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L'Éloquence parlementaire pendant la Révolution française. Les orateurs de l'Assemblée Constituante

F.-A. Aulard · 1882 · Scanned text

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About this book

Author
F.-A. Aulard
Language
French
Published
1882
Length
179,986 words · about 12 h 36 min
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Contents (32)

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Introduction

CONNAISSANCES SUPPOSÉES CHEZ LE LECTEUR. - DU TEXTE DES DISCOURS Si personne n'a encore entrepris d'étudier avec méthode l 'éloquence parlementaire pendant la Révolution, si on tente aujourd'hui pour la première fois d'écrire ce chapitre de notre histoire littéraire, ce n'est pas que le sujet soit ingrat, car les chefs-d'œuvre abondent, ou étranger aux préoccu pations présentes, car les questions débattues dans les assemblées révolutionnaires demeurent actuelles. C'est plutôt que la matière semblait brûlante encore, et qu'on ne croyait pas possible de juger, au point de vue littéraire, une éloquence dont les passions étaient les nôtres. Aujourd'hui, après un siècle écoulé, ou peu s'en faut, ne peut-on lire d'un esprit critique les discours des Constituants et des Conventionnels ? Ce n'est pas le temps seul qui nous a rendus impartiaux, c'est aussi, c'est plutôt, hélas ! l'oubli.

A force d'être négligée comme dangereuse, cette glorieuse page de notre littérature s'est effacée, a disparu. Quelques noms éclatants surnagent seuls dans notre mémoire ; mais où sont les œuvres? La prudence et la peur les ont reléguées, pendant la Restauration . dans leurs poudreux in-folios, qui les tiennent enfouies et les gardent. II est vraiment temps d'exhumer et de faire revivre, je ne dis pas Mirabeau, dont la gloire n'a jamais pâli, mais Barnave, mais Cazalès, en attendant Robespierre, Vergniaud, Danton et Saint- Just : ce sont nos Demosthènes et nos Cicé rons à nous, ou, si cette comparaison choque, ce sont nos Pitts, nos Shéridans et nos Fox. Les maîtres de notre tribune politique méritent une place à côté des maîtres de la chaire chré tienne, qui n'auront certes pas à rougir de ce voisinage : Barnave ne vaut-il pas Massillon ?

Vergniaud est-il inférieur à Bourdaloue? Nous ne les jugerons pas cependant d'après la méthode clas sique : il s'agit avant tout de les faire connaître, puisqu'on les a oubliés, du moins comme orateurs. C'est par de nom breux extraits de leurs discours, par l'exposition de leur con duite et de leurs idées politiques que nous essaierons d'expliquer leur éloquence, évitant, autant que possible, les for mules d'admiration ou de blâme, dont le goût du lecteur ne nous saurait aucun gré. Dans ce volume, consacré à la Constituante, on ne retrou vera pas quiconque a parlé à la tribune de cette assemblée, mais ceux-là seulement qui nous ont paru dignes du titre d'orateurs. On remarquera peut-être une certaine dispropor tion entre les biographies : nous n'avons pas voulu rappeler ce qui se trouve partout et répéter des détails trop célèbres.

Nous supposons que le lecteur connaît l'histoire de la Révolution, et nous lui prêtons aussi, comme nous allons l'indiquer , la connaissance de certains antécédents déjà exposés dans des livres bien connus. 1 Si on est tenté de croire que nous avons exagéré à plaisir la nouveauté de notre sujet, qu'on se pose cette question : que sait-on, au sortir du collège, sur Téloquence révolutionnaire ? que sait un homme du monde sur les orateurs de la Cons tituante, de la Législative et de la Convention ? II a étudié l'histoire de France dans un manuel classique, et le cours du professeur n'a guère développé ce manuel. II n'ignore pas que de nombreux orateurs ont parlé, que leur parole a été pas sionnée, tragique, violente, non sans enflure ni sans mauvais goût. Quelques apostrophes célèbres de Danton, quelques mots concis de Siéyès lui reviennent à la mémoire.

On lui a dit que Mirabeau fut un grand orateur, et il se ligure une pa role orageuse, troublée et troublante, parfois pénible et obscure, propre surtout aux apostrophes virulentes, aux ré ponses foudroyantes. On lui a parlé des bonnes intentions, de la vertu et des malheurs des Girondins, et on lui a dit qu'ils étaient éloquents ; mais il ne connaît pas leurs discours, et il peut se demander si les héros du poème en prose de Lamar tine ne doivent pas leur réputation d'orateurs encore plus à leurs infortunes qu'à leur mérite personnel. De Robespierre, il se rappelle une ligure froide, hypocrite, odieuse, et il con jecture une éloquence à l'avenant. C'est à peu près tout ce qu'il sait au sortir du collège sur l'éloquence révolutionnaire. Quant à y voir un genre littéraire comparable à Téloquence classique, à Téloquence d'un Démosthène, d'un Cicéron ou d'un Bossuet, il n'y a pas songé.

Vergniaud et Robespierre n'ont jamais figuré sur le programme d'aucun baccalauréat, et telle est l'infiuence des études classiques sur les esprits les plus libres, qu'il faut un effort, une audace d'imagination pour prêter à ces hommes farouches les qualités des vrais orateurs, et supposer qu'ils puissent un jour figurer, à titre de modèles, dans un traité de rhétorique. Peut-êtrej cependant, pour peu qu'il ait l'esprit curieux , aura-t-il été séduit par la lecture de quelques fragments de cette éloquence révolutionnaire. II veut en savoir davan tage. Les noms des grands historiens de la Révolution sont connus de lui ; le voilà lisant d'abord le plus court, le plus abordable, je veux parler de M. Mignet. Je connais peu de lectures aussi captivantes pour un esprit sincère. L'histoire de la Constituante, notamment, dont nous voulons nous occuper dans ce volume, y est tracée de main de maître, à la Tacite, et, ce qui intéresse davantage notre chercheur, des portraits d'orateurs s'y rencontrent en assez grand nombre.

II est impossible d'oublier le portrait des deux célèbres contre-révolutionnaires Cazalès et Maury. Celui de Barnave s'impose à l'esprit et s'y grave à jamais. Quelques citations, choisies parmi les passages les plus nobles et les plus délicats des discours, coupent le récit d'après un art savant. La matière de cette grande éloquence nous apparaît aussi élevée que les motifs d'inspiration d'un Cicéron ou, dans Salluste, d'un César. On songe aux modèles classiques, à ce Conciones, appris par cœur au lycée. On est sûr qu'il y a là une véritable éloquence, et on commence à brûler de la connaître, ce qui prouve qu'on ne la connaît pas encore, et que le livre de M. Mignet ne suífit pas à notre dessein. L'ouvrage considérable de M. Thiers va donner quelques aliments de plus à la curiosité, mais sans la satisfaire.

Ici, les citations sont nombreu ses, mais courtes, et si Thistorien est impartial, s'il n'est aveuglé par aucun des préjugés des écrivains hostiles à la Révolution, il y a chez lui, bien à son insu, des préoccupations de Tidéal classique, qui guident encore plus ses choix que le soin de la vérité, et les exigences d'un goût sévère et orthodoxe lui font éviter toutes les citations où les règles de la rhétorique traditionnelle paraissent trop ouvertement violées. M. Louis Blanc, préoccupé de soutenir une thèse, néglige le point de vue littéraire, et ne nous donne aucune idée de l'art des orateurs de la Convention. Je me trompe : il nous initie indirectement à la lecture de leurs discours par son style même, style un peu suranné aujourd'hui, visiblement inspiré par Tétude de Rousseau, de ce Rousseau qui a été le grand maître de rhétorique de la Montagne.

Quant à Michelet, il fait revivre à nos yeux toute Téloquence révolutionnaire; on voit Torateur à la tribune : visage, geste, voix, tout y est. L'historien ne craint pas la réalité ; Texpression triviale, pittoresque, injurieuse, obscène même, ne Teffraie pas. En vérité, on assiste aux séances, comme si on était caché dans cette loge du Journal logographique, d'où on pouvait tout entendre et tout voir sans être vu. C'est une résur rection, et une résurrection magique. Et pourtant elle ne nous satisfait pas complètement l'esprit, et, le livre fermé, le charme tombe. Alors le désir vient de remonter aux sources et d'approcher des textes. On se procure la collection du Moniteur ou le recueil de documents parlementaires publié par Bûchez et Roux, recueil si commode, si complet, et qui contient tant de pièces qu'on ne trouve que là.

On approche enfin de la réalité; on va la saisir, et on la saisit en effet, en grande par tie. Les volumes succèdent aux volumes, et, pour ne parler que de l'Assemblée constituante, on arrive en quelques se maines à en connaître toutes les délibérations. On a lu les séances orageuses tenues sous le coup del'émotion populaire, et ces longs et beaux débats, vraiment parlementaires, où la Constitution fut discutée et votée. II semble qu'on n'ait plus rien à savoir, et pourtant Timpression qui domine, après cette longue lecture, n'est-ce pas la fatigue, un certain ma laise intellectuel, et, tranchons le mot, un véritable sentiment d'ennui ? On se sent comme déçu. On n'a pas retrouvé Tenthousiasme excité en soi par la lecture de Mignet, de Thiers et de Michelet. Ces discussions, qui semblaient trop courtes dans les historiens, sont trop longues dans le Moni teur.

Ces discours, qu'on avait supposés si colorés, semblent ternes, froids, souvent secs et subtils. On ne comprend pas tout très bien, et la vraie source de Tennui, c'est de ne pas comprendre. Serait-ce que Tépoque révolutionnaire, trop lointaine, n'a plus pour nous qu'un intérêt historique? Non : les sujets de discussion sont les mêmes ; on discute les mêmes grands intérêts sociaux que de nos jours Les idées des Constituants ne sont-elles pas aussi actuelles que celles des membres du par lement français en 1881 ? La différence est dans la forme. Ces orateurs ne parlent pas la même langue que nous. Leur langue a vieilli, s'est obscurcie parfois ; c'est la langue du temps. Notre chercheur se voit donc obligé d'apprendre cette langue du temps, et d'étudier les autres manifestations littéraires de Tépoque, notamment les cahiers électoraux, véritables bréviaires des Constituants, et les journaux , leurs conseillers quotidiens.

II verra que la forme littéraire à la mode en 1789 est celle de Rousseau, de Montesquieu, des encyclopédistes, des économistes, des patriotes. La forme voltairienne n'est point imitée, parce qu'elle est inimitable ; c'est la pensée qui s'exprime presque sans voile. Aussitôt des études considérables se proposent à l'esprit ; d'abord il faut lire Rousseau, tout Rousseau, mais surtout YEmile et le Contrat social. On devra se pénétrer de tous les procédés de stylede Jean-Jacques, de son éloquence passionnée et colorée; on devra étudier la manière dont il met ses idées en scène, manière íaite pour le peuple, ses apostrophes, ses nombreuses figures de rhétorique. Quelqu'un qui veut étudier Téloquence révolutionnaire ne saurait trop pâlir sur Rous seau : tout YEmile et tout le Contrat ont été débités par tran ches à la tribunedes assemblées.

Le même travail sera nécessaire pour Montesquieu, de qui procèdent les constitutionnels, les partisans du système parlementaire anglaises, en général, les Constituants. Quand on aura lu en outre TEncyclopédie et les économistes, qu'on y aura ajouté les philosophes, comme d'Holbach, les deux gros volumes de Raynal, Diderot (1) et l'œuvre si populaire de Mably, sera-ce tout ? II faudra con- (1) « Diderot est, suivant moi,l'Isocrate qui a présidé aux exercices de notre tribune », dit avec exagération, mais non sans quelque vérité, Charles Nodier, dans ses Souvenirs, épisodes et portraits, Paris, 1831, 2 v. in-8 (I, 117). naître ce qu'était au xvme siècle cette presse dont la lecture assidue forme aujourd'hui et nos orateurs parlementaires et le public de nos orateurs. La presse? Mais existait il des jour naux politiques avant 1789?

Non, sans doute; seulement on suppléait au journal par les feuilles volantes, les pam phlets (1) ; chaque incident politique était commenté par une nuée de brochures plus ou moins clandestines, dont les titres seuls rempliraient de gros volumes. Si le xixe siècle est le siècle des journaux, le xvme fut le siècle des brochures. C'était comme la monnaie des œuvres de Montesquieu, de Rousseau et des gros volumes de TEncyclopédie. Opposition et pouvoir s'y complaisaient. Le ministère avait des pam phlétaires à sa solde, et ces polémiques se répandaient dans toute la France, mais surtout dans les villes. Spirituelles ou bêtes, violentes ou malignes, elles ne lassaient jamais la curiosité populaire. C'est dans ces lectures que le public fai sait, fit son éducation politique. C'est là que naquit la langue parlementaire, tour à tour pédante et vive, grossière et rat fìnée, souvent obscure pour nous, comme les idées mêmes de ces pamphlets, mais claire alors pour tous et adaptée à la disposition présente des esprits.

Ajoutons que ces pamphlets affectent souvent la forme de discours, d'allocutions pitto resques : il s'y trouve parfois de la véritable éloquence, et celui qui s'y est plu, qui en connaît un grand nombre, n'est pas dépaysé quand il aborde la lecture du Moniteur. II ne s'ennuie plus : il comprend. Ces pamphlets ne rendront cependant pas compte du tour classique de certains discours, de ces souvenirs de la Grèce et de Rome, de cette raideur un peu emphatique qui caractérise plusieurs orateurs. II faudra s'occuper d'une autre question, et se demander quelle a été T éducation des hommes de la (1) Parfois ces brochures prenaient un caractère de périodicité, comme les Nouvelles ecclésiastiques, clandestines. Révolution ; les plus âgés furent élevés chez les Jésuites qu'on expulse en 1762, mais dont la méthode restera, et il faudra étudier cette méthode qui est encore, pour la rhétorique, celle de nos lycées.

Là le Conciones est la Bible de Télève ; il fut celle d'un Robespierre et d'un Danton. CeConciones, On ne l'imite pas seulement à la tribune, on le cite; on donne les noms de ses héros à ses adversaires et à ses amis ; on prend pour modèles un Scipion, un Fabius, un Canuléius ; il semble en vérité que ces orateurs de Técole siègent et votent, surtout à la Convention. Mais notre curieux ne devra pas se contenter de cette vue un peu courte ; il devra étudier tout le système de Téducation au xvin» siècle et remonter plus haut encore. II comprend maintenant ce qu'est la forme de ces discours , il n'en est plus choqué; lecteur récent des grands écrivains du xviii6 siècle, des pamphlétaires, instruit des méthodes de rhétorique que Ton suivait dans les collèges, il n'est plus dépaysé à une séance de la Constituante ou de la Convention, et quand, de l'étude de la forme, il voudra passer à celle du fond et se demander où les orateurs ont pris les idées qu'ils expriment, la réponse à cette question se trouvera dans le même Montesquieu, dans le même Rousseau.

Toute la matière de Téloquence révolutionnaire est là. « La Révolution, a-t-on dit souvent, était faite dans les esprits avant d'être commen cée dans les actes, » Sera-ce tout? Les études préalables seront-elles enfin ter minées? La personne de bonne volonté et de moyenne culture que nous supposons pourra-t-elle enfin apprécier les discours mêmes des orateurs de la Révolution ? II s'en faudra de beau coup, et l'étude la plus considérable restera encore à entre prendre. On en sentira soi-même le besoin, et voici comment. Dès les premières séances des Etats généraux, alors que s'engage lafameusediscussionsurla vérification des pouvoirs, d'où est sortie la Révolution, on est surpris de voir que les députés discutent sinon avec méthode , du moins avec une certaine expérience des choses parlementaires, et comme si ce n'était pas la première fois qu'ils assistassent à des déli bérations semblables.

Leur éloquence n'est pas celle qu'on attendrait d'hommes qui n'ont jamais été députés politiques. Les formes dont ils se servent ont évidemment déjà été employées avant eux, et ils obéissent à une sorte de tra dition. Existait-il donc, avant les Etats de 89, des assemblées délibérantes, et y a-t-il eu des écoles pratiques où Ton pût apprendre Téloquence parlementaire? Etait-ce, par exemple, Tassemblée des notables ? Mais elle fut trop restreinte et trop éphémère pour instruire les hommes politiques du xviii6 siècle. D'ailleurs, un petit nombre seulement des Consti tuants avaient lait partie de cette assemblée. En avaient-ils du moins lu les débats ? Non, puisqu'on ne publiait que les procès-verbaux des séances officielles et plénières, et que ces séances étaient remplies tout entières par un monologue du roi ou d'un ministre.

C'est dans leurs bureaux que les notables discutaient, prononçaient des discours, mais à huis clos et sans publicité ; on ne connut alors de leur éloquence que ce qui transpira dans le public, et nous n'en connaissons aujourd'hui que quelques traits rapportés par Hardy et par le continuateur de Bachaumont : ainsi nous possédons les protestations écrites des bureaux contre les assertions men songères de Calonne, qui avait publiquement affirmé être d'accord avec les notables sur tous les points essentiels. Les notables parurent très énergiques, très patriotes, et parlèrent, dit-on, avec une fermeté que la composition de cette assemblée ne faisait nullement prévoir. On peut donc dire que certaines qualités de Téloquence des Constituants, Ténergie, la constance, Timperturbabilité, se montraient déjà dans les délibérations des notables.

Leur seconde assemblée, en agi tant la question brûlante de savoir dans quelle forme les Etats seraient convoqués, effleure d'avance plusieurs des grands motifs de Téloquence révolutionnaire. D'autres modèles oratoires furent donnés par les Parle ments, dont on connaît le rôle politique. Leurs remontrances, répandues partout et lues avidement, sont d'un style noble et élevé, qui, à coup sûr, mit à la mode la gravité et la di gnité dans Téloquence. Citons seulement deux de ces morceaux oratoires publiés à la veille de la Bévolution. Quand le duc d'Orléans et deux conseillers furent arrêtés, le Parle ment de Paris s'exprima ainsi dans sa remontrance du 8 décembre 1789 : « Le dernier de vos sujets n'est pas moins intéressé au succès de nos réclamations que le premier prince de votre sang. Oui, Sire, non seulement un prince de votre sang, mais tout Français puni par Votre Majesté, et surtout puni sans être entendu, devient nécessairement le sujet de T alarme publique.

La liaison de ces idées n'est pas Touvrage de votre Parlement, elle est celui de la nature, elle est le cri de la raison, elle est le principe des plus saintes lois, de ces lois qui sont gravées dans toutes les consciences, qui s'élèvent dans la vôtre, et nous assurent Tapprobation intime de Votre Majesté; de ces loisqui ne séparent point, dans les vues d'ordre public, la liberté des citoyens avec l'autorité du prince, et placent la sûreté personnelle àla tête de toutes les propriétés ; de ces lois enfin que de fidèles ministres n'oseraient pas combattre, parce qu'on ne peut les violer, suivant les magnifique» expressions de M. Bossuet, sans ébranler les fondements de la terre et préparer la chute des empires. La cause de M. le duc d'Or léans et des deux magistrats est donc, sans nous, par la seule force de ces principes, la cause du trône, dont la justice est Tunique fondement, et de la nation, qui ne peut être heureuse que par la justice » Et, le U avril 1 788, le Parlement fait en ces termes Tapolo^ giedu droit d'enregistrement : « Le greffe de votre Parlement, Sire, est un dépôt inviola ble.

C'est là que se conservent les titres de vos sujets, et ceux même de Votre Majesté. Si l'autorité absolue pouvait en dis poser, que deviendraient, dans un moment de crise ou d'er reur, ces monuments antiques qui d'âge en âge nous ont transmis les droits du trône et ceux des peuples? Où retrou verait-on ces vérités nationales qui doivent régler le zèle des magistrats? Arrachées de nos registres, elles se réfugieraient dans nos cœurs , sans doute, et la force ne pourrait les atteindre dans ce dernier asile. Mais les archives de la magistrature offrent Texemple à côté du principe. On aime à retrouver, dans ces vastes recueils, au-dessus de tout soupçon, les actes généreux qui consacrent la puissance des lois et la fidélité de leurs ministres. Nous y conservons avec soin les arrêts mé morables qui plus d'une fois ont affermi et rétabli sur le trône votre auguste race ; les actes conservatoires des droits de la nation ne méritent pas moins et notre vigilance et l'im mortalité.

D'ailleurs, il est des règles positives, il est des droits particuliers dont les seuls titres sont les actes qui les renferment. Le pouvoir d'anéantir ces actes ne peut être avoué ni par la raison ni par la loi. La fortune publi que, Tintérêt des familles en souffriraient également. Tout doit être inaltérable dans les registres d'un tribunal, jus qu'à ses erreurs. La loi permet qu'on les répare, mais les moyens n'en sont pas indifférents, et Ton ne peut s'empêcher de reconnaître que la suppression arbitraire des minutes d'un greffe ressemblerait moins à la réparation d'une erreur, qu'à la violation d'un dépôt. » Ces morceaux d'apparat frappèrent vivement les imagina tions : on apprit à apporter, dans Topposition la plus violente, de la tenue, de la bienséance et du sang-froid, et ces modèles ne turent perdus ni pour les assemblées d'électeurs, ni pour les États généraux eux-mêmes.

Quant aux débats intérieurs des Parlements et aux discours que prononcèrent les conseillers dans des discussions souvent politiques, on ne les publiait pas. Les orateurs de la Constituante purent-ils se former, comme on Ta dit, à la lecture de ces discours? Ils ne les connurent que par ouï-dire. Les Parlements ne furent une école d'éloquence que pour ceux de leurs membres qui devinrent députés, un Duport, un d'Espréménil. La véritable école des Constituants fut le barreau. Les plus célèbres d'entre eux étaient avocats, comme Barnave, Thouret, Target, Bergasse, Robespierre, et tant d'autres. Le lecteur devra donc avoir étudié l'histoire de Téloquence judiciaire au xvme siècle, d'autant plus que les causes retentissantes de T époque ont ou reçoivent un caractère politique. Souvent aussi, les avocats se réunissaient périodiquement en des conférences où Ton ne traitait pas seulement des ques tions de droit, mais surtout des questions d'économie politi que et de politique pure.

Ainsi M. de Beaumetz avait fondé et dirigeait à Arras une réunion semblable, qui était Timage abrégée d'une assemblée législative. La France de Tancien régime, éprise d'éloquence et de liberté, cherchait par tous les moyens à tromper son désir. On parlait, on discourait partout, dans les salons, dans les cercles, dans les dîners, et surtout dans les académies. Nom breuses, influentes, honorées, ces sociétés littéraires pullu laient ; il n'était pas de province, pas de ville de quelque im portance qui n'eût la sienne , avec séances publiques , concours, harangues, solennités , où la parole jouait le pre mier rôle. C'étaient autant de tribunes ouvertes à qui se sentait orateur ; le bien dire s'y conservait, s'y développait avec un certain libéralisme politique. C'est ainsi que Tacadémie de Dijon avait donné à Rousseau l'occasion de se faire connaître.

C'est ainsi que Tacadémie d'Arras offrit à Robespierre un au ditoire devant lequel il satisfit et fixa son penchant à Télo quence d'apparat. La Franc-Maçonnerie, très-répandue en France au xvme siècle, donna aussi à plus d'un Constituant futur l'occasion de s'exercer à la parole dans les assemblées générales de sa loge, et des questions politiques étaient plus d'une fois débattues dans ces réunions secrètes. Et comment ce goût de la politique s'était-il conservé en France à travers tant de siècles de despotisme ? On devra, pour résoudre cette question, étudier le rôle des Parlements, leur opposition politique et religieuse aux deux derniers siècles, leur prétention de remplacer les États généraux inter rompus depuis 1614, le rôle, la politique et Téloquence de ces États généraux depuis leur établissement; il s'agira, non pas de trouver parmi les orateurs du xve et du xvie siècle des pré décesseurs à Mirabeau, mais seulement de constater la con tinuité de l'esprit politique et la permanence, sous diverses formes, des habitudes oratoires.

On remontera ainsi jusqu'aux rudiments d'institutions parlementaires qui existaient à Tépo que gallo-romaine, jusqu'au Concilium Galliarum, dont les États du xive siècle doivent reproduire les principaux traits. On saura de la sorte comment la France fut de tout temps une nation éprise de politique et de beau langage, et on s'expli quera mieux la soudaine éclosion d'éloquence politique à laquelle on assiste en 1789. Je suppose donc que le lecteur a fait toutes ces études pré paratoires, qu'il connaît tous les précédents de la question. Ce n'est qu'ainsi préparé qu'il peut aborder l'étude de Tœuvre oratoire de l'Assemblée constituante. II Mais où trouverons-nous cette œuvre oratoire ? Quel est le meilleur texte des discours?. Te dis: le meilleur texte; quant au vrai texte, quant à la reproductionlittérale des improvisations, telles qu'elles sont tombées de la tribune, il faut, sauf pour les derniers mois de la Constituante, s'en passer.

II n'y avait alors ni journal officiel, ni compte-rendu officiel in extenso. Quant au Moniteur ou Gazette nationale, cette feuille devait gar der longtemps encore le caractère d'une entreprise privée. Où donc faut-il chercher le tableau le moins infidèle des débats? Disons tout de suite que le Moniteur est en somme le recueil le plus complet, le plus exact des discours prononcés à l'As semblée constituante. Montlosier Tappelle le registre officiel du temps, et une épigramme des Actes des apôtres, où les journaux patriotes sont tournés en dérision, compareen ces termes le Moniteur à ses confrères : Le Moniteur, à la marche plus lente, De l'Assemblée image très parlante (1). Libéraux ou réactionnaires, les contemporains sont unani mes à louer la fidélité des comptes-rendus publiés par Pan ckouke (2), et c'est dans le Moniteur que Montlosier, Lameth, Bailly, Ferrières et les autres auteurs de mémoires puisent les fragments de discours qu'ils citent.

La plupart des orateurs, notamment Mirabeau, remettaient, en descendant de la tribune, leur manuscrit au rédacteur du Moniteur présent à la séance. Quand Théodore de Lameth cherchait la preuve que Mirabeau avait altéré le texte de son discours sur le droit de paix et de guerre, pour l 'envoyer aux départements, il se fit écrire par Hippolyte de Marcilly, rédacteur du Moniteur, Tattestation suivante : « Je renouvelle à M. Théodore de Lameth Tassurance que M. Mirabeau Taîné nous a envoyé son discours, et que c'est sur le manuscrit qu'il nous a fourni, qu'on Ta imprimé littéralement dans le Moniteur; il est également vrai que M. de Mirabeau nous a envoyé directement sa réplique, imprimée aussi littéralement dans le Moniteur. « Signé : Hippolyte de Marcilly. » Paris, le H juin 1790. (1) Actes des Apôtres, IV, 118.

(2) Nous ne parlons, bien entendu, que du Moniteur des années 89,90, 91. Pendant la Législative, et surtout pendant la Convention, ce journal mutile et défigure trop souvent ses comptes-rendus au gré du parti vainqueur. est donc à peu près certain que tous les discours écrits étaient reproduits littéralement par le Moniteur. Quant aux discours improvisés, on analysait les moins remarquables, et on reproduisait les plus importants sur des notes prises en séance. Cette tâche était confiée à un habile journaliste, Maret, le futur duc de Bassano. Celui-ci, dès Touverture des Etats généraux, s'était installé à Versailles, suivant assidû ment les séances et prenant des notes pour son propre compte. De ces notes, il formait un bulletin qu'il lisait dans les cercles et dans les salons. Le succès de ce Bulletin manuscrit fut tel que Maret se décida à le transformer en un journal imprimé, qui parut à partir du 12 septembre 1789.

Le 2 février 1790, Panckouke proposa à Maret de réunir son Bulletin au Moniteur. Maret y consentit, à condition que le Bulletin conserverait son titre et s'associerait au journal sans y disparaître, et c'est à partir de cette date que commença le succès du Moniteur. Arnault, dans ses intéressants Souvenirs d'un Sexagénaire, nous a tracé, en même temps qu'un portrait de ce parfait journaliste, un tableau curieux des difficultés que la presse avait alors à surmonter pour rendre compte des séances du Parlement : -< Bien que la littérature, dit-il. les nouvelles et la politi que fussent admises à remplir les longues colonnes de cette feuille, les discussions de l'Assemblée en occupaient toujours la plus grande partie. C'était ce qu'on y cherchait avant tout ; comme cet article ne pouvait pas être traité avec trop de talent et de soin, c'est à Maret que la rédaction en était confiée.

Personne ne s'en fût mieux tiré. Les peines qu'il prenait, les sacrifices qu'il s'imposait pour répondre à la confiance de l'éditeur, sont presque incroyables. Les journalistes n'avaient pas alors de places réservées, les meilleures appartenaient au premier qui s'y installait. Que faisait-U pour n'être devancé par personne ? Après avoir corrigé les Bloq. parlem. DU TEXTE DEC; DISCOURS. épreuves du journal qui s'imprimait pendant la nuit, et donné quelques heures au sommeil, à la suite d'un repas tait à la hâte, il se rendait à la porte du manège où l'Assemblée siégeait, pour y attendre, en tête de la file qui ne tardait pas à s'allonger, Theure où s'ouvrirait cette porte qui ne s'ou vrait qu'à dix heures. Bien plus, comme il lui était arrivé quelquefois d'être devancé par des gens qui avaient été ré veillés avant lui par le même intérêt, if prenait souvent le parti, quand Tobjet de la discussion était d'une importance majeure, de passer la nuit à cette porte devant laquelle il bivouaquait, couché sur la place que la fatigue ne lui per mettait plus de garder debout. « Cela dura jusqu'à ce que les députés chargés de la police de la salle, feconnaissant Tintérêt qu'ils avaient à faciliter le travail des journalistes, assignèrent une loge particulière au Moniteur (i) . » Mais, avant Tentrée de Maret au Moniteur, ce journal se bornait, le plus souvent, à de sèches analyses, et, d'ailleurs il ne paraissait que depuis le 24 novembre 1789.

Du 5 mai au 24 novembre, le public ne connut que très sommairement les travaux de l'Assemblée. Les comptes-rendus avaient rarement la forme dramatique que Maret leur donna. On résumait un discours en quelques lignes et en style indirect, et on ne citait textuellementquequelques phrases brillantes, inoublia bles, comme certaines formules de Siéyès ou certaines apostrophes de Mirabeau. Les historiens recommandent surtout, pour cette période, le Courrier de Provence, de Mirabeau, et le Point du jour, de Barrère. Mais le Courrier de Provence est plus remarquable par les articles de fond qui expriment la politique de Mira beau que par ses comptes-rendus des séances, où les rédacteurs genevois de ce journal ne mettent en lumière que les (1) Arnault, I, incidents favorables aux desseins de leur directeur.

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