Avertissement
DES VOYAGES IMAGINAIRES, &c.
e volume termine la claſſe nombreuſe & intéreſſante des voyages merveilleux, & nous en aurions porté la collection à un nombre de volumes bien plus conſidérable, ſi nous euſſions voulu n’offrir à nos lecteurs que des fictions ingénieuſes, dignes d’occuper leurs loiſirs.
Les deux ouvrages qui compoſent ce volume approchent du genre de la féerie, par la nature des fictions qu’ils renferment par le merveilleux, qui y règne ; ils appartiennent néanmoins aux voyages imaginaires.
Le premier, l’hiſtoire du prince Soly, contient l’hiſtoire agréable & plaiſante des deux royaumes d’Amazonie & de Solinie. Les Soliniens ſont un peuple austère, adorateurs du ſoleil, non comme donnant la vie aux animaux & aux plantes, mais comme produisant dans le ſein de la terre l’or & les richeſſes, véritable objet de leur culte. On conçoit que cette triſte nation eſt ſous la domination de l’avarice ; elle contraſte plaiſamment avec l’Amazonie, peuplée de femmes vives, légères, aimables, qui ne reſpirent que le plaiſir & la gaîté. Leur divinité eſt la lune ; elles n’agiſſent que par ſes impulsions.
Ces deux peuples, voiſins & ennemis, ſont toujours en guerre. L’armure des Amazones est plaisante c’est celle d’une coquette sous les armes : c’est une critique ingénieuse de l’habillement des femmes de ce temps.
Le prince Soly est né chez les Soliniens enlevé par les Amazones & nourri dans leur sein il y devient amoureux de la princesse Fêlée fille de la reine des Amazones ; leur amour traversé par les inimitiés des deux nations, & la rivalité du prince Solocule, fils d’une Amazone, forment l’intrigue de cet agréable roman.
L’auteur est , avocat connu par des féeries très-ingénieuses ; entre autres l’Histoire des fils d’Hali, bassa de la mer, & des filles de Siroco d’Eritzine & Parelin ; & de l’Enchanteur ou la bague de puissance, imprimés dans le 33 vol. du Cabinet des Fées.
Le second ouvrage est le Voyage & les aventures des trois princes de Sarendip. Cet ouvrage, digne de figurer à côté des Mille & une Nuits & des Mille & un jours, pour la richesse de l’imagination, est une traduction du roman italien, intitulé : Peregrinaggio di tre giovanni figlivoli del re di Sarendippo, da Armeno. Le Traducteur est le chevalier de Mailly.
en a tiré le plus grand parti dans ses Soirées bretonnes. Avant lui, Beroalde de Verville en avoit composé son voyage des princes fortunés. Mais l’ouvrage de une invitation plus heureuse ; cependant ce n’est qu’une imitation. M.
s’est tellement rendu maître de sa matière, qu’il en a fait un ouvrage nouveau, & qui ne Présente qu’une idée incomplète de l’ouvrage italien. Nous croyons que l’on en trouvera ici avec plaisir une traduction exacte.
1
Des mœurs & du caractère des Soliniens & des Amazones, & de la guerre qui étoit entre ces deux peuples.
Dans l’Amérique méridionale est un lac, appelé encore aujourd’hui le lac de Parime, situé précisément sous la ligne.
Ce lac forme une espèce de mer, ayant plus de cent lieues de longueur, de l’orient au couchant, & plus de quatre-vingts lieues de largeur, du septentrion au midi.
Sur les bords de ce lac, du côté du nord, étoit autrefois une grande ville, nommée Solinie, dont les habitans adoroient le soleil ; de l’autre côté, au midi étoit la ville des Amazones, qui ne rendoient hommage qu’à la lune.
Ces deux différens peuples n’en avoient formé qu’un pendant long-temps ; mais la différence des caractères & des inclinaisons avoient enfin donné lieu à une rupture ouverte.
Les Soliniens étoient des gens austères, avares, & de mauvaise humeur, sur-tout quand les femmes leur demandoient à partager leurs trésors. Ils adoroient le soleil, parce qu’ils se figureoient que c’étoit lui qui produisoit l’or & les pierreries qu’ils recherchoient. Ils faisoient les plus grands éloges de cet astre ; ils le nommoient le pêre des fleurs & des fruits, & l’auteur de tous les trésors de l’univers ; ils disoient que la tête étoit de la couleur de l’or, le plus pur de tous les métaux, & dont la seule jouissance rendoit les mortels heureux.
La haîne que les Soliniens avoient conçue pour les Amazones, depuis leur rupture, s’étendoit jusqu’à la divinité qu’elles adoroient. Ils disoient qu’il falloit être fou pour adorer la lune, qui n’étoit utile à rien ; que cette prétendue divinité étoit la plus capricieuse qui se pût connoître ; que dans de certains temps, elle montroit les cornes à tout le monde, & qu’alors elle avoit la bouche & les joues aussi creuses qu’une vieille de cent ans ; que lorsqu’elle montroit son visage entier, elle avoit un nez large, & de gros yeux qui faisoient peur ; ils ajoutoient, qu’en courant la nuit au milieu du ciel, elle ressembloit à un homme attaché au pilori, dont on ne voit que la tête, encore cette tête étoit-elle pelée. C’est ainsi que quand l’esprit est irrité, il trouve des défaults dans tout ce qui plaît à son ennemi.
Les Soliniens avoient fait élever un temple magnifique en l’honneur du soleil qu’ils révéroient, & ce temple avoit été plus de quatre-vingts ans à bâtir, parce que le Grand Prêtre, qui s’étoit chargé du soin de cet édifice, avoit un grand goût pour l’architecture, & avoit voulu faire durer le plaisir long-temps.
On choisissoit, pour déservir ce temple, des prêtres dont les cheveux étoient crépus & hérissés, afin qu’ils ressemblassent mieux au Dieu qu’ils servoient ; & il falloit absolument que le Grand-Prêtre fût roux par-dessus cela, ce qui n’étoit pas quelquefois facile à rencontrer.
La haîne des Soliniens pour toute autre lumière que celle du soleil, étoit si forte, que lorsque cet astre étoit couché, non seulement il n’étoit pas permis de marcher à la lueur de la lune, mais il étoit défendu de se servir de toute autre lumière. Ainsi, quand le jour finissoit, chacun alloit se coucher, & remettoit les affaires au lendemain.
Ces mœurs des Soliniens, & sur-tout leur avarice, n’avoient jamais plu aux Amazones. Tandis que ces femmes ne formoient qu’un même peuple avec eux, elles se servoient de l’art qui leur est naturel, pour tirer d’eux les bijoux & les ajustemens dont le sexe est idolâtre. Mais quelles ruses ne falloit-il pas employer pour y réussir, & quelles peines ne falloit-il pas se donner pour avoir part à leurs trésors ?
Il falloit dans ce temps-là qu’une physionomie douce, un ton de voix séduisant, un œil tendre et enchanteur amolissent l’ame la plus dure, & portasse le trouble dans un cœur qui n’étoit possédé que d’idées de fortune. Mais ces charmes si touchans devoient se produire d’une façon si décente et avec tant de modestie, qu’avec l’amour ils inspirassent le respect. Il faut entendre ce respect qui meurt d’envie d’en manquer, & qui, bien loin d’étouffer l’amour, ne sert qu’à le rendre plus ardent & plus passionné.
En effet, le Solinien, après avoir quelque temps combattu contre la crainte d’offenser sa divinité étoit forcé de venir à la déclaration. Quoiqu’il l’eût faite dans les termes les plus soumis, & avec toutes les réserves sur la pureté des sentiments employés dans les anciens romans Soliniens, la rougeur qui s’élevoit sur le visage de la déesse, & le dépit qui brilloit dans ses yeux, faisoit sentir au Solenien tout l’excès de sa témerité. Cependant il falloit s’étudier encore, & que la vertu alarmée de l’objet aimé n’eût rien d’absolument desespérant ; & après quelques temps de soins & d’assiduités, l’amant venoit à bout de faire accepter l’hommage de son cœur & de ses présens.
Quand les affaires avoient une fois été mises en règles, & que l’on étoit convenu de ses faits, quel art la Solinienne n’étoit-elle pas obligée de mettre en usage pour conserver sa conquête ? On n’affectoit un air de désintéressement & de probité, qui charmoit ; ce n’étoit que par complaisance pour l’amant que l’on étoit recherché dans sa parure. Si l’intrigue étoit de nature à paroître en public, ce n’étoit que pour lui faire honneur que l’on vouloit porter les robes d’or & les brillans. Si l’on eût suivi son goût, on auroit vécu dans la retraite ; on auroit voulu oublier entièrement le reste du monde, pour ne s’occuper que du plaisir d’aimer & d’être aimé. Quels raffinemens ne falloit-il pas employer pour tenir en haleine une si belle passion ? Il falloit avoir une sensibilité & une tendresse délicate, qu’un rien alarmoit ; on étoit obligé de faire au Solinien amoureux mille petites querelles, qui donnassent lieu à des raccommodemens assaisonnés de larmes attendrissantes, & où l’on n’eût à se pardonner que trop d’amour.
On n’étoit dans la nécessité de soutenir la conversation par d’ingénieuses dissertations sur le sentiment ; le cœur & tous ses mouvemens y étoient exactement définis & anatomisés ; on y distinguoit l’amour pur d’avec celui qui n’a pour but que le plaisir des sens, & on agiroit jusqu’à quel point ils pouvoient être mis de la partie. Plus le Solinien se perdoit dans cette métaphysique, & plus il se croyoit aimé.
Il ne falloit pas que les femmes mariées se donnassent moins de peine pour avoir part aux trésors d’un mari ; il falloit affecter un air de soumission pour toutes ses volontés ; on étoit forcé d’étudier ses goûts & ses inclinaisons, pour les éluder, & la femme étoit obligée de lui faire croire qu’il étoit le maître, pour agir elle-même à sa fantaisie.
Il est vrai que les unes & les autres de ces femmes se consoloient en secret avec un amant chéri, des travaux qu’elles entreprenoient, & des sacrifices qu’elles faisoient à l’intérêt. Mais enfin, cette conduite leur parut trop gênante ; elles s’emparèrent un jour de tous les trésors qu’elles purent emporter, s’embarquèrent sur le lac, & fondèrent sur le rivage opposé à Solinie la capitale d’un grand empire.
Lorsqu’elles eurent fondé Amazonie, elles consacrèrent cette ville à la lune, pour qui elles avoient tant de vénération, qu’elles ne se conduisoient que par ses influences ; on vivoit dans cette ville avec une somptuosité excessive. Solinie, qui étoit le centre des richesses, n’avoit rien de comparable à cette ville superbe, pour la beauté des palais, la richesse des ameublemens, & l’éclat des équipages. C’étoit, à la vérité, aux dépens des Soliniens que les Amazones entretenoient cette dépense ; mais ce n’étoit plus comme autrefois, par des complaisances étudiées & par des artifices qu’elles tiroient d’eux les moyens de fournir à tant de luxe. Les trésors de Solinie étoient pour elles un butin dont elles s’emparoient à force ouverte.
Les Amazones, pour attaquer leurs ennemis, s'armoient en guerre, & l'on conviendra que rien ne se peut imaginer de plus militaire que leurs habillements. Elles se faisoient couper les cheveux extrêmement courts, pour n'en être point embarassées. Un génie appelé Uttés, leur avoit fourni des casques imperceptibles, plus durs que l'acier & le diamant. Elles se peignoient quelquefois le visage avec du vermillon le plus vif, qui les rendoient merveilleusement, terribles. Les anciennes Amazones du Thermodon se brûloient autrefois le sein, pour tirer de l'arc avec plus de facilité ; pour celles-ci, elles se détruisoient la gorge intérieurement, à force de vin de Champagne & de liqueurs fortes ; en sorte que presque toutes en étoient débarassées de bonne heure. Elles avoient des espèces de cuirasses qui ne prenoient que depuis la ceinture jusqu'à la cheville du pied, & qui étoient si larges, qu'on ne pouvoit approcher d'elles sans leur permission ; & quand elles étoient quatre de front, elles pouvoient fermer un défilé de trente pas de largeur.
Elles ne haïssoient pas tant le soleil que les Soliniens haïssoient la lune ; elles disoient seulement qu'il noircissoit le plus beau teint ; qu'il n'alloit jamais que le jour, parce qu'il étoit poltron, & auroit peur la nuit ; qu’il étoit si peu spirituel, qu’il restoit toujours seul, & n’avoit nulle compagnie avec lui ; au lieu que la lune avoit une physionomie qui marquoit sa douceur & sa bonté ; qu’elle étoit accompagnée des étoiles, qui, sans doute, lioient avec elle une conversation intéressante ; qu’elle passoit quelquefois devant le soleil en lui tournant le dos, ce que le soleil n’avoit jamais osé faire à son égard.
Cette déesse avoit un temple à Amazonie, aussi superbe que celui du soleil chez les Soliniens, & l’on choissisoit pour prêtresses de cette divinité, celles qui avoient le visage blafard & les joues rebondies ; les visages longs avec les joues plates étoient absolument exclus de toutes sortes d’emplois.
Depuis la révolte déclarée des Amazones, la guerre avoit toujours continuée avec la même ardeur ; mais ces guerrières, qui marchoient le jour & la nuit, ne se faisoient aucun scrupule de battre leurs ennemis au clair de la lune, ni de piller leurs maisons à la lumière des flambeaux. Ainsi, elles avoient toujours l’avantage sur les Soliniens, qui ne pouvoient plus rien entreprendre dès que le soleil étoit couché, & qui fermoient les yeux dès qu’ils voyoient une chandelle allumée.
2
Enlèvement du prince Soly par les Amazones, & du trouble que cet événement causa.
Le roi de Solinie étoit un homme respectable, gouvernant au mieux ses intérêts & ses sujets ; il avoit une femme vertueuse, parce qu’elle ne pouvoit faire autrement ; & de son hymen il avoit un fils unique âgé d’environ deux ans.
Comme on vouloit faire un grand homme du prince Soly (c’est ainsi que cet enfant s’appeloit), on l’avoit mis, dès qu’il étoit sorti de nourrice, entre les mains des prêtres du soleil, pour l’instruire de bonne heure à trouver des défauts dans la lune.
Les prêtres couchoient dans le temple, & le berceau du prince étoit au milieu d’eux sous un grand pavillon de velours garni d’or. Une nuit que les prêtres étoient couchés, & qu’il n’y avoit ni lampe ni chandelle dans toute la ville, quelques amazones firent une descente sur les rivages de Solinie, pénétrèrent jusques dans le temple, où tout le monde étoit endormi, & enlevèrent le jeune prince, sans que l’on s’en aperçût, parce que la nuit étoit fort obscure. On entendit seulement crier l’enfant : on crut qu’il lui étoit arrivé quelque petit accident ; un des prêtres se leva pour y aller tâter (car il étoit impossible d’y voir) ; il rencontra quelque chose qui le fit tomber, il se cassa le nez ; & de peur de pis, il s’alla recoucher sans rien dire.
Le lendemain, quand on ne trouva plus le petit prince dans son berceau, la désolation fut générale par toute la ville. La reine fut si fort irritée contre les prêtres, qui n’avoient pas bien gardé son fils, qu’elle ordonna qu’ils fussent tous rasés l’un après l’autre. Cet arrêt terrible fut exécuté, & ces infortunés furent plus de six mois sans sortir, de peur d’être hués par le peuple, & il n’eurent jamais depuis les cheveux si beaux ni si crépus qu’ils les avoient auparavant.
Un seul de ces malheureux coupables échappa à ce supplice ; il avoit déjà la tête lavée, & le barbier alloit donner le premier coup de rasoir, quand il demanda à parler au roi & à la reine, & dit qu’il avoit un secret important à leur révéler. On le conduisit dans le grand salon du palais, où le roi & la reine étoient assis au milieu des principaux officiers de l’empire. La reine avoit un grand mouchoir à la main, dont elle essuyoit de temps en temps ses larmes. Le roi étoit aussi affligé qu’elle, mais il ne pleuroit point.
Le prêtre s’étant prosterné aux pieds du trône, commença par déplorer le malheur qui venoit d’arriver. L’eau de savon qui lui tomboit dans les yeux, en faisoit sortir des pleurs véritables. Après quelques phrases éloquentes : J’ai fait, dit-il, une remarque qui servira à reconnoître le prince, s’il revient quelque jour. La reine lui promit sa grace, s’il la révéloit. J’ai, dit-il, observé en donnant un jour le fouet au petit prince, parce qu’il avoit pissé au lit, qu’il a une tulipe violette & et noire bien marquée sur la fesse gauche. La nourrice, que l’on envoya chercher aussi-tôt, confirma la chose, & la reine elle-même dit qu’elle se souvenoit bien qu’étant grosse, un des sujets du roi, fort curieux en tulipes, lui en avoit refusé une qu’elle désiroit, & qu’elle s’étoit gratée à cet endroit là.
On écrivit aussi-tôt cette remarque dans les registres publics ; on dessina en marge la tulipe telle que le prêtre la dépeignit, & elle y fut soigneusement conservée. Celui qui rendoit un si grand service à l’état, en fut quitte pour avoir eu la tête lavée ; ce qui a depuis passé en proverbe ; & quand on se contente de réprimander quelqu’un, on dit, par métaphore, qu’on lui a bien lavé la tête.
On délibéra ensuite dans le conseil sur les mesures qu’il falloit prendre pour prévenir un accident pareil, si la reine venoit à avoir un autre enfant. L’avis des plus éclairés fut qu’il falloit faire faire un berceau d’un bois très-fort, qui tiendroit au mur du temple, & qui se fermeroit avec une grille de fer. Le chancelier de l’empire fut d’avis que l’on mit tous les soirs le grand sceau à l’endroit qui devoir fermer cette grille, & soutenoit que personne ne seroit assez hardi pour aller le briser ; mais le grand trésorier s’emporta vivement contre cet avis, & vouloit que l’on y ajoutât un bon cadenas. Le chancelier, qui ne crut pas de sa dignité de céder, demeura ferme pour sceller le berceau ; mais il ajouta, que l’on pourroit mettre, si l’on vouloit, un traquenard, pour prendre la main de ceux qui voudroient enlever le sceau de l’empire. On alloit encore combattre cette dernière pensée ; mais le roi, qui voulut étouffer toute discorde entre ses premiers officiers, ordonna que ces différens conseils seroient suivis. Ainsi, il fut décidé que l’on mettroit au berceau le grand sceau, le cadenas, & le traquenard, & chacun demeura content.
Mais toutes ces précautions furent inutiles, parce que la reine n’eut plus d’enfans depuis. Elle mourut deux ans après l’enlèvement du prince ; & le roi ne voulut jamais se remarier, quoique la maison royale dût finir avec lui. Le refus qu’il fit de passer à un second hymen, venoit d’une politique très-sage ; il jugeoit bien que l’on n’avoit pas fait mourir son fils, & qu’il pourroit revenir un jour ; il craignoit que ses autres enfans, s’il en avoit, ne s’emparassent du trône en l’absence de leur aîné, & qu’à son retour ils ne s’inscrivissent en faux contre la marque qu’il avoit au derrière. Cela fera, disoit-il, une question d’état très épineuse, & excitera peut-être une guerre sanglante entre mes sujets. Il est d’un roi sage & éclairé de prévenir tant de malheurs.
3
Pendant le trouble que causoit à Solinie la perte du jeune prince, les Amazones étoient déjà loin du rivage. Elles firent tant de caresses au jeune Soly, qu’il ne jeta pas une larme. Ces visages charmans, où la coquetterie brilloit avec tout son éclat, lui parurent plus agréables que le front sévère de ses premiers précepteurs. Le goût pour le plaisir est de tous les âges, & la nature juge dès l’enfance entre les objets aimables, & ceux qui ne le sont pas.
Un vent favorable conduisit en peu de temps dans le port d’Amazonie le vaisseau qui portoit un si précieux trésor. Les Amazones, dès qu’elles eurent débarqué, portèrent à leur reine le jeune prince. Elles trouvèrent cette princesse dans son appartement, occupée avec ses plus chères confidentes à faire un cabinet de découpures. Les unes tailloient délicatement les figures les plus rares ; les autres mêloient dans du vernis des couleurs différentes, pour faire le fond de ce bel ouvrage ; la reine, au milieu d’elles, conduisoit tout le travail, & décidoit sur l’assortiment des figures & des ornemens.
On expliqua à la reine quel étoit cet enfant, & la manière dont on avoit fait ce précieux butin. La reine quitta tout pour admirer le jeune Soly. Chacune des dames l’embrassa à son tour ; elles étoient charmées d’avoir en leur puissance le fils de leur plus grand ennemi, & sur-tout un enfant aussi aimable qu’il étoit. Elles se représentoient avec plaisir le regret des Soliniens, & en jugeoint par la joie que leur donnoit une si belle prise.
En effet, le petit prince, comme s’il eût été capable de sentir le prix d’une première vue, sourioit avec grace à toutes les caresses qui lui étoient faites. Il ne pouvoit parler, mais il marquoit du doigt les figures découpées qu’on lui montroit & sembloit les admirer. Il se mit pourtant à pleurer, quand on l’approcha du vernis ; il n’avoit pas naturellement de goût pour l’odeur de la térébenthine mélée à celle de l’esprit de vin ; on fut obligé de l’en éloigner, après quoi il s’appaisa.
La reine forma le dessein d’élever ce prince, mais elle résolut de cacher à tout le monde son rang & son pays. S’il savoit, dit-elle à ses Amazones, quelle est sa naissance, il nous échapperoit bientôt ; & si d’autres en avoient connaissance, on ne tarderoit pas à nous enlever un trésor si précieux. Jurez-moi donc que vous ne révélerez jamais à personne, pas même au roi mon époux, la qualité de cet enfant.
Toutes les Amazones furent pénétrées des raisons de la reine, & firent les sermens les plus solennels qu’elles ne révéleroient jamais un secret si important. Dans ce moment, le roi entra, accompagné de la sœur de la reine, nommée Acariasta ; ils s’approchèrent avec précipitation, pour admirer cet enfant que la reine tenoit entre ses bras. La sœur de la reine demanda vivement qui il étoit.
Aussi-tôt une des Amazones (qui n’avoit pas apparemment beaucoup de présence d’esprit, ou qui manquoit de mémoire), répondit : C’est le jeune Pr… Nenni, dit-elle en se reprenant, c’est un enfant… on l’a trouvé… je ne sais ce que c’est. Et pourquoi vous mêlez-vous donc de parler ? dit Acariasta en haussant les épaules. Qu’est-ce que le jeune Prenany ? un enfant ? & tout le galimathias que vous nous faites ? La reine voulut réparer l’imprudence de sa confidente, & dit tranquillement à sa sœur : Cela est bien simple ; c’est un enfant que mes guerrières ont trouvé exposé sur les rivages du lac, & son nom est Prenany ; nous n’en savons pas davantage. Me voilà satisfaite, dit Acariasta ; Prenany me paroît bien joli. Je ne suis pas tout à fait content, dit le roi, qui vouloit toujours tout approfondir : si cet enfant a été trouvé exposé, comme vous le dites, comment a-t-on pu savoir son nom ? Cela est bien difficile, dit la reine choquée de la question ; il avoit un billet attaché à sa robe, dans lequel son nom étoit marqué. Le roi, qui craignoit que la reine ne se fachât, ne demanda point ce que le billet étoit devenu. On ordonna que l’on eût soin de Pre- nany, & il fut élevé parmi les menins de la reine, sous ce nom que le hasard lui avoit donné.
4
Le roi eut raison de craindre la colère de la reine. Par une loi fondamentale de l’empire d’Amazonie, les femmes étoient les maîtresses absolues ; leurs maris mêmes n’étoient considérés que comme leurs premiers domestiques. La reine usoit en sage souveraine d’un si beau privilège ; elle avoit tout l’esprit possible, & d’un seul regard elle faisoit trembler son époux.
Cette princesse avoit environ quarante ans, quand le prince Soly fut remis en sa puissance. Elle avoit eu déjà quatre maris, dont elle n’avoit point eu d’enfans, & qu’elle avoit répudiés par cette raison. Ces quatre premiers époux s’étoient piqués de n’être pas les maîtres, & avoient voulu se venger des hauteurs de la reine par l’endroit le plus sensible pour une femme, c’est-à-dire, par le mépris. Toutes les fois qu’elle leur faisoit dire de venir coucher au palais, ils prenoient si bien leurs mesures, qu’ils rendoient ses ordres inutiles.
Mais enfin, elle avoit trouvé pour cinquième mari un homme de mérite, & qui avoit rendu de grands services à l’état, par l’invention des lunettes, qu’il avoit trouvée (il avoit fait cette admirable découverte en regardant au travers d’une bouteille) : il en avoit fait qui approchoient la lune, & la faisoient paroître plus grande, ce qui lui avoit gagné l’affection du peuple. Il en faisoit d’autres qui grossissoient les objets, & qui servoient à la reine, dont la vue s’étoit fort affoiblie à force de pleurer les mépris de ses premiers époux.
La reine devint enfin grosse, & l’on ne sauroit dépeindre la joie que cet événement causa à Amazonie. On fit sur-tout de pompeux sacrifices dans le temple de la lune, pour demander à cette divinité que la reine accouchât d’une princesse. Toutes les Amazones demandèrent à leurs maris de les mettre en état d’imiter la reine, & plusieurs filles même voulurent suivre la mode, tant l’esprit de flatterie pour les actions du prince a de force dans toutes les cours du monde.
Quand le temps où la reine devoit accoucher fut arrivé, on choisit les accoucheurs les plus experts, & cette princesse ne quitta plus son appartement. Elle donna enfin la lumière à une fille qui avoit le plus beau petit visage rond qui se pût voir. Toute la cour étoit assemblée dans cette occasion, & le roi étoit debout au milieu de la chambre, sans dire mot, tant il étoit transporté de joie. Quand la reine se fut un peu tranquillisée, elle demanda ses lunettes, & ordonna qu’on lui apportât la petite princesse, pour la considérer. Mais, en la prenant entre ses bras, les lunettes qu’elle avoit sur le nez, pensèrent tomber. La reine lâcha l’enfant pour les retenir, & la petite princesse tomba à terre.
Ah, morbleu ! s’écria le roi qui songeoit aux lunettes autant qu’à sa fille, voilà la princesse Fêlée. Mais, par bonheur, la petite étoit tombée sur un tapis de pied, & ne s’étoit fait aucun mal. C’étoit la règle que les enfans tinssent leur nom de leur père : on prit pour un heureux augure les premières paroles du roi, & le nom de Fêlée demeura à la princesse.
5
Éducation & caractère du prince, naturel & éducation de Fêlée, commencement de leur amour.
Il se passa quatorze ans, sans qu’il n’arrivât rien de considérable à la cour d’Amazonie. Prenany, qui n’étoit point connu pour un prince, étoit élevé parmi les mignons de la reine ; & à l’âge de douze ans, il étoit le plus adroit & le plus malicieux de tous. Il excelloit à grimper sur les arbres, à jouer au mail & à la paume ; & ce qui montre la force de son génie, & en même temps de sa poitrine, il avoit inventé une sarbacane avec laquelle il souffloit des pois à plus de deux cents pas.
À l’âge de seize ans, un air plus posé avoit succédé à cette trop grande vivacité ; sa beauté alors s’étoit épanouie : il étoit grand, mais un peu effilé, il avoit le teint blanc & vermeil, la bouche agréable, & le nez bien tiré, sans être aquilin. Des cheveux bruns & naturellement bouclés lui descendoient jusqu’à la ceinture, & des sourcils de même couleur accompagnoient des yeux grands & bien fendus, dont la vivacité étoit tempérée par une douceur aimable.
En effet, Prenany avoit un esprit docile, qui ne regimboit point, & qui faisoit tout ce qu’il vouloit, pourvu qu’il ne lui demandât que des choses raisonnables.
Les gens qui ont trop d’esprit sont ordinairement critiques & d’un commerce difficile. Comme ils voient mieux que les autres les défauts de chaque chose, ils ne sont que rarement satisfaits, & la vivacité qui les domine, les fait exprimer leur sentiment d’une manière prompte, & quelquefois ironique, dont l’orgueil des autres est désagréablement humilié. Ceux au contraire qui n’ont qu’un esprit borné, mais qui s’aveuglent assez pour se croire un génie supérieur, sont encore plus insupportables : ils croient réparer leur insuffisance par un air caustique & imposant, qui fait mourir d’impatience, parce qu’il n’est soutenu d’aucune justesse.
Prenany n’avoit aucun de ces défauts ; il étoit doux & complaisant, & n’avoit que le génie qu’il falloit pour être avec grace du sentiment des autres. Ce caractère étoit fait exprès pour une ville telle qu’Amazonie, où le beau sexe, qui pense toujours juste, dominoit entièrement.
Aussi les Amazones les plus spirituelles avoient-elles pris plaisir à instruire le jeune Pre- nany ; il tenoit d’elles les manières polies, sans être gênées ; les sentimens délicats, sans être brusques ; l’air aimable, sans être affecté : enfin, à dix-sept ans, il étoit assez formé pour niaiser tout un jour seul avec une femme, sans lui causer d’ennui & sans en recevoir.
Tant de belles qualités réunies dans la personne de ce prince lui avoient acquis le cœur de la jeune Fêlée. Dans l’enfance, c’étoit Prenany qui lui dénichoit des moineaux ; c’étoit lui qui cassoit les vîtres de l’appartement de la reine, en soufflant des pois avec sa sarbacane, & sans que l’on pût savoir d’où cela venoit, ce qui réjouissoit infiniment la princesse.
Dans un âge plus mûr, il s’étoit chargé du soin d’apprendre à danser au petit épagneul de Fêlée, & réussissoit à lui montrer mille tours d’adresse, sans le faire crier. Il excelloit à travailler en tapisserie, & avoit fait présent à la princesse d’une garniture de mules de point de chien, qu’il avoit faite lui-même, & dont rien n’égaloit la beauté.
Il n’est pas étonnant qu’un jeune homme aussi parfait se soit attiré toute l’estime d’une princesse aussi spirituelle que Fêlée. Cette jeune personne ayant été élevée dans une cour qui étoit le centre du bon goût & de la délicatesse, en avoit heureusement pris l’esprit & les agrémens.
La nature avoit commencé par la douer de toutes les beautés qui forment une personne charmante ; sa taille étoit grande & déliée, & sa gorge, d’une blancheur extrême, promettoit beaucoup. Ses cheveux étoient d’un blond argenté, qui n’avoit pourtant rien d’équivoque : elle avoit un petit visage de pleine lune le plus joli qui se puisse voir ; & comme elle n’étoit pas encore en âge de s’armer comme les Amazones, il étoit d’un blanc pâle qui lui séyoit à merveille. Elle avoit le nez délicat, la bouche petite & vermeille, ornée des plus belles dents du monde ; ses yeux étoient bleus, grands, & naturellement tendres & languissans.
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