avan tage donne á ses récits un caractère de tiáitejrui est fo premier et le principal intérêt de I histoire, Donné .1 Arias, le 4 avril I8.V2. Par Monseigneur . ll.llMM K. Chanoine, secrctairc-gciieia! HISTOIRE m C A N A D A DE SON ÉGLISE ET DE SES MISSIONS DLPU1S LA DÉCOUVERTE DE l' AMÉRIQUE IUSQu'a NOS JOURS, ÉCRITE SUR DES DOCUMENTS INEDITS COMPULSES DANS LES ARCHIVES DE L'ARCHEVÊCHÉ ET DE LA VILLE DE QUÉBEC, ETC.
PAR M. L'ABBÉ BRASSEUR DE BOURBOURG Vicaire-Général de Boston, ancien professeur d'histoire ecclésiastique au Séminaire de Québec, membre de plusieurs Sociétés savantes d'Europe' et d'Amérique, etc. TOME PREMIER PLANCY Société de Saint-Victor pour la propagation des lions livres ARIIAS II AMIENS Méme maison, rue de la Pornmc-d'Or, "2S9 J Méme maison, rue de \oyon, n° 47 P A K I !» SACNTKH ET BRAY , LIBRAIRES, HUE DES SAINTS - l'ÈllES , N" 64 1X52 PEOPBIÉTÉ rt.ANCV. — j. COLL1N, IMPRIMEUR. A SA (tRAXDEi'R vIOaSEKMIIì JEAN -BERY.HtU FITZI'ATKlCh ÉVÉOJ E DE BOSTON Monseigneur . Je n'ai connu le Canada qu'après avoir passé plu sieurs mois à Boston avec Votre Grandeur, et Mon seigneur Fenwick, d'heureuse mémoire, votre digne prédécesseur, dont le cœur et l 'intelligence égalaient la piété et les vertus chrétiennes.
Chapitre II. Depuis Le Premier Voyage De Champlain, Fondateur De La Ville
DE QUÉBEC, JUSQU'A SA MORT, EN 1655. Samuel de Champlain. Son portrait. Son premier voyage en Canada el sa pensée au sujel de Québec. Tribus sauvages du Canada, au temps de Champlain. Les Hurons ou Wyandols. Les Cinq-Nations iroquoises. Mœurs des Iroquois. Leur influence politique. Religion de ces sauvages. Le monopole de la Nouvelle-France esl accordé au sieur Des Monts. Son expédition sur les côtes du New-Brunswick, l'oulricourt, un de ses associés, jette les fondements de la ville de Port-Royal (Annapolis) dans l'Acadie (1604). Les huguenots veulent empêcher les Jésuites d'arriver dans l'Acadie. Ils y arrivent enlin par la protection de la marquise de Guercheville (1610). Premières missions du Maine. Fondation de la ville de Québec par Champlain (1608). Première expédilion de Champlain contre les Iroquois.
Découverte du lac Champlain. Projets des huguenots en Amérique. Second voyage de Champlain en Canada. II y amène qualrc pères Récollets, premiers missionnaires du Canada. Fondation de la première chapelle de Québec. Seconde expédition de Champlain parmi les Iroquois. Grandeur de ses desseins. 11 jette les fondements du château Saint-Louis á Québec (1634). Premières missions du Haut-Canada par les llécollels. Arrivée des premiers Jésuites cn Canada. Les huguenots troublent la colonie. Champlain en appelle à la cour. Les protestants sont exclus de la Nouvellc- France. Compagnie des Cent-Associés. Machinations des huguenots conlre la colonie. Guerre avec l'Anglelcrre. Prise de Port-Royal, cn Acadie, par les Anglais. Sommation et prise de Québec (1629). La paix conclue bientôt après rend le Canada aux Français.
Motifs qui délcrminérenl la colonisation de cette contrée. Nobles elïorls de Champlain. Son retour à Québec. Retour des Jésuites dans la colonie. (1632). Mort de Champlain. Sa mémoire glorieuse (1635). A la suite des lettres-patentes accordées au sieur Chauvin, plusieurs voyages eurent lieu dans le Ca nada, et rapportèrent des profits considérables. Mais la mort de Chauvin, arrivée en 1602, mit un nouvel obstacle à rétablissement définitif d'une colonie. On ne renonça pas pour cela à l'espérance : une compagnie HISTOIRE de marchands s'organisa à Rouen, sous le patronage du gouverneur de Dieppe, et Samuel de Champlain, officier de marine habile et instruit, fut mis à la tête de l'expédition. Champlain avait une disposition naturelle à toutes les grandes entreprises; aussi fut-il le père des établissements français du Canada.
Avec une intelligence claire et pénétrante, il possédait une prudence rare , une infatigable persévérance , une activité et un courage à toute épreuve , unis à une piété aussi sûre et aussi sage que solide. Le compte qu'il rendit de sa première expédition, en 1603, est une preuve de la rectitude de son jugement, et nous le montre observateur non moins exact que fidèle historien '. Son voyage est rempli de détails intéres sants sur les mœurs des tribus sauvages, et d'excel lentes observations géographiques; et l'on peut voir déjà dans sa pensée que Québec avait été choisi pour y établir une forteresse. Parmi les Sauvages avec qui les Français eurent de plus fréquentes relations , durant la colonisation du Canada, on voit se dessiner en première ligne ceux qui parlaient les dialectes huron-iroquois, appelés Hurons ouWyandots, dont les nombreuses et puissantes tribus étaient répandues, au temps de Cham plain, sur un vaste territoire.
La Péninsule formée par les lacs Huron , Erié , et Ontario , avait été long temps habitée par les cinq tribus confédérées des Hu- 1 Voyage de Champlain rons. Après leur défaite par les Iroquois ou Cinq- Nations, une partie descendit le Saint-Laurent, et nous avons vu encore cette peuplade au village du Sault-Saint-Louis et àcelui de Lorette, près de Québec; une autre partie fut incorporée parmi les vainqueurs ; les Wyandots s'enfuirent au-delà du lac Supérieur, et cherchèrent une retraite dans les vastes solitudes qui séparaient les Chippewas de leurs ennemis de l'Ouest. En 1671, ils reculèrent devant la puissante nation des Sioux, et s'établirent pour la première fois au Sault-Sainte-Marie et à Michilimackinac , puis enfin près du poste français du Détroit. L'influence mystérieuse qu'ils exerçaient sur les tribus algon quines, et les traités qu'ils firent ensuite avec les Cinq- Nations, leur permirent de s'établir le long du lac Erié, et leur donnèrent des droits sur le grand territoire renier nié entre la rivière Miami et la frontière du New- York occidental.
Ces diverses nations avaient dans leur gouverne ment un mélange de formes aristocratiques et répu blicaines, plus ou moins variées dans leurs détails. Quoique chaque bourgade eût un chef indépendant, on n'y concluait rien d'important sans Pavis des anciens. Dans quelques nations, la dignité de chef ou sachem était élective; dans d'autres, héréditaire. Dans ce cas, lorsque le chef venait à mourir, c'était non son fils, mais celui de sa sœur qui lui succédait. Chez tous ces peuples, les femmes avaient la principale autorité, lorsqu'elles avaient été élevées au rang d'Oyander ; et, HISTOIRE dans les affaires de police, elles délibéraient les pre mières. Comme il se commettait peu de crimes atroces parmi ces sauvages, ils n'avaient point de lois crimi nelles. Si un homme en tuait un autre, on supposait qu'il était ivre.
Un assassinat qui intéressait plusieurs familles était presque toujours la cause d'une guerre. Ceux qui étaient convaincus d'avoir employé des ma léfices étaient condamnés au supplice des prisonniers. Quant aux Hurons, -ils toléraient le vol. Les vêtements de ces peuples n'étaient en été qu'une sorte de ceinture ; en hiver, ils se couvraient plus ou moins de robes de peaux d'animaux. Ils avaient aux pieds des chaussons cle cuir, qu'ils appelaient mocas sins, et des espèces de bas de peau ou d'étoffé. Les ca misoles de leurs femmes leur descendaient jusqu'aux genoux, et elles se couvraient la tête de petits bon nets en forme de calottes. Les plus riches se procurè rent ensuite des chemises. Tous aimaient à se tatouer, en se faisant tracer sur le corps des figures d'oiseaux, de serpents, et d'autres animaux.
Leurs ornements consistaient en pendants d'oreilles, en plumes, en bouquets de poils. Les femmes répandaient sur leurs cheveux du vermillon, ou une poudre d'une certaine écorce. C'étaient elles qui préparaient les terres et qui en récoltaient les fruits. Les hommes se chargeaient d'ouvrir les trous où ils devaient être conservés l'hiver. Leurs villages présentaient un amas de cabanes sans alignement et sans ordre ; elles étaient bâties d'écorces et revêtues d'un enduit de terre. La danse était leur principal amusement : celle du calumet ètait une danse guerrière qui s'exécutait au son d'un tambour lugubre. La danse de la découverte était tout en ac tion; elle représentait une expédition de guerre. Les jeux de hasard étaient encore pour eux une passion fa vorite ; ils jouaient tout ce qu'ils possédaient et quel quefois même jusqu'à leur liberté, qu'ils engageaient pour un temps.
Les Mohawks, Oneidas, Onondagas, Cayugas et les Senecas, connus sous le nom générique d'Iroquois ou Cinq-Nations, habitaient près de la rivière et des lacs qui ont gardé leurs noms, dans le territoire actuel des Etats-Unis, et formaient une confédération où chacune des tribus avait un pouvoir égal. Chaque nation for mait une république souveraine, divisée en un certain nombre de clans, parmi lesquels on observait la plus grande subordination. Les hommes des clans habi taient des places fixes, environnées de champs de ha ricots et de maïs. Chaque bourgade, comme une petite ville d'Angleterre ou une centurie saxonne, consti tuait une petite démocratie. II n'y avait point d'es clavage, aucune caste favorisée, car tous les hommes y étaient égaux. L'union était confirmée par un pacte non écrit ' , et P assemblée des Sachems à Onondaga, comme le Witena-Gemot des Anglo- Saxons, était chargée des affaires communes.
L'autorité résidait dans Popinion, la loi dans la tradition orale. L'honneur et 1 Ils n'écrivaient pas comme nous une constitution destinée d'avance à ne du rer que trois ou quatre ans. HISTOIRE l'estime fortifiaient l'obéissance ; la honte et le mépris punissaient les délinquants. Lèches des guerriers était choisi par la confiance générale qu'on avait dans sa bravoure et sa conduite ; le mérite seul la lui pouvait obtenir, et le pouvoir lui restait aussi longtemps qu'il conservait l'estime de la tribu. Aucun avantage qui pût tenter la cupidité n'était attaché à cette position. Au lieu d'instruments sonores, c'était la voix retentissante du chef qui encourageait les guerriers en marchant au combat. Les symboles les plus simples, peints sur la surface unie d'un arbre dépouillé de son écorce, représentaient leurs actions d'éclat; c'étaient là leurs trophées et leurs annales, et leurs chansons de guerre conservaient la mémoire de leurs héros.
Ils se croyaient orgueilleusement les premiers d'entre les hommes, en tout supérieurs aux autres, et leur fierté héréditaire inspirait un indomptable courage à leurs jeunes hommes. Le nombre de leurs guerriers, selon une estimation faite en 1660 par les Français, montait alors à deux mille deux cents ; et, en 1677, un agent anglais envoyé dans la vue de reconnaître leurs forces confirma Pexactitude de ce chiffre ' . Leur position géographique les rendit longtemps arbitres de la contestation entre les colons Anglais et Français, pour la possession de l'Ouest. Leur importance politique s'accrut encore par des conquêtes ; car ils prétendaient non seulement étendre leur supré- 1 Relations des Missions du Canada, 1660. — Charmers, 607-609. matie sur tout le nord de la Nouvelle- Angleterre, jus qu'au Kennebec, et au sud jusqu'à New-Haven ; mais les Lenapes les reconnaissaient pour leurs maîtres, et toute la péninsule du Haut-Canada était réduite à n'être plus que leur rendez-vous de chasse par le droit de la guerre.
Ils avaient exterminé les Eriés et les An dastes, deux tribus de leur propre race, l'une habitant au sud -est du lac Erié, l'autre vers les sources de l'Ohio ; ils avaient envahi les tribus de l'ouest, aussi loin que P Ulinois, et leurs guerriers avaient atteint le sol du Kentucky et de la Virginie occidentale. L'Angle terre, dont ils recherchèrent plus tard Palliance, pour contrebalancer Pinfluence des Français, sut profiter habilement, par la suite, de ses traités avec eux, pour envahir la plupart de ces territoires réclamés par la France. Les Peaux-Rouges , ainsi qu'on les appelait , ne conservaient aucun poil sur le corps; ils naissaient assez blancs, mais leur continuelle nudité, les huiles dont ils se graissaient, les diverses couleurs dont ils se tatouaient, et l'ardeur du soleil, leur hâlaient le teint.
Us étaient grands, d'une taille avantageuse; les traits de leur visage étaient réguliers ; ils avaient le nez aquilin, et rarement on en vit qui fussent af fligés de quelque difformité. Leur regard était fa rouche, leur port rustique, et ils ne paraissaient rien moins que caressants ; cependant , ils étaient assez souvent charitables et hospitaliers. Leur imagination était vive; ils avaient l'esprit juste, de la finesse dans HISTOIRE leurs opérations, et rien ne pouvait altérer leur sang froid, qui souvent lassait la patience des Européens. Us avaient le cœur haut, un courage à toute épreuve, une constance dans les tourments qui allait jusqu'à Phéroisme, et une égalité d'âme que la prospérité ni Pin fortune ne pouvaient abattre. Mais, en admirant ces belles qualités, on ne peut se dissimuler leurs défauts.
Us étaient légers, volages, fainéants, ingrats, soupçon neux, et d'autant plus dangereux, qu'ils savaient plus habilement cacher leurs perfidies. Implacables ennemis, ils étaient également brutaux dans leurs plaisirs, et vicieux par ignorance ou par malice. Malgré la liberté, qui était leur passion dominante, les tribus sauvages reconnaissaient cependant quel ques-unes des vertus sociales : le mariage était en honneur parmi eux, quoique la polygamie n'y fût point défendue, et la femme adultère était souvent punie de mort. La femme supportait toutes les corvées du mé nage; à elle étaient dévolus les durs travaux, et, dans les voyages, c'était elle qui portait les poids les plus pesants. Le mari était ou guerrier ou chasseur ; ce qui lui revenait de plus fatigant était la construc tion des enceintes fortifiées de son village.
La culture du maïs, la pêche, et la chasse, leur fournissaient la nourriture ; et les peaux des animaux tués à la chasse suffisaient pour les vêtir. Les repas de chair humaine n'avaient lieu qu'en temps de guerre, et les prisonniers ou les ennemis tués dans les combats devenaient alors les mets choisis de leurs horribles festins. L'exécution solennelle des captifs semblait également faire partie, jusqu'à un certain point, de leur foi religieuse. Us n'avaient ni temple , ni sacrifice , ni prêtres , à moins qu'on ne prenne pour tels leurs jongleurs ou sor ciers, qui prétendaient être en communication avec les esprits. Ces imposteurs vendaient des charmes qui ren daient invulnérables à la guerre, qui faisaient faire d'heureuses chasses et préservaient de tout danger. II faut cependant leur rendre la justice qui leur était due ; caria plupart connaissaient l'efficacité des simples ; ils guérissaient avec facilité les plaies, les fractures, les luxations et les ruptures ; ils avaient des remèdes contre la paralysie, Phydropisie et les maux ordi naires, Us regardaient la vie comme un sommeil, dont le ré veil est la mort, qui nous donnera Pintelligence des choses visibles et invisibles.
Us disaient que Pâme est Pombre ou Pimage animée des corps, et c'est par une suite de ce principe qu'ils croyaient tous les objets ani més. Dans quelques cantons, on croyait que les hommes avaient deux âmes : l'une qui est telle qu'on vient de le dire, l'autre qui passait dans un autre corps. C'est pour ce motif qu'ils enterraient les enfants au bord des grands chemins, afin que les femmes, en passant, pussent recueillir ces secondes âmes, qui, n'ayant pas longtemps joui de la vie, étaient plus empressées d'en recommencer une nouvelle. Tous ces sauvages étaient passionnés pour les combats. Lever la hache, c'était déclarer la guerre, HISTOIRE et tout homme avait ce droit. S'il s'agissait d'une guerre entre plusieurs nations, ils disaient : Suspendre la chaudière, sans doute d'après Pusage barbare qu'ils avaient de faire bouillir la chair des prisonniers de guerre, dont ils se régalaient après la victoire.
Faire une guerre sanglante s'annonçait par l'expression d'aller manger une nation. Ces guerres s'entrepre naient sur les motifs les plus légers. Lorsque la guerre était résolue, on choisissait le chef des combats. Ce chef, avant d'entrer en fonctions, se faisait oindre le corps en noir, invoquait son manitou, et jeûnait plusieurs jours. Ensuite il assemblait ses guerriers, leur présentait un collier de Wampum, qui n'était autre chose qu'un composé de coquilles de colimaçons et de quelques autres espèces de coquillages qui se trou vent dans les Etats-Unis. Après cela, il déclarait la guerre. Leurs armes étaient des arcs et des flèches, des massues, etc., auxquelles succéda Pusage des armes à feu, que les Hollandais leur firent connaître, pendant qu'ils étaient en possession de New-York. Leurs ba tailles étaient des mêlées; et, le combat fini, les vain queurs enlevaient les chevelures des morts et des mourants, et cherchaient à faire des prisonniers parmi les fuyards.
Ces derniers étaient d'ordinaire réservés aux plus affreux supplices, qu'ils affrontaient avec une in trépidité incroyable. Ils n'admettaient que vaguement l'existence d'un être suprême, mais ils saisirent promptement Pidée du Grand-Esprit, dès qu'elle leur eut été suggérée par les missionnaires. Panthéistes au fond, ils re connaissaient la divinité partout où il y avait Pêtre, Faction, le mouvement et la vie. Le Sauvage sentait battre son cœur, son pouls, et là aussitôt il y avait un esprit. Un esprit résidait dans la pierre dont le coup produisait le feu, dans la source qui sortait en bouil lonnant de la terre. Les bois, les eaux, les bêtes ré pondaient à Pintelligence du Sauvage ; les étoiles, les montagnes, les arbres avaient la vie ; la rivière, le lac, les flots recélaient un esprit.
L'oiseau, le buffle, Pours, une plume même ou une peau d'animal, tout avait son manitou ' . Dans leurs expéditions, ils ne faisaient aucune garde durant la nuit ; mais ils priaient avec ardeur leurs fé tiches d'avoir soin d'eux ; et les guerriers dormaient tranquillement, sous la garde des sentinelles qu'ils avaient invoquées. Us jetaient du tabac dans le feu, sur le lac ou clans les rapides , dans les crevasses des rochers , sur le sentier de guerre , pour apaiser le génie du lieu. Us attribuaient également le mal à des esprits qu'ils disaient être les redoutables auteurs de tous leurs maux. On ne pouvait satisfaire le mauvais esprit de la guerre que par des actes de barbarie ; ils ne sacrifiaient jamais toutefois ni leurs enfants ni leurs amis. Les Iroquois, lorsque le Père Jogues était au milieu d'eux, sacrifièrent une femme Algonquine en Phonneur d'Areskoui, leur dieu de la guerre, en s'é- 1 Relation du P. Lejeune. — LeCarron, dans Le Clercq, t. I, pag. 186. — R. Williams. — Ulsperger's Aussuhrliehe Nachrichl, t. I, pag. 193.
HISTOIIiE criant: « Areskoui, nous te brûlons cette victime; rassasie-toi de sa chair , et donne-nous de nouvelles victoires ! » Les guides que Joutel avait pris, dans son voyage au sud-ouest, ayant tué un buffle, ils en offrirent des tranches cuites en sacrifice à P esprit inconnu de ce désert. En passant POhio, ils se le rendirent pro pice par des présents de tabac et de viande séchée ; ils payèrent également un hommage du même genre au grand rocher qui domine Pembouchure du Missouri ' . Tels étaient les traits les plus caractéristiques des peu ples de PAmérique Septentrionale, au temps où Cham plain jeta les fondements de la Nouvelle-France. Après avoir exploré une partie du Canada, Champlain revint en France juste à temps pour voir Sully accor der le monopole du Canada au calviniste Des Monts.
La souveraineté de l'Acadie avec ses confins, depuis le quarantième jusqu'au quarante-sixième degré de lati tude, lui était octroyée par lettres-patentes. Avec le monopole du commerce des fourrures, il obtenait en core le contrôle exclusif du sol, du commerce, et du gouvernement, ainsi que la liberté de conscience poul ies huguenots (1603). Une expédition fut préparée sans délai, et il quitta la France, avec Pintention for melle de n'y retourner qu'après avoir fondé un établissement durable en Amérique. Deux navires ren fermaient toute la nouvelle colonie, qui cingla rapidement vers les côtes de la Nouvelle-Ecosse. Pendant 1 Jogues dans Creuxius. — Joutel, pag. 331. que la plus grande partie de F expédition, ayant Des Monts à sa tête , reconnaissait les rivages voisins et tentait de former un établissement sur Pîle Sainte- Croix, à l'embouchure de la rivière du même nom, en tre les Etats-Unis et le New-Brunswick, Poutricourt, l'un des associés, entrait dans la rade d'Annapolis, dont la perspective séduisit vivement son imagination : une rivière poissonneuse, bordée de fertiles prai ries, des bois magnifiques, Pengagèrent à s'y établir.
U en demanda la concession à Des Monts, et y jeta les fondations de la ville de Port-Royal, depuis Annapo lis (1604). Après divers essais inutiles en d'autres endroits de la côte américaine, Des Monts lui-même ramena le reste de ceux qui Pavaient suivi à Pétablis scment de Port-Royal (1605). Deux ans après, Poutricourt, qui était retourné en France pour y chercher de nouveaux colons, obtint d'Henri IV la confirmation de ses possessions. Pour encourager les familles honnêtes qui consentiraient à le suivre dans ce climat lointain, Poutricourt, qui était catholique, voulut amener avec lui des prêtres qui seraient chargés en même temps d'ouvrir des missions parmi les Sauvages. En conséquence, plusieurs Jésuites reçurent Pordre de s'embarquer pourl'Acadie; mais les huguenots, qui avaient obtenu pour eux-mêmes la liberté de conscience dans les contrées dela Nouvelle- France, avaient déjà cherché les moyens de monopoli ser cette liberté à leur seul profit, et songeaient à ex clure le Catholicisme d'un pays où ils n'étaient admis HISTOIRE à professer leur culte que grâce à la liberté dont ils voulaient priver les autres.
Ennemis jurés des Jé suites, dont ils redoutaient Pinfluence, ils prirent toutes leurs mesures pour mettre obstacle à leur passage dans la Nouvelle-France. D'accord avec les armateurs et les capitaines des principaux ports de mer, ils se ser virent du monopole accordé à Des Monts pour empê cher pendant plus d'une année qu'aucun d'eux s'em barquât et passât PAtlantique. La marquise de Guer cheville, qui protégeait les Jésuites, souffrant avec peine tous les obstacles que les huguenots mettaient à l 'œuvre des missions, fit révoquer, par Pinfluence qu'elle exerçait sur la reine Marie de Médicis, les lettres-patentes dont jouissait Des Monts, et sacrifia une partie de sa fortune pour assurer l'existence des Jésuites dans l'Acadie. Elle conclut une association avec Biencourt, fils de Poutricourt, et la part des pro fits qu'elle en devait retirer fut consacrée au soutien des missions et des missionnaires.
(1610.) De nombreuses conversions signalèrent les premières prédications des Jésuites parmi les naturels du pays (1611). L'année suivante, Biencourt, accompagné du père Biart, explora la côte jusqu'au Kennebec, et re monta le cours de ce fleuve. Les Canibas et les Aleron quins, de la nation Abénakise, touchés de la douceur et de la charité compatissante du missionnaire, écou tèrent avec respect la bonne nouvelle del'Évangile ; et, déjà hostiles aux Anglais qui avaient visité leurs côtes, les tribus comprises entre le Penobscot et le Kennebec, devinrent les alliés de la France, et le plus solide rem part de nos colonies en cet endroit contre les empiétements de l'Angleterre. Une colonie française ne tarda pas à se former en suite dans le territoire actuel des Etats-Unis, sous les auspices de Mme de Guercheville et de Marie de Mé dicis (1613) ; et sur la côte orientale de Pîle du Mont- Désert on vit s'élever les grossiers retranchements d'un fort bâti par la Saussaye.
La conversion des Sau vages avait guidé cet établissement, où le père Biart était révéré de ces peuples comme un messager des cieux. La croix s'était élevée dans la bourgade, àl'om bre des grands arbres de la forêt, qui retentit bientôt matin et soir des hymnes de la sainte Eglise. La France et le Catholicisme avaient pris possession du sol du Maine ' . Les remontrances et les plaintes du commerce français, autant que Pinfluence de la marquise de Guerche ville, avaient réussi à faire révoquer le monopole de Des Monts, et, à la suite de cette révocation, une com pagnie de marchands dieppois et malouins avait eu la gloire de fonder Québec (1608). L' exécution de ce dessein avait été confiée à Champlain, qui, dédaignant le lucre et les spéculations purement commerciales, ne songeait qu'à la gloire de fonder un empire.
Le nom de Québec, auquel plusieurs historiens attribuent une ori gine indienne, paraît, selon d'autres, avoir appartenu ' G. Dancrost, Hisl. os the Unilcd Stales, vol. III. — Le Maine sait partie au jourd'hui du diocèse de Roston. HISTOIRE à une ancienne seigneurie normande '. La situation importante de cette ville avait frappé Champlain, la première fois qu'il avait remonté le Saint-Laurent. En cet endroit , le fleuve se rétrécit autour d'un promontoire abrupte, qui commande un magnifique bassin, formé par le confluent de la r-ivière Saint-Charles, où Cartier avait hiverné autrefois, et la réunion des deux branches du Saint-Laurent, à la pointe de Pile appelée depuis Pîle d'Orléans. Quelques huttes hâtivement construites sur le promontoire , à trois-cent-cinquante pieds au-dessus du fleuve, furent le fondement de la ville qu'on appelle à juste titre aujourd'hui le Gibraltar de PAmérique.
L'année suivante, Champlain, accompagné de deux Français seulement, se joignit à un parti d'Algonquins de Québec et de Hurons de Montréal, avec lesquels il avait fait alliance, et marcha «ontre les Iroquois, ou Cinq-Nations, dans le nord du New- York.' II remonta la rivière de Richelieu ; il ex plora tout le lac qui porte son nom, et dont les rives au jourd'hui sont couvertes de villes et de villages floris sants. 1 Les élymologlslcs se sont longtemps exercés a trouver l'origlne de ce mol. Quelques-uns supposenl qu'il esl sauvage-huron , et qu'il signifie un rétrécisse^ ment; d'autres prétondent qu'il vient de l'exclamalion des premiers Normands lorsqu'ils aperçurent le promontoire sur lequel la ville esl bâtie ; Quel Bec ! D'au tres disent qu'elle doit son nom á celui de Caudebeo, sur la Seine.
Mais Hawkíns, dans son ouvrage : — Picture os Québec, — montre que ce nom est d'origine normande, et il en donne pour preuve limage qu'il a fait graver d'un sceau °qui appartenait á Guillaume de la Pôle, comte de Suflolk, avec la dale de la septième année du règne de Henri V, en 1 420, avec cette légende : Sigillum Willielmi de la Pôle, Comilis Suffolehiœ, Domìni de llamburg et de Québec. 11 n'y a rien d'improbable à ce que ce seigneur, á qui le parlement d'Angleterre reprochait sa trop grande influence en Normandie, n'y ail joui du titre français de Québec en oulre de ses aulres titres anglais. Les huguenots, qui, de leur côté, méditaient une France protestante en Amérique, indépendante de la mère-patrie, s'étaient vus, en 1610, privés, par la mort de Henri IV, de leur plus puissant protecteur.
Des Monts, moins fanatique que ses frères en religion, n'encourageait pas moins, Champlain à poursuivre le plan qu'il avait commencé à exécuter, et le prince de Coridé, étant devenu vice-roi de la Nouvelle-France, obtint du roi une nouvelle patente coloniale pour une compagnie de marchands de Saint-Malo, de Rouen, et de la Rochelle (1615). Champlain, assuré du succès de sa colonie, s'embarqua de nouveau pour le Canada, qu'il avait quitté pour venir solliciter des secours, et retourna à Québec, accompagné de quatre pères de Pordre de Saint-François (Récollets) , à qui il commit la garde spirituelle de la colonie. Ils furent les premiers missionnaires de cette portion du Canada. Us fondèrent à Québec une chapelle, qui fut la première église de cette ville, sur P emplacement occupé par la cathédrale actuelle ; ils bâtirent un petit couvent sur les bords de la rivière Saint-Charles, hors de la ville, au lieu où s'élève aujourd'hui P hôpital-général.
C'est ainsi que la religion catholique, bien des années avant que les pèlerins du puritanisme abordassent au rivage du cap Cod, plantait la croix dans les solitudes canadiennes et dans les sombres forêts de l'étatdu Maine. Le père LeCarron, l'un des compagnons de Champlain, avait pénétré au sein même de la terre des Mohawks ; il était entré, au nord, dans les landes giboyeuses des Wyanhistoire dots ; ensuite , franchissant d'immenses distances , tantôt à pied, tantôt dans un canot d'écorce, qu'il char geait au besoin sur ses épaules comme les Sauvages, et, demandant à ceux qu'il rencontrait le peu qu'il lui fallait pour vivre, il avait fini par arriver sur les ri vières qui se déchargent dans ledac Huron. De son côté, Champlain avait envahi de nouveau le territoire des Iroquois. Blessé dans une action, repoussé par les ennemis, et privé de guides, il passa le premier hiver de son retour parmi les Hurons, portant comme un chevalier errant sa langue, sa religion, et son influence, jusqu'aux bourgades algonquines du lac Nipissing.
Champlain était profondément catholique, et le désir d'étendre au loin le royaume de Jésus-Christ entrait encore plus avant dans son cœur que celui d'agrandir les possessions de la France en Amérique. Les marchands auxquels il s'était associé, ne compre nant ni la grandeur ni la sublimité de ses vues, ne voyaient pas sans inquiétude la dépense que devrait entraîner leur exécution. Ayant d'un côté contre lui les intérêts mercantiles de tous, de l'autre, les intérêts de secte des marchands huguenots qui formaient la majorité de la compagnie, il les voyait s'unir dans un commun accord contre lui pour entraver sa marche, et mettre obstacle à la réalisation de ses plans. Un jour, c'était la cupidité qui s'en alarmait; un autre, une conscience fanatique qui prenait ombrage d'une entre prise entièrement à la gloire et à l'avantage d'une re ligion qu'ils abhorraient.
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