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Du developpement des idêes rêvolutionnaires en Russie

Александр Иванович Герцен · 1851 · Free in the US

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Author
Александр Иванович Герцен
Language
Russian
Published
1851
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43,547 words · about 3 h 3 min
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Contents (7)
  1. Front matter about 15 min
  2. I about 7 min
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Du developpement des idêes rêvolutionnaires en Russie

А. И. Герцен. Собрание сочинений в тридцати томах.

Том седьмой. О развитии революционных идей в России. Произведения 1851—1852 годов

I

LA RUSSIE ET L’EUROPE

Il y a deux ans, nous avons publiê une lettre sur la Russie, dans une brochure intitulêe: «Vom andern Ufer». Gomme notre manière de voir n’a pas changê depuis, nous croyons devoir en extraire les passages suivants:

«C’est une pênible êpoque que la nôtre; tout, autour de nous, se dissout, tout s’agite dans un vertige, dans une fièvre maligne. Les plus noirs pressentiments se rêalisent avec une effrayante rapiditê…

Un homme libre qui refuse de se courber devant la force n’aura bientôt d’autre refuge en Europe que le pont d’un vaisseau faisant voile pour l’Amêrique.

Ne devons-nous pas nous poignarder à la manière de Caton parce que notre Rome succombe et que nous ne voyons rien, ou ne voulons rien voir hors de Rome?..

On sait pourtant ce que fit le penseur romain qui sentait profondêment toute l’amertume de son temps: accablê de tristesse et de dêsespoir, comprenant que le monde auquel il appartenait allait crouler — il jeta ses regards au-delà de l’horizon national et êcrivit un livre: De moribus Germanorum. Il eut raison, car l’avenir appartenait à ces peuplades barbares.

Nous ne prophêtisons rien, mais nous ne croyons pas non plus que les destins de l’humanitê soient clouês à l’Europe occidentale. Si l’Europe ne parvient pas à se relever parune transformation sociale, d’autres contrêes se transformeront; il y en a qui sont dêjà prêtes pour ce mouvement, d’autres s’y prêparent. L’une est connue, les Etats de l’Amêrique du Nord; l’autre est pleine de vigueur, mais aussi pleine de sauvagerie, on la connaît peu ou mal.

L’Europe entière, sur tous les tons, dans les parlements et dans les clubs, dans les rues et dans les journaux a rêpêtê le cri du Krakehler berlinois „Les Russes viennent, les Russes viennent!“ Et. en effet, non seulement ils viennent, mais ils sont venus, grâce à la maison de Habsbourg, et peut-être vont-ils s’avancer encore plus, grâce à la maison de Hohenzollern. Personne, cependant, ne sait au juste ce que sont ces Russes, ces barbares, ces Cosaques; l’Europe ne connaît ce peuple, que par une lutte dont il est sorti vainqueur. Cêsar connaissait mieux les Gaulois, que l’Europe moderne ne connaît la Russie. Tant qu’elle avait foi en elle-même, tant que l’avenir ne lui apparaissait que comme une suite de son dêveloppement, elle pouvait ne pas s’occuper d’autres peuples; — aujourd’hui les choses ont bien changê. Cette ignorance superbe ne sied plus à l’Europe.

Et chaque fois qu’elle reprochera aux Russes d'être esclaves, les Russes auront le droit de demander: „Et vous, êtes-vous libres?“

A dire vrai, le XVIIIe siècle accordait à la Russie une attention plus profonde et plus sêrieuse que ne le fait le XIXe, peut-être parce qu’il la redoutait moins.

Des hommes comme Muller, Schlosser, Ewers, Lêvesque, consacrèrent une partie de leur vie à l'êtude de l’histoire de la Russie, d’une manière tout aussi scientifique que s’en occupèrent, sous le rapport physique, Pallas et Gmelin. De leur côtê, des philosophes et des publicistes observaient avec curiositê le phênomène d’un gouvernement despotique et rêvolutionnaire à la fois. Ils voyaient que le trône, fondê par Pierre Ier, avait peu d’analogie avec les trônes fêodaux et traditionnels de l’Europe.

Les deux partages de la Pologne furent la première infamie qui souilla la Russie. L’Europe ne comprit pas toute la portêe de cet êvênement; car elle êtait alors distraite par d’autres soins. Elle assistait, respirant à peine, aux grands êvênements par lesquels s’annonèait dêjà la Rêvolution franèaise. L’impêratrice de Russie tendit naturellement sa main toute dêgoûtante de sang polonais à la rêaction. Elle lui offrit l'êpêe de Souvoroff, de ce bouclier fêroce de Prague. La campagne que Paul fit en Suisse et en Italie n’eut absolument aucun sens, elle ne pouvait que soulever l’opinion publique contre la Russie.

L’extravagante êpoque de ces guerres absurdes, que les Franèais nomment encore aujourd’hui la pêriode de leur gloire, finit avec leur invasion en Russie; ce fut une aberration de gênie, comme la campagne d’Egypte. Il plut à Bonaparte de se montrer à l’univers, debout sur un monceau de cadavres. A l’ostentation des Pyramides, il voulut ajouter celle de Moscou et du Kremlin. Cette fois il ne rêussit pas; il souleva contre lui tout un peuple qui saisit rêsolument les armes, traversa l’Europe derrière lui, et prit Paris.

Le sort de cette partie du monde fut, pendant quelques mois, entre les mains de l’empereur Alexandre, mais il ne sut profiter ni de sa victoire, ni de sa position; il plaèa la Russie sous le même drapeau que l’Autriche, comme si entre cet empire pourri et mourant et le jeune Etat qui venait d’apparaître dans sa splendeur, il y eût quelque chose de commun, comme si le reprêsentant le plus ênergique du monde slave pût avoir les mêmes intêrêts que l’oppresseur le plus ardent des Slaves.

Par cette monstrueuse alliance avec la rêaction europêenne, la Russie, à peine grandie par ses victoires, fut abaissêe aux yeux de tous les hommes pensants. Ils secouèrent tristement la tête en voyant cette contrêe qui venait, pour la première fois, de prouver sa force, offrir aussitôt après sa main et son aide à tout ce qui êtait rêtrograde et conservateur, et cela, contrairement même à ses propres intêrêts.

Il ne manquait que la lutte atroce de la Pologne pour soulever dêcidêment toutes les nations contre la Russie. Lorsque les nobles et malheureux restes de la Rêvolution polonaise, errant par toute l’Europe, y rêpandirent la nouvelle des horribles cruautês des vainqueurs, il s'êleva de toutes parts, dans toutes les langues europêennes, un êclatant anathème contre la Russie. La colère des Peuples êtait juste…

Rougissant de notre faiblesse et de notre impuissance, nous comprenions ce que notre gouvernement venait d’accomplir par nos mains, et nos cœurs saignaient de douleur, et nos yeux s’emplissaient de larmes amères.

Chaque fois que nous rencontrions un Polonais, nous n’avions pas le courage de lever sur lui nos regards. Et cependant je ne sais s’il est juste d’accuser tout un peuple et de le rendre seul responsable de ce qu’a fait son gouvernement.

L’Autriche et la Prusse n’y ont-elles pas aidê? La France, dont la fausse amitiê a causê à la Pologne autant de mal que la haine dêclarêe d’autres peuples, n’a-t-elle donc pas, dans le même temps, par tous les moyens, mendiê la faveur de la cour de Pê-tersbourg; l’Allemagne, alors dêjà, n'êtait-elle pas volontairement, à l'êgard de la Russie, dans la situation où se trouvent aujourd’hui forcêment la Moldavie et la Valachie; n'êtait-elle pas alors comme maintenant gouvernêe par les chargês d’affaires de la Russie et par ce proconsul du tzar qui porte le titre de roi de Prusse?

L’Angleterre seule se maintint noblement sur le pied d’une amicale indêpendance; mais l’Angleterre ne fit rien non plus pour les Polonais; elle songeait peut-être à ses propres torts envers l’Irlande. Le gouvernement russe n’en mêrite pas moins de haine et de reproches; je prêtends seulement faire aussi retomber cette haine sur tous les autres gouvernements, car on ne doit pas les sêparer l’un de l’autre;.ce ne sont que les variations d’un même thème.

Les derniers êvênements nous ont beaucoup appris; l’ordre rêtabli en Pologne et la prise de Varsovie sont relêguês à l’ar-rière-plan, depuis que l’ordre règne à Paris et que Rome est prise; depuis qu’un prince prussien prêside aux fusillades, et que la vieille Autriche, dans le sang jusqu’aux genoux, essaie d’y rajeunir ses membres paralysês.

C’est une honte en l’an 1849, après avoir perdu tout ce qu’on avait espêrê, tout ce qu’on avait acquis, à côtê des cadavres de ceux que l’on a fusillês, êtranglês, à côtê de ceux qu’on a jetês dans les fers, dêportês sans jugement; à l’aspect de ces malheureux chassês de contrêe en contrêe, à qui on donne l’hospitalitê, comme aux Juifs du moyen âge, à qui l’on jette, comme aux chiens, un morceau de pain, pour les obliger de continuer leur chemin — en l’an 1849, c’est une honte de ne reconnaître le tzarisme que sous le 59 degrê de latitude borêale. Injuriez tant qu’il vous plaira et accablez de reproches l’absolutisme de Pêtersbourg et la triste persêvêrance de notre rêsignation; mais injuriez le despotisme partout et reconnaissez-le sous quelque forme qu’il se prêsente. L’illusion optique, au moyen de laquelle on donnait à l’esclavage l’aspect de la libertê s’est êvanouie.

Encore une fois: s’il est horrible de vivre en Russie, il est tout aussi horrible de vivre en Europe. Pourquoi ai-je donc quittê la Russie? Pour rêpondre à cette question, je traduirai quelques paroles de ma lettre d’adieux à mes amis:

,,Ne vous y trompez pas! Je n’ai trouvê ici ni joie, ni distractions, ni repos, ni sêcuritê personnelle; je ne puis même imaginer que personne aujourd’hui puisse trouver en Europe ni repos ni joie.

Je ne crois ici à rien qu’au mouvement; je ne plains rien que les victimes; je n’aime rien que ce que l’on persêcute; et je n’estime rien que ce que l’on supplicie, et cependant je reste. Je reste pour souffrir doublement de notre douleur et de celle que je trouve ici, peut-être pour succomber dans la dissolution gênêrale. Je reste, parce qu’ici la lutte est ouverte, parce qu’ici elle a une voix.

Malheur à celui qui est vaincu ici! Mais il ne succombe pas sans avoir fait entendre sa voix, sans avoir êprouvê sa force dans le combat; et c’est à cause de cette voix, à cause de cette lutte ouverte, à cause de cette publicitê, que je reste».

Voilà ce que j'êcrivais le 1er mars 1849. Les choses, depuis lors, ont bien changê. Le privilège de se faire entendre et de combattre publiquement s’amoindrit chaque jour davantage, l’Europe chaque jour davantage devient semblable à Pêtersbourg; il y a même des contrêes qui ressemblent plus à Pêtersbourg que la Russie même.

Et si l’on en vient, en Europe aussi, à nous mettre un bâillon sur la bouche, et que l’oppression ne nous permette pas même de maudire, à haute voix, nos oppresseurs, nous nous en irons alors «n Amêrique, sacrifiant tout à la dignitê de l’homme et à la libertê de la parole».

II

LA RUSSIE AVANT PIERRE Ier

L’histoire russe n’est que l’embryogênie d’un Etat slave; la Russie n’a fait que s’organiser. Tout le passê de ce pays, depuis le IXe siècle, doit être considêrê comme l’acheminement vers un avenir inconnu, qui commence à poindre.

La vêritable histoire russe ne date que de 1812 — antêrieurement il n’y avait que l’introduction.

Les forces essentielles du peuple russe n’ont jamais êtê effectivement absorbêes par son dêveloppement, comme l’ont êtê celles des peuples germano-romains.

Au IXe siècle, ce pays se prêsente comme un Etat organisê d’une toute autre manière que les Etats d’Occident. Le gros de la population appartenait à une race homogène, dissêminêe sur un territoire très vaste et très peu habitê. La distinction qu’on trouve partout ailleurs entre la race conquêrante et les races conquises ne s’y rencontrait point. Les peuplades faibles et infortunêes des Finnois, clairsemêes et comme perdues parmi les Slaves, vêgêtaient hors de tout mouvement, dans une soumission passive, ou dans une sauvage indêpendance; elles êtaient de nulle importance pour l’histoire russe. Les Normands (Varègues), qui dotèrent la Russie de la race princière qui y rêgna, sans interruption, jusqu'à la fin du XVIe siècle, êtaient plus organisateurs que conquêrants. Appelês par les Novgorodiens, ils s’emparèrent du pouvoir et retendirent bientôt jusqu'à Kiev.

Les princes varègues et leurs compagnons perdirent à la fin de quelques gênêrations le caractère de leur nationalitê, et s& confondirent avec les Slaves, après avoir imprimê toutefois une impulsion active et une nouvelle vie à toutes les parties de cet Etat à peine organisê.

Le caractère slave prêsente quelque chose de fêminin; cette race intelligente, forte, remplie de dispositions variêes, manque d’initiative et d'ênergie. On dirait, que la nature slave, ne se suffisant pas à elle-même, attend un choc qui la rêveille. Le premier pas lui coûte toujours, mais la moindre impulsion met chez lui en jeu une force de dêveloppement extraordinaire. Le rôle des Normands a êtê pareil à celui qu’a rempli plus tard Pierre le Grand, par la civilisation occidentale.

La population êtait partagêe en petites communes ruralesr les villes êtaient rares et ne se distinguaient en rien des villages, exceptê par leur plus grande êtendue et par l’enceinte en bois qui les entourait (le mot russe gorod, ville, provient de gorodite, enclore). Chaque commune reprêsentait, pour ainsi dire, la descendance d’une famille qui possêdait ses biens sans partage individuel, en commun, sous l’autoritê patriarcale exercêe par un des chefs de famille reconnu pour l’ancien. Ce rêgime tout monarchique êtait corrigê par l’autoritê de tout le monde (vess mir), c’est-à-dire par l’unanimitê des habitants. Et, comme l’organisation sociale des villes êtait la même que celle des campagnes, il est êvident que le pouvoir princier êtait contrebalancê par la rêunion gênêrale des citadins (vêtchê).

Il n’y avait aucune distinction entre les droits des citadins et ceux des paysans. En gênêral, nous ne rencontrons dans la vieille Russie aucune classe distincte, privilêgiêe, isolêe. Il n’y avait que le peuple et une race, ou plutôt une famille princière, souveraine, la descendance de Rurik le Varègue, qui êtait complètement distincte du peuple. Les membres de la famille princière partageaient entre eux toute la Russie, selon l’anciennetê gênêalogique des branches auxquelles ils appartenaient et leur propre anciennetê. L’Etat êtait divisê en apanages, qui n’avaient rien de fixe et qui êtaient gouvernês chacun par son prince sous la suprêmatie du plus ancien de la famille, qui s’appelait grand prince et avait pour apanage Kiev, plus tard Vladimir et Moscou. Le pouvoir du grand prince sur les autres princes êtait très restreint. Ceux-ci reconnaissaient la suprêmatie de Kiev, mais il n’y avait presque aucune dêpendance rêelle, aucune centralisation administrative. Les apanages n'êtaient point envisagês comme des propriêtês individuelles des princes, ils ne. pouvaient l'être, car les princes passaient souvent d’un apanage à un autre, en rêunissaient plusieurs à la fois, par voie d’hêritage, ou bien faisaient de leur lot autant de parts qu’ils avaient de fils et d’hêritiers mâles; ou bien encore ils devenaient grands princes selon l’anciennetê (ce n'êtait pas le fils aînê qui succêdait au grand prince, mais le frère de celui-ci). On peut s’imaginer, sans peine, à quelles luttes sanglantes, à quelles contestations êternelles donnait lieu une hêrêditê si compliquêe. Les guerres entre le grand prince et les princes apanages n’ont pas discontinuê jusqu'à l'êtablissement de la centralisation moscovite.

Nous trouvons autour des princes un cercle très restreint de leurs compagnons d’armes, amis ou dignitaires, qui forme quelque chose dans le genre d’une aristocratie très difficile à caractêriser, parce qu’elle n’avait rien de dêfini ou de bien prononcê. Le titre de boyard êtait honoraire, il ne donnait aucun droit positif et n'êtait pas même hêrêditaire. Les autres titres ne reprêsentaient que des fonctions, en sorte que l'êchelle des dignitês aboutissait imperceptiblement à la grande classe des paysans. Aussi toute cette couche supêrieure de la sociêtê fut-elle recrutêe par le peuple; les descendants des guerriers varègues, qui vinrent avec Rurik, apportèrent, à ce qu’il paraît, l’idêe d’une institution aristocratique, mais l’esprit slave la mutila selon ses notions patriarcales et dêmocratiques. La drougina, espèce de garde permanente du prince, êtait trop peu nombreuse pour former une classe à part. Le pouvoir princier êtait bien loin d'être illimitê comme il le fut plus tard à Moscou. Le prince n'êtait en rêalitê que l’ancien d’un grand nombre de villes et de villages, qu’il gouvernait conjointement avec les rêunions gênêrales, mais il avait l’immense avantage de ne pas être êlectif et de partager les droits souverains de la famille a laquelle il appartenait. En outre, 18 grand prince êtait le grand juge du pays, le pouvoir judiciaire n'êtait pas sêparê du pouvoir exêcutif. Cette fêdêralisation êtrange dont l’unitê s’exprimait par l’unitê de la race rêgnante et ne se perdait point dans la divisibilitê des parties et le manque de centralisation, cette fêdêralisation, avec sa population homogène sans classes, sans distinctions entre les villes et villages, avec ses propriêtês territoriales sous le rêgime communiste, ne ressemble en rien aux autres Etats de la même êpoque. Mais si cet Etat diffêrait si essentiellement des autres Etats de l’Europe, on n’est point autorisê à supposer qu’il leur fût infêrieur avant le XIVe siècle. Le peuple russe d’alors êtait plus libre que les peuples de l’Occident fêodal. D’autre part, cet Etat slave ne ressemblait pas non plus aux Etats asiatiques, ses voisins. S’il y entrait quelques êlêments orientaux, le caractère europêen dominait. La langue slave appartient, sans aucune contestation, aux langues indo-europêennes et non pas aux langues indo-asiatiques; en outre, les Slaves n’ont ni ces êlans soudains qui rêveil-lent le fanatisme des populations entières, ni cette apathie qui prolonge la même existence sociale au travers des siècles entiers et de gênêrations en gênêrations. Si l’indêpendance individuelle est aussi peu dêveloppêe chez les peuples slaves que chez les peuples d’Orient, il y a cependant cette diffêrence à êtablir, que l’individu slave a êtê absorbê par la commune, dont il êtait un membre actif, tandis que l’individu de l’Orient a êtê absorbê par la race ou l'êtat auxquels il n’avait qu’une participation passive.

La Russie paraissait asiatique, vue de l’Europe, europêenne, vue de l’Asie; et ce dualisme convenait parfaitement à son caractère et à sa destinêe, qui consiste entre autres à devenir le grand caravansêrail de la civilisation entre l’Europe et l’Asie.

La religion même continua cette double influence. Le christianisme est europêen, c’est la religion de l’Occident; la Russie en l’acceptant s'êloignait de l’Asie, mais le christianisme qu’elle adopta fut oriental: il venait de Byzance.

Le caractère slavo-russe a une grande affinitê avec celui de tous les Slaves, en commenèant par les Illyriens et les Montênêgrins et en terminant par les Polonais avec lesquels les Russes luttaient si longtemps. Ce qui distingue le plus les Slavo-Russes (outre l’influence êtrangère qu’ont subie les diverses races slaves), c’est une tendance non interrompue, persêvêrante, à s’organiser en un Etat indêpendant et fort. Cette plasticitê sociale manquait plus ou moins aux autres races slaves, même aux Polonais. L’idêe de vouloir organiser et êtendre l’Etat, se rêveille du temps des premiers princes qui vinrent à Kiev, de même qu’après mille ans, elle se retrouve dans Nicolas. On la reconnaît dans l’idêe fixe de conquêrir Byzance et dans l’entraînement avec lequel le peuple s’est levê en masse (en 1612 et 1812), lorsqu’il a craint pour son indêpendance nationale. Instinct ou legs des Normands, ou tous les deux ensemble, c’est là un fait incontestable et la cause pour laquelle la Russie a êtê le seul pays slave qui se soit organisê avec une telle puissance. L’influence êtrangère même a aidê de diverses manières à ce dêveloppement, en facilitant la centralisation et en prêtant au gouvernement les moyens qu’il n’avait pas.

Le premier êlêment êtranger, après l'êlêment normand, que nous voyons se mêlera la nationalitê russe, fut l'êlêment byzantin. Tandis que les successeurs de Sviatoslaf ne rêvaient que la conquête de la Rome orientale, celle-ci entreprit et accomplit leur soumission spirituelle. La conversion de la Russie à l’orthodoxie grecque est un de ces êvênements graves, dont les suites ne peuvent être calculêes, qui se dêveloppent durant des siècles, et changent parfois la face du monde. Il n’y a pas de doute qu’un demi-siècle ou un siècle plus tard, le catholicisme n’eût pênêtrê en Russie et n’en eût fait une seconde Croatie ou une seconde Bohême.

L’acquisition de la Russie fut une immense victoire pour l’empire expirant à Byzance et pour l'êglise humiliêe par sa rivale. Le clergê de Constantinople, avec cette astuce qui le caractêrise, le comprit fort bien; il entourait ses princes de moines et dêsignait les chefs de la hiêrarchie clêricale. L’hêritier, le dê fenseur, le vengeur de tout ce que l'êglise grecque avait souffert ou avait à souffrir fut trouvê, non en Anatolie, non en Antioche, mais dans un peuple qui touchait d’un côtê à la Mer Noire et d’un autre à la Mer Blanche.

L’orthodoxie grecque forma un lien insêparable entre la Russie et Constantinople; elle affermit l’attraction naturelle des Slavo-Russes vers cette ville, et prêpara par sa conquête religieuse la conquête future de la mêtropole orientale par le seul peuple puissant qui professât l’orthodoxie grecque.

L'êglise se jeta aux pieds des princes russes, lorsque Mahomet II entra en vainqueur à Gonstantinople, et, depuis ce temps, le clergê ne cessa de leur montrer du doigt le croissant sur l'êglise de Sainte-Sophie. M. Fallmerayer raconte dans ses Fragments de l’Orient, comme le clergê grec êtait êlectrisê, lorsqu’on entendait la canonnade de Paskêvitch à Trêbisonde, et comme les moines d’Haygyon-Horos et d’Athos attendaient leur libêrateur orthodoxe. La domination turque aura êtê beaucoup plus favorable que contraire au dênoûment que nous prêvoyons. L’Europe catholique n’aurait pas laissê le Bas-Empire en repos pendant les quatre derniers siècles. Une fois dêjà les Latins avaient rêgnê sur l’empire d’Orient. On aurait probablement relêguê les empereurs dans qeulque coin de l’Asie Mineure et converti la Grèce au catholicisme. La Russie d’alors n’aurait pu rien faire contre les empiêtements des Occidentaux; les Turcs ont donc sauvê, par leur conquête, Constantinople de la domination papale. Le joug des Osmanlis a êtê dur, impitoyable, sanguinaire au commencement; mais lorsqu’ils n’eurent plus rien à craindre, ils laissèrent les peuples conquis jouir en repos de leur religion, de leurs mœurs, et c’est ainsi que s'êcoulèrent les quatre derniers siècles. La Russie devint virile depuis ce temps, l’Europe vieillit, et la Sublime-Porte elle-même a dêjà subi l'êmancipation de la Morêe et un sultan rêformateur.

A l’influence byzantine se joignit bientôt une influence encore plus êtrangère à l’esprit occidental, l’influence mongole. Les Tartares passèrent sur la Russie comme une nuêe de sauterelles, comme un ouragan dêmolissant tout ce qu’il rencontrait sur son chemin. Ils saccageaient les villes, brûlaient les villages, s’entre-pillaient les uns les autres, et, après toutes ces horreurs, ils disparaissaient derrière les bords de la Mer Caspienne, en envoyant de temps à autre des hordes fêroces pour rappeler leur domination à la mêmoire des peuples conquis. Quant à l’organisation intêrieure de l’Etat, à son administration et à son gouvernement, ces conquêrants nomades n’y touchaient pas. Non seulement ils laissaient une pleine libertê à l’exercice de la religion grecque, mais ils bornaient leur domination sur les princes russes à exiger d’eux de venir chercher leur investiture chez les khans, de reconnaître leur souverainetê, et de payer l’impôt prescrit. Le joug mongol nêanmoins porta un coup terrible au pays: le fait matêriel des dêvastations renouvelêes à plusieurs reprises avait extênuê le peuple, il flêchit sous une misère accablante. Il dêsertait les villages, errait dans les bois, il n’y avait plus de sêcuritê pour les habitants; les charges s’accrurent de l’impôt que venaient percevoir, au moindre retard, des Baskaks avec des pleins pouvoirs et des milliers de Tartares et de Kalmouks. C’est à partir de ces temps nêfastes, qui durèrent près de deux siècles, que la Russie se laissa devancer par l’Europe. Le peuple persêcutê, ruinê, toujours intimidê, acquit l’astuce et la servilitê des opprimês; l’esprit public s’avilit. L’unitê même de l’Etat êtait prête à se rompre, de grandes crevasses se faissaient de tous côtês: le sud de la Russie commenèait de plus en plus à se dêtacher de la Russie centrale, une partie penchait vers la Pologne, une autre êtait sous la domination des Lithuaniens. Les grands princes de Moscou ne s’inquiètent plus de Kiev. L’Ukraine se couvre de Cosaques indêpendants, de ces hordes armêes formant des rêpubliques militaires, se recrutant de dêserteurs et d'êmi-grants de toutes les parties de la Russie, qui ne reconnaissaient aucune souverainetê. Novgorod et Pskov, protêgês des Mongols par les distances et les marais, cherchaient à se rendre indêpendants de la Russie centrale ou à la dominer. Au centre de l’Etat, dans la partie la plus dêvastêe, on voyait une nouvelle ville, sans autoritê, sans nom populaire, lever la tête avec la prêtention orgueilleuse au titre de la capitale de la Russie. Il semblait que cette ville, perdue au fond des bois de sapin, n’avait aucun avenir, mais ce fut là justement que se noua le nœud central de la vie russe.

Le pouvoir des grands princes changea de caractère dès qu’ils eurent quittê Kiev. A Vladimir, ils devinrent plus absolus. Les princes commencèrent à considêrer leur apanage comme leur propriêtê, ils se crurent inamovibles, hêrêditaires. A Moscou, les princes changèrent l’ordre de la succession, ce ne fut plus le frère .aînê, mais le fils aînê qui succêda. Ils diminuèrent de plus en plus les apanages des autres membres de la famille. L'êlêment populaire ne pouvait être fort dans une ville jeune, sans traditions, sans coutumes. C’est là ce qui attachait le plus les princes à Moscou. L’idêe d’une rêunion de toutes les parties de l’Etat fut la pensêe-dirigeante de tous les princes de Moscou, depuis Ivan Kalita, type du souverain de cette êpoque, politique, fourbe, astucieux, adroit, cherchant à s’assurer la protection des Mongols par la plus grande-soumission, et en même temps s’emparant de tout et profitant, de tout ce qui pouvait accroître sa puissance. Moscou progressait avec une cêlêritê inouïe. Aux persêvêrances de ses princes se joignit sa position gêographique. Moscou fut le vêritable centre-de la Grande-Russie, ayant en son pouvoir, à de petites distances de cent cinquante à deux cents kilomètres, les villes de Tver, Vladimir, Iaroslaf, Riazan, Kalouga, Orel, et dans une pêriphêrie un peu plus êtendue, Novgorod, Kostroma, Voronèje, Koursk, Smolensk, Pskov et Kiev.

La nêcessitê d’une centralisation êtait êvidente; sans elle on ne pouvait ni secouer le joug mongol, ni sauver l’unitê de l’Etat. Nous ne croyons pas cependant que l’absolutisme moscovite ait êtê le seul moyen de salut pour la Russie.

Nous n’ignorons pas quelle place pitoyable occupent les hypothèses dans l’histoire, mais nous ne voyons pas de motif pour rejeter sans examen toutes les probabilitês en se renfermant dans les faits accomplis. Nous n’admettons nullement ce fatalisme qui voit une nêcessitê absolue dans les êvênements, idêe abstraite, thêorique, que la philosophie spêculative a importêe dans l’histoire comme dans la nature. Ce qui a êtê, a certainement eu des raisons d'être, mais cela ne veut nullement dire que toutes les autres combinaisons aient êtê impossibles; elles le sont devenues par la rêalisation de la chance la plus probable, c’est là tout ce qu’on peut admettre. L’histoire est beaucoup moins fixe qu’on, ne le pense ordinairement.

Au XVe, même au commencement du XVIe siècle, il y avait encore dans la marche des êvênements en Russie une fluctuation telle qu’il n'êtait point dêcidê lequel des deux principes formant la vie populaire et politique aurait le dessus: le prince ou la commune, Moscou ou Novgorod. Novgorod, libre du joug mongol, grande et forte, mettant toujours les droits des communes au-dessus des droits des princes, citê habituêe à se croire souveraine, mêtropole ayant de vastes ramifications coloniales en Russie, Novgorod êtait riche par le commerce actif qu’elle entretenait avec les villes ansêatiques. Moscou, fidèle fief de ses princes, s'êlevant sur les ruines des anciennes villes par la grâce des Mongols, ayant une nationalitê exclusive, n’ayant jamais connu la vêritable libertê communale de la pêriode de Kiev, Moscou l’emporta; mais Novgorod aussi a eu des chances pour elle, ce qui explique la lutte acharnêe entre ces deux villes et les cruautês exercêes à Novgorod par Jean le Terrible. La Russie pouvait être sauvêe par le dêveloppement des institutions communales ou par l’absolutisme d’un seul. Les êvênements prononcèrent en faveur de l’absolutisme, la Russie fut sauvêe; elle est devenue forte, grande; mais à quel prix? C’est le pays le plus malheureux du globe, le plus asservi; Moscou a sauvê la Russie, en êtouffant tout ce qu’il y avait de libre dans la vie russe.

Les grands princes de Moscou êchangèrent leur titre contre celui de Tzars de toutes les Russies. L’humble titre de grand prince ne leur suffit plus, il leur rappelait trop l'êpoque de Kiev et les vêtchês. Vers le même temps, le dernier empereur de By-.zance tomba percê de coups, sous les murs de Gonstantinople. Ivan III êpousa Sophie Palêologue; l’aigle à deux têtes, chassê de Gonstantinople, apparut sur le pavillon des tzars moscovites. Les moines grecs prophêtisaient dans tout l’Orient chrêtien que la vengeance n'êtait pas loin et qu’elle viendrait du Nord: le clergê byzantin craignait comme le plus grand malheur, de voir les Latins venir à leur secours, et n’avait d’espoir qu’en l’aide des tzars. Ce fut alors qu’il commenèa avec une nouvelle ardeur, à byzantiniser le gouvernement. Le clergê devait nêcessairement dêsirer organiser la Russie selon la manière des Comnène et des Palêologue, d’en faire un empire muet, obêissant à une foi aveugle, dênuê de lumières, et au-dessus duquel planerait un tzar divinisê, mais bridê par la puissance clêricale.

Remis peu à peu des ravages des Mongols, le peuple russe se trouva face à face avec le tzar, avec une monarchie illimitêe, devenue accablante par le poids qu’elle avait acquise l’ombre du khanat. Le tzar avait dêjà rêuni une grande partie des apanages et les avait incorporês au domaine de Moscou. Il êtait devenu beaucoup plus puissant que les autres princes rêunis et le peuple des villes. S’il trouvait des rebelles, il les soumettait, princes ou villes, avec une fêrocitê sanguinaire. Novgorod tint bon, mais elle finit par succomber; la grande cloche qui appelait le peuple sur la place publique, la cloche dite des vêtchês fut transportêe comme un trophêe à Moscou, cette ville qui naguère encore avait êtê mêprisêe des Novgorodiens. Les ambassadeurs de Novgorod dirent à Ivan III: «Tu nous ordonnes de nous conformer aux lois de Moscou, mais nous ne connaissons pas les lois de Moscou, apprends-nous à les connaître». Ivan IV n’oublia pas cette ironie. Après le sac de Novgorod, après la prise de Pskov, après l’asservissement de Tver, les autres villes ne purent même pas penser à une rêsistance sêrieuse, d’autant plus qu’elles avaient beaucoup souffert des invasions soit des Mongols, soit des Polonais ou des Lithuaniens. Les vêtchês s'êteignaient les uns après les autres, un silence profond gagnait tout l’Etat, les tzars devenaient autocrates, omnipotents… ;

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