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IX TYPOGRAPHIE EDMOND MONNOYER AU MANS (Sauthe PAR J.-A. PETIT TOME NEUVIÈME CHARLES X PARIS SOCIETE GENERALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE VICTOR PALMÉ, DIRECTEUR GÉNÉRAL 76, HUE DES SAINTS-PÈRES, 76 GENÈVE i, rue Corratcrie, i BRUXELLES 12, rue des Paroissiens, 12 Prœcipuum mitnus annalium reor, ne virtulesmleanlur, ulque pranis diclis factts tjne eiposterilate et insumia mclus sil. Le principal objet de l'iiistoire est, a mon avis, de préserver les vertus de l'oubli, et d'atiaelier aux paroles et aux actions perverses la crainte de l'iníamie et de la postérité. Tacite, Annal., III, Lxv.
DE LA FRANCE CHARLES X CHAPITRE PREMIER Concours à Saint-Cloud. — Réponse du roi aux pairs et aux députés. — Nombreuses députations qui viennent le saluer. — Courte visite do Charles X à Paris. — Obsèques de Louis XVIII. — Ordre du cortège. — Entrée de Charles X à Paris. — Compliment de M. de Chabrol. — Réponse du roi. — Paroles du roi à l'archevèque de Paris. — Aspect de la cour. — Revue au Champ de Mars. — Charles X confère à M. le duc d'Orléans le titre d'Altesse royale. — II abolit la censure. — Inhumation de Louis XVIII.— Troubles à l'occasion des funérailles de Facteur Philippe. — Ordonnance concernant les officiers généraux. — Ouverture des Chambres. — Liste civile. — Apanage rendu à M. le duc d'Orléans. — Tergiversations de la gauche. — Indemnité aux émigrés. — Objections des libéraux. — Discours du général Foy. — Menaces de M. Dupont (de l'Eure). — Loi touchant les congrégations religieuses de femmes. — Loi sur le sacrilège. — Discussion de cette loi à la Chambre des pairs et à celle des députés. — Nombreux orateurs qui prennent la parole pour et contre le projet. — Vivacité des débats. — Paroles violentes de M. de Bonald. — Discours de M. Royer- Collard à la Chambre des députés. — Éclaircissements donnés par Mer Frayssinous. — La loi est votée. — Vote du budget. — Marchés Ouvrard. — Indépendance de Saint-Domingue.
Pendant que les médecins embaumaient Louis XVIII aux Tuileries, la petite ville de Saint-Cloud était inon dée de -visiteurs : les grands dignitaires, les grands IX. — CHARLES X. officiers de la couronne, les ministres, les maréchaux, un certain nombre de diplomates et de prélats, venaient saluer le nouveau roi. Les pairs et les députés furent reçus en même temps. Ils exprimèrent dans leur harangue, et leur deuil pour le roi qui n'était plus, et leur espoir en celui qui prenait les rênes de l'Etat. Charles Xleur répondit avec émotion : « Mon cœur est trop profondément affecté pour qu'il me soit possi ble d'exprimer les sentiments que j'éprouve; mais je serais indigne de celui qui m'a laissé de si grands exemples, si, me livrant trop à la douleur, je ne conser vais pas assez de force pour remplir les devoirs qui me sont imposés.
Chapitre II
Départ de Charles X pour Reims. — Accident à Fismes. -Arrivée à Reims. — Préparatifs du sacre. - Divers serments prêtés par le souverain. — Cérémonies. —Le roi tient le chapitre de ses ordres.— Chevaliers du Saint-Esprit. — Le roi visite les hôpitaux. — Revue des troupes du camp de Saint-Léonard. — Entrée du roi à Paris- Missions. — Affaires du Constitutionnel et du Courrier français.— Mort du général Foy. — Ouverture des Chambres. — Projet de loi sur les successions. — II est rejeté par la Chambre des pairs. — Divisions de l'esprit public. — Le jubilé. — Opinions religieuses de Charles X. —Pamphlet do M. de Montlosier. — Discours de M. Agier. — Réponse de Mgr Frnyssinous. —Surveillance qui s'attache à tous les actes du gouvernement. —Attaques violentes contre le ministère. — Ouverture de la session, — Extrait du discours prononcé par le roi. — Affaires de Portugal. — Projet de loi présenté par M. de Peyronnet. — Réprobation générale. — Discours de M. Royer-Collard. — Singulière exclamation de M. do Sallaberry. — luutilo protestation de I'Académie. —Funérailles de M . le duc de la Rochefoucauld-Liancourt. — Scandale public. — Le gouvernement retire le projet de loi. — Réflexions sur l'égalité. — Revue générale de la garde nationale. — Elle est licenciée. — Rétablissement de la censure. — Mort et funérailles de M. Manuel. — Procès intenté à M. Mignet. — Voyage du roi au camp de Saint-Omer. — All'ection du pays pour la personne de Charles X. Les Chambres avaient exécuté la première partie des projets de Charles X ; il ne restait que le sacre, et cette cérémonie préoccupait les esprits.
Elle n'é tait pas sans causer quelque inquiétude aux libéraux ; mais la curiosité Temportait sur tout autre sentiment. II y avait si longtemps que Ton n'avait vu de solen nité pareille, que c'était le grand événement du jour. Des prières avaient été, d'ailleurs, ordonnées dans la plupart des églises de France, et le pays s'unissait d'intention à Pacte religieux que méditait le monar que. Charles X quitta les Tuileries le 24 mai, à onze heures et demie. Le dauphin, M. le duc de Luxembourg et M. le duc d'Aumont Taccompagnaient. Madame la dauphine Tavait précédé à Compiègne. M. le duc et Madame la duchesse d'Orléans, les ministres, les ambassadeurs, les envoyés extraordinaires, ne de vaient quitter Paris que le surlendemain. Un accident survenu à la descente de Fismes à Tinqueux fut sur le point d'attrister la cérémonie du sacre.
Au moment où plusieurs batteries placées dans un vallon à gauche de la roule saluaient le passage du roi, la voiture où était M. le duc d'Aumont, en compagnie de MM. de Damas, de Cossé et Curial, partit d'une course ver tigineuse; les chevaux prirent le mors aux dents, et brisèrent Téquipage au fond d'un ravin : les nobles voyageurs furent tous blessés. Le roi avait pensé être victime d'un semblable accident, et, quoi qu'il ne fût pas superstitieux, il en éprouva quelque tristesse. Ce sentiment pénible se dissipa eD approchant de Reims. À plus d'une lieue de la ville, une foule innombrable, accourue de tous les points de la Cham pagne et des provinces voisines, bordait la route par laquelle arrivait le cortège royal. Les cris de «Vive le roi ! » signalèrent Tapproche du souverain, et écla tèrent comme une traînée de poudre jusqu'à Reims.
Les abords de la ville, les maisons, les fenêtres, les toits même, malgré la pluie, ne laissaient voir que des tètes souriantes et respectueuses. Le lendemain, dès quatre heures du matin, la foule assiégeait la cathédrale ; des dames du meilleur monde et en grande toilette sollicitaient la faveur de quelque place. Les huissiers eurent une peine infinie à ouvrir un passage devant le corps diplomatique et les princes. Ces der niers avaient la tête ornée de la couronne ducale : ce fut pour les paysans, qui ne connaissaient pas Charles X, un sujet d'étonnement de voir tant de rois ensemble. A sept heures et demie, le clergé se rendit à Téglise métropolitaine. On comptait plusieurs archevêques et évêques. Les cardinaux de Clermont ïonnerre et de la Fare, assistant Sa Majesté, s'étaient détachés de leurs collègues, pour se rendre, avec le chapitre, au-devant du roi.
Le prince de Talleyrand fut encore un des personnages les plus en vue, à cause de sa dignité de grand chambellan : il fut le premier, d'après le cérémonial, à entrer en scène. Le grand chantre, ayant frappé à la porte du cabinet du roi : « Que demandez-vous ? » lui dit— il. Le cardinal de Clermont-Tonnerre lui répondit : « Charles X, que Dieu nous a donné pour roi. » Les portes s'ouvrirent toutes grandes. M. de Talleyrand s'effaça, et Ton aperçut le roi entouré de sa cour et assis dans un fauteuil. Le cortège se mit aussitôt en marche. Le roi était vêtu d'une robe d'argent, et portait sur la tète une toque de velours noir surmontée de deux aigrettes blanches. Son costume avait un aspect sévère, qui faisait contraste avec le luxe des toilettes et des uniformes. 4 IX. — CHAULES X. La cérémonie du sacre fut précédée du serment, que le roi prêta comme souverain, comme grand maître de Tordre du Saint-Esprit, et des ordres de Saint-Louis et de la Légion d'honneur.
Ces trois ser ments différaient entre eux. Dans le>erment du sacre, le roi disait : « En présence de Dieu, je promets à mon peuple de maintenir et d'honorer notre sainte religion, comme il appartient au roi très chrétien et au fils aîné del'Église; de rendre bonne justice à tous mes sujets; enfin, de gouverner conformément aux lois du royaume et à la charte constitutionnelle, que je jure d'observer fidèlement. Qu'ainsi Dieu me soit en aide et ses saints Évangiles. » La formule du ser ment en qualité de grand maître de Tordre du Saint- Esprit était : « Nous jurons à Dieu le Créateur, de vivre et mourir en sainte foi et religion catholique, apostolique et romaine; de maintenir Tordre du Saint-Esprit, sans le laisser déchoir de ses glorieuses prérogatives ; d'observer les statuts dudit ordre, et de les faire observer par tous ceux qui sont ou seront, nous réservant néanmoins de régler les conditions d'admission selon le bien de notre service. t> Enfin, comme grand maître des ordres de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, Charles X jurait solennellement de maintenir ces deux ordres militaires, d'en porter la croix et d'en faire observer les statuts.
Après avoir prêté les trois serments, le roi se dépouilla de sa robe et de sa toque. Un silence absolu plana sur Tauditoire, quand on le vit seulement revêtu d'une camisole de satin couleur cerise, ouverte aux endroits où devaient se faire les onctions. On eut ainsi le loisir de bien considérer les détails de la cérémonie. On vit d'abord le dauphin s'approcher de Tautel pour enlever les éperons bénits, qu'il mit lui-même aux chaussures du roi. L'archevèque, de son côté, descendit avec Tépée, en ceignit le sou verain, tira le glaive du fourreau et le lui présenta. Les paroles latines prononcées par l'archevèque ou chantées par le chœur étaient imposantes et signifi catives. Quand le moment de recevoir les onctions fut arrivé, le roi, conduit par les deux cardinaux assistants, se dirigea vers Tautel.
La première onction fut faite sur le sommet de la tête, la deuxième sur la poitrine, la troisième entre les épaules, la quatrième sur Tépaule droite, la cinquième sur Tépaule gauche, la sixième au pli du bras droit, la septième au pli du bras gauche. Le grand chambellan s'avança ensuite pour remettre au roi sa tunique, une dalmatique de satin violet cramoisi, et par-dessus, le manteau royal de velours violet semé de fleurs de lis d'or, doublé et bordé d'hermine. Ainsi revêtu de ses habits royaux, Charles X se mit à genoux, et l'archevèque lui fit les onctions aux mains. Puis il lui passa au doigt Panneau royal, lui remit le sceptre et la main de justice, en Invertissant des devoirs qu'il avait à remplir. Ce ne fut pas sans une certaine émotion que Ton vit les princes s'approcher du monarque, et soutenir au-dessus de sa tête la couronne de Charlemagne, touchant symbole qui indiquait les liens et la responsabilité collective de la famille royale.
Charles X fut ensuite conduit à son trône. II y parut dans tout Téclat de la royauté, entouré de ce que la France avait de plus considérable. Les princes, les prélats s'avancèrent alors vers lui, et le saluèrent par Tac clamation Vivat Rex in sternum! A ce moment solennel, les fanfares éclatent, les cloches sonnent, Tartillerie fait retentir la basilique de ses salves puis santes, les pièces des remparts lui répondent ; les hérauts d'armes distribuent des médailles ; les oise leurs du roi lâchent des colombes et d'autres oiseaux ; mais la plupart viennent se brûler à la flamme des lustres et des candélabres, image trop réelle de Tabus que fait de la liberté un peuple trop tôt abandonné à lui-même. Pendant un quart d'heure, tous ces bruits divers d'instruments de musique ou de guerre, ces cris de joie, ces acclamations, imposèrent silence aux chants religieux.
Une sorte de courant électrique passait sur la foule et la jetait dans Tenivrement; le bonheur était si grand, Témotion si forte, que tous les yeux étaient humides de larmes. Que de vœux s'éle vèrent alors vers le ciel! Mais telle est Tinconstance humaine, que la foule, facile à se laisser transporter, oublie le lendemain ce qu'elle adorait la veille. La messe fut célébrée avec une solennité digne de cette grave cérémonie. Le roi y communia sous les deux espèces. Un festin royal et des réjouissances publiques terminèrent la journée. Des ordonnances d'amnistie, signées la veille, furent publiées, et le sacre de Charles X apporta la joie dans une multitude de familles que nos discordes civiles ou de funestes égarements avaient attristées. Le lendemain, le roi revint à la basilique pour la tenue du chapitre de ses ordres.
Cette cérémonie, différente de celle qui avait eu lieu la veille, fut éga lement d'une grande beauté. L'ordre du Saint-Esprit, fondé par Henri III et aboli à la Révolution, fut solennellement reconnu comme le premier de France. Autrefois il rivalisait d'importance avec les ordres fameux de la Jarretière et de la Toison d'or. Le nombre de ses membres était fixé à cent, non com pris les étrangers. U fallait être d'antique noblesse pour y avoir quelque prétention, et les souverains mêmes s'en jugeaient honorés. Cependant, comme il eùtété dangereux de maintenir cette primitive rigueur, et de laisser en dehors les hommes redoutables dont le bras puissant avait dominé TEurope; que le titre de maréchal de France avait encore conservé son éclat malgré nos ruines militaires, Charles X s'était affranchi, sur ce point, des anciennes règles, pour y appeler quelques hommes nouveaux.
La curiosité qu'avait excitée la cérémonie de la veille, fut la même à cette occasion. Une foule com pacte se porta sur le passage du roi et de son nou veau cortège. Le défilé eut lieu vers deux heures. En tète marchaient l'huissier des ordres et les hérauts ; le grand prévôt suivait immédiatement, ayant à sa droite le commandeur grand trésorier, à sa gauche le commandeur secrétaire. Derrière le chancelier, marchaient sur deux colonnes, à droite, MM. de 11825] Damas -Crux, de Chateaubriand, de San-Carlos, de Chalais, de Castelcicala, Laine, de Caraman, de Solle, de Vioménil, d'Avaray, de Raguse, de Tarente, de Conegliano, de Lévis, prince de Hohenlohe et le duc de la Vauguyon ; à gauche, MM. de Talaru, de Dou deauville, de Villéle, de Laurislon, Charles de Damas, Pasquier, de Blacas, de Rivière, de Latour-Maubourg, Decazes, d'Albuféra, de Reggio, de Bellune, d'Alberg, de Foix, de Laval -Montmorency, de Grammont, de Talleyrand, et de la Rochefoucauld; entre les deux lignes, MM. le duc de Bourbon, le duc d'Orléans et le dauphin.
Puis venait le roi, avec les grands officiers de sa maison et les commandeurs ecclésiastiques au nombre de six : NN. SS. de la Fare, de Croï, de Clermont-Tonnerre, l'archevèque de Bordeaux, l'abbé de Montesquiou et l'archevèque de Reims. Charles X portait le manteau de Tordre du Saint-Esprit, en velours noir, doublé de soie verte brochée d'or, et chamarré d'argent ; la toque de velours, surmontée d'une aigrette de héron; le grand collier de Tordre flottait sur sa poitrine. Après le chant des vêpres, le Veni Creator Spiritus, hymne spéciale de Tordre, fut entonné par l'arche vèque de Reims. Durant le chant de cette hymne, tous les chevaliers récipiendaires se mirent sur deux rangs, à Texception du prince de Castelcicala et du duc de San-Carlos, qui, en leur qualité d'étrangers, devaient prêter un serment spécial.
Les ecclésiastiques furent les premiers appelés. Le chancelier des ordres fit à haute voix la lecture du serment; ils ne répondirent rien dans le moment, mais s'avancèrent jusqu'aux pieds du roi, se mirent à genoux, deux par deux, sur des carreaux placés à cet effet, et, la main sur le livre des Evangiles, ils ne prononcèrent que ces mots : « Je le jure. » Le roi revêtit chacun d'eux : les cardinaux, du cordon bleu en sautoir, avec la croix d'or de Tordre ; ceux qui ne Tétaient pas, du mantelet ou camail, ayant sur le côté gauche la croix de Tordre brodée en argent. Le cordon bleu fut ensuite placé comme celui des cardinaux. Chaque récipiendaire reçut en même temps le Livre d'Heures et le dixain ou chapelet. La mème cérémonie se reproduisit pour les récipiendaires non ecclésiastiques : ils reçurent tous, avec le manteau et le cordon, le Livre d'Heures et le dixain, choses à peu près inutiles pour des mili taires vieillis dans Tignorance des pratiques religieuses.
Le surlendemain du sacre (31 mai), le roi, suivant Tantique usage, se transporta à l'hôpital Saint-Marcoul, pour toucher ceux qui étaient atteints des écrouelles. Les malades lui furent présentés par les docteurs Alibert, Dupuytren et Thévenot Saint-Rlaise. II leur fit le signe de la croix sur le front, en leur disant : « Le roi te touche ; Dieu te guérisse ! » et ne les quitta qu'après leur avoir laissé des marques de sa munificence royale. De l'hôpital, le roi alla faire ses dévotions à Tabbaye de Saint -Rémi, et passer la revue des troupes du camp de Saint-Léonard. Par tout des transports d'enthousiasme éclatèrent sur ses pas. Charles X fit son entrée solennelle à Paris le 6 juin. Les habitants de la capitale s'y étaient préparés, les rues par lesquelles devait passer le cortège royal étaient pavoisées de drapeaux, de couronnes, de riches tissus.
Le roi s'avança en quelque sorte sous une voûte de dentelles et de fleurs. Le défilé fut grandiose et la sympathie générale. Malheureusement, ces sentiments durèrent peu. A peine les derniers échos des fêtes du sacre s'étaient-ils éteints, que l'opposition battit en brèche le pouvoir royal, en représentant Charles X comme le serviteur des jésuites. Le zèle du monarque à faire refleurir la re ligion donnait à leurs suggestions une vraisemblance qui frappait les esprits. Les missions furent reprises avec ardeur ; elles dépassèrent ce que Ton avait déjà vu, et atteignirent, en divers endroits, les dernières bornes de Texcenlricité. Les gallicans profitèrent de ces excès pour blâmer Tultramontanisme ; les catho liques se divisèrent en deux camps. Le talent domina surtout parmi les ultramontains.
MM. de Maistre et de la Mennais avaient des élèves dignes d'eux par la science, la religion et le génie même. Le clergé s'atta chait de plus en plus aux principes ultramontains; la magistrature, au contraire, rêvait de continuer les traditions des parlements, en donnant raison à qui conque insultait Dieu et les dogmes au nom des principes gallicans. On se vengeait des deux côtés au moyen des armes dont on pouvait disposer : pour répondre aux terribles attaques de M. de la Mennais, les magistrats rendaient une sentence de non-lieu clans les affaires du Constitutionnel et du Courrier français, accusés d'avoir attaqué la religion. La fin de Tannée fut signalée par plusieurs morts illustres, entre lesquelles celle du général Foy fut la plus regrettable. Homme de guerre solide et puissant orateur, il avait su réunir autour de son front les rayons épars ailleurs sur plusieurs tètes.
II avait des adversaires dans ceux dont il combattait la politique ; son grand cœur Tempêcha d'avoir jamais des enne mis. Sa mort, pleurée des libéraux, fut regrettée de toute la nation, car ce n'est pas sans tristesse qu'un pays voit disparaître une de ses gloires. Son talent, moins sévère que celui des orateurs antiques, moins impétueux que celui de Mirabeau, se pliait davantage à toutes les questions. Hardiesse, force, clarté, inspiration, ironie mème, tout ce qui constitue Torateur se retrouve dans ses discours. Quoique son parti fût en infime minorité clans la Chambre, il sut quelquefois Temporter, et, en tout cas, retenir le zèle aveugle des hommes de la droite et les préserver do leurs propres fautes. II mourut pauvre. Ses funérailles furent la digne récompense de sa vie ; une cotisation nationale enrichit ses enfants. 1826. — On regretta d'autant plus la mort du géné ral Foy, que des questions plus brûlantes furent aus sitôt agitées.
Dans son discours d'ouverture, le roi annonça une nouvelle réforme, qui ne tendait à rien moins qu'à rétablir le droit d'aînesse. II s'éleva à cette occasion une discussion orageuse dans les deux Chambres. Le ministère appuyait la nécessité du projet sur le morcellement continu de la propriété. « Comment fonder la famille ? » demandait-il dans son exposé des motifs. « Par les mœurs, dira-t-on. Non : car c'est, au ùontraire, de la famille que viennent les mœurs. Vous fonderez la famille en prévenant le morcellement des propriétés, en favorisant la conservation des patrimoines, en prolongeant la possession de la terre, la seule chose parmi nous qui puisse avoir de la fixité et de la durée. La conservation des terres amène cet ordre de choses si conforme à la nature du gouvernement monarchique, et par lequel la société générale ne se compose plus que d'un nombre indéfini de sociétés domestiques, dont l'intérèt se confond avec celui de l'Etat, et dont Texistence dépend de celle du gouvernement, à Tabri duquel elles se forment et s'élèvent. » Les adversaires combattaient ce raisonnement au double point de vue de la propriété et de la famille.
A leurs yeux, le morcellement des grandes pro priétés, objet de tant de regrets, était plus avantageux que nuisible au pays : c'était à lui que la France de vait le prodigieux développement de son industrie, Taccroissement de ses richesses, au milieu des dé sordres, des crimes et des malheurs de la Révolution. Les parties intéressées dans Tadoption ou le rejet de la loi étaient les pères, les aînés, les cadets et la France : ni les uns ni les autres ne gagnaient à la modification que voulait introduire le ministère ; il était facile de s'en convaincre. Les pères n'en rece vraient pas plus d'autorité, et, par la plus immorale des combinaisons, ils étaient condamnés à déshériter en partie un ou plusieurs de leurs enfants ; les aînés tiendraient de la loi un droit qui blessait la nature, les rendrait odieux à leurs frères et sœurs ; les cadets ou les filles, légalement déshérités, formeraient une classe redoutable à leur famille et à la société ; enfin, la France elle-même perdrait à Tadoption du projet : en faisant sortir de la circulation le quart ou le tiers des propriétés, la loi tarirait la source principale de sa richesse, diminuerait son revenu territorial, et la menacerait d'une augmentation d'impôts.
On ne pou vait donc raisonnablement soutenir un tel projet. Guidée par ce raisonnement, la Chambre des pairs rejeta les deux premiers articles, et réduisit le projet à n'être plus qu'un règlement informe. Quand on apprit le résultat de ce vote, la joie fut universelle ; la bourgeoisie se félicita, et la Chambre des pairs acquit la sympathie générale. II en fut autrement de la Chambre des députés, qui était presque en entier favorable au projet. La différence d'opinions qui régnait entre les deux Chambres, divisait pareillement le pays. D'un bout à l'autre de la France, il existait une sorte d'inquiétude vague qui tourmentait les âmes. Ce vieux fer ment révolutionnaire qui avait survécu à tant de catastrophes diverses, s'aigrissait de lui-même ; quoi que son travail fût latent, il n'en était pas moins réel.
Dissimulant leurs convoitises sous un patriotisme de mauvais aloi, les hommes de la Révolution avaient imaginé, pour désigner les royalistes religieux, le nom de parti-prêtre, essayant de les rendre odieux. De leur côté, les hommes du gouvernement et le clergé manquaient totalement de prudence ou de tact. Les processions du jubilé furent faites avec affectation. Le roi y assista avec une piété sincère ; mais la foule des courtisans, à la suite du maréchal Soult, se contournaient la figure et le corps pour paraître dévots. On affectait des airs impossibles, et ces actes pieux dégénéraient en comédie. II y eut de nombreux désordres, quelquefois sanglants. Les prédicateurs voyaient avec chagrin leur pacifique mission se changer en scènes tumultueuses. Le public incré dule et frondeur courait en foule, dans plusieurs villes, à la représentation de Tartufe.
Ces continuels agacements irritaient Topinion, de l'un et l'autre côté. On affectait de ne voir dans Charles X que Thumble serviteur des jésuites et de Rome. Quelque glorieux qu'il puisse être aux yeux de certaines personnes, ce sentiment ne reposait pas sur la vérité. Prince éclairé avant tout, Charles X voulait que la religion fût pratiquée ; mais, au risque de bles ser Topinion reçue, j'affirmerai ici, d'après le témoignage d'hommes qui Tont parfaitement connu, qu'il était partisan du gallicanisme. II ne défendait pas seu lement ces principes dans Tintimité, il les insérait dans les actes du gouvernement : un article de Tordonnance du 29 janvier, prescrivant la publication de la bulle sur le jubilé, portait que cette bulle était reçue « sans approbation des clauses, formules ou expressions qu'elle renfermait, qui sont ou pour raient être contraires à la charte constitutionnelle, aux lois du royaume, aux franchises, libertés et maximes de TEglise gallicane. » La même réserve était faite dans les ordonnances concernant les bulles d'institution des évêques.
On avait donc sur ce point une fausse opinion des sentiments du roi, et les ultramontains étaient plutôt en droit de lui être hostiles que les libéraux. M. de Montlosier lança précisément alors, dans un public disposé à tout critiquer, un violent réquisitoire contre les jésuites. Ce pamphlet fut lu avec avidité ; on se le prêta de l'un à l'autre ; il fit le tour de la France. Dans cet écrit, demeuré célèbre à cause du scandale qu'il causa, M. de Montlosier accusait les jésuites d'être partout, de tout dominer, la ville et la campagne, la cour, les deux Chambres, la magis trature, Tarmée ; d'organiser un espionnage général, et d'être les seuls maîtres du pays. II n'y avait dans ce pamphlet aucune grande qualité de style ou de raisonnement; mais il suffisait qu'il répondît aux passions du moment pour être accrédité.
L'alarme jetée par Técrit de M. de Montlosier passa du public aux représentants : un royaliste, M. Agier, la porta jusqu'à la tribune, à Toccasion du budget de la guerre. II mentionna les démissions innom brables qui se produisaient chaque jour chez les officiers de tout grade, les attribua aux tracasseries d'un pouvoir invisible et puissant de qui tout dépen dait, et s'écria que la France avait peine à maîtriser son émotion en voyant le spirituel menacer le tem porel. De nombreux murmures apprirent à Torateur qu'une grande partie de ses collègues était loin de partager son avis. « Messieurs, » continuat-il, « des murmures ne sont pas une réponse. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je veuille parler des jésuites. Bien que la Société de Jésus soit portée à la domination et à Tenvahissement, je dirai sans crainte que ce ne sont pas ceux de ses membres qui se livrent uniquement à la prédication et à Tenseignement qui me paraissent dangereux, mais les jésuites qui, dans le monde, portent le même habit que nous.
Ne croyez pas que je veuille davantage parler de ces associations méritoires, créées pour de vraies bonnes œuvres : je veux seulement parler de cette association qui a juré haine à nos institutions, dût leur perte compromettre mème les véritables intérêts de la religion. Que si on me demande son nom, je répondrai en montrant ses effets et ses œuvres. Par son esprit inqui sitorial, elle éloigne de la religion et aliène les cœurs au roi ; elle trouble la foi, au lieu de la fortifier ; elle •divise les familles et les amis; elle ne craint pas d'at taquer les dévouements les plus absolus, de nier, de chercher à flétrir les services les plus incontestables. La conduite la plus pure, la piété la plus vraie, ne dé fendent pas toujours les plus vertueux citoyens du lâche espionnage de ses agents les plus subalternes, L1826J DE LA FRANCE 63 des dénonciations les plus injustes, des calomnies les plus indignes.
Et le pire de tous les malheurs, c'est elle, elle seule qui a divisé les royalistes. Ne croyez pas qu'elle tienne autrement aux amis de la royauté et du roi : car elle protège et adopte des hommes qui sont loin d'avoir jamais paru dans leurs rangs, s'ils veulent se donner à elle. Elle fait trembler les préfets, les sous-préfets, sous son influence secrète, quand ils ne sont pas ses adepLes; elle domine le ministère lui-même. « D'où lui vient donc cette puissance qui lui fait donner ou ôter les emplois dans Tarmée comme dans le civil ? Nous avons eu la corruption de ce système de bascule qui a failli perdre la monarchie, et que nous avons tous combattu. Si nous avions maintenant la corruption de Thypocrisie, devenue un moyen d'avancement, le caractère de loyauté qui appartient à notre nation s'altérerait, et, par suite, la religion serait compromise et la monarchie me nacée.
Qu'on ne dise pas que j'exagère : la lutte qui existe aujourd'hui entte le spirituel et le temporel, ne saurait en effet se prolonger sans que, par une réaction inévitable, elle n'enfantât bientôt le presby térianisme. Supposons les masses arrivées au moment de choisir entre les deux religions : que de dangers ne courraient pas alors le catholicisme et la monar chie ! Que les exemples de Thistoire ne soient pas perdus pour nous et pour le ministère : qu'il brise résolument le joug de cette puissance occulte, qui ne tarderait pas à le renverser lui-même ; qu'il vienne la combattre à cette tribune, et désavouer les projets qu'elle médite contre nos libertés politiques et religieuses. » M?r Frayssinous répondit au nom du ministère quelques jours plus tard. II dit aux représentants qu'il était d'autant plus libre à parler de la Con grégation, qu'il n'en faisait point partie; cette asso ciation n'était pas nouvelle ; depuis vingt-sept ans, elle n'avait pas cessé un jour d'exister.
Des exclamations accueillirent cet aveu. Les députés, effrayés du danger qu'ils avaient couru à leur insu, ne peu vent contenir leur émotion, comme si l'ennemi venait de fuire irruption sur le territoire ; un grand nombre d'entre eux quittent leurs places, et viennent se ran ger au pied de la tribune. « J'ai vu naître cette association, » continue Tora teur : « elle s'assemblait dans un modeste oratoire ; là, un vieillard célébrait les saints mystères, et les faisait suivre d'une instruction appropriée à Tâge et à Tesprit de ses auditeurs ; mais point de promes ses, point de serment, point de politique. « Bientôt Tassociation s'accroît : on la partage en divisions. La police connaît Thabitation de son fondateur (le °. Delpuits), et ne Tinquiète pas. Les choses durèrent de la sorte jusqu'au jour où le saint prêtre dut recevoir, sans doute, dans un autre monde, la récompense de ses efforts.
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