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La Finlande, notes recueillies en 1848 pendant une excursion de Saint Pétersbourg à Torneo

Emmanuel Mikhailovich Golitsuin · 1852 · Scanned text

149,800 words · about 10 h 29 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Emmanuel Mikhailovich Golitsuin
Language
French
Published
1852
Length
149,800 words · about 10 h 29 min
Sections
21 reader sections
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Contents (21)

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LA FINLANDE ERRATA. Pages. Lignes. 104 1 au lieu de (Note C, page 76). lisez (Note C, page 84) 169 9 — Kuipio — Kuopio. 1 94 20 communique avec la partie dite la Saïma du nard. lisez communique avec la partie du Saïma , dite du nord. 2IG 11 — coupes Usez croupes. 243 13 — portés — rendus. 248 24 — veille — a l'œil. 255 1 — Vilmanstrand. — Wilmanstrand DE [.'IMPRIMERIE DE CKAPELET , RUE DE V.U'GUURll , Inip Lemertiev ,.i Jhn.s Eu<f. Cioâ'ifh'ih LA FINLANDE NOTES RECUEILLIES EN 1848 pendant une excursion DE SAINT-PÉTERSBOURG A TORNEO PAR LE PRINCE EMMANUEL GALITZIN MEMBRE DE LA SOCIÉTÉ IMPERIALE DE GEOGR A.PHIE RUSSE CORRESPONDANT ETRANGER DE LA SOCIETE DE GEOGfl AI III I. DE PARIS ACCOMPAGNÉ d'une carte itinéraire et d'une carte topograpliique des travaux entrepris pour joindre le Saïma au golfe de Finlande ET ORNÉ DE DEUX DESSINS L 'étude, vers quelque point qu'elle se dirige, est fertile en récompenses proportionnées à son étendue, à son élévation et à sa sincérité.

TOME PREMIER PARIS ARTHUS BERTRAND, ÉDITEUR Libraire de la Société de Géographie, rue Hautefeuille, 2i A MONSIEUR JOMARI), MEMBRE DE L'INSTITUT DE FRANCE, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE DE PARIS (COMMISSION centrale). Monsieur, Les preuves réitérées de bienveillance que vous m'avez permis de recueillir comme Membre Corres pondant de la Société savante que vous présidez m' ont inspiré le désir de vous dédier ce livre. Per mettez-moi, en vous remerciant d'avoir bien voulu accepter cette dédicace , de vous dire combien je me sens honoré de voir, mes faibles mais constants efforts pour la propagation des connaissances géographiques, rencontrer un accueil aussi encou rageant dans le sein de la Société de Géographie de Paris. Agréez, Monsieur, F expression des sentiments de parfaite estime et de haute considération avec lesquels f ai F honneur a" être, Votre dévoué et obéissant serviteur, le prince Emmanuee Galitzin.

AVANT-PROPOS. Une excursion de quelques jours en Fin lande, pendant l'été de* 1847 , m'avait fourni le sujet de plusieurs lettres familières , insé rées peu de temps après dans un recueil estimé de tous les amis des sciences géographiques. L'accueil qu'elles reçurent du public fut si obligeant , que j'en conçus le désir d'entre- AVANT-PROPOS. IV prendre sur le même sujet un travail de plus longue haleine. En conséquence , je me réso lus à exécuter un voyage d'exploration géné rale , en m'attachant de préférence aux par ties les moins fréquentées du grand-duché, qui s'étend , on le sait , des portes de Saint- Pétersbourg aux confins de la Laponie. C'est ce voyage, qui eut lieu l'année d'après, en 1848, dont je publie aujourd'hui une relation. On y trouvera reproduites , à de très-petites différences de style près , et avec quelques additions dont ma mémoire m'a fourni la substance, les notes que j'y ai recueillies : tantôt en naviguant sur de vastes lacs , ailleurs en traversant en bateau des fleuves rapides , d'autres fois en descendant au fond de mines profondes , ou bien en gravissant au sommet de montagnes escarpées.

Chapitre II De Keksholm

A SERDOBOL Notre bibliothèque de voyage. — Aspect de la route audelàdeKeksholm. — Corbeilles de fraises. — Un domaine seigneurial. — ■ Intérêt du paysage; landes en feu. — Bochers abrupts et granits sillonnés de stries. — Serdobol ; air d'aisance de la population. — Un dîner finlandais. — Promenade à pied. — Granits quartzeux. — Départ pour les carrières de marbre. — Bencontre de Bohémiens. — Arrivée à la station de Buskiala, près des carrières. — Un maître de poste russe, sa joie de me recevoir. — Aspect des carrières ; grands travaux exécutés avec le marbre qui en provient, à Saint- Pétersbourg. — Je pénètre dans l'intérieur de la carrière ; merveilleux coup d'œil. — L'inspecteur; explications qu'il me fournit. — Clivage. — Enorme fragment détache. — Veines de cuivre récemment découvertes ; à quelles conditions l'exploitation s'opère. — Carrière de marbre vert; aspect et caractères principaux de la pierre. — Je reprends le chemin de Buskiala. — Incidents. — Betour à Serdobol.

CHAPITRE II. DE KEKSHOLM

A SERDOBOL. — EXCURSION AUX CARRIERES DE RUSKIALA. 1. Station de Rakhi; 3 juillet, 2 heures de l'après-midi. Ce n'a pas été sans un sentiment de satisfaction que nous nous sommes réinstallés ce matin dans le tarantass. Ce véhicule, qui, comme je Fai dit, nous avait déjà menés l'année dernière à Imatra, nous fait l'effet d'une de ces vieilles connaissances que l'on est toujours bien aise de retrouver. M. D., pour sa part, ne cesse d'être étonné de la multitude d'objets i divers qui trouvent à s'y loger, et il Fa sur nommé Y arche de Noé, nom qui me paraît lui convenir à merveille. Ce qui accroît les bagages, c'est le nombre considérable de livres que je me suis avisé d'emporter, pour fournir aux lectures journalières qu'il faudra faire les jours de halte. Le Siècle de Louis XI F s'y trouve côte à côte avec les œuvres des écrivains du xixe siècle, Molière à côté des Souvenirs historiques du baron Méneval, et les Mé moires de madame de Maintenon auprès du Cromwell de M. Philarète Chasles.

La route, au sortir de Keksholm, suit le bord de l'eau jusqu'à un pont qui établit une communication régulière entre l'îlot occupé par la ville et le pays d'alentour. Toute la contrée est pittoresque au suprême degré, et parsemée d'un très-grand nombre de blocs de granit roulé. Après avoir traversé un joli village, nous en rencontrâmes un second, de non moins bonne apparence , à quelques verstes plus loin. L'équipage était sur le point d'en dépasser la dernière maison, quand plusieurs petites filles en sortirent et accoururent vers nous, apportant de fort jolies corbeilles à anse , faites d'écorce de bouleau , et remplies de fraises du coloris le plus appétissant. Je sis arrêter, et achetai deux de ces corbeilles, moyennant la somme de dix copeks, ou qua rante centimes! En les payant ce prix, je me montrai généreux, car les petites vendeuses n'en avaient demandé que huit copeks ; les deux copeks que j'ajoutai excitèrent chez elles de véritables transports, et nous les vîmes regagner la porte de leur chaumière en bondis sant de joie.

Relais de Poksouïalka Le pays, à mesure que nous avançons, de vient de plus en plus montagneux, et le village de Poksouïalka, où nous venons d'arriver, est entouré de véritables montagnes de granit. Des montagnes de même espèce occupent la majeure partie de l'espace compris entre le relais précédent et celui-ci. La route suit entre elles le fond des vallées. Quand parfois il arrive de gravir une côte, Fœil découvre un vaste horizon, rarement uniforme dans ses aspects, et presque toujours coupé de petits lacs qui reluisent au soleil comme de l'argent poli. Quelques-unes de ces montagnes de granit sont passablement hautes , et toutes sont abruptes. Station de Kroounborg Le bourg de Kroounborg est un domaine seigneurial, appartenant à un des principaux propriétaires de la contrée. Néanmoins on n'y voit pas de château, mais seulement une simple maison de campagne, à laquelle se trouve joint un jardin de médiocre étendue.

J'en ai du re gret, car le pays est si merveilleusement beau qu'il suffirait de quelques travaux pour transformer ces ravins et ces escarpements en ma gnifiques jardins. Parmi les paysages qui viennent de se dé rouler devant moi, un entre autres m'a frappé par son extrême originalité. Figurez-vous une montagne de granit , élevée de plusieurs cen taines de pieds, qui partage la vue en deux tableaux placés de chaque côté du rocher, et différant tout à fait dans leurs aspects : à gau che, plusieurs lacs entourés de massifs de verdure et séparés par de belles fermes ; à droite, une suite de rochers sombres et arides, couronnés de pins et de sapins , sans la moindre apparence d'eau. IV. Station d'Ikhalanaïa, minuit. Je n'ai pas pris de notes au relais de Man silda, situé entre Kroounborg et Ikhalanaia; le pays m'a semblé peu intéressant , généralement plat, et par conséquent assez peu pitto resque.

Je n'ai, non plus, que peu de choses à dire du pays traversé depuis Mansilda, car de lourds nuages effaçaient la clarté crépuscu laire et rendaient l'obscurité des plus épaisses. Nous avons assisté , chemin faisant , à une scène d'incendie du plus saisissant effet ; sur une vaste lande, garnie de mousse, où pous saient quelques buissons, avaient été déposés des monceaux de rameaux secs, auxquels on avait mis le feu pour préparer le défriche ment. Ces feux innombrables, allumés à ras déterre, scintillaient comme autant d'étoiles à travers les ténèbres et les flocons de fumée que Fair condensé retenait suspendue à peu de distance du sol ; de temps à autre une lumière rougeâtre illuminait un instant ces va peurs, pour disparaître presque aussitôt. C'é tait un spectacle magique. V. Station de Lokhenpala, 4 juillet, 3 heures du matin A partir de la station d'Ikhalanaia, on re trouve les montagnes qui depuis quelque temps avaient disparu.

La forêt, qui ne discontinue pas, est remarquable par la beauté des arbres dont elle est peuplée. Quelques verstes res taient à parcourir pour arriver ici, quand le cocher, étendant le bras droit et montrant l'ho rizon, s'écria morïa! morïa! '(la mer!) Une nappe d'eau, à perte de vue, se déployait en effet à nos regards. C'était Fimmense Ladoga, qui a près de cent quatre-vingts verstes de longueur, et auquel les gens du pays, dont quelques-uns baragouinent le russe, donnent le nom de mer. VI. Station d'Otsois. De cette station-ci nous gagnerons la ville de Serdobol d'une traite. Rien de plus bizar rement pittoresque que les quinze dernières verstes que nous venons de fournir : on y voyage presque toujours entre des montagnes granitiques très-abruptes, et parfois si rappro chées qu'elles ne laissent entre elles qu'un intervalle à peine suffisant pour le passage.

Les échancrures et les saillies qu'offrait une de ces montagnes attirèrent en particulier mon attention, à cause de sa ressemblance avec un château fort en ruine. VII. Ville de Serdobol, 4 juillet, 8 heures du soir. Je trace ces lignes après une journée de re pos, terminée par une promenade à pied à travers la ville, et à petite distance au dehors. Mais laissez-moi reprendre mon récit au point où j'en suis resté dans la lettre précédente. Déjà mon attention avait précédemment été éveillée par des indices de stries existantes à la surface de plusieurs roches granitiques fixes ; mais elles n'étaient pas assez pronon cées pour mériter une mention particu lière. Ce fut seulement après avoir dépassé la station d'Otsois que j'eus occasion d'observer un rocher de granit à ras de terre, dont la surface entière était sillonnée de rayures longitudinales, les unes d'une finesse extrême, les autres au contraire très-évidées , de ma nière à ressembler à des cannelures de co lonnes.

A ma grande satisfaction, le vaste Ladoga, qui, depuis assez longtemps, s'était dissimulé à nos regards, n'a pas tardé à reparaître, et, comme pour compléter la grandeur du tableau, en ce moment même le soleil élevait son disque au-dessus de Fhorizon, illuminant de vives clartés le miroir azuré du lac. Pour pénétrer dans la ville de Serdobol1, il faut traverser une jetée assez longue dont l'extremité aboutit tout près des premières maisons de la ville. Comme c'est aujourd'hui 1 La ville de Serdobol est située au 61°,67' de lati tude , sur le penchant d'une montagne aboutissant à une baie profonde , dont les bords , comme tous ceux du Ladoga à partir de Keksholm , dans une étendue de quatre-vingt-dix verstes, abondent en dimanche et que le prêche venait de finir, nous rencontrâmes une foule nombreuse sur la place où se trouve la principale église : villageois et villageoises étaient vêtus avec une propreté parfaite , indice de leur bien-être.

On y voyait réunis des habitants de Serdobol et des paysans des villages environnants, arrivés en ville pour y accomplir leurs devoirs religieux. L' église, quoique spacieuse, n'of frirait rien de particulier sans la disposition originale de sa toiture : toit et coupole sont recouverts d'une sorte de mosaïque en relief, composée de petites planchettes soigneusement découpées et assemblées avec beaucoup d'art, de manière à former des compartiments de figures variées. Le sort nous a favorisés dans le choix de l'auberge où le cocher nous a conduits, et où îlots rocheux et boisés. La foire, qui de temps immémorial s'y tient au mois de janvier, attire un grand concours de personnes : on y apporte prin cipalement beaucoup de peaux d'animaux à four rures. DE KEKSHOLM nous voici très-confortablement installés pour quelques jours : elle est située à proximité de la baie profonde à l'extremité de laquelle la ville est assise.

En pénétrant dans la cour, j'aperçus un joli jardin tout rempli de fleurs, qui en est séparé par un élégant grillage en bois. Des deux chambres contiguës qu'on nous ouvrit, l'une, à ce que nous dit Fhôtesse, était occu pée par un médecin, absent pour Finstant de la maison ; cependant la bonne dame prit sur elle de me la céder, quitte à en assigner une autre à FEsculape. Quelques heures d'un sommeil paisible suf firent pour faire disparaître tout sentiment de fatigue, et, lorsque j'ouvris la porte de la chambre faisant office de salle à manger, j'y aperçus M. D. qui surveillait les prépara tifs du dîner que Fhôtesse se disposait à ser vir. Sur la table, à laquelle nous prîmes place à Finstant même, étaient disposées plusieurs assiettes de hors-d'œuvre, et au milieu une vaste soupière sans couvercle.

Persuadé qu'elle contenait un bouillon succulent, j'y plonge la cuiller à potage dont je verse le contenu dans une assiette : grand est mon désappointement quand je reconnais que ce que j'avais pris pour un potage n'est autre chose qu'une sorte de limonade froide, sucrée et fortement épicée. Peu faits à préluder à un dîner par un con sommé de cette espèce, nous renonçâmes à y toucher ; cependant , à tout prendre , malgré les excentricités de Fassaisonnement, où, par exemple , le cédrat figurait dans une sauce de fricassée, le dîner nous parut pas sable, et, l'appétit aidant, nous y fîmes hon neur. Au sortir de table nous sommes allés visiter la ville, que je n'avais fait qu'entrevoir le ma tin. D'abord nous nous sommes dirigés du côté du port, où étaient amarrés un grand nombre de petits bateaux appartenant à des villageois venus de différents points de la baie et de plusieurs îles dans le Ladoga.

Après nous être arrêtés quelques instants devant ce tableau riant et varié, nous sommes revenus sur nos pas, et, traversant la place de la principale église, DE KEKSHOLM nous sommes arrivés à la jetée par laquelle nous avons pénétré en ville ce matin. Le soleil inclinait déjà vers l'horizon qu'il co lorait de riches teintes d'or, et l'on ne sentait pas le moindre souffle dans Fair. Ce calme solennel et ce silence absolu donnaient à la scène un caractère de majesté. Près de la jetée, des jeunes filles étaient réunies en groupe , d'autres dansaient joyeusement une ronde. Lorsque nous fumes arrivés à l'autre bout de la jetée, j'escaladai quelques-uns des rochers, qui, en cet endroit, bordent la route, et m'a musai à fouiller avec le bout de ma canne dans les crevasses de la pierre, ce qui me valut la découverte de cristaux de quartz d'une trans parence parfaite.

Demain , nous irons visiter les carrières de marbre de Ruskiala 1 , situées à trente verstes de Serdobol dans la direction du nord-ouest. 1 Voyez la note B à la fin du chapitre. Serdobol, 5 juillet , minuit. Me voici de retour d'une longue, mais très intéressante excursion. Les carrières de marbre dites de Serdobol sont voisines de la station de Ru skiala, deuxième relais sur le chemin de Serdobol à Kuopio, qui est le chef-lieu du gouvernement de ce nom. Cette ville se trouvant au nombre de celles que je me propose de visiter, il eût été naturel de jeter chemin faisant un coup d'œil sur les carrières de Rus kiala, si notre projet n'était pas de faire un détour pour visiter la région pittoresque qui a Neuschlot pour centre. N ) i ; nous sommes mis en chemin à midi dans le tarantass, attelé de chevaux fournis par la poste.

Dès Fabord la route me parut excellente et la contrée pittoresque. Nous roulions depuis une demi-heure, lorsqu'un tableau de mœurs vint s'offrir à ma vue. Du côté gau che de la voie, au pied d'un rocher de granit, bivouaquait une famille de bohémiens. II y avait là cinq individus : le chef de la famille, homme à physionomie fortement caractérisée, aux cheveux noirs et au teint olivâtre ; sa femme, jeune et belle encore, sous les haillons d'une misère abjecte; enfin, trois enfants de cinq à dix ans, dont le plus jeune était com plètement nu. Tous se tenaient accroupis sur une sorte de litière d'herbe mélangée de mousse, à la surface de laquelle gisait dis persé le débris des légumes qui avaient servi au repas commun. On apercevait à côté divers ustensiles en cuivre et des outils de chaudronnier.

Je trouvai, en arrivant à la station de Rus kiala, une maison de poste bien construite, contenant une chambre commune spacieuse, garnie de meubles simples mais parfaitement propres. Une vue charmante s'y offrait aux regards à travers quatre croisées ouvertes. Je fus reçu par le maître de poste, propriétaire de la maison, qui est un Russe. Ce bon vieil lard ayant appris qu'il avait affaire à des com patriotes, témoigna la joie la plus vive et se mit aussitôt à ma disposition pour les services que je pourrais avoir à lui demander. Lui ayant dit que j'étais venu à Ruskiala pour visiter les carrières, il se hâta aussitôt d'en voyer chercher un guide expert. La distance n'étant que d'une verste environ, nous jugeâ mes convenable, M. D. et moi, de faire le trajet à pied. Mon valet de chambre demeura dans la compagnie de Fhôte , après avoir reçu pour instructions de faire les apprêts du déjeuner dont les principaux éléments avaient été apportés de la ville, et nous par tîmes.

II fallut suivre pendant assez longtemps la grande route, qui continue de monter dans un terrain très-accidenté que décorait une végétation vigoureuse. Ensuite le guide nous con duisit à travers champs, sur un terrain plus uni. Rientôt j'aperçus en face de moi, à deux t cents pas environ , un monticule d'une blan cheur éblouissante , de forme conique. Ce monticule tout entier est formé de débris de marbre que l'on réunit là pour déblayer l'in térieur de la carrière, et ses proportions té moignent d'une exploitation pratiquée depuis longtemps sur une vaste échelle. Lorsque le guide , qui ouvrait la marche , fut parvenu au pied du monticule, il inclina à gauche pour le contourner. Rientôt nous débouchâmes sur une vaste esplanade, entièrement couverte de grands blocs de marbre de forme cubique, préparés pour être enlevés.

Un espace avait été ménagé au centre du pla teau pour assurer la facilité des communications. Quoique les blocs, aperçus à distance, parussent blancs, on reconnaissait en les exa minant de près que le marbre était de couleur grisâtre ; il est de fait qu'il prend même une teinte grise assez foncée quand on le soumet au polissage. La distance qui sépare Ruskiala du lac Ladoga étant de vingt-cinq verstes, c'est seulement pendant l'hiver que l'on transporte au bord du lac les blocs extraits et dégrossis pendant Fêté. Sitôt le printemps venu , de grandes barques pontées à voiles arrivent poul ies charger et les transporter à Saint-Péters bourg. A part les différents genres d'ouvrages auxquels ce marbre convient , on en a fait usage pour revêtir extérieurement la vaste et splendide cathédrale de Saint-Isaac.

Je m' étais arrêté pour prendre un croquis de l'esplanade, lorsque levant les yeux j'aperçus M. D. à la distance de cent pas environ, qui me faisait signe d'aller le joindre au pied de la montagne de marbre ; elle offrait en ce lieu une coupure perpendiculaire, qui, aperçue de loin , paraissait donner accès dans l'intérieur du rocher. Je ne parvenais pas à me fi gurer où ce passage pouvait conduire, quand je vis M. D. et le guide s'y enfoncer et disparaître. J'y pénétrai à mon tour , et après avoir franchi une quinzaine de pas dans un étroit défilé, j'arrivai, à ma grande surprise, dans une très-vaste enceinte quadrangulaire, dont les murailles de marbre mesuraient en hauteur près de sept sagènes ou toises, sur près de cent pieds de côté. Cette enceinte est le résultat d'une exploitation des plus actives, qui se poursuit depuis près d'un siècle, et, comme on voit, à ciel ouvert.

Je fus frappé de F éclatante blancheur des parois ; leur couleur contribue à rendre solennel et grandiose Fas pect de cette immense salle , creusée à main d'homme dans le rocher. D'ailleurs, quoique les murailles soient généralement perpendi culaires, elles présentent à F œil mille acci dents divers : ici d'énormes masses de mar bre s'avançant en surplomb ; là, des cavités béantes si profondes , que Fœil ne peut en sonder Fétendue. J'étais fort contrarié de n'avoir là personne à qui m'adresser pour en obtenir des renseigne ments sur la manière dont s'opère l'extraction du marbre, lorsque je fus abordé par un personnage portant la redingote militaire d'officier : c'était l'inspecteur des travaux en personne, qui se mit à ma disposition et s'empressa de satisfaire à ma curiosité. Nous le suivîmes dans la partie de Fenceinteoù des travaux d'extrac tion sont actuellement en activité.

Avant de dire comment elle s'opère , il convient d'observer que, bien que la montagne de marbre paraisse ne former qu'un seul bloc, cependant elle est partagée par des joints, disposés sui vant des plans sensiblement parallèles entre eux et perpendiculaires à l'horizon ; cette cir constance, on le sent bien, est faite pour faci liter grandement F exploitation de la mon tagne. Lorsqu'il s'agit d'attaquer une des parois de Fenceinte, on commence par y creu ser trois tranchées, l'une horizontale à la base, et les deux autres verticales aux deux extré mités ; quand ce travail préparatoire, qui est très-laborieux , est achevé , les ouvriers se transportent au sommet du rocher : ici le tra vail qu'ils ont à accomplir, pour terminer l'o pération, varie suivant les circonstances. S'il existe un joint suffisamment rapproché et pa rallèle à la paroi, trois trous de mine suffisent pour détacher la masse rocheuse ; dans le cas contraire, il faut percer un très-grand nombre de trous.

Dans l'un et l'autre cas, la paroi finit par se détacher en entier, et, ne trouvant pas de point d'appui par en bas, elle descend en s'inclinant, bascule, et vient s'abattre sur le sol de l'enceinte par le côté qui en formait auparavant une des faces. Du point de l'enceinte où nous nous étions arrêtés, Finspecteur nous conduisit à un autre pour nous y faire voir un bloc de marbre de taille gigantesque récemment extrait, et dont la séparation d'avec la montagne avait été fa cilitée par F existence d'un joint. J'examinai les deux faces , naguère juxtaposées , celle du bloc et celle de la montagne, et demeurai très surpris de les trouver aussi planes et aussi lisses que si elles eussent été dressées au ci seau. La chute complète de cette masse de pierre avait été empêchée par plusieurs blocs amoncelés au-dessous , de manière à la re tenir dans la position inclinée.

L'inspecteur me dit que ce fragment de rocher, à cause de son volume mesurant au delà de cent cinquante sagènes ou toises cubiques, passait aux yeux des hommes compétents pour une vraie merveille. 11 est à regretter qu'un pareil morceau de marbre , dont , par exemple , on aurait pu faire un magnifique obélisque, soit destiné à être refendu pour le débiter en morceaux de taille ordinaire. L'inspecteur me fit encore voir sur un autre point de cette même paroi un filon de cuivre à l'état métallique qui la traversait de bas en haut, suivant une ligne brisée. Ce filon a été mis à nu récemment; mais on a lieu de croire que la quantité de cuivre est trop minime pour valoir la peine de F exploiter. L'État afferme cette carrière pour un cer tain nombre d'années à un entrepreneur, qui, suivant les clauses du contrat, s'engage à livrer à Saint-Pétersbourg telle quantité de marbre qui lui sera demandée; le prix se calcule en raison du nombre de pieds cubes de marbre livré.

Ce mode d'exploitation offre F avantage d'épargner à l'administration toute espèce d'embarras : ouvriers et ingénieurs sont tous au service de l'entrepreneur ; quant à l'Etat , il se contente d'y entretenir un inspecteur, dont les fonctions se réduisent à veiller au bon ordre parmi les ouvriers et à empêcher toute détérioration de la carrière par une exploitation mal conduite. D'ailleurs ce fonctionnaire, choisi habituellement parmi des officiers vété rans, demeure complètement étranger à la di rection des travaux. J'avais entendu dire qu'il existait aux envi rons deRuskiala, outre la grande carrière de marbre gris , une autre carrière de marbre vert dont j'avais vu de beaux échantillons à Saint-Pétersbourg. L'obligeant inspecteur s'of frit à m'y conduire, en me prévenant toutefois qu'il allait falloir franchir trois bonnes verstes sans la moindre apparence de sentier battu.

Je ne balançai pas à accepter Foffre, et nous partîmes Finspecteur et moi, laissant M. D., qui se sentait fatigué, s'en retourner à la sta tion où je lui donnai rendez-vous. Nous marchâmes longtemps à travers champs, tantôt traversant des prairies basses et tant soit peu marécageuses , tantôt escaladant des rochers plus ou moins escarpés entre lesquels s'étendent de petits ravins. Un dernier escar pement assez abrupt que Finspecteur, malgré ses cheveux blancs, descendit d'un pas leste, mais où je ne le suivis pas sans quelque diffi culté, nous conduisit en face de la carrière. Celle-ci n'a rien du grandiose de la carrière de marbre gris ; une sorte de berge rocheuse, élevée d'une vingtaine de pieds, compose à elle seule l'exploitation . Des fragments de rocher étaient dispersés à côté , ce qui me per mit d'examiner la contexture de la pierre.

Le calcaire vert de Ruskiala se rencontre pal masses séparées, de forme irrégulière, noyées dans une terre jaunâtre de nature ocreuse. La partie inférieure des masses rocheuses qui reposent sur le sol sans y adhérer offre une infinité de pores et de petites cavités, la plu part ramifiées. II semblerait, à voir cette disposition, que ce marbre est le produit de Fim mersion d'une terre couverte d'herbes et pénétrée de racines déliées dans un liquide solidifiant ; quant à la teinte verte , on sait qu'elle provient de la présence d'oxydes mi néraux. Comme substance propre à servir à la décoration des monuments architecturaux, le marbre vert de Ruskiala satisfait à la fois aux conditions de dureté indispensables pour obtenir un beau poli, et à celles de Fagrément par les veinures qui le sillonnent { .

II restait encore à visiter une carrière de marbre jaune ; mais celle-ci n'est plus exploitée depuis si longtemps que les ronces et la mousse Font envahie , au point de la rendre difficile à reconnaître. Sur cet avis , je renonçai à Faller voir, et, remerciant Finspec teur de toutes ses complaisances, je me dispo sai en toute hâte à regagner la station ; mais lui , par excès de politesse , s'obstina à ne me point quitter, et nous nous acheminâmes en semble du côté du grand chemin de Kuopio, que nous ne tardâmes pas à joindre. Parmi le grand nombre de charretiers que je rencon trai sur la route, il y en eut un auquel mon 1 Voy. la note B à la fin du chapitre. guide adressa la parole en lui demandant de quoi se composait le chargement de sa voi ture : « De café, répondit-il. — C'est à Kuo pio, sans doute, observé-je, que cet homme va porter ce café ? — Point du tout , il s'en re tourne dans son village après en avoir fait provision à Serdobol . — Et pourquoi faire ? — Pour déguster le savoureux breuvage que le café produit, entre parents et connais sances. 3> Je tombais des nues.

L'inspecteur, poursuivant, m'apprit que les paysans de la Finlande sont tous amateurs passionnés de café, au point que les plus pauvres se privent souvent du nécessaire pour satisfaire ce goût dominant. Ils le boivent toujours avec cette excellente crème que l'on trouve partout en Finlande, et dont le goût délicat est dû à l'ex cellente qualité des pâturages. A mon retour à la station, j'y trouvai toutes choses disposées pour le repas et le départ. Une pièce de rôti que nous avions apportée de la ville, figurait sur la table auprès d'une vaste jatte remplie de fraises. Nous fîmes, M. D. et moi , honneur à ces fruits savoureux que nous eûmes soin d'arroser de lait parfumé. Le repas achevé , nous remontâmes en tarantass pour reprendre le chemin de Serdobol. Nous aurions pu visiter en route un vaste moulin à scies, où l'on débite le marbre par plaques ; mais l'heure étant avancée, et cet établissement n'offrant rien de particulier, nous ne nous y arrêtâmes pas. 11 était sept heures quand nous revînmes à Serdobol, on ne peut plus satisfaits de l'excursion, et charmés surtout de la beauté des points de vue qui n'avaient cessé de se succéder pen dant toute la durée du trajet.

A demain nou velle partie ; cette fois ce sera en bateau , sur le Ladoga. (Note B, pag. 62 et 74). CARRIÈRES DE RUSKIALA. L'exploitation des carrières de Buskiala, qui date de l'année 1766, fut commencée dans le but de fournir les marbres nécessaires à la construction du bâti ment monumental de l'Académie des Beaifx-Arts de Saint-Pétersbourg. Un moulin à scier le marbre et à le polir fut établi l'année d'après à proximité du village de Buskiala, sous la direction du mécanicien Koksom , envoyé sur les lieux pour y organiser les premiers travaux d'extraction. Le 1 3 septembre 1 767 , le capitaine Kogine arriva à son tour à Serdobol , avec un chef d'atelier étranger nommé Dunkel , et dès lors les travaux prirent un très-grand dé veloppement. Comme échantillon des marbres en voie d'extraction, M. Kogine, qui retourna à Saint- Pétersbourg l'année suivante, y porta un bloc creusé de manière à recevoir les médailles commémoratives .de la fondation de la cathédrale de Saint-Isaac, qui eut lieu bientôt après, en 1768.

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