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Histoire populaire du Canada d'après les documents français et américains

Jacques de Baudoncourt · 1886 · Scanned text

161,429 words · about 11 h 18 min to read

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About this book

Author
Jacques de Baudoncourt
Language
French
Published
1886
Length
161,429 words · about 11 h 18 min
Sections
20 reader sections
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HISTOIRE POPULAIRE DU CANADA PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS Droit de traduction réservé HISTOIRE POPULAIRE DU CANADA d'après LES DOCUMENTS FRANÇAIS ET AMÉRICAINS PAR JACQUES DE BAUDONCOURT PARIS BLOUD ET BARRAL, LIBRAIRES-ÉDITEURS 4, RUE MADAME, ET 59, RUE DE RENNES AVANT - PROPOS Le public lit si peu les préfaces que j'étais bien décidé à n'en point faire. II faut pourtant lui dire pourquoi cette Histoire populaire du Canada voit le jour et comment elle a été écrite. Depuis quelques années, les progrès du Canada et ses belles entreprises ont attiré l'attention des Européens. Des ouvrages spéciaux, des revues savantes et des jour naux de toute couleur semblent vouloir tirer ce pays du long oubli où les Français l'ont laissé. Hier encore, M. Rochefort célébrant la mort de Paul Bert s'écriait : Vous voulez des colonies salubres ?

Laissez donc le Ton quin et allez vous établir en Canada. — Que trouve-t-on de si intéressant dans cette terre glacée qui reverdit et prospère? Pour le savoir il faut étudier son histoire. Toutes nos vieilles géographies et nos anciennes his toires classiques en parlent d'une façon lamentable : Pays froid, sauvage, couvert de forêts et de givre, sans avenir. Ce sont les arpents de neige décriés par Voltaire. Les modernes disent mieux : Le froid reste, mais la civilisation se développe, les progrès c,ont étonnants. Les bûcherons et les charretiers y communiquent par télé phone. Nous autres, vieux Français, sommes dépassés. — Vite., trouvez-moi une histoire complète du Canada. — J'écris à Paris ; on me dit : c'est une grosse affaire, l'histoire abrégée mais complète de notre ancienne colo nie n'existe pas en France, elle est à l'état de fragments et on vous expédie les morceaux, Champlain, Charlevoix, Dussieux, Rameau, Reclus, Champion, Sylva Clapin, Du Bled, etc., etc.

C'est très bien, voilà des sources, des renseignements précis, mais, l'un s'arrête à 1635, l'autre à 1730. Rameau énumère les tribulations des Acadiens, Dussieux raconte surtout la résistance française ; les autres ne traitent que les temps actuels. On doit être plus complet que cela en Amérique. Je m'adresse à Québec, New-York, Détroit, Ottawa. On m'expédie un véritable chargement des his toires du pays. Bancroft, Parkmann, Ferland, Garneau, Casgraiu, Laverdière, Martin, avec force statistiques, bio graphies, pamphlets, mémoires, cartes et plans, une montagne de documents. Que faire de tout cela? Ferland qui serait le plus complet, a été interrompu par la mort, ses deux éuormes volumes finissent à la conquête an glaise (1760). Garneau s'arrête à l'union des deux Ca nadas en 1840; Laverdière se tait à partir de la confédé ration (1867) et c'est à dater de cette époque que les plus grands progrès se sont dessiné" Depuis vingt ans, tout est changé. faut étudier les derniers documents, les débats des chambres, les projets des ingénieurs, les essais des co lons, voici une quantité de brochures, notices particu lières, plans parcellaires, journaux, renseignant parfai tement celui qui a le temps de les lire, mais le peuple, même bourgeois, n'a ni le temps ni le courage de faire cette lecture.

Chapitre II Sommaire

: Compagnie de M. de Monts. Le Canada délaissé pour l'Acadie. Débuts pénibles, intrigues de cour et jalousie des marchands. Fondation de Port-Royal. Les Anglais détruisent cette colonie en pleine paix. On revient au Canada. Samuel de Champlain vrai fondateur. Son caractère. Etablissement de Québec. Les indigènes et leurs diverses tribus. Hurons et Iroquois. Mœurs, langage, religion. Les songes, culte des morts. Gouvernement démocratique. Conseils de la nation. La hache de guerre et le calumet de la paix. Combats perpétuels, cruauté et barbarie des sauvages. Occupations, chasse, pêche, habillement, coutumes, caractère, éducation, festins, voyages des habitants de l'Amérique du Nord. (1604-1620.) M. de Monts, « lieutenant au pays de Cadie », conserva la compagnie formée par son prédécesseur, y ajouta même des associés de Rouen et de la Rochelle.

Au printemps de 1604, il partit avec quatre vaisseaux dont l'un devait faire la traite des pelleteries, l'autre sur veiller les contrebandiers, les deux derniers devaient son der une colonie. Au lieu d'aller droit au Canada comme Taurait voulu Champlain, ils se dirigèrent vers l'Acadie dont ils firent le tour et après être descendus jusqu'au cap God sans trouver un endroit favorable, ils revinrent à la baie Française (baie de Fundy) s'établir dans la petite île Sainte-Croix qu'ils eurent vite défrichée. On ne pouvait faire un plus mauvais choix. L'hiver les surprit, Teau et le bois manquèrent et trente-six hommes* atteints par le scor but y laissèrent leurs os. C'était plus du quart de l'expédition. Au printemps de 1605, on se hâta de quitter cette île néfaste. En traversant la baie, les survivants découvrirent sur la côte opposée un port magnifique ayant deux lieues de long et une de large ; iï fut nommé Port-Royal.

Le lieu parut si avantageux qu'un gentilhomme picard, baron de Poutrincourt, en demanda la concession, Tobtint du sieur de Monts et alla en France chercher cinquante hommes de renfort. C'est là que se bâtit la ville de Port-Royal (aujourd'hui Annapolis). Les commencements furent très pénibles ; peu de monde, pas assez de provisions, nécessité de recourir à la mère-patrie, intrigues pour empêcher ou retarder l'arrivée des secours, telle est Thistoire invariable qui va se reproduire pour toutes les fondations. M. de Monts, qui était parti après quatre mois de séjour à Port-Royal, trouva les choses bien changées à son arri vée en France. Les marchands et pêcheurs basques, normands, bretons, avaient représenté à la cour le tort que leur faisait le monopole accordé à la compagnie, la rigueur avec laquelle elle confisquait les navires faisant la traite en cachette, les pertes qui résidtaient de ce privilège pour les douanes françaises, etla cour avait révoqué les conces sions accordées à la société.

Sans se décourager M. de Monts fit un traité nouveau avec Poutrincourt qui partit enfin de la Rochelle au mois de mai 1606, mais déjà les colons de Port-Royal ne voyant rien venir et se croyant abandonnés, avaient pris le parti de retourner en France, en laissant seulement deux hommes à la garde du fort. Ils étaient en route quand iïs reçurent avis que Poutrincourt abordait. Avec lui, arrivait un avocat de Paris nommé Marc Les carbot, homme d'esprit et de ressources qui a laissé un récit très curieux sur les premiers établissemetns des Français dans l'Amérique du Nord (1). Poutrincourt amenait aussi des ouvriers qui disposèrent tout pour affronter les rigueurs de Thiver. La chasse et la pêche leur fourni rent d'abondantes provisions, et en vrais français, ils trou vèrent moyen de s'amuser pendant la saison qui leur était d'ordinaire si fatale.

Le printemps venu, Champlain prépara un jardin, Hébert sema du blé et planta une vigne, Lescarbot construisit un moulin et dressa un alambic pour distiller le goudron, et des fourneaux pour faire du charbon. Le blé mûrit à point et fut récolté; les sauvages qui vivaient seulement de chasse et de pêche en furent assez surpris. Ces Souriquois, comme on les appelait alors, étaient grands conteurs, grands rieurs et grands fumeurs; ils vivaient en bonne intelligence avec les Français, et apprirent aux colons qu'un des meilleurs moyens de se guérir ou préserver des maladies dans leur pays, c'était de se faire suer. Us pra tiquaient même la « suerie » une fois par mois. Portés à limitation, ils firent le signe de la croix parce qu'ils le virent faire aux Français ; Lescarbot en catéchisa quelques-uns.

Poutrincourt crut trop facilement qu'on pou vait leur donner le baptême. Le grand chef Membertou le reçut du moins sincèrement et mourut en chrétien. Chose étonnante, Poutrincourt et Lescarbot prétendirent qu'on devait tolérer, au moins dans les commencements, la polygamie chez ces nouveaux convertis, et iïs en voulaient aux deux Jésuites venus en Acadie, de ne pas faire cette concession. Le sachem Membertou se montra plus logique, en soutenant que les catéchumènes ayant reçu le baptême à la condition de ne garder qu'une femme, devaient tenir parole. La singulière théologie des fondateurs de Port-Royal, qui se disaient bons catholiques, nous donne déjà Tidée de (1) Histoire de la Nouvelle-France, par Marc Lescarbot. 3 vol. petit in-8°. Mont réal, chez Beauchcmin et Valois. ce que pourront être les dissentiments entre le pouvoir civil et les missionnaires.

Quelques années plus tard, les Anglais établis en Vir ginie tranchèrent les difficultés d'une manière aussi injuste que brutale. Jaloux des deux établissements français de Port-Royal et de Saint-Sauveur, se sentant les plus forts et s'appuyant sur la charte de Jacques Pr qui leur accordait jusqu'au 45° de latitude, iïs résolurent de les détriure. Un de leurs chefs, nommé Samuel Argall, vint à la tête de onze vaisseaux surprendre Saint-Sauveur puis Port-Royal sans défense. II y mit le feu, emmena comme prisonniers ceux qu'il put saisir et joignit à cet acte de piraterie des procédés indignes d'un homme d'honneur. Les colons qui travaillaient au loin se réfugièrent chez les sauvages. La France trouva commode de ne pas venger Tinjure faite à son drapeau, sous prétexte qu'il s'agissait d'une entreprise particulière, comme si Port-Royal n'eût pas été une colonie française, érigée par un lieutenant général du roi.

Mais à ce moment Henri IV était mort et sa veuve avait assez de peine à tenir les rênes du gouvernement. Trop souvent du reste, nous verrons la France se désin téresser de ses colonies, tandis que l'Angleterre, veillant sur les siennes, les défend et les soutient de tout son crédit et de toutes ses forces. Poutrincourt, ruiné par ce désastre, revint en France se faire tuer au siège de Méry-sur-Seine. Son ancien chef, de Monts, ayant dès Tan 1607 perdu tout espoir du côté de l'Acadie, vint à bout de se faire continuer pour un an dans son privilège et résolut de faire une tentative vers TOuest, « pour le désir, dit Lescarbot, de pénétrer dans les terres » jusqu'à la mer occidentale et, par là, parvenir quelque » jour à la Chine. » C'est Samuel de Champlain, son associé, qui le poussait à s'établir sur la grande rivière de Canada, soigneusement explorée par lui en 1603.

De Monts équipa encore deux navires. L'un, sous la conduite de Pontgravé, devait faire le commerce des pellete ries, l'autre commencer la colonie sous la conduite de Champlain qu'il avait fait son lieutenant. Samuel de Champlain. fondateur de la colonie, regardé comme un père par les habitants de l'Amérique du Nord, tient une trop grande place dans Thistoire du Canada pour que nous n'indiquions pas les traits principaux de cette belle et noble figure. Né sur les bords de TOcéan (1) et fils d'un capitaine de vaisseau, Samuel de Champlain avait dès sa jeunesse aimé la mer et les aventures. II avait d'abord servi dans l'armée royale, puis, devenu officier de marine au service de TEspagne, séjourné aux Indes occidentales. A son retour des Indes, il voua sa vie à la colonisation de l'Amérique du Nord, où il voulait donner un empire à la France.

Depuis cinq ans, tous ses efforts s'étaient portés vers la grande rivière de Canada, mais il avait dû aller en Acadie et subir la volonté d'autrui jusqu'au jour où de Monts lui confia le navire qui portait le reste de sa fortune. « Ce qu'on admira le plus en lui, dit le P. Charlevoix, ce » fut sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté » dans les plus grands dangers, un courage à Tépreuve » des contretemps les plus imprévus, un zèle ardent et » désintéressé pourjla patrie, un cœur tendre et compa » tissant pour les malheureux et plus attentif aux intérêts » de ses amis qu'aux siens propres, et un grand fond » d'honneur et de probité. On voit, en lisant ses mémoires. » qu'il n'ignorait rien de ce que doit savoir un homme de » sa profession ; on y trouve un historien fidèle et sincère, » un voyageur qui observe tout avec attention, un écri » vain judicieux, un bon géomètre et un habile homme de » mer. » La suite nous montrera que le portrait n'est point flatté.

Champlain arriva au confluent de la rivière Saint-Charles (1) A Brouage, en face de l'île d'Oléron (Charente-Inférieure). et du fleuve Saint-Laurent, le 3 juillet 1608. C'est là qu'iï voulait s'établir. « Je cherchai, dit-il, un lieu propre pour » notre habitation, mais je n'en pus trouver de plus com » mode ni de mieux situé que la pointe de Québec, ainsi » appelée des sauvages, laquelle était remplie de noyers. » II était diffíciïe de placer mieux le centre d'une colonie nouvelle, et l'avenir a justifié les prévisions du fondateur. Un magnifique promontoire où la nature avait construit une citadelle presque complète, dominant les eaux de cent vingt mètres ; un vaste bassin et une rade profonde où des flottes entières peuvent tenir à Tabri des vents et des tempêtes, une position centrale au bord d'un fleuve majes tueux communiquant avec les mers intérieures et TOcéan, devaient faire de Québec le Gibraltar de TAmérique (1).

Le premier soin des colons fut de construire un maga sin, des logements et de dresser des batteries du côté du fleuve pour être prêt à repousser toute attaque. Champlain, qui voulait d'abord employer la douceur, chercha pendant Thiver à connaître les sauvages du pays et à se concilier leur amitié. Les habitants de ces régions étaient peu nombreux. Connue à tous les peuples qui vivent de chasse et de pêche, il leur fallait un immense territoire pour subsister, et encore étaient-iïs souvent pris au dépourvu et visités par la famine (2). Nous n'essaierons pas d'indiquer les noms de toutes les peuplades sauvages qui luttèrent pour ou contre les Euro péens. L'énumération n'en serait guère possible et la con fusion serait faciïe, parce que souvent ces peuplades, outre (1) Kébec ou Québec en langue sauvage veut dire : rétrécissement des eaux.

Là en effet le Saint-Laurent est très encaissé et resserré. Ainsi tombent toutes les étymo logies historiques, normandes, ou même plaisantes qu'on a voulu donner a ce nom. (2) Des documents les plus complets au sujet de la population, on arrive à conclure qu'il n'y avait guère plus de 180.000 sauvages dans toute l'Amérique du Nord. En 1660, on estimait le nombre des guerriers a 16 ou 17.000. Les Iroquois ayant en tout 2.200 guerriers se promenèrent en conquérants depuis la baie d'Hudson aux Carolines. (Voir Volney et Garneau, t. I, p. 97). leur nom sauvage, ont encore un nom français et un nom anglais ou hollandais. II sufflt de connaître les familles principales et les nations qui se trouvèrent le plus souvent en contact avec les colons français. Sur la rive gauche du fleuve se trouvaient les Montagnais habitant au nord de Québec Timmense bassin du fleuve Saguenay et de la rivière Saint-Maurice.

Plus bas, les Algonquins, dont les nombreuses tribus étaient échelon nées le long de la rivière qui portait alors leur nom (au jourd'hui des Outouais ou Ottawa). Au-dessous encore on rencontrait les Hurons, peuples sédentaires dont le pays était renfermé entre la Mer Douce (lac Huron) et le Nia gara, mais dont la langue était parlée par plusieurs nations dispersées sur les bords des grands lacs. Au sud du fleuve, sur la rive droite du côté de Terre- Neuve, étaient les Micmacs ou Souricpiois habitant l'Acadie et les Abenaquis disséminés sur les bords des rivières Saint- Jean et Saint-Georges et Kennebeq. Ces peuples avaient pour ennemis communs les Iroquois, formant une confédération de cinq peuples ou grandes tribus portant les noms peu harmonieux d'Agniers, Oneyouts, Onontagués, Goyo gouins et Tsonnontouans.

Leurs pays s'étendaient à Touest du lac Champlain et au sud du lac Ontario. Les divers dialectes que parlaient tous ces sauvages se rattachaient à deux souches principales, Talgonquin et le huron. Quand on savait ces deux langues, il était possible de communiquer avec la plupart des tribus du nord. La différence des deux idiomes indiquait la diversité des origines (1). La langue huronne-iroquoise a pour elle la noblesse, Ténergie, Tabondance ; la langue algonquine ou algique se distingue par Télégance et la douceur. La première n'a guère que des verbes et des voyelles, la seconde manque souvent de consonnes. Ces langues gutturales firent longtemps le désespoir (1) Les Esquimaux ont une langue tout a fait différente de celle des Hurons et des Algonquins. des Européens qui voulaient les apprendre.

Après deux années d'études, un missionnaire écrivait : « Us ont une » richesse si importune qu'elle me jette quasi dans la » créance que je serai pauvre toute ma vie en leur » langue. » C'est aux veilles et aux travaux des Jésuites qu'est due la codification des règles propres à ces idiomes sans gram maire. Us vinrent à bout de les parler aussi bien et même mieux que les meilleurs orateurs sauvages, car ces sauvages-avaient des orateurs qui ne manquaient pas d'élo quence. Ils conservaient soigneusement leur langage, bien qu'il ne fût pas écrit, et quiconque innovait des mots ou des tours nouveaux tombait sous le ridicule. La nation huronne était la plus intelligente, la plus avancée dans les arts, et la plus capable de recevoir de Finstruction, mais les passions brutales et les viCes dégra dants auxquels se livraient trop souvent ses membres principaux avaient obscurci son intelligence.

Assez habiles dans les choses temporelles, ces peuples étaient complète ment bornés et aveugles dès qu'il s'agissait des choses spirituelles. Leur religion était une espèce de polythéisme admettant avec le Grand Esprit une foule d'esprits secon daires (manitous ou okis), objet de leur vénération. A tout prendre, leurs idées n'étaient pas plus déraisonnables que celles des païens de la Grèce ou de TEgypte. La croyance aux songes formait la base de presque toutes leurs superstitions. Pour eux le songe est la parole de Tâme, il n'est pas permis d'en mépriser les avis, ni même d'en différer Texécution. Aussi le songe règle-t-il la chasse, la pêche, la guerre, les travaux importants, les festins, les danses et les jeux. Quand un homme a fait un songe, il se croît obligé de Taccomplir, car ce songe indique les volontés de Tâme, et ceux à qui il le communique doivent Taider de tout leur pouvoir; parfois le village, la tribu ou la peuplade tout entière prennent fait et cause pour le songeur.

Ce respect pour les âmes avait engendré chez eux le culte des morts. D'après leurs idées, la mort n'est qu'un passage dans un pays peu différent du leur. Aussi, les sauvages la voyaient-ils arriver avec calme et fermeté, car iïs croyaient ne pas trop s'éloigner des parages où iïs avaient vécu et comptaient pêcher et chasser encore à travers les vastes forêts et les grands lacs ; c'est pour cela qu'on les enterrait avec leurs habits et leurs armes. On apportait leurs ossements pour les verser dans une fosse commune tapissée de fourrures précieuses, on plaçait des provisions sur ce tombeau, et cette fête des morts resserrait Tamitié entre les vivants qui se livraient à de copieux festins. La forme du gouvernement était fort démocratique, car tout le monde était libre, Tenfant faisait à sa tête, le père dirigeait sa famille, le chef de village son village, le chef de tribu sa tribu, à peu près comme il Tentendait ou comme il le pouvait.

Le pouvoir se transmettait par élection chez les uns, par hérédité chez les autres. Celui qui était plus riche, plus généreux, et surtout plus éloquent, avait grandes chances de Temporter sur ses voisins ; celui qui n'avait pas le don de la parole ne pouvait arriver à rien. La parole avait tant d'influence sur ces sauvages qu'elle Temportait presque toujours dans leurs conseiïs, même sur les avis des anciens. Les peuplades tenaient souvent conseil et leurs décisions se prenaient à la pluralité des voix, chacun disait brièvement son avis et jamais on ne devait interrompre Torateur. Les mesures votées n'étaient mises à exécution que quand les opposants eux-mêmes consentaient à s'y soumettre. Les peuplades de langue huronne se concentraient dans de grandes bourgades fortifiées avec soin, placées sur quelqu'éminence près d'un ruisseau.

Au bout de quinze ou vingt ans, quand les bois étaient ravagés, les terres épuisées, la bourgade se transportait plus avant dans la forêt. La terre appartenait à la nation et au premier occu pant. Le vol était rare chez les Algonquins, très fréquent chez les Hurons qui le regardaient comme une vertu et se faisaient un ornement de tout ce qu'ils pouvaient enlever aux étrangers. Cependant, le vol donnant droit à des représailles était souvent une cause de guerre entre les villages et les peu plades dont la vengeance était le principal souci. De là, des guerres interminables de voisin à voisin, de nation à nation. Surprendre ses ennemis pendant leur sommeil, casser la tête à plusieurs, rapporter comme un trophée leur cheve lure sanglante, faire le plus de mal et perdre le moins de monde possible était pour eux Tidéal de Tart militaire.

Les grandes guerres faites par des corps d'armée de cinq ou six cents hommes se décidaient dans le conseil de la nation avec force discours. Quand Tattaque était résolue, « le chef levait la hache », chaque guerrier entonnait à son tour son chant de guerre, on faisait bouillir dans les chau dières publiques des chiens engraissés pour la circonstance, chacun prenait ensuite son arc, ses flèches et son casse tête avec un petit sac de farine de maïs pour sa nourriture; dans le sac se trouvait un manitou, idole ou talisman chargé de garder contre toute surprise. La confiance du sauvage dans ces amulettes ou esprits protecteurs était si grande, qu'on leur confiait la garde du camp pendant que les guerriers dormaient. Les combats étaient sanglants, parce qu'ils se livraient corps à corps. Ils le devinrent davantage quand le com merce eut fourni des haches aux enfants des bois.

Une fois la victoire assurée, les vainqueurs se débarrassaient par le fer et le feu de ceux qui auraient pu les gêner dans leur retraite, et iïs se retiraient au plus vite avec le butin et les prisonniers. C'était une grande gloire de ramener des prisonniers vivants. A moins qu'on ne les adoptât pour remplacer les hommes tués dans l'expédition, ils étaient destinés à Tesclavage ou aux supplices les plus affreux. Leur seule con solation était de pouvoir répondre par des injures atroces ou des bravades insolentes aux outrages et aux coups dont on les accablait, en attendant le supplice du feu qui leur était généralement réservé. La paix se proposait par Tenvoi du calumet de coideur verte accompagné de tabac. Si le tabac et le calumet sont acceptés, on peut négocier sans crainte. Après beaucoup d'ambassades, de discours et de présents échangés, la paix était conclue, la hache de guerre enterrée et on vivait en frères sauf à recommencer quelques mois plus tard.

Les sauvages de T Amérique du Nord étaient bien con formés, jouissant d'une constitution physique très solide, et leurs sens étaient d'une grande perfection. Ils portaient de longs cheveux noirs soigneusement graissés et arran gés d'une manière si bizarre qu'en apercevant pour la première fois une de leurs tribus en marche, les Français s'é crièrent : Quelle hure ! Le nom de Hurons leur resta. Us croyaient se rendre beaux, intéressants ou terribles, selon qu'ils employaient le bleu, le jaune, le rouge ou le noir à se teindre le visage et le corps tout entier. Chaque sauvage portait sa boîte de peinture, pour se donner les couleurs de circonstance ; les hommes seuls avaient le privilège de se peindre et de se tatouer. Les habits étaient faits de peaux de bête cousues ensemble. En été iïs se réduisaient à peu de chose, mais en hiver on y ajoutait un manteau ou robe de peau d'ours, de cerf ou de castor (1).

Les femmes étaient habillées de même et fort décem ment. Elles portaient dans leurs grands jours des bandes brodées de couleur voyante, et Champlain assure que les jeunes filles portaient dans leurs danses solennelles des colliers de porcelaine du pays pesant jusqu'à douze livres. Les sauvages étaient rarement malades; la phtisie et les (1) II fallait douze p«aux de castor pour faire une robe complète. écrouelles étaient les maladies les plus communes parmi eux. Toute leur médecine se bornait à suer, observer la diète et employer quelques plantes du pays. Avec ces moyens primitifs, ils guérissaient souvent des maladies devant lesquelles les docteurs européens se déclaraient im puissants. Si les remèdes ordinaires ne réussissaient pas, on employait le jongleur qui exploitait la crédulité publi que avec une adresse remarquable.

Si le jongleur n'avait pas réussi, on abandonnait le malade, ou un coup de casse tête abrégeait ses souffrances. Ce coup était la ressource suprême pour les vieux parents servant d'embarras et on le donnait de temps à autre. Les sauvages pratiquaient la polygamie ; mais leur ma riage était difficile à rompre parce qu'une femme répudiée voyait toute sa parenté prendre fait et cause dans la que relle. Elle-même avait la permission de dévisager son mari qui ne devait pas se défendre et de piller sa maison. A part les inconvénients de cette polygamie, les femmes sauvages étaient moins avihes et moins malheureuses sur les bords du Saint-Laurent que chez d'autres nations barbares. Les matrones avaient même quelqu'autorité , dáns des circonstances solennelles intéressant la peuplade. L'homme devait pêcher, chasser, apporter le gibier, le poisson, le bois, les écorces près de la cabane, il construi sait et réparait les canots ; la femme faisait tout le reste.

Maîtresse de la cabane, elle ramassait pour les préparer et les sécher les viandes apportées par son mari; Teau, le feu, le bois, la cuisine et les champs étaient de son ressort. Elle seule devait semer et récolter le maïs, préparer les peaux, coudre les robes, confectionner les chaussures et dresser la tente quand on était en voyage. Les sauvages aimaient leurs enfants jusqu'à la faiblesse, ils les laissaient vivre en liberté et ne les châtiaient presque jamais. Ces enfants appartenaient ou étaient censés appartenir à la mère qui seule était chargée de les élever jusqu'au moment où ils pouvaient tirer de Tare et chasser, vers dix ou douze ans. A dix ans, les garçons pouvaient déjà tuer à coups de flèches les écureuils et les oiseaux. On châtiait les garçons en leur frottant les lèvres avec quelque racine amère; le châtiment le plus redoutable pour les filles était de leur jeter quelques gouttes d'eau à la figure.

Avec une éducation pareille, le sauvage devenait capable de tous les excès, mais son tempérament froid et tranquiïle servait d'antidote aux vices de son éducation et produisait un bizarre mélange de bonnes et de mauvaises qualités. La vertu qui chez le sauvage dominait les autres, était la force d'âme. II supportait avec courage et patience les plus affreuses misères. Ne se plaignant jamais du chaud, du froid, de la fatigue, de la douleur, il passait plusieurs jours de suite sans manger et semblait indifférent à tous les maux. Les enfants même s'habituaient à se montrer insensibles au tourment du feu. Une femme sauvage qui aurait poussé un cri dans la douleur eût 'été regardée comme indigne de donner le jour à un guerrier. Ces nomades exerçaient Thospitalité à la façon des patri arches traitant généreusement ceux qui venaient s'asseoir à leur foyer.

La politesse voulait que les discours du voyageur fussent écoutés avec attention, même s'ils paraissaient mensongers. Les sauvages se vantaient volontiers de cette hospitalité qui n'était pas toujours désintéressée, ils la reprochaient souvent aux Européens et attendaient des présents en retour de leurs bons soins. Leur amour de la vengeance et les suites terribles qui en résultaient d'ordinaire, leur faisaient prendre beaucoup de précautions pour entretenir Tunion et maintenir la paix dans les viïlages. C'est à force de prudence et de présents qu'ils essuyaient les larmes ou retenaient la colère des offensés. Quand ceux-ci exigeaient la vie du coupable, les anciens pori taient la sentence en secret et sans qu'il s'y attendît on cassait la tête à lui ou à quelqu'un des siens en vertu du principe de solidarité admis chez toutes ces peuplades.

L'orgueiï et la vengeance étaient les deux passions qui avaient le plus d'empire parmi ces sauvages. Ils sacri fiaient tout au plaisir d'être loués ou de se venger. S'esti mant bien supérieurs aux Européens, iïs se moquaient entr'eux de ces « visages pâles » et de ces blancs trop pauvres pour vivre dans le pays d'Orient. Vices ou ver tus, tout était pour eux sujets de vanité, ils aimaient à se vanter des premiers aussi bien que des secondes. Leur malpropreté révoltante ne les empêchait pas de se regarder avec complaisance dans quelque morceau de mi roir cassé qu'ils portaient avec eux et de passer des heures entières à se peindre le visage et arranger leurs cheveux. Soupçonneux à Tégard des Français, iïs ne reculaient point devant la trahison, pourvu qu'iïs y eussent quel qu'intérêt; la Relation de 1634 nous assure que vis-à-vis des étrangers le mensonge leur était aussi naturel que la parole, entr'eux iïs en usaient moins, et chez certaines na tions un démenti valait la mort à celui qui Tavait infligé.

La dissimulation leur était familière et iïs y excellaient. Après avoir caché pendant des années les projets haineux dictés par le souvenir d'un outrage, iïs léguaient à leurs enfants Tobligation de venger une injure reçue. Ce legs passait de génération en génération jusqu'à ce que le jour favorable à la vengeance fût arrivé. Quand ces terribles enfants de la nature ne faisaient point la guerre pour venger des injures anciennes ou nouvelles, le jeu, la chasse, la pêche et le repos étaient leurs seules occupations. Ils se livraient au jeu de crosse avec un véritable achar nement et les partis se disputaient Thonneurde faire passer une boule en bois léger dans les limites du camp ennemi à grand renfort de coups de bâton, qui brisaient parfois bras et jambes aux joueurs. Les jeux des pailles et des noyaux où le hasard déci dait de la victoire étaient moins bruyants, mais les passion naient si fort que des viïlages s'y adonnaient pendant des jours entiers et que des joueurs forcenés y perdaient tous leurs biens et jouaient jusqu'à leurs femmes et leurs en fants qui devenaient esclaves.

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