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LA R rs DE PARLER ANTONIN BOïïDîLET i U È5 LETTRES, LALiHÉAT DK LTNSTITUT; PROFESSE*) : DE 1: ii.OSOPHTË A l'uNIVERSITÉ CATHOLIQUE 1)B TAPIS PARIS LOUIS VIVE? LIBRAIRE-ÉDITEUR SUE DELAMP.RE, 13 187 AUTRES OUVRAGES DU MEME AUTEUR L'Art d'écrire. (Librairie Vives.) Exposition critique de la Morale d'Aristote. ( Librairie POUSSIELGUE.) Théorie logique des Propositions modales. (Poussielgue.) Mémoires d'Antoine, 5e édition. — Ouvrage couronné par l'Académie française. (Librairie Poussielgue.) Mémoires d'un Homme du monde. (Librairie Poussielgue.) Dn Spiritualisme en Economie politique. — Ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques. (Librairie Didier.) La Morale de la Richesse. (Librairie Didier.) Mon Voyage au pays des Chimères. (Librairie Didier.) L'Education de la vingtième année.
(Librairie Didier.) Petit Manuel de l'Economie politique. (Librairie Lecofere.) Les Réunions publiques. (Librairie Lecoffrk.) Le Découragement. (Librairie Josserand.) L'Opposition et la Révolts. (Librairie Josserand.) Les Limites du Suffrage universel. (Librairie Plon.) Programmes de Philosophie. (Librairie Plon.) Emploi du loisir à l'Ecole de Droit. (Librairie Douniol.) lupniMEiue GB.NiJ;t*i.í os jyi±Tii.i.xi-3c'r\ -sEt.is. Uiaxx aoaauT. PAR M. ANTONiN RONDELET PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE LUM VIÏBSITP CATnOLigUIE DE ftUIS PARIS LOUIS VIVES LIBRAIRE-ÉDITEUR 13, RUE DKLAMBBE, 13
Introduction
. On se propose, dans le présent ouvrage, de donner les préceptes de l'art de parler, et en même temps la raison de ces préceptes. II est impossible, dans le discours comme ailleurs, d'appliquer avec fruit une méthode dont on ne discernerait pas les motifs : la routine n'a plus d'efficace lorsqu'il s'agit des opérations de l'esprit. Jamais l'art de parler n'a été plus nécessaire, et, si j'en juge par ce que j'entends, jamais il n'a été, ni plus négligé, ni plus méconnu. Peut-être faut-il accuser plus encore ['insuffisance des maîtres que la bonne volonté des disciples. La plupart des procédés que je vois recommander avec le plus d'insistance et pratiquer avec le plus d'acharnement, me parais sentavoir précisément pour effet sinon pour but, de créer chez les jeunes gens qui s'abandonnent de tout cœur à ces sortes d'exercices une véritable incapacité.
II leur faut ensuite de violents efforts et une longue pratique pour se remettre de cette fausse éducation, pour se retrouver eux-mêmes et pour reprendre avec quelque succès les véritables allures
INTRODUCTION.
. II de la parole.naturelle, en dehors de laquelle il ne saurait y avoir d'éloquence. Cet enseignement n'est pas moins nécessaire de nos jours qu'au temps où la jeunesse d'Athènesetde Rome accourait aux leçons des Gorgias et des Sénèque le rhéteur. Nous nous défendons mal d'un sourire ironique, lorsque nous voyons les populations antiques s'affoler, pour ainsi dire, des ivresses de la parole. Nous trouvons sans doute merveilleux les triomphes d'un Cicéron et d'un Démosthènes dans les luttes oratoires de la place publique; mais, à la réflexion, il ne nous "semble pas que cette histoire soit la nôtre. Nous nous croyons trop endurcis, trop familiarisés avec les ressources de l'art, trop au courant des passes et des feintes des combats, pour ne pas nous imaginer très-volontiers et très-aisément que nous sommes en effet protégés par notre habileté contre toute surprise et par notre résistance contre toute atteinte.
Tout en rendant justice, comme il convient, aux procédés supérieurs de l'éloquence antique, nous sommes volontiers portés à penser que le tempérament des multitudes auxquelles s'a dressaient ces orateurs y était aussi pour quelque chose, et que la mobilité des impressions facilitait singulièrement l'explosion des enthousiasmes. D'après cetie vue, nous sommes plutôt disposés à chercher autre part que chez nous, lorsqu'il s'agit de trouver des analogues à l'éloquence) grecque et de
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. III surprendre le secret de ses triomphes. Ne con naissons-nous pas, par les récits des voyageurs, l'influence prodigieuse que le discours exerce sur les sauvages ? L'art de parler, chose singulière ! est peut-être plus nécessaire encore pour exercer la domination sous ce régime de la force brutale, que l'agilité de la course ou la vigueur du poignet ! II est inouï eue, dans ces réunions primitives d'au diteurs ta touéí, aux manteaux d'écorce, aux ornements déplumes, un orateur soit jamais interrompu. Les marques de la plus complète approbation aussi bien que de la contradiction la plus violente, ne vont point jusqu'à compromettre la sécurité du discours: chacun de ceux qui écoutent sait d'avance qu'à son tour il sera entendu et que rien ne sera perdu ou écarté de ce qu'il peut, en effet, avoir à dire.
Celle prééminence de la parole est prisée si haut et son influence va si loin, que, chez beaucoup de nations sauvages, parler constitue une fonction et l'occupation officielle de toute une vie. Chez ces peuples primitifs qu'on se représente si aisément confisqués tout entiers par les nécessités du boire et du manger, par l'exercice forcé de la chasse et de la pêche, les grands chefs, lorsqu'ils se réunissent en conseil pour délibérer entre eux ou avec les représentants des nations voisines, ne manquent pas d'amener avec euzleur parole, c'est-à-dire un individu spécialement chargé de figurer à leur place dans la discussion et
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. de développer ce qu'ils ont à dire. Lin de nos derniers commandants à la station de Madagascar, me racontait que lui-même, pour ne pas paraître avec trop de désavantage dans ses colloques avec les naturels qu'il était chargé de gouverner, avait dû se procurer aussi une parole parmi les naturels du pays. On a raconté bien des fois, depuis les premiers temps de la conquête, l'histoire de ces pa labres ou parlements, comme les avaient baptisés les Espagnols. C'étaient d'interminables séries de discours qui se prolongeaient pour ainsi dire sans relâche pendant plusieurs jours consécutifs, et pas un des auditeurs, quelles que fussent l'oppositioii et la violence de son sentiment, ne ténioignítil jamais aucun désir de rompre ou d'abréger : personne n'était tenté de passer par-dessus les raisons de son adversaire sans les avoir entendues, tant la parole portait en elle tout à la fois d'attrait et de puis sance.
II faut donc, comme je le crois, revenir de certains préjugés confus, auxquels notre imagination est en proie, depuis les souvenirs classiques de noire jeunesse. Nous en sommes tous plus ou moins restés àla fabledu paysan du Danube, et nous nous re présentons volontiers l'éloquence sauvage des temps primitifs, comme un assemblage incohérent de gestes et d'exclamations, plutôt que sous la forme savante d amplifications et de périodes. Volontiers
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. V nous figurerions-nous ces orateurs des premiers temps hurlantplus haut les uns que les autres et do minant ainsi par la force de leurs poumons la tempête des clameurs. I! faut absolument revenir sur de tels jugements. Cette intolérance qui a pourcause beaucoup moins le parti pris de ne rien écouter que ['impuissance réelle de se contenir est malheureusement une des infirmités des nations plus avancées ; et tandis que celles-ci se croient volontiers moins impression nables aux mouvements de l'éloquence et plus ac cessibles aux arguments de la démonstration, c'est précisément le contraire qui est la vérité : les peuples civilisés sont bien plus sensibles aux impressions des discours, que ne le furent jamais les tribus sauvages. Cette observation de fait a beau être incontestable, elle présente, au premier aspect, quelque chose de si paradoxal qu'on ne saurait passer outre sans en dire encore un mot.
L'intelligence et le raisonnement sont tellement exercés et aiguisés dans la pratique des civilisations modernes, que chacun finit par avoir sur tous les points conlroversables une certaine provision interne d'arguments. Sans avoir entreprisde traités ou de dis sertations ex professo, on ne laisse pas, dans son for intérieur, d'avoir quelque peu considéré sinon agité tel ou tel problème, au moment où le courant de la vie l'a mis par aventure à la portée de nos VI
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. regards. Nous ne nous en sommes pas emparés sans doute au point d'avoir abouti à une véritable so lution, et nous ne sommes pas de force à nous donner aussi aisément une sorte de science infuse; mais enfin, il suffit que la queslion se soit présentée, qu'elle ait été posée ou débattue devant nous pour que nous soyons en possession d'un certain nombre d'idées, et ce semblant d'instruction suffit à notre va nité pournous persuader que nous n'avonsplusgrand' chose à apprendre sur ce sujet. Noire premier mou vement, dès que ces idées viennent sur le tapis, n'est donc point d'apprendre ce que nous en devons ignorer, mais de professer ce que nous en pouvons savoir. II suffit, pour reconnaître cette erreur et pour nous convaincre de ce ridicule, de jeter les yeux sur cette multitude d'esprits médiocres et présomptueux dont nous sommes environnés de toutes parts.
II est bien facile de comprendre comment et pour quoi un auditoire atteint de cette démangeaison de parler devient incapable de se taire pour écouter, et si, par hasard, il écoute matériellement, incapable de sortir de sa propre pensée pour entrer dans celle d'autrui. Ce phénomène n'éclate pas toujours au dehors dans le tumulte indécent des grandes as semblées; mais que de fois, au milieu d'un silence et d'un recueillement apparents, ne se fait-il pas, dans lésâmes de ceux qui paraissent écouter, un lumulle de pensées intérieures. A côté de la voix qui frappe
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. VII ses oreilles, cet auditeur étrange se trouve complète ment distrait par le murmure plus proche de sa pro pre pensée, absolument comme il suffit du moindre de tous les objets placé dans le voisinage immédiat de l'œil, pour dérober au regard les plus vastes pers pectives de l'horizon. Pendant que l'âme se laisse aller à cette espèce de torpeur et de somnolence, sans vouloir se donner la peine de faire un usage réel de ses facultés, il se trouve que, malgré toute sa culture et en dépit de tant de connaissances acquises, elle n'est pas moins exposée aux surprises de la parole que peut l'ètre l'enfant d'une civilisation primitive : elle demeure sans défense contre les invasions subites de son es prit, contre ces tressaillements du cœur qui se trans mettent en quelque sorte par les nerfs, à la façon d'une commotion électrique.
II y a plus : on dirait que les raffinements de l'intelligence, portés parfois jusqu'à une sorte d'abus, prédisposent la pensée aux conquêtes du sentiment. Ces hommes qui se raient fort en mesure de se défendre sur le terrain de la discussion, n'ont pas pris des précautions suf fisantes pour se garantir contre leur propre cœur. Au moment où ils s'y attendent le moins, ils se trouvent tout d'un coup saisis par quelque émolion inattendue et se laissent aller à des jugements ou à des résolutions que le sang-froid ne leur aurait jamais ni conseillés ni permis.
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. VIII 11 faut donc revenir de cette opinion si souvent et si inconsidérément émise, que l'éloquence n'est plus de saison, dès que le développement intellectuel d'un peuple a atteint un certain niveau. L'empire de la raison pure ne s'établit pas avec autant de facilité; et bien que les formes diffèrent, l'homme qui manie ta parole avec quelque habileté et quelque charme ne rencontre pas moins d'approbateurs et n'exerce pas moins de puissance dans les époques de réflexion que dans les époques de spontanéité. II n'est pas besoin d'ailleurs, pour montrer l'im portance de la parole au temps présent, de se livrer à aucun rapprochement et d'entreprendre aucun pa rallèle. Une comparaison peut toujours être contestée, et elle présente en outre cet inconvénient, qu'elle requiert, pour être établie, le travail d'une double démonstration.
II suffit, sans avoir précisément be soin d'éclairer le présent par le passé, de jeter les yeux sur ce qui se passe autour de nous, pour se convaincre de la place immense qu'occupe la parole, à tous les degrés de notre échelle sociale.. En vain se plaît-on à répéter, pour en dénigrer le prix et en amoindrir la valeur, que, dans la plupart des assemblées, à commencer par nos assemblées délibérantes de toutes les espèces, ''opinion des votants est faite d'avance, et que tous les discours du monde dépla cent à peine quelques unités dans le résultat définitif d'un scrutin. On pourrait noter ici, entre paren- INTRODUCTION, IX thèses, que le déplacement de quelques unités n'est pas toujours de mince importance dans un pays où la forme présente du gouvernement établi n'a été dé cidée qu'à une seule et unique voix de majorité 1 ; mais il ne faut pas même faire cette concession, et il importe, surtout dans les assemblées politiques, de discerner, par delà les apparences de surface, entre le vote de convention qu'un politique ne saurait refuser aux résolutions de son parti et à la discipline des réunions préparatoires, et ce jugement intérieur que chacun se fait au dedans de lui-même en présence d'une situation donnée.
II ne faut pas attri buer toujours, comme on ne manque point de le faire, des motifs honteux et inavouables à un chan gement d'opinion. II arrive souvent que tel homme, entraîné par une dérivation lente et comme obéis sant à un courant sous-marin de sa propre pensée, se trouve déjà bien loin du personnage que l'on connaissait et que l'on pratiquait en lui, alors que rien n'a encore traduit au dehors cette accentuation de sa métamorphose. La parole agissait sourdement sur lui ; et tandis qu'il opposait un front d'airain et des sou rires infatigables aux discours qui lui étaient adres sés, il ne laissait pas d'être intérieurement miné par celte action continue qui le battait incessamment 1. L'acquittement du président Johnston traduit par la cham bre des représentants devant le Sénat des Etats-Unis d'Amé rique, n'a également été prononcé qu'à la majorité d'une voix. X
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. en brèche. C'est en vain que son ancienne opinion se tenait debout et faisait bonne figure sur la façade, elle n'en était pas moins chaque jour entamée da vantage au dedans, jusqu'au moment où le vieil homme s'est écroulé pour laisser enfin sa liberté d'action à l'esprit nouveau qui s'était emparé de lui. Si telle est bien souvent la puissance de la parole sur ceux-là mêmes que les circonstances et leur de voir ont le plus familiarisés avec son"action, il n'est pas étonnant que, dans d'autres sphères, cette action s'exerce d'une façon plus marquée encore et plus prépondérante. Chacun peut ici remplir le cadre de sa pensée des exemples qu'il a sous la main. A-t-on jamais vu, même à Rome au temps de la décadence latine, mème à Athènes sous l'influence dominante des sophistes, la parole publique exercer plus d'attrait et réunir un plus grand nombre de spectateurs?
II suffit, à l'heure présente, d'ouvrir une salle et d'ins taller un homme derrière une table verte sur un fauteuil, pour être sûr de voir accourir la foule et pour retenir aisément des gens venus avec l'inlention pré conçue d'écouter. Je m'en souviens, dans ma première jeunesse, lorsque, à i'àge de dix-sept ans, je mis pour [la pre mière fois le pied dans un théâtre, ma première pensée, en entendant déclamer la prose d'autrui, fut qu'il serait au moins aussi intéressant pour l'assis tance, d'avoir devant elle un homme improvisant et
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. XI donnant, à mesure qu'elle naîtrait en lui, l'expression vivante de sa propre pensée. Que de fois ne m'étaisje pas attaché à des plaidoiries d'avocat dans des affaires qui, après tout, m'imporlaient aussi peu que possible; et toutefois j'avais bien remarqué la curiosité ardente, les émotions passionnées que soulevaient autour de moi les grands débatsjudiciaires. C'est que la parole porte en elle une flamme qui se communique, et nul ne l'entend impunément. Pourquoi donc alors, au lieu de ces débats extérieurs à nous, ne pas traiter quelqu'une de ces grandes questions auxquelles notre éducation, nos habitudes, nos besoins, nos devoirs nous intéressent? Si une salle tout entière demeure suspendue et haletante au célèbre monologue d'Hamlet, au point de partager, pour ainsi dire, les angoisses de son doute et les émotions de son désespoir, pourquoi ce même auditoire demeurerait-il insensible, le jour où un philosophe viendrait agiter devant lui le problème de l'iuimortalité de l'âme, même réduit aux étroites limites où le renferme notre raison.
La vue était juste : on s'en aperçut bien le jour où le mélancolique Jouffroy vint tout d'un coup à une distribution de prix du lycée Charlemagne, (août 1840), jeter à la face de cette assemblée, si pa rée et si élégante, les paroles poignantes qui firent alors tant de bruit. « Qu'importe aux aulres et à » nous, quand nous quittons ce monde, les plaisirs » et les peines que nous y avons éprouvés. Tout cela
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. » n'existe qu'au moment où il est senti ; la trace du » vent dans les feuilles n'est pas plus fugitive. Nous » n'emportons de cette vie que la perfection que » nous avons donnée à notre âme ; nous n'y laissons que le bien que nous avons fait « Le sommet de la vie vous en dérobe le déclin ; » de ces deux pentes vous n'en connaissez qu'une, » celle que vous montez. Elle est riante, elle est belle, i elle est parfumée comme le printemps. fil ne vous » est pas donné, comme à nous, de contempler » l'autre avec sesaspecls mélancoliques, le pâle soleil » qui 1'éclaire et le rivage glacé qui la termine. » Si nous avons le, front triste, c'est que nous » la voyons'. » Pourquoi, me disais-je encore, un auditoire n'accueillerait-il pas favorablement une leçon de 1 ittératureou de morale, lorsque, sur la scène, on écoute si volontiers, dans les Précieuses ridicules, dans le Misanthrope, dans les Femmes savantes, dans la Comtesse d'Escarbagnas, un pur enseignement de rhétorique ? 11 ne manque pas, au théâlre, de pièces qui, par une intention bien avouée des auteurs, sont de véritables thèses, et presque des systèmes entiers de morale.
Je me représentais donc une salle entière, attirée, retenue par ces mêmes idées, alors qu'on les offrirait non plus en chair, en os et en costume, aux esprits grossiers qui ne sont pas capables de les 1 . Jouffroy : Nouveaux Mélanges philosophiques, p. 316.
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. XIII concevoir autrement, mais sous cette forme abstraite et générale qui les rend plus sveltes, plus légères, plus aisément accessibles et maniables. L'événement a donné pleinement raison à mes prévisions de jeune homme, non-seulement en ce qui concerne la classe lettrée et instruite, mais encore, et à un degré bien plus remarquable, au point de vue des réunions populaires. N'y avait-il pas, en effet, quelque chose de contradictoire à voir des individus d'une instruction plus que médiocre se passionner dans des entretiens particuliers pour des questions d'économie politique et sociale, et à supposer que ces mêmes problèmes perdraient leur allraitdans un discours médité et continu? Le temps et la force des choses ont amené la réa lisation des conséquences que tirait déjà la logiqne. On peut se demander si aucune époque de l'histoire a été plus avide, et pourrait-ondire, plus amoureuse de la parole humaine.
La forme même du gouver nement et cette part du pouvoir donnée par le suffrage universel aux plus abjects des citoyens pour s'en faire autant de tyrans, augmente au plus hautdegré la con fiance plus ou moins fondée que chacun peut avoir en soi-même. Tout le monde parle, mais c'est, hélas ! une question de savoir jusqu'à quel point tout le monde est capable de parler. Sous ce rapport, je ne craiiis pas de le dire hautement, il est difficile de trouver un temps plus médiocre que
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. le nôtre. Non pas que je lui fasse un reproche de manquer de génies et de grands orateurs. Ces princes et ces rois de l'éloquence, supérieurs ou au moins égaux aux grands poêles, sont devéritables présents que Dieu fait aux nations, etsous ce rapport, nous ne saurionsavoirquecequela Providence nousdonne. U s'agit seulement de ce qu'on pourrait appeler, dans l'art du discours comme dans tout le reste, la bonne moyenne des hommes. II y a là un minimum modeste dont il faut sans doute savoir se contenter, mais qu'après tout, on me paraît bien en droit de requérir. Le nombre de ceux qui parlent est bien grand parmi nous; mais le malheur est qu'il est presque égal au nombre de ceux qui parlent mal, d'une façon insuffisante, pénible pour eux-mêmes comme pour leurs auditeurs. Ce ne sont pas assurément les bonnes intentions qui leur font défaut; ce ne sont pas même les prétentions: ils ont bien le sang-froid d'aborder avec un égal désavantage les sujels les plus divers et les moins complaisants.
Ils rappellent ainsi aux amateurs qui les écoutent, ces malheureux ténors de province qui chantent indifféremment sur leur théâtre cosmopolite les morceaux les plus ardus de toute musique possible : leur intrépidité, sourde à toutes les mésaventures, finit par se frayer un chemin à travers les notes, et comme les conquérants barbares, elle arrive impitoyablement à son terme, en dépit des tortures du goût et à travers
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. XV le massacre de l'harmonie. Tels sont, pour la plupart, les orateurs que nous sommes réduits à entendre. Nous n'avons pas même la chance de les voir rester court, ce qui après tout, est un des modesde délivrance de l'auditoire. Ils ont beau être arrêtés par des obstacles, se heurter à des idées imprévues, tomber dans des trous, perdre la voix, ils rebondissent, ils se raccrochent, ils se jettent tête baissée dans les broussailles, et ils regardent comme le premier de tous les succès de n'avoir point discontinué leur bruit qu'ils prennent complaisamment pour un discours. II faut tout à la fois plaindre de telles gens de leurs illusions et les admirer de leur courage. Ils me font penser volontairement au mot célèbre de Sieyès, qui se vantait comme d'un mérite d'avoir vécu pendant la Révolution, comme si la vie avait cessé d'être un moyen, pour devenir un but.
De même on s'imagine ces prétendus diseurs se vantant d'avoir conduit leur discours jusqu'au bout, comme si avoir épuisé ses phrases était effectivement avoir traité son sujet. Au reste, il ne faut 'pas trop qu'ils tirent vanité d'être parvenus à l'extrémité de la corde tendue, sans avoir eu la malchance de se rompre le cou. Us avaient eu soin de prendre les précautions auxquelles ont recours les acrobates maladroits, ou de s'attacher au moyen d'une ficelle, ou de marcher au-dessus d'un
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. XVI filet. Leur ficelle à eux est bien connue et bien visible, et il n'est mème pas certain qu'ils ne s'en fassent pas un mérite. C'est le syslème des petits papiers qu'on débrouille et qu'on démêle, à la façon d'un jeu dcartes où l'on chercherait vainement de ì'atout. Leui' homélie va de défaillances en défaillances; elle expire plus d'une fois, même et surtout après les périodei les mieux réussies. A ce moment, le prétendu orateur serait irrévocablement perdu s'il ne retrouvait ses esprits sur quelque petit bout de note. C'est là qu'il reprend connaissance de ce qu'il a voulu dire et de ce qu'il a si peu et si mal dit. II a senti lui-même qu'il perdait pied et qu'il se noyait dans les flots de sa prétendue éloquence ; mais à quoi bon se donner plus de peine qu'il n'est nécessaire et pourquoi se maintenir avec tant de rigueur dans la ligne droite du sens ?
Ne sait-il pas bien que, lorsqu'il aura absolument perdu de vue ce qu'il avait la vague intention d'exprimer, il le retrouvera par écrit dans ses feuilles et n'aura qu'à lire ou qu'à parcourir une demi-page, pour se remettre à flot et reprendre le fil du courant ? Quant au pauvre auditoire, il passe successivement par des alternatives inattendues et saccadées, d'un style ferme et correct à des impro visations diffuses et hasardées. L'orateur, après avoir remonté sa niécanicjue par quelques phrases de son travail écrit, lâche ;a lisière et reprend sa course comme il peut ; mais, comme sa pensée est plutôt
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. XVII déconcertée que servie, il hésite, il chancelle, et il va bientôt retomber à plat dans ces notes qui l'atti rent et qui le fascinent. 11 n'a pas d'ailes pour prendre son vol : il bat le sol dans son essai d'élan, mais il ne s'enlève pas. Voilà ce que, de notre temps, on veut bien ap peler la parole et le discours. C'est assurément y mettre beaucoup de complaisance, et franchement le métier est devenu facile, au prix des exigences qu'y apportaient à bon droit les peuples de l'anliquité. Aujourd'hui, en dehors d'un nombre infiniment petit d'individualités absolument hors ligne, ceux qui parlent prennent ieur bonne volonté pour une méthode, ou,cequi estbienpire encore, les procédés de l'art d'écrire pour les procédésde l'art de parler. Notre siècle de démocratie et d'argent nous ré servait une nuance d'hommes tout à fait imprévue et tout à fait inédite.
Les autres époques nous ont montré, à la joie immortelle de l'humanité, les par venus de l'argent et les parvenus des honneurs, les uns confits dans l'orgueil de M. Jourdain qui se laisse appeler Monseigneur, les autres jaloux de renouveler les prodigalités de M. Turcaret, et convaincus les uns et les autres que le monde n'a rien de mieux à faire que de s'occuper d'eux. Mais, ce qu'on n'a pas rencontré souvent avant le temps où nous avons la chance de vivre, c'est le parvenu de l'esprit, et surtout le parvenu de la parole, cet homme véri-
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. tablement burlesque qui, parce qu'il a le moyen d'acheter des voix à beaux deniers comptants pour pénétrer dans un endroit où l'on parle, finit par se persuader, avec la bonne foi de l'orgueil, qu'il est en effet capable de parler. 11 ressembleà ces lourdauds vaniteux que, pour une raison quelconque, une as semblée délicate et bien élevée condescendrait à admettre à la faveur de ses entretiens. Mon sot ne manque point de s'imaginer qu'il mérite en effet l'attention avec laquelle on l'écoute, et que ce silence est conquis par son discours au lieu d'être imposé par la politesse. Tout de même, le parvenu de l'éloquence s'imagine volontiers avec une naïveté divertissante, que, pour avoir quelque chose à dire, il le dira en effet. 11 se répète avec aplomb les vers complaisants de Boileau : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots, pour le dire, arrivent aisément.
Le pauvre homme en est encore à se douter de la perfidie que renferment ces deux mots hypocrites : bien concevoir. Ce n'est pas seulement, comme il lui arrive, être rempli, féru, ébloui d'une idée, au point de ne plus savoir ni d'où elle vient ni où elle va. II ignore que, pour reproduire sur la toile le tableau intérieur qu'on porte en son esprit, il faut absolument avoir à sa disposition des moyens plastiques, et non pas seulement les pinceaux et les couleurs, la toile et le chevalet, mais encore l'art de s'en servir et le temps de s'en occuper.
INTRODUCTION.
. XIX Ces orateurs de rencontre et de désir onl, comme nous le disions plus haut, ce malheur, plus grand qu'on ne pense, de ne pas même rester court. Ces enfants de la nature se débaltent contre eux-mêmes, avec une opiniâtreté et une vigueur qui s'imposent au gros public. Ils remplacent le raisonnement par desgestes, prolongent les périodes par des répétitions, suppléent aux lacunes par des épisodes, appuient leurs raisonnements par des cris; et comme, à leur insu, ils ne sont jamais satisfaits de ce qu'ils ont ex primé, n'étant pas même parvenus à éclaircir leur pensée pour eux-mêmes, ils prolongent sans fin un discours sans conclusion. C'est au moment même où on se décide à les interrompre, qu'ils recon naissent à bon droit avoir encore tout à dire. Ce qui encourage ces bachi-bouzouks de la parole, c'est qu'à la façon des maraudeur? et des pillards, ils ont aussi leurs jours et leurs heures de bonne for tune et de conquêtes.
II leur arrive, comme aux au tres, de s'oublier, de se perdre de vue, et c'est alors qu'en dépit d'eux-mêmes et de leur incurable médio crité, ils deviennent pour quelques instants vérita blement supportables. Ils prennent ces heureux ha sards pour des plans stratégiques et pour des victoi res méditées. Ils ressemblent ainsi à ces joueurs mal affermis dans leur propre raison, qui, pour avoir couvert de chiffres de grands cahiers de papier, s'ima gineraient avoir abouti au gros lot de quelque loté-
INTRODUCTION.
. XX rie. II se parent de ce hasard non pas seulement vis à-vis des autres mais vis-à-vis d'eux-mêmes, et ils atteignent ainsi le suprême degré de l'idiotisme or gueilleux, la prétention d'avoir réussi sans travail et sans méthode. A côté de ceux qui courent les hasards, il faut placer ceux qui, mieux partagés en apparence, onl eu à leur disposition des méthodes d'enseignement et des exercices de préparation. Ceux-là, à défaut d'autre mérite et d'autres succès, ont au moins le bon sens de ne point prétendre s'improviser des Cicé rons et des Démosthènes entre leur quarantième et leur cinquantième année, à l'époque oùilsout enfin les loisirs d'apprendre le whist. Les individus dont je parle savent, dès la première heure, qu'ils sont destinés aux carrières libérales, et particulièrement au droit ou à la politique.
Ils se mettent donc en quèlede conseils, de préceptes, de pratiques. Le procédé le plus usité est une institution qui se juge elle-même par la dénomination vulgaire à laquelle elle se prête dans le langage familier : ce sont des réunions périodiques. de personnes également inexpérimentées et qui mettent en commun leur incapacité individuelle, pour se former dans l'art qu'elles ignorent également. Cette méthode étrange, qui consiste au fond à additionner des zéros pour en faire des quantités, ne laisse pas de réussir quelquefois à communiquer aux esprits, par !a toule-puissance de la routine, certaines
INTRODUCTION.
. XXI habitudes d'intempérance régulière, qu'on appelle bonnement de la facilité. Voilà l'effelle plus ordinaire et le plus précieux des parlolles, puisqu'il en faut venir à ce terme que j'aurais voulu éviter. Cet étrange régime de l'esprit repose sur cette supposi tion absolument insensée et antiphilosophique, qu'il faut parler, qu'il suffit de parler, pour s'exercer à la parole. On ferait un raisonnement de même force en prétendant qu'il suffit de se jeter à l'eau pour apprendre à nager, et de s'armer d'un fleuret pour arriver à la parade et à la riposte. II y a aussi de pauvres gens qui, sans avoir jamais su tenir une plume entre leurs doigts, s'efforcent d'imiter les caractères de l'écriture, et sans savoir aucunement par quel bout les prendre, finissent par obtenir des réprésen tations telles quelles des lettres sur le papier trempé de leur sueur.
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