01
Le 10 septembre, Tolstoï a eu soixante-dix ans. Le monde se fût honoré, en faisant de celui-là son jour de fête. Chaque époque a son héros : Tolstoï est celui de la nôtre ; car il est le plus humain de tous les hommes. Pour isolé soit-il, pour peu compris qu’il puisse être, il n’est pas moins le seul homme, où presque tous puissent reconnaître quelque chose de soi, et le seul qui pour chacun ait quelque chose. Une paysanne, un idiot, et même, pour ainsi dire, un chien, une bête, un humble animal, ont quelque lien avec lui,
comme Napoléon, une âme d’acier ou un esprit de prince. Le cœur de Tolstoï, et son imagination, sont l’espace le plus vaste qu’il y ait, aujourd’hui, dans le monde ; et ce vieillard est le seul exemple qui nous ait été donné d’une vie sublime. Que sa vieillesse puissante nous est chère : elle est encore la plus belle œuvre d’un poète, à qui l’on en doit de si grandes ; elle est un témoignage merveilleux du cœur en faveur de l’esprit. Celui qui pouvait vivre de gloire n’a plus voulu vivre que de charité. Et celui à qui le génie eût dû suffire n’a pu se contenter à moins de l’amour parfait. Ainsi l’homme, qui était allé le plus loin dans la connaissance des autres, n’a pas désespéré de l’humanité ; mais, au contraire, il y a guéri les doutes conçus de soi-même. C’est le plus beau triomphe de l’imagination. Il ne sera pas dit qu’elle tue le cœur sous elle, car plutôt elle le ressuscite. Médiocre, elle ruine son homme, et le réduit à la misère, en le forçant à lui tout tourner en pâture, pour la soutenir. Mais, grande et vive, qu’elle est féconde ! En tout, l’essentiel est d’avoir beaucoup plus d’imagination que les autres, et de connaître quel abîme sépare la médiocrité de la plénitude. Il est admirable, enfin, que le même homme ait fait voir qu’il lui a dû d’être l’un des premiers parmi les saints, après avoir été un des premiers entre les artistes.
Qu’elle est touchante la vieillesse consacrée par un grand homme à la sainteté : même débile et presque déchue, au déclin de l’intelligence, elle nous touche. Combien ne nous ravit-elle pas, quand elle est robuste, verte, riche en action, pleine d’œuvres ? Aucun homme ne fait plus honneur à l’homme que Tolstoï. Il est sublime avec simplicité : point d’effort ; c’est l’élan de sa nature qui le porte. Peut-être y en a-t-il eu de plus profonde : de plus large, de plus vaste, il n’en fut pas. Cette nature d’homme est à l’image de son pays : elle n’a ni montagnes perdues dans les nuées, ni océans en tempête, ni profonds abîmes. Mais son horizon est immense, son étendue semble infinie ; toute la terre s’y déroule d’un seul tenant ; et tout le peuple humain y trouve place, mêlé aux autres êtres vivants.
L’incertitude des pensées, ou l’entêtement dans quelques-unes, — peu de vieillards y échappent. La solidité logique est la marque de la vigueur et la santé de l’esprit. Avec les années, Tolstoï semble croître en certitude ; et même il gagne en souplesse. Il n’a rien écrit de plus rigoureux que son dernier ouvrage sur l’Art ; et de tous les objets à définir, c’est le plus fuyant, et peut-être le plus difficile. Comme ces fortes épaules sur ce large dos, cet esprit est propre à porter toute sorte de charges. Telle en est l’assiette, qu’il ne penche jamais plus du côté où naturellement il incline, qu’il ne s’écarte de celui où il ne veut pas aller. Tolstoï ne se défend pas seulement de suivre son inclination : il se préserve de croire qu’on ne la suit pas assez. Quelle force dans un apôtre, qui, sûr de sa vérité, passionné pour y gagner les autres hommes, ni ne se flatte de faire sur eux une pêche miraculeuse, — ni surtout ne se plaint de ne rien prendre dans ses filets. En pareil cas, il est plus beau de ne pas se croire sans action que de se flatter d’en avoir une irrésistible.
Tolstoï ne désespère point. Il n’est pas de ces enthousiastes qui se nourrissent d’espérances. Sa vie est triste. Mais il a Dieu pour lui. Il pense que le jour du Seigneur ne peut manquer de venir. Il a cette force incalculable d’une foi qui parle à la raison des hommes. Comme on ne l’eût pu convaincre en dehors d’elle, il s’assure qu’il la convaincra tôt ou tard en eux. Il ne fait pas grand fond sur ceux de son temps : il se détourne des hommes âgés ; il ne prétend rien sur ces pécheurs envieillis. Il recherche les jeunes gens, les âmes fraîches, les cœurs simples.
Tolstoï humilie de trop près ses voisins, ses parents, ses proches. Un homme si puissant est difficile à vivre : on ne peut l’accepter qu’en l’aimant. L’amour semble une servitude à des âmes trop petites. On croit garder son indépendance, en l’armant contre lui. On ne voit point que se débattre contre la tyrannie d’une force supérieure, ce n’est pas moins graviter dans son orbite. Sa vie est triste, dès qu’il la sépare de son Dieu et de son peuple. Elle ne lui serait, sans doute, pas supportable, sans la passion qui l’anime. Et enfin, sa plus belle récompense de s’être créé un monde, est qu’il y peut vivre.
02
Tolstoï ne raisonne jamais sur des idées pures ; il les ramène toutes à des faits. Sa religion est impossible à entendre, si on la sort du fait. La théorie n’est à ses yeux que l’ensemble de la pratique. Il n’est pas facile d’en repousser les conséquences. Au temps où j’ai cru en lui, il ne me paraissait pas possible de faire son salut sans cultiver la terre. L’idée fondamentale de Tolstoï est celle de l’Évangile : Jésus montre de petits enfants à ses disciples, et il leur dit : « Soyez pareils à ces petits, si vous voulez entrer dans le Royaume des Cieux. » — Pour Jésus, comme pour tous les Anciens, et pour Tolstoï même, le Royaume des Cieux, c’est la vie heureuse. Pour être heureux, il faut être comme de petits enfants. Jésus est le Dieu d’un peuple d’enfants passionnés, qui met une violence de feu à vouloir cette vie heureuse, — et ne l’a jamais crue impossible un seul moment. Ce peuple même est mort avec son Dieu, — je dis ceux qui l’ont crucifié ; et n’a vécu qu’en lui ressuscité, — je dis ceux qui l’ont cru dérobé au ciel, le troisième jour. Pour ceux-ci, l’idéal et la vie se pénétraient continûment. Passionnés pour le ciel, ils ne quittaient jamais la terre : leur volonté mystique et leurs combats réels ne faisaient qu’un. C’est pourquoi Jésus ne pouvait être le Christ et le Messie que dans cette race-là ; et il fallait qu’il fût le Dieu des Juifs avant d’être celui du monde. Plus tard, on l’a fait métaphysicien chez les Grecs ; César éternel à Rome ; enfin, prêcheur du libre droit de la conscience chez les Saxons. Mais s’il était possible d’imaginer Jésus chez les Grecs, esclave athénien, il serait peut-être une façon d’Épicure ; esclave romain, un stoïque à la manière d’Épictète. Or, Tolstoï, pour évangéliste qu’il soit, ne peut s’empêcher d’avoir du grec et du romain, comme tous les modernes. Quoi qu’il fasse, il connaît l’immense ressort de l’État et de la Science. Quoi qu’il veuille, il ne ressuscite le Messie d’un peuple d’enfants violents et passionnés, que dans le monde moderne, qui est romain par la forme, et grec par la pensée. De là, que le ciel de Tolstoï paraît si loin. Il a beau le montrer dans la volonté et dédaigneuse de ce monde, il ne peut se dérober à ce monde même. Jésus ne se soucie pas des villes énormes, des continents en lutte, d’un bout de la terre relié à l’autre, des sciences et de l’art. Tolstoï est forcé de s’en occuper.
Le principe d’« être comme des enfants » n’est doux que dans un monde enfantin. Là, même, il a du péril. Ce monde court le risque de se noyer dans un fleuve de lait. Mais si cet Éden peut se défendre de sa propre innocence, il ne le pourra contre la méchanceté d’autrui. Une horde de Turcs aura bientôt fait, ici, de tout mettre à mort ; là, de tout détruire ; ici et là, de violer les petites filles et les femmes : Ainsi, la race des méchants profitera de la bonté des bons, pour perpétuer sa propre méchanceté. Dans le monde selon Tolstoï, la perfection est l’exercice de la défaite et du martyre. Le Royaume des Cieux est ouvert sur les champs de la Mort. Sans doute. Il n’est que trop vrai.
Voilà en quoi Tolstoï est épicurien. Il règne la même ataraxie au fond de son Évangile qu’au fond de la Physique d’Épicure. Épicure disait : Sache tout, — et laisse faire. — Tolstoï dit : Souffre tout, — et laisse faire. L’intelligence, chez le Grec, et, chez le Russe, l’amour de Dieu, ou charité, suffisent à tout. Tolstoï unit le stoïque et l’épicurien dans le même abandon de soi très apostolique. Il est curieux de voir que le Christ y rencontre la victoire. Car c’est à peu près ainsi que le christianisme naissant a conquis la société antique.
Souvent, j’ai réfléchi sur la grande tristesse des livres de Tolstoï. Son accent n’était pas si désolé quand il ne savait où est la voie du salut, que depuis qu’il l’a trouvée. Il annonce le bonheur d’une voie sombre. Est-ce l’horreur du mal présent qui lui donne ce ton ? — À la vérité, il semble plutôt que ce bonheur soit désespéré. Jésus est le dernier mot de la sagesse humaine, — faute, peut-être, qu’il y en ait un autre. Ce monde d’enfants est le pis aller d’un monde d’hommes. L’innocence sans passion est la fin d’une créature, qui ne peut être passionnée sans être criminelle. L’enthousiasme de Tolstoï pour la vie n’est pas fort soutenu : il était beaucoup plus robuste dans le temps de ses doutes, quand il craignait tant la mort, quand il se torturait tant de vivre. Il consent à la vie, plus qu’il ne l’aime. C’est une philosophie de vieillard : le mot en vient, quoi qu’on en ait, aux lèvres, comme à l’esprit. Le Çakia-Mouni, aussi, a été roi, amant, père, avant de devenir un sage. La résignation à la mort est le grand prix de la vie. Accepter la mort, pour l’oublier. Oublier la vie, dans l’attente, sans pensée, de la mort. Les enfants font l’un et l’autre, et non par principe : en quoi ils ont un avantage incalculable. Cette ignorance est la caution du bonheur. Et, en effet, un enfant innocent, de bonne santé, de bon caractère, est à la fois un épicurien modèle, — et un parfait stoïcien : il accepte, il croit tout ; — et il jouit de tout selon ses facultés.
Il faut plus à l’homme. De là, le souci, la douleur, l’amertume. Il ne veut pas vivre seulement : il veut se sentir vivre, — et il apprend à se sentir mourir. Il ne lui suffit pas de jouir de l’heure : il veut jouir de toutes ; et il se compose un Moi, l’horloge où elles sonnent infiniment. Il veut même jouir de ses douleurs, par contraste. Non ; l’homme n’est pas un enfant. Celui qui y prétend le plus, souvent le peut le moins. Il ne peut ? Et s’il le pouvait, il ne le voudrait plus, peut-être. L’homme plein, comme il est tout volonté, tout acte et toute passion, veut jouir de sa vie, de ce qu’il a, de ce qu’il n’a pas, de ce qu’il craint. L’enfant n’est plus heureux, que parce qu’il est à peine. Qu’est un enfant ? Quasi rien. — Alors, je dis à Tolstoï : « Dans le fond, votre Évangile, à fin de nous rendre heureux, veut que nous soyons enfants, — pour être à peine. Mais il s’y cache une autre pensée, et la tristesse, selon mon goût, s’en étend à toute chose : Le vrai bonheur, pour l’homme, est de n’être point. L’idéal de la vie, — s’il n’est pas le non-être, difficile à concevoir, ou absurde, pour qui est — est, du moins, une mort paisible : un ruisseau qui coule, sans quitter un sable uni, — et s’y perd lentement. »
Une profonde horreur flotte parfois sur un calme rêve.
03
Les Églises, nées du christianisme, ne sont pas toujours chrétiennes, car elles ont besoin de compter avec le monde, comme avec Dieu. Il n’est pas dans mon dessein de dire ce que je pense. Mais je veux faire entendre que l’opposition de toutes les Églises de la terre ne sauraient empêcher Tolstoï d’être un grand chrétien.
Les Églises chrétiennes peuvent finir, tant le siècle a d’exigences, par ne plus penser du tout à Jésus-Christ. Mais les grands chrétiens ne vivent que de l’amour de Jésus-Christ ou de l’Évangile, et ne respirent que lui. Nul signe ne les marque plus expressément ; et, pour divers soient-ils entre eux, il les fait de la même famille. Cet amour continuel du Christ, dans la personne ou la doctrine, il est en saint Bernard comme en saint François, dans le moine de l’Imitation si tendre, comme dans Pascal si terrible, et dans cet enfant fra Giovanni de Fiesole, comme dans Tolstoï, le plus mâle des esprits. Le grand amour de Dieu a rendu tous ces hommes également amateurs des tâches difficiles. Le royaume du ciel est le seul où il vaille la peine de vivre : et, comme il est le seul où la vie soit, en effet, possible, il n’est pas un trésor sous la main, encore qu’on ne le paye jamais trop cher, quelque prix qu’on y mette. Le lieu de la vie, qui ne donnerait volontiers tout son sang pour le joindre ? Considérez que vous ne mesurez votre peine qu’à vos misérables joies. Pensez un peu à ce que la vie veut dire. Et mesurez donc votre peine à la Mort, — voilà le juste étalon de la vie.
Toujours, et partout, Tolstoï a regardé fixement la mort. Il l’a éprouvée dans tous les êtres, dans le prince et dans le mendiant, dans l’arbre, dans la bête. Nul homme ne connaît rien, qui ne voie chaque objet, avec lui-même, obstinément dans la mort. Les esprits valent pour la vie à proportion de la vue qu’ils ont de la mort. Pénétrez les pensées de la mort, vous qui voulez vivre. Il n’est point de chrétien qui n’accole étroitement la mort à la vie, en sorte qu’il fiance et marie de bonne heure sa vie à sa mort, à fin d’en concevoir une vie nouvelle, qui dure, celle-là, qui soit certaine, et qui puisse un peu remplir le vide affreux de nos cœurs.
Malheur à l’idéal qui est sans difficulté : il n’a rien de solide pour l’âme. Tolstoï n’accepte point tous ceux qui vont à lui. Comme tous les fondateurs de religion, il veut des preuves ; il demande la plus rare, — une longue sincérité avec soi-même. Il faut craindre les fidèles d’un jour. Ceux qui sont aisés à gagner sont aisés à perdre. Que chacun se gagne, et s’obtienne de soi. Jésus-Christ demande beaucoup. C’est qu’il promet tout, et le donne : Voilà comme pense Tolstoï.
Les mots, et même les élans non durables du cœur, ne sont point assez pour entrer dans le Royaume de Dieu. Et, il est dès ici, selon que l’a dit Jésus et que Tolstoï le montre. Le véritable amour est la fleur la plus rare de l’âme. Il la faut labourer longtemps, pour que la semence prenne et que la tige croisse. Comme François d’Assise se fiance à Pauvreté, sa Dame, Tolstoï s’est uni à Humanité, la triste délaissée de tous les hommes. Et il a recueilli cette veuve pleine de larmes, pour l’amour de Dieu.
S’il interprète bien ou mal l’Évangile, nul ne peut le dire : car l’Évangile recommande le premier de s’inspirer de l’esprit, et de ne point se dessécher sur la lettre. Que Tolstoï en ait la pensée, il suffit bien de cet amour infini qu’il y puise, pour s’en convaincre, et des conséquences qu’il en tire pour la vie. C’est la grâce de l’Évangile, que la perfection du sentiment y est toute simple. Les passions, par où l’homme se ruine, n’y sont pas méconnues ; mais il y semble aller de soi, selon l’Évangile, de les vaincre. Tolstoï donne une impression pareille ; il propose à l’homme une vie qui ne paraît ardue que si, dit-il, l’on n’a pas ouvert les yeux sur l’horreur et l’absurdité de la vie du monde, son contraire. Comme dans l’Évangile, et dans le même esprit, Tolstoï montre au soir de chaque journée pure, le seuil ouvert de la Maison du Père ; et ce n’est point par parabole qu’il fait voir tous les hommes assis autour de la table fraternelle, en frères également aimés, s’ils se portent un égal amour, et pour qui le pain blanc et le sel sont préparés.
L’Évangile a les couleurs de l’Orient. Il est naturel que Tolstoï, oriental comme un poète de la Bible, ait plus que personne le ton et le goût de l’Évangile. Mais, au lieu de l’horizon étroit de la Palestine, il a l’imagination des espaces sans borne de la Russie. Si donc il interprète trop à sa guise le texte saint, il en a le sens par divination. Les grandes règles qu’il donne ont le caractère de perfection, à la fois voisine et inaccessible, qu’on remarque aux préceptes de Jésus-Christ. Leur sublime innocence est, en même temps, ce qu’il y a de plus naïf et de plus profond : chaque esprit y reconnaît la plénitude de ce que lui-même y porte, ou naïveté, ou profondeur. Et quiconque médite cet enseignement y découvre une vue insondable sur le cœur humain.
Une philosophie qui ne laisse pas de place au doute est une religion.
Et toute religion où s’exerce la critique cesse même d’être une philosophie.
La foi est grande en ce qu’elle oblige. Et par là, en dépit de tout, il y a une religion dans toute philosophie où le doute n’a plus de place. Elle aussi crée à l’homme des devoirs. Vous avez, sur toutes choses, besoin de vous connaître des devoirs. On ne vous a que trop entretenus de vos droits. Il n’en est de véritables, qu’à ceux qui les découvrent eux-mêmes, dans les nécessités de leur nature, et qui les obtiennent de leurs souffrances et de leurs combats. Voilà des droits que ceux qui les ont n’ont pas peu payé pour avoir. La vertu en est universelle, mais à titre d’exemple seulement ; elle ne suffit pas à donner une prérogative égale à ceux qui n’ont pas également souffert pour elle.
Tolstoï est muet sur les droits de l’homme. Il ne lui propose que des devoirs, en échange du bonheur, qui est dans la pureté de conscience. Il offre donc une religion, car cette philosophie a la foi : elle en porte le caractère capital, qui est de fixer entre l’individu et l’univers, entre l’amour-propre et l’amour de Dieu, un rapport immuable, où le doute n’est plus permis et où, au regard de l’infiniment grand, le moi est un infiniment petit, une quantité négligeable, un pur rien.
Toutes les religions sont venues de l’Orient, parce que l’âme orientale immole entièrement le moi humain à l’infini : soit qu’elle l’en accable, soit qu’elle l’y absorbe ; qu’elle l’y mesure ou qu’elle l’y perde. La foi est à ce prix : c’est le point où toute philosophie, digne de ce nom, rencontre la religion ; quelles que soient leurs trajectoires, le terme des forces est unique, et elles y coïncident.
Le Bien est cet infini où Tolstoï ne conçoit même pas que le néant de l’homme résiste, car il ne prend quelque réalité que par rapport à lui. Tous les Russes, à cet égard, ont l’imagination orientale. L’individu leur semble un point, et sa prétention de compter par lui-même une vanité absurde. La politique slave est une expression concrète de cet esprit. La vie universelle hante leur pensée ; et leur foi n’élude jamais cette toute-présence. De là, leur grandeur morale et leur rôle dans le monde ; elle en doit être l’espoir contre le génie automate des peuples saxons : si tant est qu’il ne soit pas illusoire de nourrir une espérance quelconque pour le genre humain. Il ne vous est pas mauvais, en tout cas, de l’entretenir. Comme vous espérez pour vous, ne désespérez pas de lui : vous y avez votre intérêt.
Les Russes savent souffrir ; ils l’aiment, cette souffrance, et en pratiquent la communion, qui seule permet un amour si singulier. La mesure qu’ils font de toutes choses à l’étalon unique du bien, les engage à les toutes dédaigner. Ils pratiquent, de nature, cette vie éternelle, qui rend misérables les promesses de l’autre. De la sorte, ils ne daignent, ou ne savent pas vouloir.
04
On conclut : la philosophie de Tolstoï est une doctrine de vieillard. Et Tolstoï, en effet, va
contre toutes les passions. Il ne laisse à l’homme que celle du bien. Comme il semble en avoir eu, lui-même, beaucoup d’autres, on incline à lui accorder que sa vérité est sans doute vraie pour l’homme de soixante ans, mais ne peut l’être pour celui de trente.
Toutefois, ce n’est pas bien raisonner : ou, du moins, cette philosophie n’est pas d’un vieillard, pour les raisons qu’on dit. — Quand même l’homme et le chrétien ne pourraient mener une vie bonne qu’à condition de la dépassionner, Tolstoï ne dit point qu’on ne soit bon et juste, que purgé de toutes passions. Il ne donne pas davantage sa religion pour facile ; et il revendique justement la difficulté de son idéal comme une preuve de la bonté de cet idéal même. Un esprit est trop médiocre, en effet, qui s’attache à un idéal aisé, et sous la main. Qui le touche, le détruit : l’infirmité d’âme la plus irréparable est de croire à un idéal sans difficulté. Il vaut infiniment mieux n’y pas croire : en ces matières, le pire parti est de se plaire à s’abuser.
Tolstoï, jeune et passionné, aurait lutté pour sa religion, s’il n’avait dû la chercher ; il aurait combattu contre lui-même, au lieu de s’égarer en vains efforts. Où est l’homme un peu noble, qui ne se livre d’incessants combats ? — Le malheur est de perdre sa force, on ne sait au profit de quoi. Avec une humilité admirable, cet orgueilleux Tolstoï confesse qu’il ne sera jamais un parfait chrétien, — et qu’il ne l’ignore pas. Mais quoi ? dit-il : faites ce que je dis ; ne faites pas ce que je fais. Pour moi-même, je fais tout ce que je peux ; faites tout ce que vous pouvez. Ne dites donc point de ma doctrine, qu’elle est bonne seulement à un vieillard ; dites seulement qu’il est plus aisé au vieillard de la bien suivre. Il est vrai, pourtant, qu’un vieillard sain, robuste et vertueux est un modèle d’homme admirable à imiter. Il n’y a même rien de meilleur que lui, quand sa bonté est forte, qu’elle ne sent pas la faiblesse d’esprit, et ne peut aucunement passer pour un effet de la décrépitude.
Si les jeunes gens ne peuvent être des sages dépassionnés, il leur est du moins possible de tendre à la sagesse ; encore mieux de l’aimer, et de n’être pas indulgents à leurs passions, surtout aux plus viles, comme il leur arrive souvent, — et comme il arrive toujours aux hommes dans la force de l’âge, quand ils s’y livrent. Toute vertu suppose une victoire. Il est bon de s’en proposer sur soi-même. Le vieillard l’obtient peut-être avec moins d’effort, et c’est sans doute parce qu’il a aussi moins de force. Mais en faut-il conclure que le jeune homme ne le puisse pas ?
Tolstoï aura toujours le droit de répondre que l’adultère n’est pas seulement un crime à l’homme vieux, mais au barbon et au jeune homme. Il n’est peut-être pas fatal à la nature humaine que les jeunes gens ne puissent vivre sans être adultères. Et, du reste, le remède qu’y voit Tolstoï confond cette sophistique. Pour ne pas être adultère, il montre au jeune homme que son devoir est de se marier. De la sorte, cette philosophie n’est pas faite à l’usage des vieilles gens. S’il est facile au vieillard de n’être pas adultère, il n’a qu’à ne pas se marier. Et si le jeune homme a des passions que le vieillard n’a point, il n’a qu’à prendre femme, où le vieillard ne doit plus prétendre.
L’Évangile, selon Tolstoï, n’est point une règle aisée ; mais il n’est pas légitime d’en faire une règle impossible. Au surplus, toute morale souffre la même difficulté : dans sa pureté parfaite, elle n’est pas possible, à moins d’un hardi défi à la nature, car l’homme est naturellement immoral ; et de même que la religion naturelle n’a rien à faire ni avec la religion, ni avec la nature, la morale de la nature se moque de la morale.
05
Ils sont unis dans Tolstoï ; il ne peut pas en être autrement. Toute la philosophie de Tolstoï est sociale. C’est l’ennemi né de la métaphysique, le moins allemand des esprits. Le jeu des abstractions lui inspire un dégoût invincible. Il ne voit rien à considérer hors de l’homme. Il appelle vrai ce qui est humain, et concerne l’homme en société : car aucun philosophe n’a eu, plus que lui, la conviction que l’homme est l’animal social par excellence. De là, qu’il est injuste pour les anciens, lui qui raisonne à leur manière. Toutefois, à la cité des citoyens, il substitue la cité de Dieu. Il en croit l’heure proche ; et il en est partial contre Athènes. Le petit cercle qui enferme la cité
lui semble d’un horizon si restreint qu’il l’appelle barbare. C’est qu’il n’est pas sensible à la beauté en elle-même. On le voit bien, dans sa théorie de l’Art : il nie la beauté, et n’en fait qu’une relation sociale.
Quiconque n’est pas sensible à la beauté ne peut l’être au monde antique. Tolstoï veut qu’on lui définisse la beauté : il a raison de tourner en ridicule toutes les explications de mots qu’on en donne. Cependant, il se défend de définir la bonté : elle se sent de soi ; on la connaît en conscience ; elle passe toute formule. On en pourrait dire autant du beau. Mais Tolstoï mérite qu’on fasse un effort plus généreux. La beauté est la perfection vivante du moi. Elle est la révélation d’une vie sensuelle et parfaite, le plaisir suprême du moi en équilibre, qui jouit pleinement de l’harmonie entre sa volonté et ses moyens, sa pensée et ses sens, sa puissance et ses effets. L’Art est égoïste. Tolstoï ne le purifie pas du moi, ou bien il doit le sacrifier.
Sans opposer une esthétique à une esthétique, il faut reconnaître que Tolstoï juge de l’Art selon des règles morales, comme il juge de la . C’est toujours selon le canon social ; c’est toujours selon la norme de l’utilité publique. Or, il arrive au véritable artiste de ne pas s’en soucier. Si on accorde à Tolstoï son principe, il faut tout lui accorder. On ne peut vivre humainement que si l’on fait du bien à tous les hommes ; on ne le peut que si l’on vit pour tous, et ne vit pas pour soi. — Tolstoï fonde là-dessus son édifice. Ainsi, le sens de la vie, pour lui, n’est pas une recherche de l’ordre spéculatif ni de celui des sciences. C’est une recherche éthique, et l’explication d’un ordre de faits capital pour l’homme en société. De la même manière, le sens de l’Art est un problème, en quelque sorte politique.
Il parle souvent de l’Art, comme un paysan chaste, égaré dans un musée. Il a de cette âme naïve, qui se prend d’abord au sens réel des images ; il se l’est donnée, peut-être : sa volonté accorde, sans cesse, la théorie avec la vie. Il trouve un principe juste, que le malheur des temps a seul pu rendre douteux : à savoir que l’œuvre d’art doit être intelligible. Ce qui n’est pas clair pour l’esprit n’est pas humain, et n’est ni de l’Art, ni de la beauté. L’Art a toujours été une révélation du cœur par la pensée, et de la pensée au cœur. L’émotion qu’il donne est universelle, — parce qu’il s’adresse à l’esprit par la voie des sentiments. Son privilège est de rendre clair à l’intelligence, ce qui est senti par la pitié, la haine et l’amour. Tout ce qu’on découvre, à la longue, dans le grand artiste, importe beaucoup moins que ce qui est impliqué, du premier coup, dans son œuvre, par l’émotion qu’elle donne. La pensée du poète peut prêter à une multitude de gloses et de commentaires. Ce qu’elle a d’essentiel est universel, est humain, — et, par là gagnant le cœur, s’établit dans tous les hommes : la condition unique est qu’ils ne soient pas trop inégaux à l’artiste, en sensibilité. Il est donc vrai qu’un art sans clarté, sans voie directe au cœur, n’est pas viable et n’a pas de beauté. Un art inhumain est absurde, comme un art qui nie la beauté. L’utilité suprême de l’âme ne peut être méconnue : elle veut s’élever au-dessus d’elle-même. L’Art est le moyen qui l’y aide, et par là une sorte de religion. L’œuvre d’Art est une prière. L’enfant voit tout son monde dans le « Notre Père », qu’il récite avec ferveur : dans son œuvre, le véritable artiste met tout le sien. La simplicité est ce qu’il y a de plus grand, car elle contient tout le reste. L’ambigu et le recherché n’ont qu’un faux mystère. Un poème, simple et clair comme une fleur, est incommensurable ; mais il semble ce qu’il y a de plus compréhensible, — et ce que l’émotion de chaque homme eût voulu trouver pour s’exprimer elle-même. Horatio, qui n’a pourtant pas l’âme d’Hamlet, devine l’infini de ses troubles : qu’est-ce davantage qu’un cimetière à traverser ? Quoi de plus vulgaire que de heurter du pied, dans la terre brune, fraîchement remuée, un ossement déjà verdi ? Que dirai-je plus, d’un poème admirable, qu’il est une fleur des champs, comme la rose dans le pré ? Ou, moins et mieux encore, une herbe verte dans la prairie ? — Qui ne sait combien cet humble brin d’herbe est infini et mystérieux en son être ? — Mais sa forme est ce que l’esprit le plus simple conçoit sans aucune peine et ce qu’il connaît le mieux. Ce qui n’est pas un objet de pensée n’est rien pour l’homme, et n’est rien, non plus, pour l’Art, car l’artiste est surtout l’ouvrier intellectuel de nos émotions. J’accorde que l’Art se réduise aux sensations seules : plus que jamais, il lui faut être direct et même grossier, car les objets des sens dépendent encore plus des lois universelles que ceux de la pensée.
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The end
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