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Vérité et Poésie

Johann Wolfgang von Goethe · 1862 · Free in the US

266,530 words · about 18 h 40 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1862
Length
266,530 words · about 18 h 40 min
Sections
4 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (4)
  1. Première partie about 5 h 10 min
  2. Deuxième partie about 5 h 41 min
  3. Troisième partie about 5 h 14 min
  4. Quatrième partie about 2 h 36 min

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Première partie

MÉMOIRES.

-

VÉRITÉ ET POÉSIE.

Comme avant-propos du présent travail, qui en a peut-être besoin plus qu’un autre, je vais reproduire la lettre par laquelle un ami m’a déterminé à une entreprise toujours délicate.

« Nous possédons maintenant, cher ami, les douze volumes de vos œuvres poétiques, et, en les parcourant, nous trouvons du connu et de l’inconnu ; ce recueil fait même revivre bien des choses oubliées. On ne peut s’empêcher de regarder comme un tout ces douze volumes, que l’on a sous les yeux dans un même format, et l’on voudrait se tracer, d’après eux, une image de l’auteur et de son talent. Or, il ne faut pas nier que, si l’on considère l’ardeur avec laquelle il a commencé sa carrière littéraire, et le long temps qui s’est écoulé depuis, une douzaine de petits volumes ne doive sembler trop peu de chose. On ne saurait non plus se dissimuler, en considérant à part chaque ouvrage, que, le plus souvent, des occasions particulières les ont fait naître, et qu’ils reflètent aussi bien certains objets extérieurs que des degrés marquants de développement intérieur, tout comme on y voit prédominer certaines maximes, certaines convictions morales et esthétiques temporaires. Mais, en somme, ces productions restent toujours incohérentes ; souvent même on aurait peine à croire qu’elles soient émanées du même auteur.

« Cependant vos amis n’ont pas renoncé aux recherches, et, plus familiarisés avec votre manière de vivre et de penser, ils s’efforcent de deviner mainte énigme, de résoudre maint problème ; une ancienne affection et des relations qui datent de loin leur font même trouver quelque charme dans les difficultés qu’ils rencontrent. Cependant nous ne serions pas fâchés d’obtenir ça et là un secours que vous ne pouvez, ce me semble, refuser à notre amitié.

« Avant tout, nous vous demanderons de vouloir bien nous présenter dans un ordre chronologique vos poésies, qui sont rangées, dans la nouvelle édition, d’après certains rapports intimes, et de nous révéler, dans un enchaînement déterminé, les circonstances et les sentiments qui vous les ont inspirées, les exemples qui ont agi sur vous, enfin les principes théoriques que vous avez suivis. Si vous prenez cette peine pour quelques amis, il en résultera peut-être une chose utile et agréable pour un monde plus étendu. Un auteur, fût-il arrivé à la plus grande vieillesse, ne doit pas renoncer à l’avantage de s’entretenir, même de loin, avec les personnes qui se sont attachées à lui ; et, s’il n’est pas donné à chacun de se signaler encore, à un certain âge, par des productions inattendues et d’un effet puissant, à l’époque où les connaissances deviennent plus complètes, où l’on a de soi-même une conscience plus claire, ce lui serait une occupation très-propre à l’intéresser et à lui rendre une vie nouvelle, de reprendre comme sujet d’étude ses anciennes productions, et d’en faire un travail définitif, qui serait un nouveau moyen de culture pour les personnes formées autrefois avec l’artiste et par son influence. »

Ce vœu, exprimé d’une manière si amicale, éveilla immédiatement chez moi le désir de m’y conformer. Car, si, dans nos jeunes années, nous suivons avec ardeur notre propre voie, et si, pour ne pas être déroutés, nous repoussons avec impatience les demandes qu’on nous adresse, c’est, dans l’âge avancé, une chose infiniment heureuse pour nous, qu’en nous témoignant quelque intérêt, on veuille bien nous stimuler et nous décider amicalement à déployer une activité nouvelle. J’entrepris donc sur-le-champ le travail préalable de noter et de classer, selon les années, les grands et les petits poèmes de mes douze volumes. Je cherchai à me rappeler les temps et les circonstances qui les avaient fait naître. Mais la chose me fut bientôt plus difficile, parce que des notices et des explications détaillées devenaient nécessaires pour combler les lacunes dans ce qui était déjà publié ; car, d’abord, tous mes premiers essais me manquent, ainsi que bien des choses commencées et inachevées, et même la forme de plusieurs ouvrages achevés a complètement disparu, parce que je les ai entièrement remaniés et refondus dans la suite. En outre, j’avais encore à mentionner mes travaux dans les sciences et les autres arts, et ce que j’avais fait en particulier ou ce que j’avais publié, soit à moi seul, soit en société avec des amis, dans ces branches d’études en apparence étrangères.

Tous ces détails, je désirais les intercaler peu à peu, pour la satisfaction de mes bienveillants instigateurs ; mais ces efforts et ces méditations m’entraînaient toujours plus loin. En effet, comme je désirais satisfaire leur demande très-bien pesée, et que je m’efforçais d’exposer avec ordre les impulsions intérieures, les influences extérieures, les degrés que j’avais franchis dans la théorie et la pratique, je fus poussé, hors du cercle étroit de ma vie privée, dans le vaste monde ; les figures de cent personnages marquants, qui avaient exercé sur moi une action plus ou moins prochaine ou éloignée, se présentèrent devant mes yeux ; enfin, les immenses mouvements de la politique générale, qui ont eu sur moi, comme sur tous mes contemporains, la plus grande influence, appelaient mon attention d’une façon toute particulière ; car la tâche principale de la biographie est, semble-t-il, de décrire et de montrer l’homme dans ses relations avec l’époque, jusqu’à quel point l’ensemble le contrarie ou le favorise, quelles idées il se forme, en conséquence, sur le monde et l’humanité, et, s’il est artiste, poëte, écrivain, comment il les réfléchit. Mais cela exige une chose presque , savoir, que l’homme connaisse et lui et son siècle ; lui, jusqu’à quel point il est resté le même dans toutes les circonstances ; le siècle, en tant qu’il nous entraîne avec lui bon gré mal gré, nous détermine et nous façonne, de telle sorte qu’on peut dire que tout homme, s’il fût né seulement dix ans plus tôt ou plus tard, aurait été tout autre qu’il n’est, pour ce qui regarde sa propre culture et l’action qu’il exerce au dehors.

C’est dans cette voie, c’est de méditations et de tentatives pareilles, de souvenirs et de réflexions semblables, que s’est formé le tableau qu’on présente ici, et c’est en partant du point de vue de son origine qu’on pourra le mieux en jouir, en profiter et en porter le jugement le plus équitable. Ce qu’il y a peut-être à dire encore, particulièrement sur la forme demi-poétique, demi-historique, l’occasion d’en parler se trouvera sans doute plus d’une fois dans le cours du récit.

Le 28 août 1749, au coup de midi, je vins au monde à Francfort-sur-le-Mein. La constellation était heureuse ; le soleil était dans le signe de la Vierge et à son point culminant pour ce jour-là ; Jupiter et Vénus le regardaient amicalement et Mercure sans hostilité ; Saturne et Mars demeuraient indifférents ; seulement la lune, qui venait d’entrer dans son plein, déployait d’autant plus le pouvoir de son reflet, que son heure planétaire avait commencé en même temps. Elle s’opposait donc à ma naissance, qui ne put s’accomplir avant que cette heure fût écoulée. Ces aspects favorables, que les astrologues surent me faire valoir très-haut dans la suite, peuvent bien avoir été la cause de ma conservation : car, par la maladresse de la sagefemme, je vins au monde comme mort, et il fallut des efforts multipliés pour me faire voir la lumière. Cette circonstance, qui avait jeté mes parents dans une grande angoisse, tourna cependant à l’avantage de mes concitoyens, car mon , Jean Wolfgang Textor, maire de la ville, en prit occasion de faire établir un accoucheur, et introduire ou renouveler une école d’accouchement, ce qui a pu profiter à plusieurs de ceux qui sont nés après moi.

Quand nous cherchons à nous rappeler ce qui nous est arrivé dans notre première enfance, nous sommes souvent exposés à confondre ce que d’autres personnes nous ont dit avec ce que nous devons réellement à notre expérience et à nos observations propres. Ainsi donc, sans entreprendre là-dessus une exacte recherche, qui d’ailleurs ne peut mener à rien, je me rappelle que nous habitions dans un vieux bâtiment, qui se composait proprement de deux maisons dont on avait percé les murs. Un escalier tournant conduisait à des chambres indépendantes, et des marches remédiaient à l’inégalité des étages. La place favorite des enfants (une sœur cadette et moi) était le spacieux vestibule d’en bas, qui avait, à côté de la porte, un grand treillis de bois, par lequel on communiquait avec la rue et le grand air. Cette sorte de cage, beaucoup de maisons en étaient pourvues. Les femmes s’y tenaient assises pour coudre et pour tricoter ; la cuisinière y épluchait la salade ; de là, les voisines jasaient entre elles ; et les rues y gagnaient, dans la belle saison, un aspect méridional. On se sentait libre, parce qu’on était familiarisé avec le public. Les enfants aussi entraient en liaison avec les voisins par ces galeries, et trois frères d’Ochsenstein, fils du maire défunt, lesquels demeuraient vis-à-vis, me prirent en grande affection, et s’occupaient de moi et me taquinaient de diverses façons. Mes parents racontaient toute sorte d’espiègleries auxquelles m’excitaient ces hommes, d’ailleurs sérieux et retirés. Je ne rapporterai qu’une de ces incartades. Il y avait eu un marché de poteries, et non-seulement on avait fourni pour quelque temps la cuisine de ces marchandises, mais on nous avait acheté, comme jouets, des ustensiles pareils en miniature. Par une belle après-midi, que tout était tranquille dans la maison, je m’amusais dans la galerie avec mes plats et mes pots, et, comme je ne savais plus quel plaisir y prendre, je jetai un de ces jouets dans la rue, et je trouvai plaisant de le voir si drôlement brisé. Les Ochsenstein, qui virent comme cela me divertissait, au point que, dans le transport de ma joie, je battais de mes petites mains, me crièrent : « Encore ! » Je n’hésitai pas, et vite un pot, et, comme ils ne cessaient de crier : « Encore ! » tous les petits plats, les petites poêles, les petits pots, furent lancés à la file sur le pavé. Mes voisins continuaient à me témoigner leur approbation, et j’étais extrêmement joyeux de leur procurer du plaisir. Mais ma provision était épuisée et ils criaient toujours : « Encore ! » Je courus donc tout droit à la cuisine, et je pris les assiettes de terre, qui, naturellement, offrirent, en se brisant, un spectacle bien plus drôle encore ; j’allais et venais ainsi, j’apportais les assiettes l’une après l’autre, selon que je pouvais les atteindre successivement sur le dressoir, et, comme ces messieurs ne se tenaient point pour satisfaits, je précipitai dans la même ruine toute la vaisselle que je pus traîner là. Quelqu’un vint, mais trop tard, pour m’arrêter et me défendre ce jeu. Le mal était fait, et, pour tant de poteries brisées, on eut du moins une histoire plaisante, qui fut surtout pour les malicieux instigateurs, et jusqu’à la fin de leur vie, un joyeux souvenir.

La mère de mon père, chez laquelle nous étions logés, vivait dans une grande chambre de derrière qui touchait au vestibule, et nous avions coutume d’étendre nos jeux jusqu’à son fauteuil et même, quand elle était malade, jusqu’à son lit. Je me souviens d’elle à peu près comme d’une ombre, comme d’une belle femme, maigre, toujours proprement vêtue de blanc. Elle est restée dans ma mémoire comme une personne douce, amicale et bienveillante.

Nous avions entendu nommer la rue où se trouvait notre maison Hirschgraben (la Fosse aux cerfs), et nous demandâmes qu’on nous expliquât ce nom. On nous raconta que notre maison était bâtie sur un emplacement qui avait été en dehors de la ville, et qu’à la place où se trouvait maintenant la rue, il y avait autrefois une fosse où l’on nourrissait un certain nombre de cerfs. Ces animaux y étaient gardés et nourris, parce que, selon un ancien usage, tous les ans, le sénat mangeait en public un cerf, que l’on avait donc toujours sous la main, dans la fosse, pour ce jour de fête, lors même qu’au dehors princes et chevaliers gênaient et troublaient la ville dans ses droits de chasse, ou même qu’elle était bloquée ou assiégée par les ennemis. Cela nous plaisait fort, et nous aurions voulu qu’on pût voir encore de nos jours une varenne privée comme celle-là.

Le derrière de la maison avait, surtout de l’étage supérieur, une vue très-agréable sur une étendue presque illimitée de jardins du voisinage, qui allaient jusqu’aux murs de la ville. Mais malheureusement la transformation en jardins particuliers de la place communale, qui se trouvait là jadis, avait beaucoup nui à notre maison et à quelques autres, situées vers l’angle de la rue, parce que les maisons du Rossmarkt (marché aux chevaux) s’étaient approprié de vastes arrière-bâtiments et de grands jardins, tandis qu’un mur assez élevé, qui fermait notre cour, nous isolait de ces paradis si voisins de nous.

Au deuxième étage, se trouvait une chambre qu’on appelait la chambre-jardin, parce qu’au moyen de quelques plantes qu’on y cultivait devant la fenêtre, on avait cherché à compenser le défaut d’un jardin. Quand je devins plus grand, ce fut là ma retraite la plus chère, non pas triste, à la vérité, mais faite pour la rêverie. Par-dessus ces jardins, les murs de la ville et les remparts, on voyait une plaine belle et fertile, celle qui s’étend vers Hœchst. En été, c’était là d’ordinaire que j’apprenais mes leçons, que j’attendais les orages, et je ne pouvais assez contempler le soleil couchant, auquel les fenêtres faisaient face. Mais, comme je voyais en même temps les voisins se promener dans leurs jardins et cultiver leurs fleurs, les enfants jouer, les sociétés se divertir ; comme j’entendais rouler les boules et les quilles tomber, cela réveilla de bonne heure en moi le sentiment de la solitude et d’une rêveuse langueur qui en est la conséquence, sentiment qui, répondant aux dispositions sérieuses et aux pressentiments que la nature avait mis en moi, manifesta bientôt son influence, plus visible encore dans la suite.

Notre vieille maison, avec ses recoins, ses nombreuses places sombres, était d’ailleurs faite pour éveiller le frisson et la peur dans des cœurs enfantins. Malheureusement on se faisait encore un principe d’éducation d’ôter de bonne heure aux enfants toute crainte du mystérieux et de l’invisible, et de les accoutumer aux objets effrayants. Il nous fallait donc coucher seuls, et, quand nous ne pouvions nous y résoudre, et que nous sortions du lit doucement pour chercher la compagnie des valets et des servantes, notre père, mettant sa robe de chambre à l’envers, et, par conséquent, assez déguisé pour nous, se plaçait sur notre passage, et nous faisait retourner dans nos lits, tout effrayés. Chacun se représente le mauvais effet qui en résultait. Comment se délivrera-t-il de la peur, celui qu’on resserre entre deux épouvantes ? Ma mère, toujours gaie et sereine, et qui désirait qu’on le fût comme elle, trouva une meilleure méthode : elle sut atteindre son but par des récompenses. C’était la saison des pêches ; elle nous en promit une large distribution pour le matin, quand nous aurions surmonté notre peur pendant la nuit. Cela réussit et, de part et d’autre, on fut content.

Dans l’intérieur de la maison, ce qui attirait surtout mes regards, c’était une suite de vues de Rome, dont mon père avait décoré une antichambre. Elles avaient été gravées par quelques habiles prédécesseurs de Piranèse, qui entendaient bien l’architecture et la perspective, et dont le burin est très-net et très-estimable. Là je voyais tous les jours la place du Peuple, le Colisée, la place de Saint-Pierre, l’église de Saint-Pierre, par dehors et par dedans, le château Saint-Ange et plusieurs autres monuments. Ces images se gravèrent profondément dans ma mémoire, et mon père, d’ailleurs très-laconique, avait pourtant quelquefois la complaisance de nous décrire ces objets. Sa prédilection pour la langue italienne et pour tout ce qui se rapporte à l’Italie était très-prononcée. Il nous montrait aussi quelquefois une petite collection de marbres et d’objets d’histoire naturelle, qu’il avait rapportée d’Italie, et consacrait une grande partie de son temps à la relation de son voyage, écrite en italien, qu’il rédigeait et copiait par cahiers de sa propre main, avec une soigneuse lenteur. Un maître de langue italienne, joyeux vieillard, nommé Giovinazzi, l’aidait dans ce travail. Cet homme ne chantait pas mal, et ma mère devait se prêter à l’accompagner journellement et à s’accompagner elle-même sur le clavecin. Ainsi Solitario besco ombroso me devint bientôt familier ; je le sus par cœur avant de le comprendre.

En général, mon père aimait à enseigner, et, vivant éloigné des affaires, il se plaisait à transmettre à d’autres son savoir et ses aptitudes. C’est ainsi que, dans les premières années de leur mariage, il astreignit ma mère à cultiver son écriture, comme à jouer du clavecin et à chanter, ce qui l’obligea aussi d’acquérir quelque connaissance et une légère pratique de la langue italienne.

Nous passions d’ordinaire nos heures de récréation chez notre grand’mère, dont la chambre spacieuse nous offrait assez de place pour nos jeux. Elle savait nous occuper de mille bagatelles, et nous régaler de mille friandises. Mais, dans une veille de Noël, elle mit le comble à ses largesses en nous donnant un spectacle de marionnettes, et, par là, elle créa dans la vieille maison un monde nouveau. Ce spectacle inattendu captiva puissamment les jeunes esprits ; il fit particulièrement sur le petit garçon une impression très-forte, qui se lit plus tard sentir dans une grande et durable activité.

Le petit théâtre, avec ses personnages muets, qu’on s’était borné d’abord à nous montrer, mais qu’on nous remit plus tard, pour nous exercer nous-mêmes et pour l’animer par nos conceptions dramatiques, dut avoir pour nous d’autant plus de prix, qu’il fut le dernier legs de notre bonne grand’mère, que les progrès de la maladie dérobèrent d’abord à nos yeux, et que la mort nous arracha ensuite pour toujours. Ce fut pour la famille un événement d’une grande importance, qui amena un changement complet dans notre situation.

Aussi longtemps que notre grand’mère avait vécu, mon père s’était abstenu de rien changer ou renouveler dans la maison ; mais on savait bien qu’il projetait une grande construction, qui, en effet, fut entreprise sur-le-champ. À Francfort, comme dans beaucoup de vieilles cités, pour gagner de la place, dans la construction des maisons de bois, on s’était permis de bâtir en saillie, non-seulement le premier étage, mais aussi les étages supérieurs, ce qui donnait, particulièrement aux rues étroites, quelque chose de triste et de sombre. Enfin une loi fut rendue, qui portait que celui qui bâtissait de fond en comble une neuve, ne pouvait construire en saillie sur les fondements que le premier étage, et devrait élever les autres d’aplomb. Mon père, pour ne pas abandonner l’espace saillant du deuxième étage, peu soucieux de l’apparence architecturale, et ne cherchant qu’une bonne et commode distribution intérieure, eut recours, comme bien d’autres avant lui, à l’expédient d’étançonner les parties supérieures de la maison, et de les enlever l’une après l’autre de bas en haut, puis d’intercaler les constructions nouvelles, en sorte que, sans qu’il restât, pour ainsi dire, aucun vestige des anciennes, la construction, toute nouvelle, pouvait passer encore pour une réparation. Or, la démolition et la bâtisse devant s’exécuter graduellement, mon père avait résolu de ne pas quitter la maison, afin d’exercer d’autant mieux la surveillance et de pouvoir donner les directions ; car il entendait fort bien l’art de bâtir. Cependant il ne voulut pas non plus éloigner sa famille. Cette nouvelle époque parut aux enfants étrange et surprenante. Ces chambres, dans lesquelles on les avait tenus souvent assez à l’étroit et fatigués de leçons et d’études peu récréatives ; ces corridors, dans lesquels ils avaient joué ; ces cloisons, pour la propreté et l’entretien desquelles on avait pris auparavant tant de soins : les voir tomber sous le pic du maçon, sous la hache du charpentier, et tomber de bas en haut ; et cependant flotter au-dessus, comme dans l’air, sur des poutres étayées ; se trouver en outre assujetti constamment à une certaine leçon, à un travail déterminé : tout cela produisit dans les jeunes têtes un trouble qui ne s’apaisa pas aisément. Cependant l’incommodité fut moins sentie par les enfants, parce qu’on laissait à leurs jeux un peu plus d’espace et, souvent, l’occasion de se balancer sur les poutres et de courir sur les planches.

Notre père poursuivit d’abord son dessein obstinément ; mais enfin, quand une partie du toit fut enlevée, et qu’en dépit de toutes les toiles cirées tendues sur nos têtes, la pluie arriva jusque dans nos lits, il prit, mais à contre-cœur, la résolution de remettre pour quelque temps ses enfants à de bienveillants amis, qui avaient déjà offert leurs services, et nous envoya dans une école publique. Ce passage avait ses désagréments : des enfants gardés jusqu’alors à la maison, accoutumés à la , à la bienséance, quoique sous un régime sévère, jetés une fois dans une masse grossière de jeunes êtres, eurent tout à coup mille choses à souffrir de la vulgarité, de la méchanceté, même de la bassesse, parce qu’ils manquaient totalement des armes et des moyens nécessaires pour s’en défendre.

Ce fut, à vrai dire, vers ce temps-là que je commençai à observer ma ville natale, car je la parcourus peu à peu, toujours plus librement, tantôt seul, tantôt avec de joyeux camarades. Pour communiquer, dans une certaine mesure, l’impression que firent sur moi ces graves et nobles alentours, il faut que je présente, par anticipation, la description de mon lieu natal, tel qu’il se développa successivement devant moi dans ses différentes parties. Ma promenade favorite était le grand pont du Mein. Sa longueur, sa solidité, sa bonne apparence, en faisaient une construction remarquable ; c’est aussi, peu s’en faut, le seul monument ancien de cette prévoyance à laquelle l’autorité civile est obligée envers les citoyens. La belle rivière attirait mes regards en amont et en aval ; et, quand le coq doré qui surmontait la croix du pont brillait aux rayons du soleil, cela faisait toujours sur moi une agréable impression. De là notre promenade se dirigeait d’ordinaire à travers Sachsenhausen, et, pour un creutzer, nous avions le plaisir du passage. On se retrouvait alors en deçà du Mein ; on allait visiter le marché aux vins ; nous admirions le mécanisme des grues, lorsqu’on déchargeait des marchandises ; mais, ce qui nous amusait surtout, c’était l’arrivée des bateaux du marché, d’où l’on voyait descendre des figures si diverses et parfois si étranges. Rentrait-on dans la ville, on ne manquait pas de saluer avec respect le Saalhof, qui du moins occupait la place présumée du Bourg de Charlemagne et de ses successeurs. On se perdait volontiers dans la vieille cité industrielle, et, surtout le jour du marché, dans la cohue qui se pressait autour de l’église de Saint-Barthélémy. C’est là que, dès les temps les plus anciens, se pressait confusément la foule des vendeurs et des acheteurs, et cette prise de possession a rendu plus tard difficile l’établissement d’une place spacieuse et riante. Les boutiques du Pfarreisen étaient fort intéressantes pour des enfants, et nous y avons porté bien des batzen, pour nous procurer des figures d’animaux enluminées et dorées. Mais il était rare qu’on prit fantaisie de fendre la presse à travers la place du Marché, resserrée, encombrée et malpropre. Je me souviens aussi que je passais bien vite, avec horreur, devant les boucheries étroites et laides qui y touchaient. Cela faisait trouver le Rœmerberg un promenoir bien plus agréable. Le chemin pour se rendre à la ville neuve par le Neue Kraem était toujours récréatif et charmant ; seulement nous étions fâchés qu’il n’y eût pas à côté de Notre-Dame une rue pour mener à la Zeile, et qu’il nous fallût toujours faire un grand détour par la Hasengasse ou la porte Sainte-Catherine. Mais, ce qui attirait le plus l’attention de l’enfant, c’étaient les nombreuses petites villes enfermées dans la ville, les forteresses dans la forteresse, c’est-à-dire les cloîtres entourés de murs et les espaces plus ou moins fortifiés qui restaient encore des siècles passés : ainsi la cour de Nuremberg, le Compostell, le Braunfels, le manoir des seigneurs de Stallbourg et bien d’autres forteresses, converties dans les temps modernes en habitations et en fabriques. Francfort n’offrait alors aucune œuvre architecturale d’un caractère élevé ; tout rappelait une époque, dès longtemps écoulée, où la ville et la contrée étaient remplies d’alarmes. Des portes et des tours, qui marquaient les limites de l’ancienne ville ; plus loin, des portes encore, des tours, des murs, des ponts, des remparts, des fossés, qui entouraient la ville neuve ; tout disait encore trop clairement que la nécessité de procurer, en des temps de troubles, la sûreté à la commune avait provoqué ces établissements ; que les places, les rues, même nouvelles, qu’on avait construites plus belles et plus larges, devaient toutes leur origine au caprice, au hasard seulement, et non à une pensée ordonnatrice. Il se développa chez l’enfant un certain goût pour les choses anciennes, qui fut nourri et favorisé par de vieilles chroniques, des gravures sur bois, comme, par exemple, celles de Grave sur le siège de Francfort. L’enfant parut trouver aussi du plaisir à prendre sur le fait, dans leur diversité et leur naïveté, les conditions humaines, sans avoir d’ailleurs égard à l’intérêt ou à la beauté. Ainsi, c’était une de nos promenades favorites, que nous avions soin de nous procurer une ou deux fois chaque année, de faire, à l’intérieur, le tour des murs de la ville. Les jardins, les cours, les bâtiments de derrière, s’étendent jusqu’au mur d’enceinte ; on voit des milliers de personnes dans leurs petites occupations domestiques, secrètes, cachées. Depuis le jardin de luxe et de parade du riche jusqu’au jardin fruitier du bourgeois qui songe à l’utile ; de là, aux fabriques, aux blanchisseries et aux établissements pareils, enfin même au champ du repos (car un petit univers était renfermé dans l’enceinte de la ville) : on passait devant le spectacle plus varié, le plus singulier, qui changeait à chaque pas, et dont notre curiosité enfantine ne pouvait assez se divertir. Car, en vérité, quand le Diable boiteux, si connu, enleva nuitamment pour son ami les toits des maisons de Madrid, à peine fit-il en sa faveur plus qu’on ne faisait ici devant nous en plein air, à la clarté du soleil. Les clefs dont il fallait se servir dans ce trajet, pour franchir les tours, les escaliers et les poternes, étaient dans les mains des inspecteurs de l’arsenal, et nous ne manquions pas de faire mille caresses aux subalternes.

La maison de ville, nommée le Rœmer, était encore plus intéressante pour nous, et, dans un autre sens, plus instructive. Nous aimions beaucoup à nous perdre dans ses salles basses en forme de voûtes. Nous nous faisions ouvrir la salle, grande et fort simple, des séances du conseil. Lambrissés jusqu’à une certaine hauteur, les murs étaient d’ailleurs blancs comme la voûte, et le tout sans aucune trace de peinture ou de sculpture. Seulement le mur du milieu, vers le haut, portait cette courte inscription :

Le dire de l’un N’est le dire d’aucun : L’équité demande Que les deux on entende.

Selon l’antique usage, des bancs, pour les membres du conseil, étaient adossés au lambris autour de la salle, et élevés d’une marche au-dessus du plancher. Cela nous fit comprendre aisément pourquoi la hiérarchie de notre sénat était réglée par bancs. Depuis la porte, à main gauche, jusqu’à l’angle vis-à-vis, comme occupant le premier banc, étaient assis les échevins ; dans l’angle même, le maire, le seul qui eût devant lui une petite table ; à sa gauche, jusqu’aux fenêtres, siégeaient les seigneurs du deuxième banc ; le long des fenêtres, régnait le troisième, où les artisans prenaient place. Au milieu de la salle, était une table pour le secrétaire.

Une fois que nous étions dans le Rœmer, nous savions bien nous mêler dans la foule aux audiences du bourgmestre. Mais nous trouvions plus d’attraits à tout ce qui concernait l’élection et le couronnement des empereurs. Nous savions gagner les porte-clefs, pour obtenir la permission de monter l’escalier des empereurs, qui était neuf, bien éclairé, peint à fresque et, d’ordinaire, fermé par une grille. La salle d’élection, avec ses tapis de pourpre, ses moulures dorées, aux capricieux enroulements, nous inspirait le respect. Les dessus de porte, où de petits enfants, des génies, revêtus des ornements impériaux, et chargés des insignes de l’Empire, jouent une scène fort bizarre, fixaient vivement notre attention, et nous espérions bien voir aussi de nos yeux un couronnement. On avait bien de la peine à nous arracher de la grande salle des Empereurs, quand une fois nous avions eu le bonheur d’y pénétrer, et nous tenions pour notre meilleur ami celui qui en présence des portraits en buste des empereurs, qu’on avait peints autour de la salle, à une certaine hauteur, voulait bien nous raconter quelques traits de leur vie.

Nous apprîmes bien des fables sur Charlemagne ; mais l’intérêt historique ne commençait pour nous qu’avec Rodolphe de Habsbourg, qui, par son énergie, avait mis fin à de si grands désordres. Charles attirait aussi notre attention. On nous avait déjà conté la bulle d’or, l’ordonnance criminelle, et comme quoi il ne fit pas expier aux bourgeois de Francfort leur attachement à son noble compétiteur, Gonthier de Schwarzbourg. On nous disait, à la gloire de Maximilien, que c’était un prince rempli d’humanité, ami des bourgeois, et qu’on avait prophétisé de lui qu’il serait le dernier empereur d’une maison allemande, ce qui s’est malheureusement réalisé, puisque, après sa mort, le choix n’avait balancé qu’entre le roi d’Espagne et le roi de France . On ajoutait avec qu’il circulait maintenant une prédiction ou plutôt un pressentiment pareil, car chacun pouvait voir de ses yeux qu’il ne restait plus de place que pour le portrait d’un seul empereur, circonstance qui, tout accidentelle qu’elle paraissait, remplissait d’inquiétude les patriotes.

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