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Les Années de voyage de Wilhelm Meister

Johann Wolfgang von Goethe · 1860 · Free in the US

151,312 words · about 10 h 36 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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About this book

Language
French
Published
1860
Length
151,312 words · about 10 h 36 min
Sections
3 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (3)
  1. Livre premier about 3 h 34 min
  2. Livre deuxième about 3 h 19 min
  3. Livre troisième about 3 h 43 min

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Livre premier

Wilhelm était assis à l’ombre d’un vaste rocher, dans un lieu imposant et sévère, où la route escarpée de la montagne tournait brusquement autour d’une saillie, pour descendre dans les profondeurs ; le soleil était encore élevé, et il éclairait, sous les pieds du voyageur, les sommets des pins au fond des précipices ; Wilhelm écrivait quelques notes dans ses tablettes : à ce moment, Félix, qui avait grimpé aux environs, vint à lui, une pierre à la main.

« Comment nomme-t-on cette pierre ? dit l’enfant.

— Je ne sais pas, répondit le père.

— Serait-ce de l’or, ce qui brille là-dessus ?

— Non pas, et je me rappelle que les gens nomment cela or de chat.

— Or de chat, dit Félix en souriant, et pourquoi ?

— Probablement parce qu’il est faux, et que l’on attribue aux chats la fausseté.

— Je m’en souviendrai, » dit l’enfant.

Il mit la pierre dans une sacoche de cuir, puis il produisit aussitôt un autre objet, et dit à son père :

« Qu’est cela ?

— Un fruit, et, si l’on en juge par les écailles, c’est une sorte de pomme de pin.

— Il n’en a pas l’air : il est rond !

— Nous consulterons le garde forestier. Ces gens-là toutes les plantes et les fruits de la forêt : ils savent semer, planter et soigner les arbres, et puis ils les laissent croître et grandir comme ils peuvent.

— Les gardes forestiers savent tout. Hier notre guide m’a montré qu’un cerf avait traversé la route : il m’a rappelé en arrière, et m’a fait remarquer ce qu’il appelle la voie ; j’avais passé par-dessus sans y prendre garde, mais j’ai vu distinctement l’empreinte des pieds. Ce devait être un grand cerf !

— J’ai entendu comme tu questionnais le guide.

— Il sait beaucoup de choses, et pourtant il n’est pas garde forestier. Mais moi, je veux l’être. C’est si beau de passer tout le jour dans les bois, et d’entendre chanter les oiseaux, de savoir leurs noms, les endroits où ils font leurs nids, comment on déniche les œufs ou les petits, comment on les nourrit, et quand on prend les pères et mères. Oh ! que cela est amusant ! »

Nos voyageurs en étaient là, quand un objet remarquable s’offrit à leur vue. Deux jeunes garçons, beaux comme le jour, descendaient la route escarpée ; vêtus de jaquettes bariolées, qui avaient plutôt l’air de tuniques retroussées, ils descendaient, en sautant l’un après l’autre, et Wilhelm put les observer de près, comme ils s’arrêtaient, saisis de surprise à sa vue. À l’aspect de l’aîné, le regard se portait d’abord sur sa belle chevelure blonde ; puis il était captivé par ses yeux d’un bleu céleste, et se plaisait enfin à contempler sa taille élégante. L’autre avait plutôt l’air d’un ami que d’un frère : des cheveux bruns et lisses flottaient sur ses épaules, et leur éclat semblait se refléter dans ses beaux yeux.

Wilhelm n’eut pas le loisir de considérer attentivement ces deux remarquables figures, objet tout à fait inattendu dans ce lieu sauvage, parce qu’il entendit, derrière la saillie du rocher, une voix d’homme, qui venait d’en haut et criait d’un ton grave, mais affectueux :

« Pourquoi vous arrêter ? Ne nous fermez pas le passage. »

Wilhelm leva les yeux de ce côté, et, si les enfants avaient excité son étonnement, le tableau qui s’offrit alors à sa vue combla sa surprise. Un jeune homme, robuste et vigoureux, de moyenne taille, lestement vêtu, au teint brun, aux cheveux noirs, descendait le sentier du rocher, d’un pas ferme et prudent, menant par la bride un âne, qui montra d’abord sa tête vigoureuse et bien brossée, et laissa voir ensuite le beau fardeau qu’il portait. Une jeune femme, d’une figure aimable et douce, était assise sur une grande selle, bien rembourrée ; sous le manteau bleu qui l’enveloppait, elle abritait un nourrisson, qu’elle pressait contre son sein, et qu’elle contemplait avec une inexprimable tendresse. Il en fut du conducteur comme des enfants : il eut un moment de surprise, à la vue de Wilhelm ; l’animal ralentit sa marche ; mais la pente était trop rapide, les passants ne purent s’arrêter, et Wilhelm, encore saisi de surprise, les vit disparaître derrière la saillie du rocher.

Cette étrange apparition devait naturellement le tirer de sa rêverie. Il se leva avec curiosité, et, de sa place, il regarda, du côté d’en bas, s’il ne verrait point ces personnes reparaître. Il était sur le point de descendre et de saluer ces singuliers voyageurs, quand Félix monta et lui dit :

« Père, ne puis-je accompagner ces enfants chez eux ? Ils veulent m’emmener. Il te faut venir aussi : le monsieur me l’a dit. Viens, ils nous attendent là-bas.

— Je vais leur parler, » répondit Wilhelm.

Il les trouva à une place où le sentier était moins rapide, et ses yeux purent se repaître de ces merveilleuses figures, qui avaient si fort captivé son attention. Ce fut alors seulement qu’il put remarquer divers détails. Le jeune homme avait, sur ses robustes épaules, une hache et une longue équerre de fer flexible. Les enfants portaient de grands paquets de roseaux, qui avaient l’apparence de palmes, et si, de ce côté, ils ressemblaient aux anges, de l’autre, chargés, comme ils l’étaient aussi, de petits paniers pleins de provisions, ils ressemblaient aux messagers qui passent et repassent journellement la montagne. En observant la mère de plus près, Wilhelm vit qu’elle portait, sous le manteau bleu, une robe d’un rose délicat, en sorte que notre ami trouvait là réellement devant ses yeux la fuite en Égypte, qu’il avait vue tant de fois en tableau.

On se salua de part et d’autre, et, tandis que Wilhelm restait muet de surprise et d’attention, le jeune homme lui dit :

« Nos enfants ont déjà fait amitié dans ce moment : voulez-vous nous suivre, afin de voir si les parents pourront aussi s’arranger ensemble ? »

Wilhelm se recueillit un instant et répondit :

« La vue de votre petite famille en voyage éveille la confiance et l’intérêt, et, aussi, pour l’avouer sans détour, la curiosité, avec un vif désir de vous mieux connaître. Car, au premier moment, on pourrait se demander si vous êtes réellement des voyageurs, et non des esprits, qui se font un plaisir d’animer par d’agréables apparitions ces montagnes inhospitalières.

— Eh bien ! suivez-nous dans notre demeure, dit le père.

— Venez ! s’écrièrent les enfants, qui entraînaient déjà Félix avec eux.

— Venez ! » dit la jeune femme, en détournant du nourrisson sur l’étranger son aimable et gracieux visage.

Sans hésiter, Wilhelm répondit :

« Je suis fâché de ne pouvoir vous suivre à l’instant. Il faut que je passe au moins encore cette nuit là-haut, à l’auberge de la frontière. Mes effets et mes papiers y sont encore en désordre. Mais, pour vous montrer mon désir et ma volonté de répondre à votre amicale invitation, je vous donne en gage mon Félix. Demain je serai chez vous. Demeurez-vous loin d’ici ?

— Nous serons arrivés au logis avant le coucher du soleil, répondit le charpentier, et, de votre auberge, vous n’avez qu’une lieue et demie. Votre enfant est de notre famille pour cette nuit : nous vous attendons demain. »

L’homme et la monture se mirent en marche. Wilhelm voyait avec satisfaction Félix en si bonne compagnie ; il pouvait le comparer avec les aimables petits anges, sur lesquels il se détachait vivement. Il n’était pas grand pour son âge, mais vigoureux, la poitrine large et les épaules fortes ; il y avait dans son caractère un mélange particulier de soumission et de commandement. Il s’était déjà saisi d’un panier et d’une palme, avec lesquels il semblait exprimer l’un et l’autre. Les voyageurs allaient de nouveau disparaître, en tournant un rocher, quand Wilhelm, se ravisant, leur cria :

« Mais comment vous retrouverai-je ?

— Demandez après Saint-Joseph ! » répondit une voix de la profondeur.

Et toute la vision disparut dans l’ombre, derrière les roches bleuâtres. Un chant pieux, à plusieurs voix, retentit dans le lointain, en s’affaiblissant par degrés, et Wilhelm crut distinguer la voix de son fils.

Il regagna les hauteurs, ce qui retarda pour lui le coucher du soleil. L’astre, qu’il avait plus d’une fois perdu de vue, l’éclaira de nouveau, quand il se fut élevé davantage, et il était jour encore lorsqu’il arriva à son auberge. Il jouit encore une fois de cette grande vue de montagnes, puis il se retira dans sa chambre, où il prit la plume aussitôt, et passa une partie de la nuit à écrire.

Lettre de Wilhelm à Nathalie.

« Je suis enfin arrivé au sommet de ces montagnes, qui mettront entre nous une barrière plus puissante que toute l’étendue de pays qui nous sépare. À mon sentiment, on est encore près de ses amis, tant que les fleuves coulent vers eux des lieux où l’on se trouve. Aujourd’hui je puis encore me figurer que le rameau jeté de ma main dans le ruisseau de la montagne pourrait flotter jusqu’à toi, pourrait passer, dans peu de jours, devant ton jardin : les rêves de l’esprit, les impressions du cœur, suivent aussi plus aisément la même pente. Mais, de l’autre côté, je le crains, une barrière s’élève devant l’imagination et le sentiment. Toutefois ce n’est peut-être qu’une inquiétude prématurée : car il en sera, je le crois, de l’autre côté comme ici. Qui pourrait me séparer de toi, de toi, à qui j’appartiens pour l’éternité, quand même une bizarre destinée nous sépare, et me ferme soudain le ciel, dont j’étais si proche ? J’ai eu le temps de m’affermir, mais aucun temps n’aurait suffi pour me rendre la fermeté, si ta voix, si tes lèvres ne me l’avaient inspirée en ce moment solennel. Comment aurais-je pu m’arracher d’auprès de toi, si nous n’avions formé le lien qui doit nous unir pour le temps et pour l’éternité ? Mais, sur tout cela, je dois me taire. Je me soumets à ce que ta tendresse ordonne : que, sur le sommet de ces montagnes, j’aie prononcé entre nous pour la dernière fois le mot de séparation. Ma vie doit être un pèlerinage. J’ai à remplir les rigoureux devoirs du pèlerin, à subir des épreuves extraordinaires. Je souris quelquefois, quand je passe en revue les conditions que notre association, que ma propre volonté, m’a imposées. J’observe les unes, je m’écarte des autres : mais, même dans ces écarts, les feuilles où se trouve le témoignage de ma dernière confession, de ma dernière absolution, me tiennent lieu de conscience, et je rentre dans la voie. Je m’observe, et mes fautes ne se précipitent plus les unes sur les autres comme les eaux de la montagne.

« Je t’avouerai toutefois que j’admire souvent ces instituteurs et ces guides du genre humain, qui n’imposent à leurs élèves que des devoirs extérieurs et mécaniques. Ils rendent leur tâche et la nôtre légère, car cette partie de mes obligations, qui me paraissait d’abord la plus pénible, la plus bizarre, est celle que j’observe avec le plus de facilité et de plaisir.

« Je ne dois pas rester plus de trois jours sous le même toit ; je ne dois quitter aucun gîte sans m’en éloigner au moins d’une lieue. Ces ordres sont assurément propres à faire de ma vie un pèlerinage, à empêcher que j’aie la moindre tentation de me fixer quelque part. Jusqu’à présent, je me suis soumis exactement à cette condition ; je n’ai pas profité même une fois de la permission qui m’était donnée. Voici la première halte que je fais, la première fois que je passe trois nuits dans le même lit. D’ici je t’envoie ce que j’ai appris, observé, recueilli jusqu’à ce jour, et, demain matin, je descendrai de l’autre côté ; je visiterai d’abord une merveilleuse famille, une sainte famille, pourrais-je dire, sur laquelle tu trouveras de nouveaux détails dans mon journal. Adieu. Quand tu auras achevé de lire cette lettre, reste persuadée qu’elle n’avait qu’une chose à dire, qu’elle ne voudrait dire et répéter qu’une seule chose, mais qu’elle ne veut pas la dire, qu’elle ne veut pas la répéter, avant que j’aie le bonheur de me retrouver à tes pieds, et, en pressant tes mains sur mes lèvres, de pleurer sur toutes les privations qu’on m’impose. »

« J’ai plié bagage. Le guide attache le portemanteau sur ses crochets. Le soleil n’est pas encore levé ; les brouillards montent de toutes les profondeurs, mais là-haut le ciel est pur. Nous descendons dans les sombres vallées, qui bientôt s’éclaireront aussi sur nos têtes. Laisse-moi t’adresser mon dernier soupir ! Laisse mon dernier regard vers toi se remplir encore de larmes involontaires ! Je suis décidé et résolu. Tu n’entendras de moi aucune plainte ; tu n’entendras que le récit des aventures du voyageur. Et cependant, au moment où je veux achever, les pensées, les désirs, les espérances et les projets se croisent dans ma tête. Heureusement on m’entraîne : le guide m’appelle, et déjà l’aubergiste remet en ordre la chambre en ma présence, comme si j’étais parti, de même que des héritiers durs et inconsidérés ne cachent pas au mourant leurs préparatifs pour se mettre en possession. »

Déjà le voyageur, marchant sur les pas de son guide, avait laissé derrière lui et sur sa tête les rochers escarpés ; déjà ils parcouraient un pays plus doux, région moyenne de la montagne, et, traversant d’une course rapide des forêts bien aménagées, de gracieuses prairies, ils se trouvèrent enfin sur une pente, d’où la vue plongeait dans un vallon soigneusement , que des collines enfermaient de toutes parts. Un grand monastère, dont une moitié était en ruine et l’autre bien conservée, attira sur-le-champ l’attention du voyageur.

« Voilà Saint-Joseph, dit le guide. Quelle perte déplorable que celle de sa belle église ! Voyez comme, à travers les buissons et les arbres, les colonnes et les piliers paraissent encore bien conservés, quoique l’église soit en ruine depuis bien des siècles.

— En revanche, dit Wilhelm, les bâtiments du cloître sont bien conservés.

— Oui, il est habité par un économe, qui est chargé de l’administration, et perçoit les dîmes et les redevances, que l’on vient payer de loin à la ronde. »

En parlant ainsi, ils étaient entrés, par le grand portail, dans la vaste cour, qui, entourée de bâtiments d’un style sévère, et bien entretenus, s’annonçait comme la retraite d’une paisible communauté. Wilhelm vit, du premier coup d’œil, son Félix, avec les anges de la veille, occupé d’un panier de cerises qu’une femme robuste avait placé devant elle. Ils étaient en train d’en acheter ; mais c’était proprement Félix qui faisait le marché, parce qu’il avait toujours quelque argent sur lui. Aussitôt

Il en fit les honneurs à ses camarades. Ce rafraîchissement fut agréable même à son père, au milieu de ces forêts moussues et stériles, où les fruits colorés et brillants paraissent doublement beaux. La marchande, pour faire accepter son prix, qui avait paru un peu trop élevé aux acheteurs, fit observer qu’elle apportait ces cerises d’un grand jardin situé beaucoup plus bas. Les enfants dirent à Wilhelm que leur père reviendrait bientôt. Il pouvait entrer dans la salle, en attendant, et s’y reposer.

Mais quelle ne fut pas la surprise de Wilhelm, quand les enfants l’introduisirent dans le lieu qu’ils appelaient une salle ! En franchissant une porte, qui donnait immédiatement sur la cour, notre voyageur se trouva dans une chapelle très-propre et bien conservée, mais, comme il s’en aperçut, appropriée au service ordinaire de la vie domestique. D’un côté étaient une table, un fauteuil, des chaises, des bancs, de l’autre, un buffet bien sculpté, garni de diverses poteries, de cruches et de verres. Il ne manquait pas de bahuts et de coffres ; et, si bien que tout fût rangé, cela présentait néanmoins le coup d’œil attrayant d’un simple ménage. La lumière tombait de hautes fenêtres latérales : mais, ce qui attirait le plus l’attention de l’étranger, étaient des peintures murales, au-dessous des fenêtres, à une assez grande hauteur, et décorant, comme des tapis, les trois côtés de la chapelle, jusqu’à une boiserie, qui couvrait le reste de la muraille. Les tableaux représentaient l’histoire de saint Joseph. Ici on le voyait travaillant de son métier de charpentier ; là il rencontrait Marie, et un lis sortait de terre entre eux, tandis que des anges, qui les observaient, planaient alentour. Ailleurs c’est la cérémonie du mariage, puis la salutation de l’ange ; plus loin, Joseph, mécontent, est assis au milieu de ses travaux commencés ; il laisse reposer la hache et pense à répudier sa femme : alors l’ange lui apparaît en songe, et il change de sentiment ; il contemple avec dévotion l’enfant nouveau-né dans l’étable de Bethléem, et il l’adore. Vient ensuite un tableau d’une merveilleuse beauté : on voit différentes pièces de bois travaillé ; on se prépare à les assembler, et, par hasard, deux d’entre elles se sont disposées en croix. L’enfant s’est endormi dessus ; la mère est assise près de lui, et le contemple avec tendresse ; Joseph suspend son travail, pour ne pas troubler son sommeil. À ce tableau succédait la fuite en Égypte : elle fit sourire le voyageur, qui trouvait sur la muraille la répétition du tableau vivant qu’il avait rencontré la veille.

Il ne fut pas laissé longtemps à sa contemplation : l’hôte survint, et Wilhelm reconnut aussitôt le guide de la sainte caravane. Ils se saluèrent cordialement, après quoi, ils entrèrent en propos sur des sujets divers ; mais l’attention du voyageur était toujours fixée sur les tableaux. L’hôte remarqua l’intérêt qu’il y prenait, et lui dit en souriant :

« Sans doute vous admirez l’accord de cette demeure avec ses habitants, qui vous sont connus depuis hier. Mais cet accord est peut-être plus singulier encore qu’on ne devrait le supposer : c’est proprement l’édifice qui a fait les habitants. Car, si la chose inanimée est vivante, elle peut aussi produire la vie.

— Oh ! oui, repartit Wilhelm, je serais bien étonné, si l’esprit qui, dans les siècles passés, exerça dans ces montagnes désertes une action si puissante, et s’appropria un si vaste de bâtiments, de terres et de priviléges, et, en échange, répandit dans le pays une culture variée, n’avait pas aussi exercé, du milieu de ces ruines, sa force de vie sur un être vivant. Mais ne nous arrêtons pas à ces réflexions générales : racontez-moi votre histoire, afin que j’apprenne comment il est possible que, sans frivole badinage, et sans orgueilleuse prétention, le passé se reproduise en vous, et que ce qui n’est plus puisse renaître. »

Au moment où Wilhelm attendait de la bouche de son hôte une réponse propre à l’instruire, une douce voix cria dans la cour : « Joseph ! » L’hôte prêta l’oreille, et s’avança vers la porte.

« Ainsi donc il s’appelle aussi Joseph ! se dit Wilhelm : c’est assez singulier, et moins singulier pourtant que de le voir, dans sa vie, figurer son patron. »

Wilhelm regarda vers la porte, et vit la madone de la veille en conversation avec l’homme. Ils se séparèrent enfin : la femme se dirigeait vers le bâtiment en face.

« Marie ! lui cria Joseph, encore un mot !

— Elle s’appelle aussi Marie ! Il s’en faut peu que je ne croie reculer de dix-huit siècles. »

Wilhelm songeait au vallon sévère, isolé, dans lequel il se trouvait ; il songeait aux ruines et au silence, et le sentiment de l’antiquité s’emparait de lui étrangement ; il était temps que l’hôte et les enfants rentrassent. Ceux-ci proposèrent à Wilhelm une promenade, tandis que leur père avait à s’occuper de quelques travaux. Ils traversèrent les ruines de l’église aux nombreuses colonnes ; les hauts pignons et les murs semblaient se consolider, à braver les vents et les orages ; des arbres de forte taille s’étaient, depuis de longues années, enracinés sur les larges murailles, et, avec les herbes, les fleurs et la mousse, formaient dans l’air des jardins hardiment suspendus. D’agréables sentiers dans les prairies menaient au bord d’un ruisseau rapide : le voyageur put contempler, d’une petite éminence, le monastère et son emplacement, avec d’autant plus d’intérêt, que ses habitants lui paraissaient toujours plus remarquables, et, par leur harmonie avec les objets qui les entouraient, avaient éveillé sa curiosité au plus haut point.

On revint, et l’on trouva la table mise dans la salle pieuse. Au bout se voyait un fauteuil, où la mère prit place ; auprès d’elle se trouvait une haute corbeille, où reposait le petit enfant ; le père s’assit à sa gauche, Wilhelm à sa droite. Les trois enfants occupèrent le bas de la table. Une vieille domestique servit un repas bien apprêté. La vaisselle et les vases à boire avaient aussi un cachet d’antiquité. Les enfants fournirent matière à la conversation, tandis que Wilhelm ne pouvait assez observer la figure et la contenance de sa sainte hôtesse.

Au sortir de table, la famille se dispersa : l’hôte conduisit Wilhelm à l’ombre, parmi les ruines, dans une place élevée, d’où l’on avait devant soi toute la perspective de l’agréable vallée, et d’où l’on voyait fuir, les unes derrière les autres, les collines inférieures, avec leurs pentes fertiles et leurs sommets boisés.

« Il est juste, dit l’hôte, que je satisfasse votre curiosité, d’autant plus que je devine en vous un homme en état de prendre au sérieux même l’extraordinaire, s’il repose sur un sérieux fondement. Ce monastère, dont vous voyez encore les restes, était consacré à la sainte Famille, et renommé jadis comme lieu de pèlerinage, à cause de plusieurs miracles. L’église était sous l’invocation de la Mère et du Fils ; elle est détruite depuis plusieurs siècles. : la chapelle, consacrée à saint Joseph, s’est conservée, ainsi que les bâtiments destinés à l’habitation. Les revenus sont perçus depuis fort longtemps par un prince séculier, qui loge ici son économe, et cet homme c’est moi, qui ai succédé, dans cette charge, à mon père, comme il avait succédé au sien.

« Saint Joseph, bien que tout service religieux ait cessé depuis longtemps dans ce monastère, s’est montré si bienfaisant envers notre famille, qu’on ne peut être surpris, si nous lui sommes particulièrement dévoués. De là vient qu’on m’a baptisé de son nom, ce qui a déterminé, en quelque sorte, ma carrière. Je grandissais, et, si j’accompagnais mon père quand il percevait les revenus, je m’associais aussi volontiers, et plus encore, à ma mère, qui aimait à faire des aumônes, selon ses facultés, et qui était connue et chérie, dans toutes nos montagnes, pour sa bonté et ses bienfaits. Elle m’envoyait, tantôt ici, tantôt là, porter quelques secours, rendre quelques services ou prendre quelques soins, et je me formai facilement à ce pieux office.

« En général, la vie dans la montagne a quelque chose de plus humain que dans la plaine. Les habitants, séparés par les lieux, se touchent de plus près par le cœur ; les besoins sont peu nombreux, mais plus pressants. L’homme se repose plus sur lui-même ; il faut qu’il apprenne à se confier en ses mains et ses pieds ; ouvrier, guide, colporteur, il est tout à la fois : d’ailleurs chacun est plus lié avec son voisin, le rencontre plus souvent, et passe avec lui sa vie dans le même travail.

« Comme j’étais tout jeune encore, et que mes épaules ne pouvaient porter de lourds fardeaux, j’imaginai de mettre des paniers sur le dos d’un petit âne, et de le pousser devant moi, pour monter ou descendre les roides sentiers. Dans la montagne, l’âne n’est pas un animal aussi dédaigné que dans la plaine, où le valet qui laboure avec des chevaux se croit bien au-dessus de celui qui sillonne le champ avec des bœufs. Et je marchais derrière mon âne avec d’autant moins de scrupule, que j’avais observé de bonne heure dans la chapelle, que cet animal avait eu l’honneur de porter Dieu et sa mère. Cependant cette chapelle n’était pas alors dans l’état où elle se trouve aujourd’hui : on en faisait une remise et presque une écurie ; bois à brûler, perches, meubles, échelles et tonneaux, et cent autres objets, s’y trouvaient entassés pêle-mêle. Heureusement, les peintures étaient haut placées, et le lambris résista quelque peu. Mais, dès mon enfance, je me plaisais singulièrement à grimper çà et là sur le bois entassé, pour contempler les tableaux, que personne ne savait bien m’expliquer. Je sus pourtant que le saint dont ces images retraçaient la vie était mon parrain, et je le pris en amitié, comme s’il eût été mon oncle. Je grandis, et comme, suivant une clause particulière, celui qui voulait prétendre à l’emploi lucratif d’économe devait exercer un métier, il me fallut en apprendre un, selon le vœu de mes parents, qui désiraient que je pusse hériter un jour de ce bon emploi ; et, ce métier, je dus le choisir tel qu’il pût me rendre utile dans l’économat.

« Mon père était tonnelier, et faisait lui-même tous les ouvrages qui appartiennent à cet état, ce qui fut d’un grand pour lui et pour les autres. Mais je ne pus me résoudre à prendre la même profession. Je me sentais attiré irrésistiblement vers l’état de charpentier, dont j’avais vu, dès mon enfance, les outils représentés, si exactement et avec tant de détails, à côté de mon patron. Je déclarai mon désir : on n’y fit point d’opposition, d’autant que nos divers bâtiments nous avaient rendu souvent cette industrie nécessaire ; d’ailleurs, avec un certain goût et une certaine adresse pour les travaux plus délicats, la menuiserie et même la sculpture sur bois y touchent de bien près, surtout dans les pays de forêts. Et ce qui me soutenait encore dans mes vues ambitieuses, était un tableau, qui, par malheur, est aujourd’hui tout effacé. Aussitôt que vous en saurez le sujet, vous pourrez le démêler encore, quand je vous le ferai voir. Saint Joseph a reçu l’ordre important de fabriquer un trône pour le roi Hérode. Le siége auguste doit s’élever entre deux colonnes indiquées. Joseph prend soigneusement la mesure de la largeur et de la hauteur, et fabrique un trône admirable. Mais quelle surprise est la sienne ! quel embarras, lorsque, le siége de parade étant apporté, il se trouve trop haut et trop étroit ! On sait qu’avec le roi Hérode, il ne s’agissait pas de plaisanter. Le pieux charpentier est dans la plus grande perplexité. L’enfant Jésus, accoutumé à le suivre partout, à se faire un modeste amusement de porter ses outils, voit son angoisse et vient d’abord à son aide. Il dit à son père nourricier de prendre le trône d’un côté ; lui-même, il le prend de l’autre, et tous deux de tirer. Le trône s’élargit sans peine et sans efforts, comme s’il était de cuir ; il perd en hauteur à proportion, et remplit parfaitement la place, à la grande joie du charpentier et à l’entière satisfaction du roi.

« Ce trône se voyait encore très-bien dans mon enfance, et vous pourrez observer, à ce qui reste d’un côté, qu’on n’avait pas épargné les ciselures, chose assurément plus facile au peintre qu’au charpentier, si on l’avait exigé de lui.

« Mais cela ne m’arrêta point, et me fit voir, au contraire, sous un jour si honorable le métier dont j’avais fait choix, que je ne pouvais attendre le moment d’entrer en apprentissage, ce qui était d’autant plus facile, qu’il y avait dans le voisinage un maître qui travaillait pour toute la contrée, et qui pouvait plusieurs ouvriers et apprentis. Je demeurai donc près de mes parents, et continuai, en quelque façon, ma première vie, employant mes heures de récréation et mes jours de fête aux commissions charitables que ma mère continuait de me donner. »

La Visitation.

« Ainsi se passèrent quelques années, poursuivit Joseph. Je compris bientôt les avantages de mon métier, et mon corps, exercé par le travail, était en état d’entreprendre tout ce que la profession demandait. Je ne cessai pas cependant de remplir mon premier office envers ma bonne mère, ou plutôt envers les malades et les pauvres. Je parcourais les montagnes avec mon âne ; je distribuais ponctuellement sa charge, et j’achetais, en retour, chez les marchands et les trafiquants, ce qui nous manquait ici. Mon maître était content de moi, mes parents aussi. J’avais déjà le plaisir de voir, dans mes excursions, bien des maisons que j’avais aidé à construire, que j’avais décorées ; car ces dernières ciselures des poutres, ces sculptures de certaines formes simples, ces empreintes de figures d’ornement, cette enluminure de quelques enfoncements, qui donnent à une maison de bois un si riant aspect, tous ces ouvrages de goût, m’étaient particulièrement confiés, parce que je m’en tirais mieux que les autres, ayant toujours dans l’esprit le trône d’Hérode et ses sculptures.

« Parmi les personnes pauvres dont ma mère prenait un soin particulier, se trouvaient surtout les jeunes femmes enceintes, comme je pus le remarquer peu à peu, quoique les messages fussent, dans ces cas-là, traités avec mystère à mon égard. Je n’avais jamais alors de commission directe ; tout se faisait par l’entremise d’une bonne femme, qui demeurait non loin de chez nous, du côté de la vallée, et s’appelait Élisabeth. Ma mère, ayant elle-même des connaissances dans l’art qui sauve tant de vies dès leur entrée dans le monde, était incessamment d’intelligence avec Élisabeth, et j’entendais dire de tous côtés que maints robustes habitants de nos montagnes devaient la vie à ces deux femmes. Le mystère avec lequel me recevait toujours, ses laconiques réponses à mes questions énigmatiques, que je ne comprenais pas moi-même, m’inspiraient pour elle un singulier respect, et sa maison, qui était d’une extrême propreté, me semblait comme un petit sanctuaire.

« Cependant mes connaissances et mon activité comme charpentier me donnèrent une certaine influence dans ma famille. De même que mon père, en qualité de tonnelier, avait eu soin de la cave, je m’occupais des toitures, et je réparai maintes parties dégradées des vieux bâtiments. Je sus remettre en état de servir quelques granges et remises ruinées. Ces travaux à peine achevés, je commençai à déblayer et à nettoyer ma chère chapelle. En peu de jours, elle fut à peu près dans l’ordre où vous la voyez aujourd’hui. Je m’appliquai à réparer ou à remplacer, dans le même style, les parties du lambris endommagées ou détruites. Peut-être aussi prendriez-vous pour un travail antique les deux battants de la porte d’entrée : cependant ils sont mon ouvrage. Pendant plusieurs années, j’ai consacré mes heures de loisir à les ciseler, après les avoir construits et assemblés en forts madriers de chêne. Les peintures qui n’avaient été jusqu’alors ni endommagées ni effacées sont encore intactes, et j’aidai le vitrier du pays dans la construction d’un nouveau bâtiment, sous condition qu’il réparerait nos vitres peintes.

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