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Les Environs de Paris. Ouvrage illustré de ... dessins d'après nature par G. Fraipont et accompagné d'une carte, etc

Louis Barron · 1886 · Scanned text

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Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Louis Barron
Language
French
Published
1886
Length
207,282 words · about 14 h 31 min
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PAR LOUIS BARRON OUVRAGE ILLUSTRÉ DU CINQ CENTS DESSINS D'APRÈS NATURE Par G. FRAIPOXT ET ACCOMPAGNÉ D'UNE CARTE EX COULETTR PARIS MAISON QUANÏIN COMPAGNIE GÉNÉRALE D'IMPRESSION ET D'ÉDITION 7, RUE SAINT-BENOIT MOULIN I1E LONGCHA1IP CHAPITRE PREMIER LE BOIS DE BOULOGNE A.Touest de Paris s'étend le bois de Boulogne, souriant début deuos voyages, — parc splendide, sillonné d'allées capricieuses TOUR DU BELVÉDÈRE sablées, ratissées, délicieusement élégantes, avec de larges pelouses, des buissons ténus et embaumés, des futaies de chênes ou de bouleaux, des massifs espacés d'arbres verts, toutes les végétations, celles du Nord, du Midi, de l'Orient, réunies, diversifiées, rapprochées pour amener d'harmonieux contrastes, un mélange exquis de senteurs sylvestres et de parfums de serre capiteux, dégagés par la fraîcheur des lacs immobiles que des miniatures de chutes et de cascades emplissent et d'où s'échappent de sinueuses rivières coupées de ponts rustiques ; ici, là, pareils à des jouets de Nuremberg, des chalets, des fermes, des kiosques qui sont des brasseries et de coûteux restaurants, enfin, le plus joli morceau de nature artificielle, un décor vivant de féerie, où toute chose muette joue un rôle et donne une sensation préméditée, où les arbres, les allées, les sentiers, les fourrés, les lacs, les ruisseaux, les cascades, les pelouses, les mares, les collines, les chalets et les maisons de garde concourent sans en avoir l'air à l'effet voulu par l'architecte-artiste et apportent chacun leur part d'illusion dans la gracieuse illusion de l'immense tableau !

Pour les riches habitants des quartiers voisins de l'Étoile, des Champs-Élysées, de Chaillot, de Passy, d'Auteuil, pour les riverains de Neuilly et de Boulogne, le Bois, dans un rapport merveilleux avec la haute vie parisienne, continue le charme des jardins chers, symétriques, pleins de plantes rares. Six jours par semaine, le monde, à l'aise dans ce cadre somptueux pour afficher son luxe, voiturer l'opulence des toilettes et des livrées, le possède à lui seul, brille, triomphe! Le dimanche, le Bois, soudainement démocratisé, appartient aux innombrables curieux attirés par les courses de Longchamp on les steeple-chases d'Auteuil, et le petit peuple, à l'écart dans les clairières invisibles, sur les pelouses oubliées, y trouve aussi ses joies, s'amuse, dîne sur l'herbe, et rit à belles dents, tandis que les enfants s'ébattent librement sur le gazon poudreux.

Ce bois enchanté, promenade d'élection, rendez-vous mondain du Tout Paris, ne le dirait-on pas créé d'hier, spontanément éclos, comme les squares de la ville, square exagéré lui-même, et superbe? Mais il est vrai qu'il fut longtemps une forêt dan gereuse. Et il nous plaît, chemin faisant, de chercher dans son histoire le secret de sa modernité, de son influence toute-puissante sur les mœurs, les goûts, les fantaisies des Parisiens, sur la mode uuiverselle, et d'encadrer dans une promenade de quelques heures tout un voyage à travers les siècles. Le parc raffiné de nos jours, c'était jadis la forêt de Ronvray, plantée de chênes rouvres mêlés à des taillis inextricables, hantée par les fauves; les Mérovingiens y chassaient à l'épieu le sanglier, Tours, le cerf, l'auroch. En ce temps lointain, la forêt s'étend bien au delà des limites actuelles du bois de Boulogne, dépasse sans doute Neuilly, Levallois, les Batignolles-Monceaux, expire peut-être aux abords de la villa royale de Clichy-la-Garenne.

Chapitre II Autour Du Mont

VALËRIEN Le mont Valérien, dont vous avez vu la niasse imposante se dresser à l'horizon du chanip de courses de Loiigchamp, supposez que vous en gravissiez le versant oriental : vos regards, en s'élevant au-dessus de Paris, découvrent, embrassent, unissent dans un même panorama sept petites villes de banlieue qui seraient sept grandes villes de province : Boulogne, Suresnes, Puteaux, Courbevoie, Neuilly, Levallois- Perret, Asnières, Clichy-la-Garenne. Eiverains de la Seine, bâtis sur un terrain d'al luvion peu fertile, mais transformé par la culture, les uns fleuris et rendus élégants par les caprices de la mode, les autres animés et noircis par les hasards de l'industrie, ils ont, excepté Levallois-Perret, ancienne origine et pareil développement. Et nous voilà les parcourant à petits pas, curieux de retrouver les traces de leur passé et de marquer en traits distincts leur moderne physionomie.

A l'issue du bois de Boulogne, par la porte d'Auteuil, à l'issue de Paris, par la porte du Point-du-Jour, on pénètre clans une presqu'île large, ovale, où des terrains LES ENVIRONS DE PARIS 20 pierreux des champs pelés s'espacent entre des usines, des cités ouvrières, des bicoques i jardinets, de hautes maisons de rapport; on est à Billancourt, dépendance de la commune de Boulogne. La Seine incessamment sillonnée de bateaux-mouches, de chalands, de remor queurs, de canots, apporte dans ce coin dc banlieue souffreteux du mouvement et de la gaieté. Sur la berge nue, poudreuse, des cabarets et des guinguettes ombrages d'arbres maigres, offrent leur hospitalité joviale. Voici, côte à côte, le Rendez-vous de la ma rine, ie Gros raisin du père la Brême, le Goujon folichon, la Mère la Bûche. Le dos tourné à la plaine mélancolique de Billan court, ébauche d'un bourg grandissant, les gourmands de gibe lottes et de fritures ont sous les yeux l'horizon bleu des collines de Meudon, de Sèvres, de Saint- Cloud, et dans l'oreille la musique bruyante et joyeuse des bals du Point-du-Jour.

Allons à Boulogne, sans perdre de vue le gracieux paysage étage sur la rive gauche de la Seine ; ce chemin est pré férable an large ruban gris de la route de AAsailles. Bientôt, nous dépassons l'île de Billan court et l'île Seguin, où fré quentent les canotiers; le ha meau Fleury, morcellement d'un grand parc en petites propriétés; le pont de Sèvres. Aux guinguettes ont succédé les restau- VIEILLES MAISONS A B O U L O (1 X E rants cossus; les maisons de campagne apparaissent, rares encore, disséminées dans une plaine presque vide. Mais voici le pont de Saint-Cloud et le bois de Boulogne ; entre eux Boulogne tasse ses villas opulentes, ses fermes et ses blanchisseries. Là. près de la Seine, est son berceau ; il y existait au moyen âge sous le nom de Menus lcz-Saint-Cloud, — Ximio, selon les chroniques — nom conservé dc nos jours par un quartier ouvrier de la petite ville.

Pourquoi Menus-lez-Saiut-Cloud s'est-il changé en Boulogne-sur-Seine? Inter rogeons la légende religieuse. Elle nous raconte cette anecdote, selon les idées et les mœurs du xive siècle : « Des bourgeois de Paris s'étant, selon la coutume VALÉRIEX. 21 rendus à Boulogne-sur- Mer, en 1320, iifin de visiter cette ville, ils en rapportèrent l'image miraculeuse de la vierge Marie. Le bateau qui la contenait s'arrêta vers l'endroit appelé Menus. On s'en incpiiéta; on regarda cet événement comme un effet surnaturel et providentiel. Les pèlerins du lieu supplièrent les bourgeois de se rendre avec eux chez le roi et de lui demander la permission de bâtir une église à la Vierge. » Philippe le Long permit de fonder l'église de Notre-Dame de Boulogne et d'y établir une « confrairie » ; le reste se devine.

L'autorisation ac cordée est rapidement mise à pro fit. Girard de la Croix, scelleur au Châtelet , Jean , son frère, donnent cinq arpents d'une terre qu'ils pos sèdent à Menus ; Nicolas Myette donne de Pargent ; Jeanne la Repen tie, abbesse de Montmartre,exer çant un droit de censive sur le ha meau, donne son consentement ; des bourgeois ouvrent leur bourse ; des maçons, des char pentiers, des tail leurs d'imaiges ÉGLISE DE BOULOGNE prêtent leurs bras, et l'église s'élève, charmant édifice restauré de notre temps par l'architecte Millet, et dont le porche singulier présente, sculpté en haut relief, la légende célèbre : le vaisseau portant la madone, voguant sur les flots sans nautoniers, rames ni voiles. La première pierre en fut posée par le roi à la Purification de l'an 1321. Alors on voit les Parisiens s'accoutumer au pèlerinage de Menus, qui les dispense d'aller à Boulogne-sur-Mer jiour leurs dévotions particulières à la Vierge.

La statue peinte du nouveau sanctuaire ne contient-elle pas, enchâssée dans le socle, une parcelle de la véritable ? D'ailleurs il se produit des miracles, relatés aussitôt par Julco, évêque de Paris en 1375 ; la renommée les publie, les multiplie; la foule afflue, osant, ponr le voyage, braver les dangers de la forêt de Bouvray. Ainsi le Petit Boulogne, Pana ■22 LES ENVIRONS DE PAIÌIS. Bolon ia , devient célèbre, et ce nom, gravé par l'usage dans la mémoire du peuple, remplace peu à peu dans les actes publics celui de Menus-lez-Saint-Cloud. Le pèlerinage de Boulogne s'est laissé oublier. Mais, dès le xvie siècle, le bois limitrophe se transformant en parc mondain, la petite ville gagnait en élégance ce qu'elle perdait en réputation de sainteté. De bonne heure, de riches personnages y I vinrent habiter, entre autres messire Jehan Le Mercier, maître d'hôtel des rois Charles V et Charles VI, dont on peut voir dans l'église la dalle funéraire, empreinte lisiblement de son image, de son blason et d'une inscription à sa louange.

Sous Louis XIV, on construisit beaucoup à Boulogne, témoin les maisons /le noble de la Grande-Rue. Sous Louis XV, Choiseul en était l'hôte ; son château, sur la lisière du bois, a appartenu à Camba cérès et appartient aujourd'hui à IM. James de Rothschild. La villégiature, qui s'est fait une large part à Boulogne, n'en a pas chassé le travail, cantonné dans nombre de maisons plébéiennes, où vivotent des milliers de BOULOGNE (Un restaurant. — L'entrée du Bois. — Route de Boulogne) commerçants et d'ouvriers, car la commune n'a pas moins de 26,000 habitants, - et dont les locataires sont bien souvent des familles de blanchisseurs. II y a deux siècles passés que le blanchissage est la maîtresse industrie des Bolonais et des Bolonaises; les pittoresques papillonnes, ces voitures à deux roues, au cintre d'osier recouvert d'une bâche de toile blanche ou verte si connues des Parisiens, les papillonnes sont de leur invention !

A l'ouest de Boulogne, se dresse plantureusement le mont Valérien aux flancs VALÉRIEN. 23 couverts de vignes et de carrés de légumes. Aérienne, comme si l'énorme masse ne pesait pas sur elle, la rive gauche de la Seine se déploie en fines perspectives douces à contempler, où les villas, les cultures maraîchères et les vignes, étagées sur de légères pentes, se fondent mollement dans un paysage baigné d'une lumière fluide. Suresnes, très gai, vu du pont de fer qui le joint au bois, met dans ce calme tableau des couleurs tapageuses. Les premières maisons alignées sur le quai sont des restaurants jaunes, blancs, verts et rouges comme des jockeys, avec terrasses, bosquets, charmilles, tous les agréments indispensables aux noces et parties parisiennes. Au delà, les rues es- S U R E S X E S carpées, grimpant jusqu'au pied du mont Valérien, sont courtes, étroites, banales.

Seule l'église paroissiale Saint-Leufroy, bien qu'indifférente, rappelle l'origine du village. Voici comment, d'après les doctes : En 918, Suresnes — ce nom signifie peut-être sur Seine, lien bâti sur la Seine — s'écrit dans les chartes Surisnœ, et dépend du domaine royal de Nanterre. Cette année-là, Charles le Simple le donne à Robert, comte de Paris et abbé de Saint-Gerniain des-Prés. Peu après, celui-ci, craignant une excursion des Xormands, met en dépôt à Suresnes l'une des plus précieuses reliques de l'abbaye : le corps vénéré de saint Lenfroy. Suresnes garde et préserve de toute injure le corps du saint, le rend à l'abbaye le danger passé, en reçoit un bras pour récompense, place ce bras dans une châsse, et cette châsse dans une église neuve où les dévots affluent : le village est fondé.

Au moyen âge, Suresnes avait une inestimable richesse dans ses vignobles, très appréciés des empereurs Julien et Charlemagne, et dont la réputation dura longtemps. Pour se réserver la possession des vins délicieux de Suresnes, l'abbaye de Saint-Germain PAIÌIS. entoura sa colonie de fossés et de murs fortifiés. Mais cette enceinte n'existant plus, par deux fois, en 1577 et en 1588, monarchistes, ligueurs et calvinistes pénètrent dans le village sans résistance, s'y battent en furieux, brûlent l'église, écorchent de leurs arquebusades le svelte clocher, où les traces de ces combats sont encore visibles. En 1593, mémorable événement ! Suresnes est plein d'animation : nombre de gens d'armes et de gens d'Église s'y rassemblent, catholiques et protestants mélangés, mais pacifiques, las de la guerre civile, et disposés à s'entendre « pour chercher remède aux maux du royaume et le repos pour tous les gens de bien ».

Du 19 avril au 5 mai, dans le quartier de l'église désigné parle sort, se tinrent les fameuses conférences où l'on décida que Henri IV devait abjurer le protestantisme, afin de régner sur une nation catholique. Les tranquilles années de la monarchie embellirent Suresnes. Colbert y eut une maison des champs ; le diplomate de Lyonne, un pied-à-terre, où il convia, le 19 novembre 1669, l'envoyé turc Soliman-Aga à un repas où « ou fit usage de cave ou café », boisson alors tout à fait extraordinaire et nouvelle. Les ducs de Chaulnes possédaient un château, acquis de notre temps par Salomon de Rothschild et anéanti le 25 février 1848 par des insurgés de Puteaux. Mais que sert d'insister sur le passé ? Ce n'est point le souvenir de quelques per sonnages illustres, pas même celui du célèbre hébraïsant du xvi° siècle, François Vatable, curé de la paroisse en 1524, qui fait la renommée durable de Suresnes, c'est le petit vin bleu de son cru, clairet, suret, joyeux, chanté, depuis Chaulieu, par tant de poètes populaires, si goûté des Parisiens qu'il met en belle humeur, dans les griseries de soleil et d'air pur des dimanches.

C'est encore sa fête renommée, sa fête d'été, pendant laquelle, le dimanche le plus près du 21 août, on couronne en cérémonie, selon le vœu et le rite formulés par l'abbé d'Héliot, en 1787, la plus vertueuse fille du pays, la rosière élue ! Les Parisiens, s'ils sont de loisir à Suresnes, manquent rarement de gravir le mont Valérien, pour le plaisir, toujours nouveau, de voir Paris, couché à leurs pieds, entouré de ses collines comme de sentinelles chargées de veiller à sa sûreté. Ce plaisir d'amour-propre ne va pas sans fatigues, l'ascension du mamelon exigeant bien une demi-heure de marche essoufflée par des rampes ardues, frayées entre les pampres et les légumes de Suresnes. Mais chaque pas en avant sur la côte roide déroule aux yeux ravis la plus magnifique étendue de campagne parisienne que l'on puisse embrasser du nord au sud, du couchant au levant.

Le sommet du mont Valérien est couronné d'une citadelle située au milieu de la frontière occidentale de Paris, à 162 mètres au-dessus du niveau de la mer, à 136 mètres au-dessus du niveau de la Seine, et dans la sinuosité du fleuve, qui forme eu cet endroit la longue presqu'île de Gennevilliers. Infiniment précieuse en cas de siège, à peu près imprenable, elle contient assez de casernes et de casemates pour donner garnison à 2,000 hommes, nombre de bouches à feu, quantité de munitions de guerre. Elle enferme aussi, dans son enceinte, une chapelle, qui fut celle des Pères de la Foi, avant 1830, et un cimetière, où la pieuse aristocratie de la Restauration faisait dé préférence inhumer ses morts. Cette chapelle et ce cimetière rattachant le mont Valérien militaire au mont Valérien ecclésiastique d'autrefois permettraient, à défaut de documents écrits, d'en reconstituer l'histoire.

VALÉRIEX. 25 Le mont Valérien a-t-il porté un castellum romanum, et ce castellum fut-il bâti SUIÎESNE3 (Le pont. — Bords de la Seine) par l'emperenr Valérien, ou par un certain général Valerianus Severus? Qui le sait? L'histoire de la colline commence au moyen âge; d'humbles ermites, de pauvres recluses, comme pour se rapprocher du ciel, leur suprême aspiration, le choisissaient pour retraite, et les bonnes gens de Paris, saisis de respect pour ces visionnaires, venaient à leurs cellules apporter des offrandes et solliciter des prières. De 1633 à 1640, par la permission de Richelieu et l'initiative d'un prêtre d'Auch, Hubert Charpentier, dont la tombe est visible au cimetière, un couvent de prêtres réguliers, les Pères de la Croix, destiné à défendre le culte de la Croix contre les pro testants, s'éleva sur le mont Valérien.

Ce fut le Calvaire. Vingt chapelles, étagées sur deux rangs, consacrées chacune à l'un des mystères de la Passion, et dominées par BARRAGE DE PUTEAUX une vingt et unième chapelle, édifiée à la cime de la colline et symbolisant l'Ascension, tel fut l'arrangement symétrique de ce lieu de dévotion, bientôt si populaire que les Parisiens, clamant des cantiques, portant des croix, se flagellant mutuellement, prirent l'habitude d'y aller en pèlerinage les jeudi et vendredi saints, non sans parfois céder, tant la chair est faible, à l'envie de s'attabler dans les cabarets de Suresnes, sauf à cuver ensuite, à l'ombre du bois de Boulogne, l'ivresse du petit bleu et des senteurs du renouveau ! La Révolution a dispersé la communauté, et Napoléon, en 1811, a fait raser le couvent où se réunissaient de hauts dignitaires de l'Église soupçonnés d'opposition à l'Empire.

Cependant, de 1816 à 1830, le Calvaire, rétabli par les Pères de la Foi, eut un regain de succès auprès de la foule mobile, avide de cérémonies. De nouveau le peuple, souvent conduit par les curés de paroisse, bannières en tête, y vint en procession pendant la semaine sainte, et de nouveau aussi les réjouissances et les libations d'une partie de la campagne égayèrent les exercices de piété. Le pavillon que s'était fait construire l'ardent évêque Forbin Janson, organisateur des missions, est aujourd'hui la demeure du commandant du fort ; le bâtiment à deux AUTOUR DU MOXT VALÉRIEN. 27 ailes, élevé par Napoléon pour les filles des chevaliers de la Légion d'honneur, et que les Pères de la Foi habitaient, après l'avoir décoré d'une croix gigantesque, subsiste éga lement. La citadelle du mont Valérien date de 1841.

Quels souvenirs douloureux elle éveille en nous! Nous nous rappelons qu'elle fut, pendant le siège de Paris, en 1870-71, la résidence impénétrable du chef de la Défense nationale ; nous nous rappelons que le DE PÏÏTÎAtX A COURBEVOIE général Trochu y conçut le plan mystérieux de sortie et de victoire dont on attendit vainement l'exéeution pendant des jours et des mois d'angoisses; nous nous rappelons les espérances décevantes que les héroïques combattants de Montretont et de Bnzenval avaient mises en elle, et qu'elle dut ne pas exaucer, de peur d'écraser de ses obus des ambulances pêle-mêle avec des batteries prussiennes; nous nous rappelons encore que dans la lutte fratricide de 1871 elle foudroya de ses canons les colonnes parisiennes engagées sur la route de Rueil et sur le pont de Courbevoie, et que c'est, hélas ! le seul fait d'armes dont on puisse la vanter!...

Puteaux, bâti sur la pente éloignée et très adoucie du mont Valérien, commence dans le haut par des vergers, des vignes, des cottages et des champs de fleurs, cultivés pour les parfumeurs de Paris; il finit au quai de la Seine par vingt usines ou manu factures d'où se haussent vingt cheminées géantes. Entre les verdures et les fabriques, des rues, saupoudrées de poussières de charbon, se coupent avec assez de régularité. La population répond à cet aspect original ; elle est de paysans passablement rustiques et d'ouvriers de toutes les couleurs : teinturiers, mécaniciens, armuriers, chimistes, qui vivent avec les premiers en bons voisins, et, les submergeant de leur nombre grandis sant, les obligeront tôt ou tard à s'expatrier. En 1860,Puteaux avait un peu plus de 5,000 habitants, il en a aujourd'hui un peu moins de 16,000, et l'industrie, selon toute probabilité, ne cessera pas de multiplier ses œuvres et d'enrôler des serviteurs au lieu qu'elle s'est choisi.

Avant Pinvasion des usines, Puteaux est un village champêtre où, vers 1757, l'abbé voyageur Lebeuf compte 148 feux; on n'y voit que prés, jardins et vignes. II avait déjà cependant et il a gardé ses magnifiques plants de roses dont la plaine du Chante-Coq, au nord du village, est tout ensanglantée. Aujourd'hui, il concentre sa vie au bord de la Seine, où de lourds chalands, lui apportant les matières premières et emportant ses produits, lui donnent parfois Fanimation d'un petit port marchand. Là se groupent son église ornée de vitraux datés de 1558, sa chapelle protestante, sa mairie moderne, son active industrie. Les teinturiers, qui sont les plus anciens et les plus nombreux de ses industriels, alignent sur le quai leurs établissements prospères. Non loin d'eux travaillent une manufacture d'armes, une fabrique d'in diennes, une usine pour l'extraction des bois de teinture, et un vaste atelier de con structions d'appareils et de machines.

Entre tous les bâtiments, les chantiers, les hangars, verdoient les ombrages du parc très diminué qui fut, croyons-nous, la Faven tine des ducs de Grammont, de Penthièvre et de Clarke, duc de Feltre; c'est là que les bateleurs et les marchands forains campent leurs baraques pendant la fête patronale. En face du village s'allonge l'île de Puteaux, nommée par les riverains l'île Salomon, parce que Salomon de Rothschild en a fait une ferme modèle. A l'extrémité sud de l'île, proche le pont de Suresnes, s'appuie un barrage inter disant de ce point à la rive droite de la Seine l'accès du fleuve ; sur la rive gauche canalisée, une écluse livre passage à la batellerie. Une digue complète cet ouvrage récent, dont le but est d'élever l'étiage de l'eau dans Paris assez pour permettre d'arriver aux bâtiments de fort tonnage que le négoce enverra du Havre.

Maintenant, suivons le quai; nous atteindrons l'avenue Ganibetta qui, parle pont de Neuilly, continue l'avenue de Neuilly, qui continue l'avenue de la Grande-Armée, qui continue l'avenue des Champs-Élysées, laquelle part de la place de la Concorde pour aboutir en ligne droite, sous tous ces noms divers, par tous ces prolongements magnifiques, au rond-point de Courbevoie, où nous voici devant le groupe sculptural coulé en bronze, dont le socle porte cette brève inscription : DÉFENSE DE PARIS 1870 — 1871 Touchante et puissante idéalisation de l'héroïsme de la grande cité : la ville de Paris, sons la forme d'une femme largement drapée, énergique et fière, debout sur ses VALÉRIEN. 29 remparts, face aux envahisseurs, les défie avec le calme du courage absolu; sa main gauche élève le drapeau national, sa droite indique le but à viser et commande le suprême devoir au tirailleur accroupi à ses pieds et chargeant son fusil peut-être d'une dernière cartouche : derrière elle, une femme, blottie sons sa protection, transie et décharnée, personnifie l'indicible souffrance physique des assiégés.

Cette œuvre émouvante, inaugurée le 5 août 1883, est du sculpteur Barrias. Courbevoie s'étend à droite du rond-point, et selon la cou figuration du sol, se répartit en deux quartiers distincts : le haut Courbevoie, le bas Cour bevoie. Celui-ci centralise les rues populeuses, commerçan tes, industrielles, les quais ac tifs, la vie moderne de la loca lité. Celui-là, plus ancien, plein de maisons et d'arbres sécu laires, réunit la mairie, l'église, le château, les casernes : la mairie, très élégant édifice; l'église singulièrement com - pliquée d'un dôme ellipsoï dal d'un effet désagréable et curieux; le château insignifiant, et comme abandonné ; les casernes construites sous Louis XV, pour loger les Suisses, et dont un grand pavillon, au fronton décoré des armes royales, est d'une belle ordonnance.

A ces casernes Courbevoie doit sa fortune de commune importante, de chef-lieu de GROUPE DE LA DÉFENSE DE PARIS A COURBEVOIE canton, où le dernier recensement accuse 16,000 habitants environ. Les garnisons privilégiées de la garde royale et de la garde impériale y ont attiré, fixé nombre de fournisseurs, par qui s'est transformé l'humble hameau d'autrefois, soumis à la paroisse de Colombes, comme Puteaux Fêtait à celle de Suresnes. Cependant il était déjà bien vieux au temps de Louis XV; en 1209, le seigneur Pierre de Courbevoie mit sa croix au bas d'un parchemin et, en 1248, l'abbaye de Saint-Denis affranchit les serfs de Curra-via, comme on écrivait alors, en souvenance peut-être d'une voie romaine tracée sur la colline arrondie. A petite distance du château de Becon, - connu depuis 1636, et célèbre depuis le printemps de 1871 où, choisi pour l'emplacement d'une batterie, il fit dans Neuilly un si beau dégât, — à la limite de Courbevoie, débouche le pont de la Grande-Jatte, suivi d'un autre pont aboutissant à peu près à la frontière de Neuilly et de Levallois- Perret.

L'île de la Grande-Jatte, sans être un Éden champêtre, offre à la jeunesse parisienne des charmes que celle-ci est loin de dédaigner. Les jours fériés, les dimanches, un bal, dont la splendeur rivalise avec le luxe de l'Elysée- Montmartre, y retentit d'accords interminables ; on y fait sur le sol dénudé des repas que l'on croit manger sur l'herbe, et les balançoires, les jeux de tonneau et de quilles fleurissent à la place des arbres absents. Les pêcheurs à la ligne en PONT DE LA GR AUDE-JATTE aiment aussi les bords flétris; plus d'un y vient tenter le goujon qui pourrait, dans un délicieux jardin anglais, jeter l'amorce aux cyprins frétillant dans un bassin de pierre lisse ou de marbre. Mais ce ne serait plus la même chose! Neuilly, où nous entrons, est couvert de ces jardins, de ces bassins, dépendances infiniment correctes et jolies de maisons tout aussi correctes, tout aussi jolies.

Mais ici, aux abords de la Grande-Jatte, la guerre civile de 1871 l'a dévasté; on n'y voit que terrains clôturés en friche, ruines debout, décombres entassées, grilles tordues, trous béants dans les murs qui servaient d'embrasures aux fusils et aux canons, tantôt des Versaillais, tantôt des communards. Depuis quinze ans, les traces d'un combat acharné, rue par rue, pied à pied, corps à corps, semblent mendier les réparations que personne ne se soucie de leur accorder. Le riche, l'élégant, le discret Neuilly commence un peu plus loin, au boulevard VALÉRIEX. 31 Bineau, ou plutôt à la rue de Villiers, tlout un côté seulement lui appartient. Le uom de cette rue est tout ce qui rapjielle l'antique paroisse de Villiers-la-Garenne , établie sur remplacement d'une villa mérovingienne. Villiers eut des seigneurs particuliers depuis le Xe siècle; son église, bâtie en 1217, partagea longtemps avec Clicliy-la-Garenne la juridiction ecclésiastique du pays plat compris entre le Bois et Saint-Denis.

Telle porte cochère cintrée, garnie de bancs de pierre et de bornes, à l'extrémité de la rue, ouvrait sur le château de Villiers que Louis-Philippe acheta pour le réunir au sujierbe domaine de Neuilly, habité avant lui par les d'Argenson, par Radix de Sainte-Foix et par Talleyrand. Construit en 1755 par l'architecte Cartaud, le château de Neuilly, écrivait Dargen- LA FOLIE SAINT-JAMES (Neuilly) ville en 1762, « est élevé sur plusieurs terrasses qui descendent vers les bords de la rivière de Seine. II est à la romaine, couronné d'une balustrade interrompue par des piédestaux qui portent alternativement des groupes d'enfants et des vases »; et il décrivait les salons revêtus des stucs de Clerici, les fresques, les panneaux et les trumeaux de Doublet, les sculptures de Bâtisse, d'Allegrain, les jardins somptueux.

Louis-Philippe respecta ces choses, arrondit sa propriété, la fit rapporter et y intro duisit une magnanerie. Ce chef-d'œuvre de Yutile dulci a complètement disparu : les flammes révolutionnaires ont dévoré, les 25 et 26 février 1848, le château où d'Ar genson recevait les philosophes et cachait les manuscrits de l'Encyclopédie, et que Charles X fugitif faisait canonner des hauteurs de Saint-Cloud, au mois de juillet 1830, tandis qu'une députation de la bourgeoisie victorieuse venait y offrir au duc d'Orléans la couronne de roi-citoyen. « Du parc, confisqué eu 1852 et vendu par lots, est sorti l'admirable quartier de villas opulentes; couru dans tous les sens par des avenues rectilignes, larges, ombragées, pleines de fraîcheur et de parfums, que l'on nomme encore par habitude le parc de Neùffly.

H n'existe nulle part, sinon en Angleterre, de jardins plus anglais, plus soi gnés, plus flatteurs à l'œil, avec des pelouses plus semblables à des tapis de peluche verte', et plus de ces ingénieuses peintures composées de fleurs de tous les climats, où les massifs d'arbres mettent le relief des ombres à propos et selon la volonté du maître. C'est le triomphe de l'iiortieulture savante. Au midi de Neuilly, en deçà des palazzini du parc, le monde du travail, du commerce, des rentiers ou retraités, imprime au pays un aspect plus simple et moins silencieux. Des établissements hospitaliers, des maisons d'éducation, BORDS DE LA SEINE A CLICHT des asiles, vivant au large, s'étalent le long des grandes avenues. L'excellente institution professionnelle de jeunes filles, Notre-Dame-des-Arts, occupe sur le boulevard Eugénie le château que posséda Madame Adélaïde, sœur du roi Louis- Philippe.

Dans un angle du boulevard Bineau, s'encadre une chapelle anglicane, luisante comme de la porcelaine neuve. Sur l'avenue du Roule, brille la façade de la nouvelle mairie, com posée d'une partie centrale et de deux avant-corps d'un style élégant et vague : le premier étage présente une riche ordonnance corinthienne ; des frises, des figures et des statues symboliques, sculptées par MM. Barrias, Tony Noël et Gauthier, décorent l'édifice. Au centre, un campanile mesurant quarante-deux mètres de hauteur annonce au loin la Maison commune. ASNIÈRES M Un autre quartier de villégiature luxueuse, celui de Saint-James, se trouve près de la Seine, à gauche du célèbre pont qui joint Neuilly à Courbevoie. Nous y sommes. Le pont de Neuilly à Cour bevoie est de vastes proportions, d'une structure hardie et puissante.

II excita chez nos aïeux la plus vive admiration ; c'était le premier du genre et l'œuvre capitale d'un ingénieur de génie, Perronet. « Le décintrement, relate Dulaure, en fut exécuté avec solennité, le 22 septembre 1772; l'opéra tion fut achevée au bout de cinq mi nutes, en présence CITÉ TROUILLET (Clicby-la-Garenue) d'une foule de curieux et du roi Louis XV qui y passa le premier dans sa voiture. » Cette inauguration changea la fortune de Neuilly. Le village attendait de puis des siècles ce pont définitif dont Pabsence, suppléée jadis par un bac dangereux, l'était encore par un méchant pont de bois. Or le bac avait failli en 1606 causer la mort d'Henri IV et de Marie de Médicis ; ils le passaient en carrosse, lorsque leur équipage chavira dans le fleuve ; ils se se raient noyés si deux courtisans de ,, , , -, sis. ■ CITÉ GERMAI K (Clicliy-la-Garenne) 1 espèce la plus rare ne s étaient, tout armés, jetés à l'eau pour les repêcher.

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