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Études sur l'histoire d'Haïti, suivies de la vie du général J. M. Borgella

Beaubrun Ardouin · 1853 · Scanned text

318,453 words · about 22 h 18 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Beaubrun Ardouin
Language
French
Published
1853
Length
318,453 words · about 22 h 18 min
Sections
27 reader sections
Text
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Rights
Public Domain Mark 1.0

 

Contents (27)
  1. Front matter about 18 min
  2. Chapitre I about 34 min
  3. Chapitre II about 48 min
  4. Chapitre III about 1 h 13 min
  5. Chapitre IV about 44 min
  6. Chapitre V about 21 min
  7. Chapitre VI about 1 h 6 min
  8. Chapitre VII about 1 h 4 min
  9. Chapitre VIII about 23 min
  10. Chapitre IX about 51 min
  11. Chapitre X about 31 min
  12. Chapitre XI about 57 min
  13. Chapitre XII about 34 min
  14. Chapitre XIII about 1 h 14 min
  15. Chapitre XIV about 44 min
  16. Chapitre 1 about 14 min
  17. Chapitre II about 35 min
  18. Chapitre III about 59 min
  19. Chapitre IV about 5 h 39 min
  20. Chapitre V about 1 min
  21. Chapitre VI about 2 min
  22. Chapitre VIII about 1 min
  23. Chapitre IX about 2 min
  24. Chapitre X about 2 min
  25. Chapitre I about 1 h
  26. Chapitre II about 48 min
  27. Chapitre III about 1 h 34 min

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Front matter

L'HISTOIBË D'Il.tlTI S! IV1RS !>E LA VIE bu général J.-M. BOHGELLÀ PAR B. ARDOUIN ANCIEN MIMSTIIF. IillAÏTI l'BES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS, ANCIEN SECRÉTAIRE li'ÉlAT DE LA JUSTICE, DE I. 'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES. TOME CINQUIÈME. PARIS DEZOBRY ET E. A1AGDELE1NE, LIB. -ÉDITEURS, BUE Oli CI.OÌTBK-SMKT-llENOÌT, 10. J 8 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI. Paris, imprimerie de moquet, 92, rue de la habit. ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI SUIVIES DE LA VIE du général J.-M. BORGELLA PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'iIAÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS, ANCIEN SECRETAIRE d'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE L INSTRUCTION PUBLIQUE El DES CULTES. TOME CINQUIÈME. PARIS DEZOBRY ET E. MAGDEEEhME, LIB. -ÉDITEURS, RUR DU CLOÌTRE-SAINT-BBSoIt, 10 18 PÉRIODE FRANÇAISE. SIXIÈME ET DERNIÈRE ÉPOQUE. LIVRE SIXIÈME. 1 T. V. Expédition française contre Saint-Domingue. — Arrivée de la flolte au Cap.

Français. — Le général Henri Christophe lui en refuse Tentrée- — Proclamation du Premier Consul aux habitans de la colonie. — Députation de la municipalilé auprès du capitaine-général Leclerc. — Sa lettre à H. Christophe. — Réponse, et dispositions de défense. — Le général Rochambeau s'empare du Fort-Liberté. — Incendie et évacuation du Cap. — La flotte entre dans la rade. — Débarquement de Leclerc á la baie de l'Acul-du- Limbé.— Réfutation des Mémoires de Sainte-Hélène, relativement aux hommes de couleur. — Réflexions sur la conduite tenue par II Christophe. — Toussaint Louverture arrive de Santo-Domingo. — II est forcé de fuir devant les troupes françaises, et prend la résolution de résister à Leclerc. — Esprit général de la population. — Lettres de Toussaint Louverture à divers généraux. — II se rend à Ennery pour rencontrer ses fils et leur prér cepteur.

Les motifs qui ont déterminé le gouvernement consulaire à envoyer une armée contre Saint-Domingue ont été amplement exposés dans notre cinquième livre. II y a été également démontré que cette mesure avait été conçue, avant qu'on eût appris en France que T. Louverture avait donné une constitution particulière à cette colonie, et qu'on attendait la conclusion de la paix avec la Grande- Bretagne pour l'effectuer. Les préliminaires de cette paix ayant été signés le 1er octobre et faisant présager la paix définitive, rien ne s'opposait plus au dessein conçu. Aussi ÉTUDES SIR L HISTOIRE D HAÏTI. 4 les préparatifs de Texpédition étaient ordonnés déjà, quand le colonel Vincent arriva à Paris, avec la mission de faire agréer au gouvernement consulaire la constitution dont il était porteur. Ce fut un motif de plus pour accélérer la mesure.

Chapitre I

17 « l'amitié; tous les Français se sont embrassés aussi, et « ont juré d'être tous des amis et des frères. Venez aussi « embrasser les Français , et vous réjouir de revoir vos « amis et vos frères d'Europe. « Le gouvernement vous envoie le capitaine-général « Leclerc ; il amène avec lui de grandes forces pour vous <* protéger contre vos ennemis et contre les ennemis de « la Bépublique. Si Ton vous dit : Ces forces sont destinées « à vous ravir la liberté; répondez : La République ne « souffrira pas qu'elle nous soit enlevée. í Balliez-vous autour du capitaine-général ; il vous ap- « porte l abondance et la paix ; ralliez-vous autour de lui. « Qui osera se séparer du capitaine-général sera un traî « tre à la patrie, et la colère de la République le dévorera « comme le feu dévore vos cannes desséchées. « Donné à Paris , au palais du gouvernement, le 17 « brumaire an X de la Bépublique française (8 novembre « 1801.) « Le Premier Consul, Bonaparte. » Pamphile de Lacroix , qui a critiqué les instructions données au capitaine-général et à Tamiral , loue cette proclamation comme « un chef-d'œuvre de rédaction po « litique, en ce qu'elle alliait habilement les promesses « et les menaces. » Voyons donc en quoi consistait cette habileté.

D'abord, il était impossible de mieux confirmer le dé cret de la Convention sur la liberté générale , que ne le semblait faire le premier paragraphe de cette proclamation. Cependant, la France qui n'avait plus d'ennemis, puisque tous les peuples avaient embrassé les Français, envoyait néanmoins de grandes forces à Saint-Domingue pour protéger ses habitans, également Français, contre T. v. 2* L'HISTORE D'HAÏTI. 18 leurs ennemis et contre les ennemis de la République. Puisqu'ils étaient Français, ils ne devaient pas en avoir plus que ceux d'Europe. Et quels étaient donc ces ennemis de la République , lorsque le Premier Consul déclarait que tous les peuples avaient juré la paix et l'amilié aux Français ? ' Si un chef-d'œuvre de rédaction politique consiste à être obscur, inintelligible, Pamphile de Lacroix a eu raison dans son appréciation.

Mais la menaçante image du der nier paragraphe de cet acte ne Texpliquait-elle pas suffisamment ? Quand nos cannes sont desséchées par Tiníluence du soleil brûlant des Antilles, qui engendre aussi la fièvre jaune , il suffit en effet de la moindre étincelle pour les dévorer, — de même que cette terrible maladie moissonne en peu de temps la plus nombreuse armée: les Anglais en avaient fait la cruelle expérience, et peut-être le Premier Consul ne se le rappelait pas. Et voyez encore comment le génie de l'homme est ex posé à se trouver souvent en défaut ! II est fort possible et même probable, que ce soit cette image du feu dévorant les cannes desséchées, qui aura inspiré à H. Christophe l'idée d'incendier la ville du Cap, — en traçant ainsi un exemple de résolution énergique à un autre général qui Timita dix années après, au préjudice d'une autre armée française, dans une contrée dont la température est Top posé de celle des Antilles A ' Dinsle langage colonial, on entend par habitans , — les propriétaires.

Comme c'est à eux seuls que la proclamation s'adressait, les ennemis contre les quels on voulait les protéger étaient les noirs, destinés á être replacés dans l'esclavage, à leur profil. , Dans son Histoire de France, Bignon dit que • Christophe est le Rostop • chiu de Saint-Domingue. C'est un premier incendie de Moscou en 1802. » CHAPITRE). 19 Quoi qu'il en fut.il n'est pas étonnant que H. Christo phe, qui se connaissait assez bien en despotisme et en ty rannie, ait dit à Tofficier Lebrun que la proclamation consulaire respirait ces deux choses. Toutefois, comme la flotte louvoyait encore à cause du vent contraire à son entrée dans le port, Christophe déclara à cet officier qu'il ne pouvait la rejoindre en ce mo ment, et qu'en attendant il resterait dans Tappartement où il se trouvait. Le traitant d'ailleurs avec sa magnificence ordinaire, il lui fit servir à souper sur de la vaisselle en argent.

Seul à table, Lebrun était servi par quatre domestiques revêtus de livrée, qui observèrent le silence le plus parfait. Le palais de T. Louverture, au Cap et au Port au-Prince, avait une tenue toute royale, qu'il relevait en core par sa dignité ' . Voyant les dispositions militaires ordonnées par Chris tophe, la municipalité, le maire en tête, suivie de fonctionnaires publics et de citoyens, vint à minuit conjurer ce général d'épargner à la ville du Cap les désastres qui la menaçaient, s'il résistait à la flotte. Elle lui rappela les termes de la proclamation du gouverneur général, du 18 décembre; elle lui rappela même sa propre conduite dans Taffaire de Moïse, où il avait donné des gages si sanglans de son dévouement aux intérêts des colons et de la métropole; car Moïse avait été une victime immolée à ces inté rêts.

La triste fin de cet infortuné devait être invoquée, en effet, par des hommes qui y avaient tant contribué par i Le président Boyer me dit un jour, qu'envoyé en mission par le général Laplume auprès de T. Louverture, au Port-au-Prince, le gênerai en chef le retint à dîner, et qu'il fut frappé de la magnificence du palais et du service, en même temps que de la dignité des manières de ce chef et du grand sens de son esprit. LIIISTOIRE D HAÏTI. 20 leurs dénonciations. La municipalité parla enfin des dispositions de la constitution coloniale qui faisaient de Saint-Domingue un pays français, pour porter Christophe à Tobéissance aux ordres de la métropole. Mais Christophe lui répliqua qu'il était militaire, soumis aux seuls ordres du gouverneur général ; que le gouvernement consulaire aurait dû faire transmettre les siens par un aviso, et non par une flotte où Ton voyait arboré un pavillon étranger à celui de la France*, que la proclamation avait été sans doute fabriquée à bord des vaisseaux ; et que la terre brûlerait avant que la flotte mouillât dans la rade du Cap.

II permit cependant qu'une députation se rendît à bord du vaisseau amiral, le 5 février, afin de dire au général Leclerc d'attendre qu'il eût le temps d'en aviser T. Lou^ verture. Cette députation fut formée du maire César Thé lémaque, de deux autres membres de la municipalité, du curé Corneille Brelle et de Tobias Lear, consul des États- Unis. En attendant son retour, Christophe dépêcha un officier auprès du gouverneur général, sur la route de Saint- Jean à Santo-Domingo. La démarche même de la municipalité et des fonctionnaires, que rapporte Pamphile de Lacroix, aurait dû le convaincre que T. Louverture n'é tait pas au Cap, comme Ta cru Lebrun, Le capitaine-général accueillit la députation, en Ten tretenant des bonnes dispositions de la France envers la colonie, et envers T. Louverture lui-même, à qui elle renvoyait ses enfans ; il lui dit qu'il était chargé de donner à Christophe des gages de la bienveillance du Premier Consul.

En cela, il pouvait être sincère ; car on a vu que de Santo-Domingo, T. Louverture avait fait Téloge de cet CHAPlTltE I. 21 officier, pour avoir préservé les jours des blancs conlre la fureur des partisans de Bigaud. Mais en même temps, Leclerc déclara à la députation qu'il ne pouvait différer le débarquement de ses troupes, parce qu'il y avait lieu de craindre que Christophe ne voulût employer le temps qu'il réclamait, à organiser une défense militaire ; qu'en conséquence, le débarquement s'opérerait une demi-heure après le retour de la députation. II comptait sans le vent qui restait contraire aux vaisseaux. II envoya avec la dé putation un aide de camp porteur de la lettre suivante à Christophe. A bord de l' Océan, le 14 pluviôse an X (5 février). J'apprends avec indignation, citoyen général, que vous refusez de recevoir l'escadre et l'armée française que je commande, sous le prétexte que vous n'avez pas d'ordre du gouverneur général.

La France a fait la paix avec l'Angleterre, et le gouvernement en voie à Saint-Domingue des forces capables de soumettre des rebelles, si toutefois on devait en trouvera Saint-Domingue. Quant à vous, citoyen général, je vous avoue qu'il m'en coûterait de vous compter parmi les rebelles. .le vous préviens que si, aujour d'hui, vous ne m'avez pas fait remettre les forts Picolet, Bélair et tou tes les batteries de la côte, demain à la pointe du jour quinze mille hommes seront débarqués. Quatre mille débarquent en ce moment au Fort-Liberté, huit mille au Port-au-Prince. Vous trouverez ci-joint ma proclamation; elle exprime les intentions du gouvernement français. Mais rappelez-vous que, quelque estime particulière que votre conduite dans la colonie m'ait inspirée, je vous rends responsable de tout ce qui arrivera.

Le capitaine-général, etc. Leclerc, Ce langage de la force élait calculé pour Intimider Chris tophe. Mais en faisant un si grand étalage de ses troupes, le capitaine-général oublia de mentionner celles qui étaient sous les ordres de Kerverseau et de supposer une aulrc division navale agissant aussi contre lc Sud. L'HISTOIRE d'iIAÏTI. 22 La députation, revenue au Cap, seconda cette lettre en faisant à Christophe mille prières de ne pas résister à Leclerc. Mais Christophe, encore plus indigné que le ca pitaine-général, par le ton menaçant qu'il avait pris, apostropha un nommé Lagarde, commissaire du gouvernement près le tribunal civil, qui insistait davantage : « Vous parlez comme un colon, lui dit-il, comme un pro « priétaire : je n'ai point confiance en vous. *> Christophe voyait clair enfin à Tégard des colons !...

II répondit immédiatement à Leclerc, en renvoyant Le brun et Taide de camp avec ea réponse. La voici : Au quartier général du Cap, le 14 pluviôse an X (3 février) . Henri Christophe, général de brigade, commandant l'arrondissement du Cap, Au général en chef Leclerc. Voire aide de camp, général, m'a remis voire lettre de ce jour. J'ai eu Thonneur de vous faire savoir que je ne pouvais vous livrer les forts et la place confiés à mon commandement, qu'au préalable j'aie reçu les ordres du gouverneur Toussaint Louverture, mon chef immédiat, de qui je liens les pouvoirs dont je suis revêtu. Je veux bien croire que j'ai affaire à des Français, et que vous êtes le chef de l'armée appelée expéditionnaire; mais j'attends les ordres du gouverneur, à qui j'ai dépêché un de mes aides de camp pour lui annoncer votre arrivée et celle de l'armée française; et jusqu'à ce que sa réponse me soit parvenue, je ne puis vous permettre de débarquer.

Si vous avez la force dont vous me menacez, je vous prêterai toute la résistance qui ca ractérise un général ; et si le sort des armes vous esl favorable, vous n'entrerez dans la ville du Cap que lorsqu'elle sera réduite en cendres, et même sur ces cendres, je vous combattrai encore. Vous dites que le gouvernement français a envoyé à Saint-Domin gue des forces capables de soumettre des rebelles, si l'on devait y en trouver : c'est vous qui venez pour en. créer parmi un peuple paisible et soumis à la France, d'après les intentions hostiles que vous mani festez ; et c'est nous fournir des argumens pour vous combattre, que de nous parler de rébellion. Quant aux troupes qui, dites-vous, débarquent en ce moment, je ne les considère que comme des châteaux de cartes que le vent doit renverser. Comment pouvez-vous me rendre responsable des événemens ?

Vous n'êtes point mon chef, je ne vous connais point, et par conséquent, je n'ai aucun compte à vous rendre jusqu'à ce que le gouverneur vous ait reconnu. Pour la perte de voire estime, général, je vous assure que je ne dé sire pas la mériter au prix que vous y atlachez, puisqu'il faudrait agit contre mon devoir pour l'obtenir. J'ai Thonneur de vous saluer, H. Christophe '. La députation avait reçu de Leclerc des exemplaires de la proclamation du Premier Consul et d'une autre qu'il avait rendue lui-même, pour mieux expliquer les intention de la France •*•. II promettait à tous les militaires la conservation de leurs grades, à tous les fonctionnaires publics celle de leurs emplois : ce qui impliquait leur maintien dans la colonie, — tandis que les instructionsyòrme/ les dont il était porteur prescrivaient la déportation des officiers supérieurs de l'armée coloniale, sous le mot de services à rendre dans la métropole, et que bien certai nement la plupart des fonctions publiques allaient être remplies par les arrivans.

Au reste, ceci ne doit pas sur prendre : c'est le langage ordinaire à tout pouvoir qui veut obtenir des succès. La municipalité s'empressa de répandre ces deux pro clamations, en les faisant même afficher. ' Celte lettre énergique fut écrite par un mulâtre du Sud, nommé Rra quehais, qui était secrétaire de Christophe. II avait été élevé en France. » L'une et l'autre proclamation avaient des exemplaires imprimés en langage créole. Quelque colon s'était exercé á la traduire ainsi, alin d'assurer un. plein succès à Texpédition. Le Moniteur contient une pièce qui fait mention decello particularité. LIHSTOIRE D11AÏTI. 24 Durant ce temps, Christophe avait fait prêter à la 2,nt demi-brigade et aux autres soldats présens au Cap, le serment de vaincre ou de mourir , d'après la finale de la proclamation du gouverneur, du 18 décembre.

Ainsi, tandis que les fonctionnaires civils invoquaient une phrasedecet acte pour se soumettre au capitaine-général, le fonctionnaire militaire y trouvait une autre pour électriser" ses camarades d'armes. L'unité d'action manquait donc dans la proclamation de T. Louverture : par sa faute, chacun était libre de choisir le parti qui paraissait mieux convenir à sa position personnelle, à ses idées, à ses principes politiques, aux intérêts de la colonie. Aussi, quand Christophe se rendit à la municipalité pour reprocher à ce corps Tusage qu'il faisait des proclamations françaises, le maire lui répondit qu'il étaitdans son droit, qu'il remplissait même un devoir dicté par Tobéissance due à la métropole et prêchée par le gouverneur général lui-même. On était au 4 février : la Hotte louvoyait encore et ne pouvait effectuer le débarquement des troupes.

Christophe avait expédié un nouvel officier auprès de T. Louverture. II annonça néanmoins à la municipalité, qu'il avait donné Tordre aux troupes coloniales , de contraindre les habi tans à évacuer la ville qu'il allait faire incendier , afin de se porter au village du Haut-du-Cap. Le maire résista en core. En ce moment, le bruit circula qu'une armée avait dé-' barque au Fort-Liberté ; il confirma ce que disait la lettre de Leclerc à ce sujet. C'était effectivement le général Bo chambeau qui, amené là par les vaisseaux sous les ordres du capitaine Magon, opérait contre cette ville,alors com mandée par le chef de bataillon Charles Pierre. Aussitôt le débarquement de ses troupes, il fit attaquer la batterie de TAnse où il y avait peu de soldats de la 5me demi-brigade. Après une résistance qui ne put être bien longue, ce fort fut enlevé ; et tous les militaires noirs faits prisonniers furent massacrés par ordre de Bochambeau.

En même temps, le capitaine Magon faisait canonner le fort Labouque, placé en tête du goulet qui conduit à la baie du Fort-Liberté : il était défendu par le commandant Bar thélemy. Cet officier se rendit, quand il reconnut que la ville elle-même était au pouvoir de Tennemi. Bochambeau n'en fit pas moins tuer toute la garnison. Un de ses aides de camp, le fils du duc de la Châtre, avait péri dans T atta que, avec quelques autres Français *. Ainsi, le cruel Bochambeau , qui était destiné à exercer plus longtemps que Leclerc Tautorité de la France dans la colonie, inaugura Tarrivée de Texpédition par la mort des prisonniers que les lois de la guerre ordonnent cependant de respecter ! II trouvait, il faut le dire, une sorte d'excuse à ces forfaits, dans la proclamation du Pre mier Consul. Ne disait-elle pas que : « La colère de la Bé « publique française dévorerait quiconque oserait se sé * parer du capitaine-général ; » c'est-à-dire, tous ceux qui résisteraient a l'armée expéditionnaire?

Le but criminel de cette entreprise se dévoile dans ces horribles excès. Les hommes de la race blanche appor taient à Saint-Domingue, l esclavage de ceux de la race noire ; et, en cas de résistance de leur part : — la mort *. 1 Le capitaine Magon fut promu au grade de contre-amiral, immédiatement après la prise du Fort-Liberté. Le général Brunet agissait là sous Rochambeau qui lui donnait d'excellentes leçons, comme on le verra par la suite. ' «El puisque les lois françaises sont les seules qui les reconnaissent pour libres . et ciloyciis,\\ lut convenable de leur rappeler cette considération, très-propre « à leur faire rejeter les séductions éirangères, des offres perlides dont le résultat L'HISTOIRE DHAÏTI. 26 Cependant, le A février, où ces faits se passaient au Fort-Liberté, était Tanniversaire de l 'équitable décret de la Convention nationale sur la liberté générale des noirs !

Mais alors, quand Dessalines aura proclamé : guerre pour guerre, crimes pour crimes, outrages pour outrages, après avoir satisfait aux vengeances les plus cruelles, qui osera accuser seulement ce Noir de tous les crimes commis à Saint-Domingue , à cette époque dont Thistorien n'a borde la relation qu'en frémissant ?... II est curieux de lire dans Pamphile de Lacroix : «Le gé « néral Bochambeau avait chassé à coups de fusil les noirs « qui occupaient le fort Labouque et la batterie de TAn « se... Ces efforts qui ne coûtèrent la vie qu'à quatorze « Français... avaient inauguré la rébellion. » Oui, la rébellion commençait ; mais elle s'inaugura par la perfidie, Tinjustice et la violence de Tattaque, et parce qu'après avoir élevé des hommes à la dignité de citoyens, vous vouliez les replacer dans la servitude.

Les noirs échappés du Fort-Liberté se vengèrent sur tous tes blancs qu'ils rencontrèrent dans la campagne, en les massacrant, en incendiant leurs propriétés. La nouvelle de ces funestes événemens parvint au Cap d'où le général Christophe contraignait les habitans de sortir. Dans la soirée du 4 février, un vaisseau s'étant appro- ■ infaillible serait pour eai la mort ou [esclavage.» Article du Moniteur du 15 nivôse an VIII, cité au t. 4 de cet ouvrage, p. 445. Le rapport du général Leclerc, du 9 lévrier, inséré sur le Moniteur du 24 ventôse (15 mar>), dit de Tamiral Villaret-Joyeuse : «II n'est animé que par une seule et unique pensée,— la réussite de notre - expédition, qui doit arracher à Tinfluence de féroces africains cette colonie, « le fruit de 200 ans de travaux et de prospérité, qui sera longtemps pour les • peuples une leçon frappante du danger of« abstractions et des vaines tkéo « nés en matière de gouvernement. » ché du fort Picolet, reçut la décharge de son artillerie.

Au bruit du canon, Christophe ordonna de mettre le feu aux maisons, en traçant lui-même Texemple dans sa propre demeure richement meublée. Les édifices publics, spécialement désignés aux flammes, disparurent cette fois, cardans Tincendiede 1793, ils n'avaient pas été atteints. Une grande partie des propriétés privées subirent le même sort ; et les poudrières , auxquelles on mit le feu en dernier lieu, furent détruites. Ce fut le signal dela sortie du Cap, de Christophe et de sa troupe , le 5 février dans la matinée, pour se porter au Haut-du-Cap. De leur côté, les habitans s'étaient retirés dans tous les environs de cette ville avec le peu d'effets qu'ils avaient pu' enlever de leurs demeures. En vain Christophe es saya-t-il de les contraindre à se réunir pour le suivre : César Thélémaque lui opposa ou à ses officiers, tantôt le courage de la résistance, tantôt la force d'inertie.

Après la sortie de la troupe et de son général, les vais seaux de la flotte, que le vent favorisait alors, pénétrèrent successivement dans la rade. En même temps, le général Leclerc débarquait avec le général Hardy et sa division au port de TAcul-du-Limbé, à quelques lieues à Touest du Cap. Pendant qu'il marchait contre cette ville, le général Humbert y opérait sa descente avec une partie des troupes restées à bord, et prenait possession des ruines fumantes de cet ancien Paris des An tilles. Sur sa route, le général Hardy fit enlever à la baïonnette un poste situé à la Bivière-Salée, que défendaient des soldats de la 2mc demi-brigade. Les prisonniers qu'il fit furent encore sacrifiés. C'était la répétition des scènes de carnage du Fort-Lili'l'UDES SUR LillSTOlRE d'iIAÏTI. 28 fierté. Ces soldats noirs résistaient, il est vrai ; mais eh qualité de militaires, ils obéissaient à leur chef.

Mais, le même jour, au Port-au-Prince, le brave général Boudet faisait aussi des prisonniers : les fit-il massacrer? Non ! c'est qu'il y avait au fond de son cœur un sentiment de justice et d'humanité qui n'animait pas les généraux qui agirent dans le Nord. Et le capitaine-général Leclerc avait-il fait précéder Tarrivée de la flotte par les fils de T. Louverture, chargés de lui annoncer sa venue? S'il est vrai, comme Ta affirmé Pamphile de Lacroix, que les ordres du Premier Consul prescrivaient « de ne souffrir aucune vacillation « dans les principes des instructions données au capitaine « général et à Tamiral, » il n'y avait donc aucune sincérité de la part du chef du gouvernement français, lorsqu'il di sait à ces jeunes gens en présence de son beau-frère, qu'ils précéderaient la flotte ; car le général Leclerc aurait exé cuté ses ordres.

A ce moment, ils étaient encore à bord du vaisseau le Jean-Jacques, tandis que le capitaine-général était déjà au Cap. Où se trouvaient Bigaud, Villatte, Léveillé, Pétion, Boyer, et les autres officiers embarqués sur la Vertu? Cette frégate louvoyait à la vue du Cap. « Leur sort dépendait « des événemens : on attendait l ordre de les débarquer « ou de les déporter à Madagascar ' . » Pétion, qui avàit éventé à Paris le secret qui leur importait, disait à ses compagnons, avant d'attérer sur Saint- Domingue: « Si le gouverneur T. Louverture ne fait « aucune résistance, nous irons tous à Madagascar . » Lors qu'il entendit le canon du IbrtPicolet, et qu'il vit les ílam- 1 Mémoires d'Isaac Louverture [18021 CHAPITRE í. M mes éclairer la nuit du 4 février, il leur dit : « Maintenant, « nous n'irons plus à Madagascar '. » Jusque-là, les uns et les autres ne paraissaient pas nécessaires au succès de Tentreprise.

Mais lorsqu'on se fut assuré que la résistance allait continuer, le capitaine général ordonna qu'ils fussent tous débarqués au Cap. Suivant Touvrage publié par Montholon: «Le capitainc « général Leclerc avait reçu effectivement, en partant, de « la propre main de Napoléon, des instructions secrètes « sur la direction politique à suivre dans le gouvernement « de la colonie. Ces instructions sont restées inconnues « à la mort de Leclerc ; elles furent remises cachetéesason « successeur... (Bochambeau). L'auloritéde la métropole « dans la colonie ne pouvait se consolider que par lin « filuence des hommes de couleur. » Précédemment, le même auteur avait dit, à propos de la guerre civile du Sud, et pour expliquer Tobjet de la mission du colonel Vincent : t- Les noirs étant plus « nombreux, et les mulâtres plus braves, il était facile de « prévoir Tépoque où ils succomberaient, et c'était sur « eux que la métropole pouvait espérer de compter pour « rétablir son autorité, en se servant de leur influence « contre les noirs » Le Mémorial de Las Cases confirme ces assertions, en disant de Leclerc : « S'il avait suivi les instructions secrè « tes que je lui avais adressées moi-même, il eût sauvé i Je tiens de Boyer les paroles prononcées par Pétion. — II y avait au mi nistère de la marine un chef de division nommé Chaudry, que Sonthonax avait excité contre Ronnet, en mission à Paris en 1798.

On raconte que Pé lion étant allé auprès de lui pour un objet relatif k sa position, avant de se rendre à Rochefort, Chaudry, ne sachant pas à quel homme il parlait, lui dit que les épaulettes dont il était décoré n'étaient point faites pour les mulâtres et les nègres. . Madagascar est le lieu qui leur convient, ajouta-t-il. » En (allait-il davantage à Pélion? ÉTUDES SHi L HISTOIRE D HAÏTI. * bien des malheurs, et se tût épargné de grands chs « grins. Jc lui ordonnais, entre autres choses, dcs'asso « cicr Us hommes de couleur pour miens contenir les « noirs... Mais Leclerc fit tout le coutraire : U abattit le « parti de couleur, et douma sa confiance a tue gênera hjc ■ noirs. II arriva ee qui devait arriver : il fiit dupe par « ceux-ci, se vit assailli d'embarras, et la colonie fut perdue....

Mais, si ces instructions secrètes furent remises à Bo ihainbeau. et que celui-ci enchérit sur les mesures acerbes déjà prises contre les hommes de couleur, par la déportation de Bigaud avant celle de T. Louverture. etc.. il faut croire que Bignon a eu raison de dire que : * los Mémoires « de Sainte-Hélène ont été écrits d'après des sourenirs « plus ou moins exacts: » ce qui signifie, en d'autres termes, quìls contiennent fort peu de rérité historique. Cet état de choses doit donc faire admettre Tassertion d'Isaac Louverture, confirmée par les données de Pétion, concernant le dessein de la déportation à Madagascar, de tous les officiers jauues et Mrs embarques sur la Vertu: mesure qui aurait été prise infailliblement, si H. Christo phe n'eût pas fait tirer sur le vaisseau et incendier la ville du Cap.

Tant il est vrai de dire que, malgré eux, et quels que soient leurs ressentimens mutuels, noirs et mulâtres se soutiennent à leur insu, parla volonté de Dieu qui les a créés pour s'unir, afin d' arriver aux mêmes destinées. Ainsi, le 4 ferrier restera une date mémorable pour la race noire. Si 1794 vit proclamer ses droits à la liberté, — 180*2 vit un décret encore plus solennel en faveur de ces droits sacrés, par f incendie du Cap: car cet événement fut cause que l'homme qui devait éclairer, déterminer. entraiuer H. Christophe lui-même. Clervaux. Dessalines [ 1 802]

CHAPITRE I.

31 et tant d'autres, dans la guerre de l 'indépendance, — que Pétion, enfin, put toucher de nouveau le sol do son pays. Nous sommes donc d'une opinion diamétralement oppo sée à celle émise par M. Saint-Bémy , dans sa Vie de Toussaint Louverture. Cet auteur dit en parlant de ce fait : « Christophe ne sut organiser, en Tabsence de Lou « verture, aucun élément de défense: il ne vit point d'au « tre moyen de salut que lincendie et la retraite honteuse « dans les mornes, sans cartouches déchirées '. » D'abord, quelles forces Christophe pouvait-il opposer à celles de la flotte? La *2mc demi-brigade, quelques artilleurs et quelques hommes préposés à la police de la ville du Cap. C'eût été une folie de sa part que de rester pour combattre de pied ferme des milliers d'hommes aguerris comme ceux qui arrivaient.

N'avait-il pas fait la guerre à Saint-Domingue contre dételles troupes? Ignorait-il qu'il faut les harceler sans cesse, en les contraignant à des marches et contre-marches qui hâtent le développement de la fièvre jaune, dans notre climat si meurtrier pour TEuropéen? Lorsque la guerre est malheureusement dé clarée, chacun doit chercher à tirer parti des avantages que lui donne la nature. Si TEuropéen abuse de ses lumiè res au détriment de TAfricain, son frère devant Dieu, eh bien ! que TAfricain use de tous les moyens que Dieu lui donne pour conserver la liberté départie à tous les hommes ! Ensuite, quant à lincendie du Cap, ce fut saus doute une mesure désastreuse que celle qui réduisit en cendres une ville bien bâtie, dont les habitans étaient riches par leur industrie ; mais ce fut aussi une mesure énergique qui 1 Page 3Î3.

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