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Voyages des trois princes de Sarendip

Henri Pajon · 1788 · Free in the US

112,814 words · about 7 h 54 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Author
Henri Pajon
Language
French
Published
1788
Length
112,814 words · about 7 h 54 min
Sections
11 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (11)
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Texte entier

VOYAGES

ET

AVENTURES

DES TROIS PRINCES

DE SARENDIP.

ans les temps heureux où les rois étoient philosophes, & s’envoyoient les uns aux autres des questions importantes pour les résoudre, il y avoit en Orient un puissant monarque, nommé Giafer, qui régnoit au pays de Sarendip. Ce prince avoit trois enfans mâles, également beaux & biens faits, qui promettoient beaucoup. Comme il les aimoit avec une extrême tendresse, il voulut leur faire apprendre toutes les sciences nécessaires, afin de les rendre dignes de lui succéder à ses états. Dans ce dessein, il fit chercher les plus habiles gens de son siècle pour leur servir de précepteurs. Quand on les eut trouvés, il les fit venir dans son palais, & leur dit qu’il les avoit choisis parmi les plus célèbres de son empire, pour leur confier l’éducation de ses enfans ; qu’ils ne pouvoient lui faire un plus grand plaisir que de les bien instruire, & qu’il en auroit toute la reconnaissance possible ; ensuite il leur assigna de grosses pensions, & donna à chacun d’eux un fort bel appartement près de celui des princes ses fils. Personne n’osoit y entrer pour leur rendre visite, de crainte de les détourner de leurs occupations. Ces hommes illustres, sensibles à l’honneur que cet auguste roi leur faisoit, n’oublièrent rien pour bien exécuter ses ordres, & pour répondre à la haute estime qu’il avoit conçue de leur mérite. Les trois jeunes princes qui avoient beaucoup d’esprit, & autant d’envie d’apprendre, que leurs maîtres en avoient de les enseigner, se rendirent, en peu de temps, très-savans dans la morale, dans la politique, & généralement dans toutes les plus belles connoissances. Ces sages précepteurs, charmés des progrès de leurs disciples, allèrent en rendre compte au roi. Il en fut si surpris, que s’imaginant que c’étoit une fiction plutôt qu’une vérité, il voulut lui-même en faire l’épreuve. Il en étoit capable, car il rien de tout ce qu’un grand homme doit savoir. Il fit d’abord venir l’aîné ; & après l’avoir interrogé sur les sciences qu’on lui avoit apprises, il lui tint ce discours.

Mon fils, comme je me sens chargé du poids de mes années, & du pénible fardeau de l’empire, je veux me retirer dans quelque solitude, pour ne plus songer qu’à mon repos. Dans cette résolution, je laisse à votre conduite le gouvernement de mes états, & j’espère que vous en userez toujours bien. Cependant avant que de vous quitter, j’ai plusieurs choses de conséquence à vous recommander : la première, & la plus considèrable, est d’avoir toujours la crainte des dieux dans le cœur ; la seconde, de regarder vos frères comme vos enfans ; la troisième, de secourir les pauvres ; la quatrième, d’honorer les vieillards ; la cinquième, de protéger l’innocence persecutée ; la sixième, de punir les coupables, & la dernière, de procurer à vos peuples la paix & l’abondance. Par ce moyen, vous deviendrez l’objet de leurs vœux & de leurs prières, & le ciel les exaucera, autant pour leur felicité, que pour votre gloire. Voilà, mon fils, les conseils que je vous donne ; je vous exhorte à les suivre, & si vous le faites, votre règne sera toujours heureux.

Ces paroles ayant extrêmement surpris ce jeune prince : Seigneur, lui dit-il, je suis très-obligé à votre bonté paternelle de l’offre qu’elle me fait, & des conseils qu’elle me donne : mais que diroit-on, & quel blâme ne meriterois-je pas, si j’acceptois le gouvernement de votre empire pendant que vous vivez ; d’ailleurs comme je sais qu’il n’y a point de météores qui surpasse l’éclat des astres, ni de chaleur qui égale celle du soleil, je suis persuadé qu’il n’y a personne plus capable de gouverner vos états que vous-même, puisque vous en êtes la force & l’ornement tout ensemble. Je serai toujours prêt à vous faire connoître, par mes soins & par mon obéissance, la soumission que j’aurai toute ma vie pour vos ordres ; mais dans cette occasion, je supplie très-humblement votre majesté de bien vouloir m’en dispenser. Si votre décès précédoit le mien, ce que je ne souhaite pas, j’accepterois pour lors votre empire, pourvu que vous m’en jugeassiez digne, & je le gouvernerois suivant les bons avis que vous venez de me donner ; je ferois tout mon possible pour n’en rien omettre, & pour faire voir à tous vos peuples que je n’ai point de plus forte passion que celle de vous imiter.

La réponse judicieuse de cet aimable prince donna beaucoup de satisfaction au roi, qui ayant reconnu, par cette première épreuve, la capacité & le bon naturel de son fils, ne douta point qu’il n’eût un jour toutes les qualités nécessaires pour lui succéder glorieusement. Cependant, il dissimula sa joie, & lui dit, d’un air sérieux, de se retirer, à dessein de faire la même expérience sur les deux autres princes ses fils. Il commença par faire venir son puîné, & s’étant servi du même discours qu’il venoit de faire, ce jeune prince lui répondit de cette manière.

Seigneur, si le ciel exaucoit mes désirs, vous seriez immortel. Vous devriez l’être, non seulement pour le bonheur de vos peuples, mais encore pour celui de vos enfans, puisque jamais prince n’a été plus grand, plus généreux, & plus magnanime que vous ; ainsi, jouissez toujours d’une santé parfaite, & d’un empire que vous gouvernez avec tant de sagesse, de prudence, & de bonté. À mon égard, seigneur, je n’en suis nullement capable, cela ne serviroit qu’à faire voir ma foiblesse, & à me combler de confusion plutôt que d’honneur. Si une petite fourmi sortoit présentement de sa demeure, seroit-elle digne de gouverner vos états ? Que suis-je autre chose qu’une petite fourmi sans force & sans adresse ? Il faut infiniment plus de mérite & de génie que je n’en ai, pour régir & administrer votre empire ; d’ailleurs mon frere aîné est plein de vie & de santé ; c’est à lui qu’appartiennent vos états après vous, & mon cadet & moi, nous n’avons d’autre droit à espérer, que les apanages que votre justice & votre bonté voudront bien nous accorder.

Cette sage réponse ne causa pas moins de plaisir au roi que la précédente ; il remercia les dieux de lui avoir donné deux enfans d’un caractère si doux & si raisonnable. Il fit retirer celui-ci, pour faire venir son cadet, & lui tint le même discours qu’il avoit fait à ses deux autres fils. Ce jeune prince, surpris, & comme interdit de cette proposition, garda un moment le silence, & ensuite il répondit en ces termes : Comment, seigneur, pourrois-je, dans un âge si peu avancé, accepter une dignité si importante & si difficile à remplir ? Je connois trop mon insuffisance, pour ne me pas faire justice : je ressemble à une petite goutte d’eau, & votre empire à une grande & vaste mer ; il faudroit avoir un esprit aussi étendu que le vôtre, pour gouverner dignement : je vois bien seigneur que vous voulez m’éprouver ; mais je me donnerai bien de garde de monter si haut, de crainte d’un sort semblable à celui du malheureux Icare ; sa punition vint de sa témerité, & ma peine naîtroit de l’injustice & du mauvais naturel que j’aurois de vouloir être preféré à mes frères : aux dieux ne plaise, seigneur, que cela n’arrive jamais.

Cette prudente réponse étonna le roi, & ayant trouvé dans ce jeune prince autant d’esprit & de sagesse qu’il en avoit remarqué dans ses frères, il fut convaincu des progrès qu’ils avoient faits dans les sciences. Cependant il ne voulut pas s’en tenir là, il résolut de les rendre encore plus accomplis ; & pour cet effet, de les envoyer voyager par-tout le monde, afin d’apprendre les mœurs & les coutumes de chaque nation. Dans ce dessein ; il les fit venir le jour suivant, & feignant d’être en colère contre eux de ce qu’ils avoient refusé l’administration de ses états, il leur adressa ces paroles.

Après les soins que j’ai eus de vous, & de vous donner les plus habiles gens du monde pour vous instruire parfaitement, j’avois lieu d’espérer de votre part une entière obéissance ; mais comme il me paroît que vous n’êtes pas encore assez instruits de vos devoirs, il faut que vous alliez achever de les apprendre dans les pays étrangers. Je vous prie donc de sortir dans quatre jours de ma cour, & dans quinze de mon empire, avec défense d’y revenir sans ma permission.

Les princes, qui ne s’attendoient pas à un pareil ordre, en furent très-surpris : ce n’est pas que le plaisir de voyager n’eût pour eux beaucoup de charmes, & qu’ils ne souhaitassent de tout leur cœur ; mais aimant le roi au point qu’il faisoient, ils ne pouvoient s’en éloigner de cette manière, sans un extrême chagrin. Ils firent donc tout leur possible pour ne le pas quitter si-tôt ; cependant, voyant qu’il vouloit absolument être obéi, ils partirent dans le temps prescrit, avec un équipage fort modeste, & sous des noms déguisés. Quand ils furent hors de leurs états, ils entrèrent dans ceux d’un grand & puissant empereur, nommé Behram. Comme ils continuoient leur route pour se rendre à la ville impériale, ils rencontrèrent un conducteur de chameaux, qui en avoit perdu un ; il leur demanda s’ils ne l’avoient pas vu par hasard. Ces jeunes princes, qui avoient remarqué dans le chemin les pas d’un semblable animal, lui dirent qu’ils l’avoient rencontré, & afin qu’il n’en doutât point, l’aîné des trois princes lui demanda si le chameau n’étoit pas borgne ; le second, interrompant, lui dit, ne lui manque-t’il pas une dent ? & le cadet ajouta, ne seroit-il pas boiteux ? Le conducteur assura que tout cela étoit véritable. C’est donc votre chameau, continuèrent-ils, que nous avons trouvé, & que nous avons laissé bien loin derrière nous.

Le chamelier, charmé de cette nouvelle, les remercia bien humblement, & prit la route qu’ils lui montrèrent, pour chercher son chameau : il marcha environ vingt-milles, sans le pouvoir trouver ; en sorte que, revenant fort chagrin sur ses pas, il rencontra le jour suivant les trois princes assis à l’ombre d’un plane, sur le bord d’une belle fontaine, où ils prenoient le frais. Il se plaignit à eux d’avoir marché si long-temps sans trouver son chameau ; & bien que vous m’ayez donné, leur dit-il, des marques certaines que vous l’avez vu, je ne puis m’empêcher de croire que vous n’ayez voulu rire à mes dépens. Sur quoi le frère aîné prenant la parole : Vous pouvez bien juger, lui répondit-il, si, par les signes que nous vous avons donnés, nous avons eu dessein de nous moquer de vous ; & afin d’effacer de votre esprit la mauvaise opinion que vous avez, n’est-il pas vrai que votre chameau portoit d’un côté du beurre, & de l’autre du miel, & moi, ajouta le second, je vous dis qu’il y avoit sur votre chameau une dame ; & cette dame, interrompit le troisième, étoit : jugez, après cela, si nous vous avons dit la vérité ? Le chamelier, entendant toutes ces choses, crut de bonne foi que ces princes lui avoient dérobé son chameau : il résolut d’avoir recours à la justice ; & lorsqu’ils furent arrivés à la ville impériale, il les accusa de ce prétendu larcin. Le juge les fit arrêter comme des voleurs, & commença à faire leur procès.

La nouvelle de cette capture étant arrivée aux oreilles de l’empereur, le surprit, il en fut même très-faché, parce que, comme il apportoit tous les soins possibles pour la sûreté des chemins, il vouloit qu’il n’y arrivât aucun désordre. Cependant ayant appris que ces prisonniers étoient de jeunes gens fort bien faits, & qui avoient l’air de qualité, il voulut qu’on les lui amenât. Il fit venir aussi le chamelier, afin d’apprendre de lui, en leur présence, comment l’affaire s’étoit passée. Le chamelier la lui dit ; & l’empereur jugeant que ces prisonniers étoient coupables, il se tourna vers eux en leur disant : vous méritez la mort, néanmoins comme mon inclination me porte à la clémence plutôt qu’à la sévérité, je vous pardonnerai si vous rendez le chameau que vous avez dérobé ; mais si vous ne le faites pas, je vous ferai mourir honteusement. Quoique ces paroles dussent étonner ces illustres prisonniers, ils n’en témoignèrent aucune tristesse, & répondirent de cette manière.

Seigneur, nous sommes trois jeunes gens qui allons parcourir le monde pour savoir les mœurs & les coutumes de chaque nation ; dans cette vue, nous avons commencé par vos états, & en chemin faisant nous avons trouvé ce chamelier qui nous a demandé si nous n’avions pas rencontré par hasard un chameau qu’il prétend avoir perdu dans la route ; quoique nous ne l’ayons pas vu, nous lui avons répondu en riant, que nous l’avions rencontré, & afin qu’il ajoutât plus de foi à ces paroles, nous lui avons dit toutes les circonstances qu’il vous a rapportées : c’est pourquoi, n’ayant pu trouver son chameau, il a cru que nous l’avions dérobé ; &, sur cette chimère, il nous a fait mettre en prison. Voilà, seigneur, comme la chose s’est passée ; & si elle ne se trouve pas véritable, nous sommes prêts à subir avec plaisir tel genre de supplice qu’il plaira à votre majesté d’ordonner.

L’empereur ne pouvant se persuader que les indices qu’ils avoient donnés au chamelier se trouvassent si justes par hasard, je ne crois pas, leur dit-il, que vous soyez sorciers ; mais je vois bien que vous avez volé le chameau, & que c’est pour cela que vous ne vous êtes pas trompés dans les six marques que vous en avez données au chamelier : ainsi, il faut ou le rendre ou mourir. En achevant ces mots, il ordonna qu’on les remît en prison, & qu’on achevât leur procès.

Les choses étoient en cet état, lorsqu’un voisin du chamelier, revenant de la campagne, trouva dans son chemin le chameau perdu ; il le prit, & l’ayant reconnu, il le rendit, d’abord qu’il fut de retour, à son maître. Le chamelier, ravi d’avoir retrouvé son chameau, & chagrin en même temps d’avoir accusé des innocens, alla vers l’empereur pour le lui dire, & pour le supplier de les faire mettre en liberté. L’empereur l’ordonna aussi-tôt ; il les fit venir, & leur témoigna la joie qu’il avoit de leur innocence, & combien il étoit faché de les avoir traités si rigoureusement ; ensuite il désira savoir comment ils avoient pu donner des indices si justes d’un animal qu’ils n’avoient pas vu. Ces princes voulant le satisfaire, l’aîné prit la parole, & lui dit : J’ai cru, seigneur, que le chameau étoit borgne, en ce que, comme nous allions dans le chemin par où il étoit passé, j’ai remarqué d’un côté que l’herbe étoit toute rongée, & beaucoup plus mauvaise que celle de l’autre, où il n’avoit pas touché ; ce qui m’a fait croire qu’il n’avoit qu’un œil, parce que, sans cela, il n’auroit jamais laissé la bonne pour manger la mauvaise. Le puîné interrompant le discours : Seigneur, dit-il, j’ai connu qu’il manquoit une dent au chameau, en ce que j’ai trouvé dans le chemin, presque à chaque pas que je faisois, des bouchées d’herbe à demi-mâchées, de la largeur d’une dent d’un semblable animal ; & moi, dit le troisième, j’ai jugé que ce chameau étoit boiteux, parce qu’en regardant les vestiges de ses pieds, j’ai conclu qu’il falloit qu’il en traînât un, par les traces qu’il en laissoit.

L’empereur fut très-satisfait de toutes ces réponses ; & curieux de savoir encore comment ils avoient pu deviner les autres marques, il les pria instamment de le lui dire ; sur quoi l’un des trois, pour satisfaire à la demande, lui dit : je me suis aperçu, sire que le chameau étoit d’un côté chargé de beurre, & de l’autre de miel, en ce que, pendant l’espace d’un quart de lieue, j’ai vu sur la droite de la route une grande multitude de fourmis, qui cherchent le gras, & sur la gauche, une grande quantité de mouches, qui aiment le miel. Le second dit : Et moi, seigneur, j’ai jugé qu’il y avoit une femme dessus cet animal, en ce qu’ayant vu un endroit où ce chameau s’étoit agenouillé, j’ai remarqué la figure d’un soulier de femme, auprès duquel il y avoit un peu d’eau, dont l’odeur fade & aigre m’a fait connoître que c’étoit de l’urine d’une femme. Et moi, dit le troisième, j’ai conjecturé que cette femme étoit enceinte, par les marques de ses mains imprimées sur la terre, parce que, pour se lever plus commodément, après avoir achevé d’uriner, elle s’étoit sans doute appuyée sur ses mains, afin de mieux soulager le poids de son corps.

Les observations de ces trois jeunes princes donnèrent tant de plaisir à l’empereur, qu’il leur témoigna mille amitiés, & les pria de séjourner quelques temps chez lui. Il leur donna un fort bel appartement dans son palais, où ils étoient servis comme des rois, & l’empereur les voyoit tous les jours. Il en étoit si charmé, qu’il préféroit leurs conversations à celle des plus grands seigneurs de son empire. Il se déroboit souvent à ses propres affaires, & se cachoit quelquefois pour les entendre parler sans être vu.

Un jour que ces princes étoient à table, & qu’on leur avoit servi, entre autres mets, un quartier d’agneau de la table de l’empereur, & du vin très-exquis, ce prince qui étoit dans un lieu retiré, où il pouvoit ouïr tout ce qu’ils disoient, entendit qu’en mangeant de l’agneau & en buvant de ce vin, l’aîné de ces princes dit : Je crois que la vigne qui a donné ce vin est crue sur un sépulcre ; & moi, dit le second, je suis assuré que cet agneau a été nourri du lait d’une chienne. Ma foi, vous avez raison, mes frères, dit le troisième ; mais cela n’est pas d’une si grande conséquence que ce que j’ai à vous dire présentement. Vous saurez donc que j’ai connu ce matin, par quelques lignes, que l’empereur a fait mourir pour crime le fils de son visir, & que le père ne songe à autre chose qu’à venger cette mort par celle de son maître. L’empereur ayant entendu ces paroles, entra dans la chambre, & dissimulant sa surprise : Eh bien, Messieurs, leur dit-il, de quoi vous entretenez-vous ? Ces jeunes princes feignirent de ne le pas entendre, & lui dirent : Seigneur, nous sortons de table, & nous avons parfaitement bien dîné. L’empereur, qui ne souhaitoit pas de savoir cela, les pressa de lui faire part des choses qu’ils avoient dites pendant leur repas, en les assurant qu’il avoit entendu leurs discours. Alors ils ne purent lui cacher la vérité, & lui racontèrent la conversation qu’ils avoient eue à table.

L’empereur demeura quelque temps à s’entretenir avec eux, & ensuite il se retira dans son appartement. Quand il y fut, il fit venir celui qui lui fournissoit le vin, pour savoir de quel endroit il étoit ; mais ne le pouvant dire, il lui commanda d’aller quérir le vigneron ; ce qu’il fit. Lorsqu’il fut arrivé, l’empereur lui demanda si la vigne dont il avoit soin étoit anciennement ou nouvellement plantée sur les ruines de quelque bâtiment, ou dans quelque désert. Le vigneron lui dit que le terroir où croissoit cette vigne avoit été autrefois un cimetière. L’empereur sachant la vérité de ce fait, voulut savoir le second ; car, pour le troisième, il se souvenoit bien qu’il avoit fait mourir le fils de son visir. Il ordonna qu’on lui fît venir le berger qui avoit soin de son troupeau ; & lorsqu’il fut devant lui, il lui demanda avec quoi il avoit engraissé l’agneau qu’il avoit fait tuer ce jour-là pour la table. Cet homme, tout tremblant, répondit que l’agneau n’avoit eu d’autre nourriture que le lait de sa mère ; mais l’empereur, voyant que la crainte avoit saisi le berger, & qu’elle pouvoit l’empêcher de dire la vérité : Je connois, lui dit-il, que tu ne dis pas la chose comme elle s’est passée ; je t’assure que si tu ne me la découvres présentement, je te ferai mourir. Eh bien, seigneur, repartit-il, si vous voulez m’accorder ma grace, je vous la vérité. L’empereur la lui promit, & le berger lui parla de la sorte.

Seigneur, comme l’agneau dont il s’agit étoit encore tout petit, & que la mère paissoit à la campagne aux environs d’un bois, un grand loup affamé la prit, & la dévora, malgré tous mes cris ; car ma chienne n’étoit pas pour lors près de moi, ayant fait ce-jour là ses petits. J’étois assez embarrassé comment je ferois pour nourrir cet agneau, lorsqu’il me vint à l’esprit de l’attacher aux mamelles de ma chienne ; elle l’a élevé si délicatement, que l’ayant jugé digne de vous être présenté, je l’ai fait tuer, & l’ai envoyé ce matin à votre maître d’hôtel. L’empereur, qui avoit écouté ce récit avec attention, crut que ces jeunes princes étoient des prophètes, pour deviner si bien les choses ; de sorte qu’après avoir congédié le berger, il les vint trouver, & leur tint ce discours.

Tout ce que vous m’avez dit, Messieurs, se trouve véritable, & je suis persuadé qu’ayant autant de mérite & de si belles qualités que vous avez, il n’y a personne au monde qui vous ressemble. Mais dites-moi, je vous prie, quels indices avez-vous eu aujourd’hui à table, pour toutes les choses que vous m’avez racontées ? L’aîné des princes, prenant la parole : Seigneur, lui dit-il, j’ai cru que la vigne qui a produit le vin que vous avez eu la bonté de nous envoyer étoit plantée dans un cimetière, parce qu’aussi-tôt que j’en ai bu, au lieu que le vin réjouit ordinairement le cœur, le mien s’est trouvé accablé de tristesse ; & moi, ajouta le second, après avoir mangé un morceau de l’agneau, j’ai senti que ma bouche étoit salée & pleine d’écume, ce qui m’a fait croire que cet agneau avoit été nourri du lait d’une chienne. Comme je vois, seigneur, interrompit le troisième, que vous êtes dans une impatience d’apprendre comment j’ai pu connoître la mauvaise intention de votre visir contre votre majesté impériale, c’est qu’ayant eu l’honneur de vous entendre raisonner en sa présence sur le châtiment qu’on doit faire aux méchans, j’ai reconnu que votre visir changeoit de couleur, & vous regardoit d’un œil noir & plein d’indignation ; j’ai même remarqué qu’il demanda de l’eau à boire : c’étoit sans doute pour cacher le feu dévorant dont son cœur étoit enflammé. Toutes ces choses, seigneur, m’ont fait connoître la haîne & la colère qu’il a contre votre auguste majesté, de ce que vous avez condamné vous-même son fils à la mort.

L’empereur voyant que ces jeunes gens avoient fort bien prouvé tout ce qu’ils avoient avancé, s’adressa à celui qui venoit de parler, & lui dit : Je ne suis que trop persuadé de la mauvaise intention que mon visir a de se venger de la mort de son fils que j’ai condamné, à cause des crimes qu’il avoit commis. Mais comment pourrois-je trouver le moyen de prouver le dessein funeste qu’il a contre moi ; car, quelque menace que je lui fasse, il ne me le découvrira jamais : c’est pourquoi, comme vous avez infiniment d’esprit, je vous prie de me donner quelque expédient pour l’en convaincre. Le moyen le plus sûr que je puis vous proposer, seigneur, lui dit-il, est de gagner une fort belle esclave qu’il aime, & à laquelle il fait part de tous ses secrets. Pour la gagner, il faut que vous tâchiez de lui faire connoître que vous êtes si fort épris de ses charmes, qu’il n’y a rien au monde que vous ne fassiez pour elle. Comme les femmes souhaitent toujours d’être plus qu’elles ne sont, je suis sûr que cette esclave vous donnera son cœur d’abord qu’elle croira que vous lui aurez donné le vôtre. Par ce moyen, vous pourrez avoir des preuves convaincantes de la mauvaise intention de votre visir, & le punir suivant la rigueur des lois.

L’empereur Behram approuva ce conseil, & ayant trouvé une femme fort propre à l’exécution de son dessein, il lui promit une somme considérable, si elle pouvoit lui ménager un rendez-vous avec la maîtresse de son visir. Il la chargea de lui découvrir l’extrême passion qu’il avoit pour elle, & de l’assurer qu’il la feroit une des premières dames de son empire. Cette messagère d’amour, charmée d’une pareille commission, ne manqua point de l’exécuter avec toute la diligence & l’exactitude possibles. Elle parla à cette belle esclave, & excita son ambition, en lui disant les sentimens d’amour & de tendresse que l’empereur avoit pour elle. Elle ajouta, que si ce prince vouloit se servir de son autorité, il ne lui seroit pas difficile de l’avoir en sa possession, soit en la faisant enlever, ou en ordonnant à ses officiers d’étrangler son visir ; mais qu’il n’en vouloit pas venir à ces extrémités, & qu’elle la prioit, par la part qu’elle prenoit à ses intérêts, d’être sensible à la passion de l’empereur, & à la fortune qu’il lui offroit.

La maîtresse du visir ayant fait attention aux paroles de cette adroite messagère, la pria instamment de témoigner à l’empereur qu’elle lui étoit fort obligée des sentimens favorables qu’il avoit pour elle ; mais qu’étant gardée à vue, il n’y avoit qu’un seul moyen pour la posséder ; qu’elle le lui diroit volontiers, pourvu qu’elle l’assurât de garder le secret, & de ne le qu’à l’empereur. La messagère le lui promit, & aussi-tôt l’esclave lui parla de la sorte.

Tu sauras que le visir a un dessein également perfide & cruel contre la vie de l’empereur. Il ne songe jour & nuit qu’à l’exécuter. Il a préparé un poison qu’il prétend lui faire boire dans un festin qu’il veut lui donner au premier jour ; &, après sa mort, s’emparer de l’empire. Comme mon intention a toujours été de le faire savoir à l’empereur, je te prie de ne pas manquer de le lui dire ; & que s’il se trouve au festin du visir, lorsqu’on lui présentera à la fin du repas, sur une soucoupe d’or, enrichie de pierreries, une tasse de cristal de roche, où sera le poison ; qu’il n’y touche pas, & qu’il oblige le visir de boire ce breuvage ; s’il le fait, l’empereur donnera la mort à celui qui la lui préparoit ; s’il le refuse, ce sera une conviction de son crime, & un moyen de le faire mourir avec ignominie. Ainsi, par l’une ou par l’autre de ces deux voies, l’empereur se vengera de cet insigne traître, & m’aura en sa possession. La messagère ayant bien retenu tout ce que la maîtresse du visir lui avoit dit, prit congé d’elle, & alla aussi-tôt en rendre compte à l’empereur, qui la récompensa du service important qu’elle lui avoit rendu.

Comme quelques jours auparavant, ce prince avoit gagné une grande bataille contre un puissant roi qui lui faisoit une guerre injuste, il crut être obligé de gratifier les principaux officiers de son armée par des pensions considérables, & de nouvelles dignités qu’il leur accorda. Il commença par son visir, à qui il fit un présent de grand prix ; ce qui donna occasion à ce scélérat de le convier à un fameux repas qu’il vouloit lui donner. L’empereur ne manqua pas de s’y rendre, & fut reçu au bruit des trompettes, des timbales, & des hauts-bois, qui faisoient une harmonie charmante. Le visir, pour mieux couvrir sa perfidie, lui fit, à son tour, de beaux présens, & ensuite l’empereur se mit à table, qui fut servie avec toute la délicatesse & toute la magnificence possibles. Une musique, pendant le festin, enlevoit tous les cœurs, & l’attention de tous les courtisans. Sur la fin du repas, le visir présenta lui-même à l’empereur la soucoupe d’or & la tasse de cristal dont nous avons parlé, laquelle étoit remplie d’un poison très-odoriférant ; & pour obliger ce prince à le prendre : Seigneur, lui dit-il, voici un breuvage, le plus exquis & le plus précieux qui soit au monde ; entre plusieurs vertus admirables qu’il a, il rafraîchit le foie, & chasse du cœur toute la bile qu’on pourroit avoir. L’empereur connoissant, aux marques de la soucoupe & de la tasse, que c’étoit le breuvage dont la messagère lui avoit parlé, le refusa, en lui disant : Tu en as plus besoin que moi ; car comme tu sais que j’ai fait mourir ton fils, à cause des crimes qu’il avoit commis, je ne doute pas que ton cœur & ton foie n’en soient échauffés, & remplis de beaucoup de bile : c’est pourquoi je te prie de le prendre en ma présence, & de croire que je t’en serai aussi obligé que si je l’avois pris moi-même. Le visir fut un peu troublé de cette réponse ; & revenant à la charge : Aux dieux ne plaisent, seigneur, lui dit-il, que je vous obéisse en cette rencontre ; il n’appartient pas à un simple mortel comme moi de boire le nectar des dieux ; cette boisson est si rare & si précieuse, qu’elle ne peut convenir qu’à un grand monarque comme vous, qui êtes l’amour & les délices de l’empire.

Ce prince lui repartit, que quelque agréable que fût cette boisson, elle l’étoit encore davantage, étant présentée de si bonne grace, & par une personne dont il connoissoit le zèle & l’affection pour son service. Ainsi, sachant le besoin qu’il en avoit, il étoit trop de ses amis pour le priver d’une chose qui lui étoit si salutaire, & qu’à son égard elle lui seroit fort inutile.

Le visir, voyant que l’empereur le pressoit de boire ce poison, se douta que la trahison étoit découverte. En cet état, tout rempli de crainte & de confusion : Seigneur, lui dit-il, je suis tombé dans le malheur que je voulois préparer aux autres. Mais comme je vous ai toujours connu d’un naturel porté à la clémence plutôt qu’à la rigueur, j’espère que, quand je vous aurai donné un avertissement pour la conservation de votre auguste personne, vous voudrez bien avoir la bonté de me pardonner. S’il vous arrive de condamner à mort le fils de quelqu’un de vos officiers, ne permettez jamais que le père reste à votre cour. Vous avez condamné le mien pour ses crimes ; cependant quoique vous ayez eu raison, & que vous m’ayez témoigné mille amitiés, en me comblant de bienfaits, je n’ai pu oublier la douleur que m’a causée la mort de mon fils. Toutes les fois que je vous voyois, votre présence excitoit ma haîne, & me portoit à la vengeance ; c’est ce qui m’a obligé de vous présenter ce poison, afin d’honorer les mânes de mon fils, & de venger sa mort par la vôtre.

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