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LE NORD DE LA SIBERIE 2- SERIE IN-4% Propriété des Editeurs , (titre.) LE NORD DE LA SIBÉRIE. Navigation sur la Kolima. LE NORD DE LA SIBERIE VOYAGE PARMI LES PEUPLADES DE LA RUSSIE ASIATIQUE ET DANS LA MER GLACIALE PAR L'AMIRAL DE WRANGELL TRADUIT DU RUSSE PAR LE PRINCE EMMANUEL GALITZIN. LIMOGES EUGÈNE ARDANT ET CA éditeurs. AYA1ÍT-PE0P0S. Les côtes septentrionales de l'Asie n'avaient encore élé qu'im parfaitement reconnues en 1820; leur ligne immense, qui s'étend depuis la mer Blanche jusqu'au détroit de Béering, sur près de •145° de longitude, quoique visilée plusieurs fois par les Russes dès la fin du xve siècle, n'avait jamais été parcourue par une expédition organisée de manière à ce que le résultat des travaux satisfit aux exigences de la géographie. Toutes les tentatives failes par des navigateurs étrangers pour se rendre d'Europe en Chine, ou bien du Grand-Océan dans l'Atlantique, en traversant la mer Glaciale (1) avaient eu pour bornes la mer de Karsk à l'ouest et le méridien du cap INord à l'est.
Le capitaine Billings, qui fut chargé par Timpératrice Catherine II d'une expédition, avait vainement (i) Ce passage vient enfin d'être découvert et reconnu praticable par un Suédois, le docteur Nordenskjold. Parti de Tromsoe (Norwège), le 9 juillet 1878 à bord de la Véga, vapeur de 500 tonneaux, il atteignit le cap Nord le 12 septembre suivant. Cerné par les glaces, le 28 septembre, dans la baie de Kolioutchine, il dut attendre sa délivrance jusqu'au 18 juillet de l'année suivante. Le 2 septembre 1879, la Véga entra clans le port de Yokohama (Japon), pour rentrer de là ec Lurope, par le canal de Suez. AVANT-PROPOS. essayé, de 1785 à 1794, de s'avancer par mer le long des côtes, soit à l'est, à partir de de la Kolima, soit à l'ouest, au sortir du détroit de Béering dans lequel ce navigateur avait pénétré après s'être embarqué à Okhotsk : dans chacune de ces tentatives, Billings s'était trouvé arrêté par les glaces.
M. Gédench trom, chatgé, en 1808, d'explorer les îles' nouvellement décou vertes dans la mer Glaciale, s'était contenté de les visiter et d'exécuter quelques relèvements sur la côte. II résultait d'un tel état de choses, que les cartes des côtes de la Sibérie présentaient des différences considérables; souvent la position de tel point variait d'un degré d'une carte à une autre, Toute la partie, du rivage, comprise entre le cap Chélagsk et le cap Nord, n'avait été visitée par personne. Les relations du voyage maritime du Cosaque Dejneff, à partir des bouches de la Kolima le long des côtes et à travers le détroit de Béering, étaient telle ment vagues cl incertaines, que Burney persistait à croire à l'existence d'une isthme dans les environs du cap Chélagsk qui devait réunir l'Asie à I'Amérique.
Chapitre II Voyage De Yakoutsk
A NIJNÉ-KOLIMSK La route en sortant de Yakoutsk n'est praticable ni aux voitures ni même aux traîneaux. De ce point jusqu'à Kolimsk, comme en général sur toute la surface de Fimmense désert glacé qui embrasse le nord de la Sibérie, on ne rencontre que de temps en temps quelques sentiers frayés qui traversent tour à tour des terrains maréca geux, d'immenses forêts, de vastes espaces couverts de buissons épais et serrés, des collines et des montagnes escarpées. C'est donc à cheval seulement que l'on peut atteindre des lieux où le terrain est plus uni, et que des traîneaux, emportés par des rennes ou par des chiens, parcourent rapidement. Des chevaux de relais sont établis sur la rive droite de la Lena, depuis Yakoutsk jusqu'à Aldana. Je me mis en route le 12 septembre à midi, par un fort beau temps.
Après avoir traversé le fleuve en bateau avec mon bagage, je pris des chevaux sur l'autre rive. La Lena, en cet endroit, est cou verte d'un grand nombre d'îlots qui la partagent en plusieurs bras dont le principal a 4 verstes de largeur. J'emmenais un matelot arrivé avec moi de Pétersbourg, et un ancien sous officier, habitant de Yakoutsk, qui avait parcouru autrefois les côtes de la mer Glaciale avec M. Gédenchtrom : cet homme me servit, parla suite, d'interprète dans mes rapports avec les peuplades de la Sibérie, et rendit en outre de grands services à l'expédition par son adresse, et la hardiesse qui est naturelle à l'homme du peuple en Russie. Notre convoi se composait de treize chevaux, dont trois montés, et les au tres chargés de bagage. A mon arrivée au relais, je le trouvai aban donné; on n'apercevait ni hommes ni chevaux : ce début ne me plut i point; le sous-officier chercha à me rassurer en me disant qu'il fallait nous attendre à de pareils contre-temps, et que les Yakoutes du relais s'étaient sans doute éloignés à quelques verstes dans la plaine, pour procurer à leurs chevaux de meilleurs pâturages.
J'ex pédiai deux de nos bateliers après eux, tandis que nous nous occupâmes à allumer un bon feu sur le rivage pour tâcher de nous réchauffer, car le vent d'automne était froid, et préparer un stchi (1) bien chaud qui pût réconforter nos estomacs et nous mettre en état de poursuivre notre route. Enfin, après une attente de trois heures, nous vîmes revenir nos gens qui nous amenaient des chevaux : nous chargeâmes sur chaque cheval 5 ponds et demi de bagage, et le tout fut attaché avec des cordes de crin. Une longue courroie s'étend de la tête de chaque cheval à la queue de celui qui le précède, ce qui fait qu'un convoi pareil forme une suite non interrompue de chevaux marchant à la file. Nous n'avions que deux guides pour nos treize chevaux. L'un de ces hommes, monté sur le cheval qui marchait en tête, dirigeait tout le convoi; tandis que son compagnon, placé à l'arrière-garde, en surveillait la marche et se tenait prêt à venir en aide au premier.
Cet état est très-pénible, et exige beaucoup d'habitude, car les chevaux, dans les parties montagneuses, jettent souvent le bagage à terre, ou bien enfoncent profondément dans les terrains marécageux. Les Yakoutes qui font ce métier sont tellement adroits et si bons marcheurs, qu'un seul guide suffit à [diriger un convoi de vingt chevaux, ce qui Fobligc à faire la majeure partie de la route à pied : on avance ainsi au pas, en parcourant de 20 a 50 verstes par jour. (1) Potage national : les choux aigres en forment la base, et s'allient soit à la viande, soit au poisson. La mise en ordre et le chargement de nos bagages nous prirent beaucoup de temps, en sorte que nous ne nous trouvâmes prêts à partir que le soir, fort tard. Fatigué de marcher au pas, je me décidai à prendre les devants en compagnie de l'un de nos guides.
L'étroit sentier que nous suivions allait serpentant entre des buissons de saules, ou traversait des plaines parsemées de petits lacs, peuplés de perdrix et de canards sauvages : peu d'instants nous suffirent pour en tuer assez pour notre souper. Vers le coucher du soleil et après une course de 13 verstes, j'arrivai à une yourte .isolée, habitée par des Yakoutes, à laquelle on donne le nom pompeux de relais de poste. Je me décidai à y passer la nuit; mais à peine eus-je jeté un coup d'œil dans Fintérieur de Fhabitation que je reculai épouvanté; hommes et animaux s'y tenaient pêle-mêle au milieu d'une malpropreté dégoûtante! Un bois de mélèzes se trouvait à côté; je donnai la préférence à son ombrage, et en fis ma chambre à coucher; j'y passai la nuit passablement bien, auprès d'un bon feu, étendu sur une peau d'ours, sous une épaisse couverture fourrée.
Le soleil levant colorait l'horizon lorsque je fus éveillé par le bruyant pétillement de broussailles enflammées que des Yakoutes venaient de jeter dans notre feu. L'air était pur et frais; le thermo mètre marquait 2 degrés de froid, température qui, pour une toilette faite en plein air, me parut alors extrêmement dure, et je frémis en songeant aux froids rigoureux de l'hiver qui m'attendait sur les côtes de la mer Glaciale. Habitué au comfort de Fexistence euro péenne, je ne pouvais concevoir qu'il fût possible de supporter pen dant plusieurs jours et sans intervalle un froid intense; mais l'homme a réellement été créé pour tous les climats du globe ! La nécessité, la force de la volonté et surtout Fhabitude le mettent en état de braver tous les genres d'incommodités, et même les souf frances physiques les plus cruelles!
Après avoir passé quelques semaines de la sorte, en plein air, je finis par trouver, comme les habitants des bords de la Kolima, qu'un froid de 20 degrés est une température douce. Tout fut bientôt en mouvement. Une bouilloire (1) pleine de neige est placée sur le feu, et me promet dans peu une tasse de thé bien chaud, tandis que mes gens s'occupent à préparer leur stchi. Pen dant le déjeuner, nos chevaux sont ramenés du pré voisin à grands coups de fouet; puis on charge le bagage et nous nous mettons en route par un chemin qui gravit une colline sur laquelle le mélèze et le pin étendent leur ombrage. Je remarquai quelques arbres près du sentier que nous suivions, et dont les antiques troncs étaient parés de touffes de crin de cheval; un grand nombre de bâtons, ornés de la même manière, étaient plantés autour.
Le Yakoute qui dirigeait le convoi, Farréta en cet endroit, mit pied à terre, arracha quelques crins de la crinière de son cheval, et alla les suspendre au tronc de l'un de ces arbres, avec toutes les marques de la plus grande dévotion; puis, s'approchant de moi, il me déclara d'un air radieux que cette offrande nous assurait dorénavant la protection de Y Esprit des forêts, et que notre voyage serait certainement heureux! J'appris que les bâtons, ornés de crins, étaient des ex-voto offerts par les voyageurs à pied. Cet hommage si simple remplace ici les longues prières que l'on récite en Mongolie près des Obo, ou tertres sacrés : le but comme la source de ces usages sont les mêmes; mais YEsprit des forêts est évidemment moins exigeant que la divinité qu'adorent les lamas. Au reste, les Yakoutes tiennent tellement à cet usage, que ceux-là même qui ont été baptisés, y demeurent fidèles.
Mes Yakoutes, pour se distraire des ennuis de la route, ne ces sèrent point de chanter pendant toute cette journée. Après avoir fait, le 13 août, 63 verstes, partagées par un relais à moitié chemin, nous arrivâmes vers la nuit à une yourte servant de maison de poste : on me Favait tant vantée en route, que je m'étais fait une fête de passer la nuit dans un lieu chaud et propre ; il fallut l'aspect même de la yourte pour me désabuser, et, en vérité, il faut (1) La bouilloire destinée à faire chauffer l'eau est un meuble de première nécessité pour l'oCìcier russe en campagne. Le thé, si facile à préparer, a en outre l'avantage de réchauffer le militaire transi par l'humidilé du bivouac. SIBÉRIE. 29 être Yakoute pour pouvoir respirer dans une atmosphère aussi épaisse, et vivre en un lieu si dégoûtant !
Cependant il pleuvait, et je dus me résigner à m'y introduire. Ce fut en vain que je tentai de m'endormir; le mauvais air, les ordures de toute espèce, ainsi que les cris des enfants mêlés à ceux des animaux que l'on y avait placés pour les garantir du froid, ne me permirent pas de fermer Fœil de toitte la nuit; et je vis le jour paraître avec joie, pour me dépêcher de partir. Les chemins, naturellement mauvais, étaient devenus presque impraticables à la suite de pluies continuelles; nous en fûmes dédommagés en partie par la variété des points de vue : le grand nombre de petits lacs dispersés çà et là contribuaient à embellir le tableau; ils nous obligèrent à de fréquents détours, ce qui nous fit faire 20 verstes en pure perte. Ces lacs sont généralement de forme ovale, et le feuillage des mélèzes qui croissent sur leurs bords escarpés, en se reflétant dans l'eau, la font ressembler à un vaste miroir.
Autour, tout est calme, silencieux; à peine entend-on de temps en temps le sifflement de l'air fendu par le vol rapide de quelque oiseau qui cherche à échapper à un ennemi prêt à Fatteindre, ou le bruit du feuillage frôlé par Fagile écureuil qui saute de branche en branche. A 40 verstes de notre couchée nous entrâmes dans le Miouré, plaine vaste et fort remarquable : elle est circulaire, et son diamètre a à peu près 8 verstes. L'élévation, en forme de rempart, qui l'en toure, forma jadis les bords d'un lac; et maintenant encore il existe, dans la partie basse de la vallée, un grand nombre de petits lacs poissonneux, qui communiquent tous les uns avec les autres. La situation favorable de cette plaine et ses gras pâturages furent cause qu'un chef toungouse, nommé Miouré, s'y établit autrefois; mais des Yakoutes, venus du midi, lui disputèrent le terrain, Fattaquèrent à plusieurs reprises et le forcèrent enfin à se transporter plus au nord, tandis que les nouveaux venus y fondèrent le village le plus peuplé que l'on rencontre sur cette route jusqu'à l'Aldane.
On y voit un grand nombre de yourtes, au-dessus desquelles s'élèvent les clochers de deux églises : les rues du village sont animées et par- LE NOHD DE LA SIBÉRIE. courues par des chevaux et de nombreux troupeaux; en un mot. la différence la plus marquée existe entre ce lieu et le désert qui Fenvi ronne. Le village est en partie redevable de sa prospérité à un riche Yakoute qui y a construit, à ses frais, deux églises. Quoique cet homme possède, à ce que l'on m'a assuré, plus de cinq cent mille roubles, il n'en est pas moins demeuré fidèle aux coutumes de sa peuplade; c'est-à-dire qu'il habite une yourte, y reste accroupi à se chauffer près du tchouvale (1), boit le koumise (2), et mange de la chair de cheval. Les habitants s'occupent à élever des bestiaux, vont à la chasse, font le commerce des pelleteries, et transportent des marchandises; industrie pour laquelle ils entretiennent un grand nombre de chevaux.
On a tant de fois décrit les coutumes et les moeurs des Yakoutes, qu'il serait superflu d'entrer à cet égard dans de grands détails; je me bornerai donc à esquisser leur portrait et à dire quelques mots de leurs moeurs. Les traits da visage comme le langage du Yakoute dénotent parfaitement son origine tartare (3). C'est un peuple de pasteurs, dans toute l' étendue du terme ; car tout leur avoir consiste en iabounes (4) nombreux et en troupeaux de bêtes à cornes qui fournissent à leur entretien et les nourrissent. Le grand nombre d'animaux à fourrures, répandus dans leurs immenses forêts, et les profits qu'ils retirent de la vente des peaux aux Russes, leur ont donné la passion de la chasse; ils y montrent une très-grande habileté. (1) Le foyer dans une yourte de Yakoutes. (2) Boisson que ses Yakoutes préparent avec le lait de jument, à peu près comme les Tartares, mais avec la différence qu'ils ignorent l'art de la rendre enivrante : sa saveur est agréable, et elle est si nourrissante, que le Yakoute qui, à l'époque de la fenaison, quitte sa demeure pour plusieurs jours, se contente d' emporter une suffisante quantité de koumise, pour se nourrir jusqu'à son retour.
(3) On dit qu'un Tartare, nommé Sakalar, arrivé à Kiriga, sur la Lena, s'y établit, épousa une Toungouse, et devint ainsi la souche des Yakoutes, qui maintenant encore se donnent le nom de Sakalars. (4) Grands troupeaux de chevaux en Sibérie. Habitués dès leur enfance à supporter tous les genres de priva tions, ces hommes sont singulièrement endurcis : quant au froid, il semble, en vérité, qu'ils ne le sentent pas! Un Yakoute, pour voyager en hiver, ne prend avec soi ni tentes ni pelisses. C'est dans son costume habituel qu'il se met en route, quelque long que soit le -voyage et malgré la rigueur de la saison. Arrivé au bivouac, le Yakoute étend sur la neige la couverture de son cheval, place sa selle de bois à l'un des bouts, en guise d'oreiller ; puis il ôte sa légère pelisse (sanayak), se couche, et Fétend sur lui de manière à garantir les reins et les épaules, tandis que le restant du corps demeure à peu près à découvert.
Après s'étre un peu réchauffé sous cette couverture, notre homme Fattire en haut, pour couvrir une partie du visage : c'est ainsi qu'il dort du plus profond sommeil, par un froid de 20 ou 30 degrés. Quelquefois le sanayak glisse des épaules et une épaisse couche de givre s'étend sur le corps du dormeur, sans que son sommeil soit troublé, et que sa santé souffre la moindre atteinte. Ces hommes supportent aussi la faim à un degré in croyable! aussi donne-t-on aux Yakoutes, en Sibérie, le surnom à' hommes de fer. La vue du Yakoute est perçante : l'un d'eux, chose incroyable ? nous assura qu'en examinant un jour le ciel, il avait vu une grande étoile bleuâtre en avaler de plus petites et les vomir ensuite : c'étaient les éclipses des satellites de Jupiter que cet homme avait observées ! A ces qualités naturelles il faut joindre encore la mémoire locale développée au plus haut point : il n'est pas un tertre, un buisson, une flaque d'eau, une pierre, dans les vastes déserts que parcourt le Yakoute dont il ne se souvienne ; et, grâce à ce don merveilleux de la Providence, il traverse des espaces immenses, complètement déserts, sans jamais courir le risque de s'égarer.
Les Yakoutes mangent de la viande de bœuf et de cheval, toujours bouillie, et boivent du lait de vache et de jument. La manière de préparer la viande rôtie leur est inconnue ainsi que Fart de faire le pain. Pour eux, la graisse est le mets le plus délicat, et ils trouvent qu'il n'existe point de plaisir pareil à celui d'en dévorer une énorme quantité ; aussi la mangent-ils sous différentes formes, tantôt crue et tantôt fondue. Le mérite d'un repas étant toujours dans la quantité, et non dans la qualité, c'est avec voracité qu'ils avalent toute espèce d'aliment. Ils ont en outre une sorte de bouillie faite avec du poisson, un peu de farine, du lait, beaucoup de graisse et de V écorce de mélèze râpée fin, que l'on y incorpore pour en augmenter le volume; tel est Faliment le plus compliqué de Fart culinaire des Yakoutes; et ils en maugent des quantités vraiment incroyables!
Le lait de vache leur sert à faire une espèce de fromage aigrelet qui n'a pas mauvais goût. Fumer est une passion commune aux hommes et aux femmes. Ils choisissent de préférence le tabac le plus fort, celui de Tcherkask. Comme ils ont pour habitude d'avaler toute la fumée, il en résulte pour le fumeur une sorte d'ivresse qui, si la colère s'en mêle, a par fois les suites les plus funestes ! Comme le koumise est une boisson peu spiritueuse, ils lui préfèrent l'eau-de-vie, malgré le prix exor bitant de cette liqueur, qui leur est apportée de Russie. Aussi les marchands russes qui fréquentent les villages yakoutes pour y acheter des fourrures, ont-ils soin de se munir de tabac et d'eau-de vie, dont le placement est toujours assuré. Les Yakoutes ont deux espèces de demeures : l'ourose, demeure d'été, est une espèce de tente de forme conique très-légère; elle est faite d'écorce d'arbre appliquée sur un châssis ; ils y vivent en vrais nomades pendant que leurs troupeaux broutent Fherbe touffue ; ce temps est consacré par eux à s'approvisionner de foin pour l'hiver.
A son approche, le Yakoute se transporte dans sa yourte, qui est une hutte plus ou moins grande, en forme de pyramide tronquée ; elle consiste en un léger châssis revêtu d'une couche d'herbe fort épaisse, de glaise et de gazon. On y trouve, au lieu de croisée, une ou deux petites ouvertures carrées par où le jour pénètre à peine, et dans lesquelles on a soin d'incruster des morceaux de glace pandaní l'hiver. En été, ces lucarnes sont recouvertes avec des vessies de poisson, ou du papier enduit et imbibé de graisse. Le sol de la yourte, chez Tes habitants pauvres, est à trois pieds au-dessous du terrain environnant, et est recouvert d'une couche de terre glaise bien battue; les habitants à leur aise, au contraire, construisent un plancher au-dessus du sol. Des bancs, très-larges, garnissent les murs et servent de lit; de petites cloisons les partagent de distance en distance, et forment autant de cellules ouvertes d'un côté : cet usage est principalement suivi lorsque plusieurs ménages vivent réunis.
L'âtre, ou tchouvale, occupe à peu près le milieu de la yourte en inclinant un peu vers la porte. Le feu y est constamment allumé, tant pour entretenir une température égale que pour servir à la cuisson des aliments; un tuyau, qui traverse le toit, donne passaga à la fumée. Les vêtements des habitants (d'ordinaire très-malpropres] sont suspendus en désordre à l'entour des murs. Chaque yourte a ses dépendances, qui consistent en huttes construites d'après le même système, où l'on abrite les vaches; ces animaux sont bien mieux traités que les chevaux; on les enferme, on les nourrit de foin, et même on va jusqu'à les établir parfois clans sa propre demeure lorsque le froid est vif, tandis que leurs malheureux com pagnons restent jour et nuit en plein air, et n'ont pour se nourrir que Fherbe d'automne, qu'il leur faut retirer de dessous la neige en la grattant avec leurs pieds.
C'est seulement lorsqu'on a un long voyage à faire que Ton donne du foin aux chevaux, quelques jours avant de se mettre en route. Ajoutons que la yourte yakoute, quel que grossière que soit son architecture, convient parfaitement aux besoins des habitants, et s'accorde avec les exigences du climat. Le jour, pendant que les hommes sont à la chasse, les femmes se tiennent accroupies autour de l'âtre, et s'occupent à préparer des peaux, à fabriquer des vêtements, des filets, des cordes, et à tricoter. Vers le soir, les chasseurs rentrent, et les familles se complètent. C'est alors que la fumée du tabac s'élève, que l'on boit du koumise, et que l'on se régale largement de graisse et de bouillie à Fécorce pilée. Alors aussi les anciens jugent, règlent les différends, et s'effor cent de ramener Fharmonie entre les plaideurs ; s'il s'agit de quelque affaire plus grave, on la soumet au chef suprême de la tribu, de 3* l'oulouse (I).
Enfin, la journée se termine souvent par les conjura tions cabalistiques du chaman qui, vers minuit, le corps penché sur l'âtre, où brillent encore quelques charbons à demi éteints, cherche à y lire le nom du lieu où tel animal égaré a cherché un refuge, à découvrir le remède qui convient à tel malade, ou bien adresse des prières à Y Esprit pour qu'il protège des amis en voyage, ou qu'il mette un terme à quelque long procès. Quoique la majeure partie des Yakoutes aient été baptisés, et que l'on ait traduit en leur langue plusieurs fragments de FEvangile, peu d'entre eux ont une idée claire du christianisme; bien plus, ils accordent une confiance aveugle aux sortilèges des chamans, et prati-* quent plusieurs cérémonies païennes. Le Yakoute est non-seulement dissimulé, mais encore querelleur, insociable et vindicatif; jamais il n'oublie une injure; si la ven geance lui a échappé pendant sa vie, c'est son fils ou l'un de ses proches parents qu'il charge au lit de mort de le venger!
Ce peuple a la passion de la chicane, et l'on voit les Yakoutes saisir avec em pressement la moindre occasion de satisfaire ce penchant. Non con tents d'étourdir de leurs doléances tout voyageur auquel ils supposent quelque influence, ils entreprennent encore des voyages longs et dis pendieux pour intenter des procès; souvent pour quelques centimes ! Si Finsociabilité de leur caractère les porte à vivre dispersés, rarement par villages, mais plus souvent par yourtes isolées les unes des autres; ils n'en sont pas moins hospitaliers envers les étrangers. On ne rencontre des villages qu'entre Yakoutsk et les rives de l'Aldane; mais passé la chaîne des monts Verkho-Yansk, des dis tances souvent de 200 verstes séparent les yourtes les unes des au tres, en sorte que les plus proches voisins demeurent des années en tières sans se voir.
Que l'on n'imagine pas que le manque de pâturages suffisants soit la cause de cette dispersion; non, elle tient uniquement au caractère de cette peuplade. (1) Voulouse est la réunion d'une tribu yakoute, sous l'autorité d'un chef suprême ; il se divise en un certain nombre de naslégues gouvernés séparément par des notables. C'est parmi ces derniers que l'on choisit le chef suprême de Voulu use. A mon arrivée à Miouré, le chef de l'oulouse, accompagné de deux scribes, vint me souhaiter la bienvenue et un heureux voyage. Je fis ce que je pus pour les bien régaler de thé et d'eau-de-vie, et leur offrir des pipes. En échange de ces politesses, il me fallut en durer de longues jérémiades sur les vexations prétendues des Cosaques de Yakoutsk. Je tâchai de les tranquilliser en les assurant que Forganisation nouvelle que venaient de recevoir les Cosaques de la Sibérie auxquels des terrains à cultiver allaient être distribués, ferait disparaître les abus.
Après nous être suffisamment reposés à Miouré et avoir acheté les provisions nécessaires, nous nous remîmes en route le 15 septembre. Les chemins étaient détestables, et plus d'une fois nous don nâmes tête baissée dans des marais où nos chevaux enfonçaient jus qu'au cou. Mais, grâce à Fagilité et à Fadresse de nos guides, nous vînmes à bout de franchir sans accident grave 90 verstes d'une route très-dangereuse. II commençait à faire nuit lorsque j'atteignis le relais d'Aldansk ou de Gélézinsk, , éloigné d'une demi-verste de FAldane qui, 90 verstes plus loin, débouche dans la Lena. C'est ici la limite des terres habitées par les Yakoutes; on ne les retrouve plus que passé les monts Verkho-Yansk, à 400 verstes d'ici, à Baralase. Tout l'espace intermédiaire est un désert sur lequel s'élèvent des montagnes séparées par des vallées marécageuses, communiquant les unes aux autres, et dont le passage est fort difficile.
Aussi les convois ont-ils soin de faire un temps d'arrêt au relais d'Aldansk, pour se préparer à une route aussi pénible. Les chevaux que l'on emmène sont choisis parmi les meilleurs, et en nombre plus que suffisant, afin de pouvoir remplacer les chevaux fatigués; enfin, on fait aussi bonne provision de vivres. Ce n'est point tout; il faut souvent attendre plusieurs jours que le temps soit devenu sec et qu'il gèle assez pour consolider la surface des marais. Nous fûmes favorisés par la température, et pûmes nous mettre en route après une halte d'un jour. La contrée qui sépare la Lena de FAldane est montueuse, et remarquable par sa singulière configuration : la chaîne des collines qui la couvrent s'étend de l'est à Fouest, et se perd au loin dans les pentes marécageuses et les bas-fonds des bords de FAldane et de la Lena.
Entre cette suite d'élévations aux formes ondulées, se trou vent de nombreuses cavités, grandes et petites, qui, sur le versant nord, forment des marécages communiquant entre eux; et, sur celui du midi, une infinité de grands et de petits lacs. Vers le centre de cet espace montueux, s'étend une vallée circulaire, dont le diamètre a environ 8 verstes, et qui est aussi couverte d'un réseau de lacs sem blables. Cette chaîne de montagnes est formée d'argile mêlée avec du sable; Farbre qui y croît principalement est le mélèze. Le versant nord m'a semblé plus escarpé que le versant sud. L'Aldane a ici près de 1 verste \ de largeur, et coule avec rapidité vers Fouest, entre des rives terreuses. Passé cette rivière, et vers le nord, on aperçoit dans le lointain les sommités aiguës et couvertes de neige d'une chaîne de montagnes.
Nous passâmes la rivière le 17 septembre avec nos chevaux et notre bagage. A peine étions-nous parvenus au milieu de son lit que nous nous aperçûmes que le bateau plat dans lequel nous nous trou vions faisait eau; elle y pénétrait même avec une rapidité telle que tous nos efforts réunis pour le vider eussent été insuffisants, et n'au raient pu Fempêcher de sombrer, s'il n'avait rencontré par bonheur un îlot sur lequel il échoua. Aussitôt on se mit à Fceuvre pour bou cher l'ouverture avec de Fherbe sèche et de la mousse. Ceci fait, nous remîmes le bateau à flot et atteignîmes enfin l'autre rive. A peine débarqués, nous dressâmes notre grande tente (le pologue) (1), à Fombre d'un immense bouleau qui croissait, pittoresquement sus pendu sur l'eau ; puis nous nous occupâmes des apprêts du dîner, tandis que nos chevaux, lâchés dans un pré voisin, s'y repaissaient tristement d'herbe flétrie.
Le 18 septembre on se remit en route à la pointe du jour, en suivant un sentier à peine tracé, qui traversait un désert maréca- (1) Celte tente, de forme carrée, est faite en peaux de rennes. Elle a sept pieds de longueur, quatre pieds de largeur et cinq pieds de hauteur. On n'en fait usage qu'en route. geux, sur lequel Fœil attristé cherchait vainement un arbre : quelques tertres couverts d'une herbe verte, mais rare, en variaient seuls Funiformité. Mes guides m'ayant prévenu que ces derniers vestiges de végétation allaient bientôt disparaître, je me décidai à faire une halte au dernier tertre pour faire paître nos chevaux qu'attendaient de rudes fatigues. Jusqu'alors le temps avait été beau; mais ici il changea tout à coup : le ciel se couvrit de lourds nuages, il tomba de la neige et de la grêle, et le thermomètre des cendit à 2 degrés de froid.
Assis dans notre tente, à l'entour d'un bon feu, devant la bouilloire remplie d'eau pour le thé, nous écou tions mugir le Toukoulane qui, pressé de rejoindre FAldane, roule ses ondes avec furie au fond des étroites vallées des monts Verkho- Yansk. La journée de route du lendemain fut extrêmement pénible. Après nous être tirés à grand'peine des marécages qui nous cernaient de tous les côtés, nous pénétrâmes dans une sombre forêt de mélèzes, de saules et de trembles; là, il fallut se frayer un passage au milieu des arbres abattus et des rameaux entrelacés d'une végétation forte, pour atteindre le seul endroit où l'on puisse traverser la rivière à gué. Nous eûmes de la peine à atteindre le soir les rives désertes du Toukoulane, où nous établîmes notre bivouac sur un pré. Une longue ligne de montagnes neigeuses courait au nord (c'étaient celles que j'avais aperçues de FAldane); et derrière nous s'étendait à perte de vue Fépaisse forêt que nous venions de traverser.
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