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Livre I
1. Motifs variés d’écrire l’histoire. — 2. Objet du présent ouvrage. — 3. La Bible. — 4. Philosophie de Moïse.
1. Ceux qui se proposent d’écrire l’histoire ne m’y semblent pas déterminés par une seule et même raison, mais par plusieurs, très différentes les unes des autres. Certains, en effet, voulant faire briller leur talent littéraire et avides du renom qu’il procure, s’adonnent avec ardeur à ce genre d’études ; d’autres, pour flatter les personnages dont il sera question dans leur récit, y dépensent une somme de travail qui va jusqu’à passer leurs forces ; d’aucuns se voient contraints par la nécessité même des événements auxquels ils ont pris part à les montrer sous leur vrai jour par une narration d’ensemble ; enfin, pour beaucoup, c’est l’ignorance où l’on est de certains grands faits utiles à connaître qui les a déterminés, dans
l’intérêt général, à en publier l’histoire. Parmi les raisons que je viens de dire, ce sont les deux dernières qui m’ont moi-même entraîné. En effet, la guerre que nous, Juifs, nous avons soutenue contre les Romains, les événements de cette guerre et son issue m'étant connus par expérience, j’étais forcé de la raconter en détail, pour réfuter les gens qui dans leurs écrits en ont altéré le véritable caractère.
2. Quant au présent ouvrage, si je l’ai entrepris, c’est que j’ai cru qu’il paraîtrait à tous les Grecs digne d’attention : il contiendra, en effet, toute l’histoire de notre antiquité ainsi que l’exposé de notre constitution politique, traduits des livres hébraïques. D’ailleurs, j’avais déjà médité autrefois, en écrivant l’histoire de la guerre, de montrer ce que furent au début les Juifs, quelles destinées ils eurent, quel grand législateur leur enseigna la piété et l’exercice des autres vertus, combien de luttes très longues ils durent soutenir avant cette dernière guerre où ils s’engagèrent malgré eux contre les Romains. Toutefois, comme ce sujet embrassait trop de matières, j’en ai fait un tout à part, ayant son commencement et sa fin, donnant ainsi à mon ouvrage de justes proportions. Mais avec le temps et, comme il arrive souvent à ceux qui s’attaquent à une tâche difficile, il me vint des hésitations et de la paresse à traduire un si grand sujet dans une langue étrangère dont les habitudes ne nous sont pas familières.
Cependant quelques personnes curieuses de cette histoire me pressaient de l’écrire, et plus que tous Épaphrodite, homme passionné pour toute espèce d’érudition, mais qui goûte de préférence la science historique, mêlé comme il l’a été à de grands événements et à des fortunes très diverses, au milieu desquels il a toujours fait preuve d’une merveilleuse force de caractère et d’un attachement inébranlable à la vertu. Je me laissai donc persuader par lui, car il ne cesse d’encourager les hommes capables de faire œuvre utile ou belle, et, tout confus de laisser supposer que mon repos m’était plus cher que l’effort d’une belle entreprise, je m’enhardis et repris courage ; au surplus, outre les raisons, ce fut pour moi une considération nullement secondaire que nos ancêtres, d’une part, aient toujours été disposés à communiquer leur histoire et que certains Grecs, de l’autre, aient été curieux de la connaître.
3. Je remarquai, en effet, que le second des Ptolémées, ce roi qui s’est tant intéressé à la science, ce collectionneur de livres, s’occupa tout particulièrement de faire traduire en grec notre code et la constitution politique qui en découle ; d’autre part, Eléazar, qui ne le cédait en vertu à aucun de nos grands-prêtres, ne se fit pas scrupule d’accorder à ce roi la satisfaction qu’il sollicitait ; or, il eût refusé net, s’il n’eût été de tradition chez nous de ne tenir secret rien de ce qui est bien. J’ai donc pensé que, pour moi, je devais imiter la conduite libérale du grand-prêtre et supposer qu’encore aujourd’hui bien des gens comme le roi Ptolémée aiment à s’instruire : celui-ci, en effet, n’eut pas le temps de recueillir toutes nos annales ; seule, la partie juridique lui fut transmise par les gens qu’on envoya à Alexandrie en faire la traduction. Or, innombrables sont les renseignements que nous donnent les saintes Écritures ; car elles embrassent l’histoire de cinq mille années, et racontent toutes sortes de péripéties imprévues, beaucoup de fortunes de guerre, de hauts faits de capitaines, et de révolutions politiques. Dans l’ensemble, on apprend surtout par cette histoire, si l’on prend la peine de la parcourir, que les hommes qui se conforment à la volonté de Dieu et redoutent d’enfreindre une législation excellente prospèrent au-delà de toute espérance et que, pour récompense, Dieu leur accorde le bonheur ; mais que, dès qu’ils s’écartent de la stricte observance de ces lois, la route qu’ils suivent devient impraticable et leurs efforts en vue de ce qu’ils pensent être le bien se tournent en d’irrémédiables malheurs. J’engage donc maintenant ceux qui liront ces livres à élever leurs pensées jusqu’à Dieu et à examiner si notre législateur a eu une conception satisfaisante de sa nature, s’il lui a toujours assigné un rôle conforme à sa toute puissance, ou gardant pour parler de lui un langage pur de ces fables inconvenantes qu’on trouve ailleurs ; encore que, traitant d’une durée si longue et si lointaine, il eût eu pleine licence de forger des fictions. Il vécut, en effet, il y a deux mille ans, en des temps si reculés que les poètes n’ont pas même osé y rapporter la naissance des dieux, encore moins les actions des hommes et leurs lois.
Ce sont donc ces données exactes des Écritures que j’exposerai au cours de mon récit, chacune à sa place, ainsi que j’ai promis de le faire dans le présent ouvrage, sans rien rajouter ni rien omettre.
4. Mais, comme presque tout ce qui nous concerne dépend des sages institutions du législateur Moïse (Môysès), il me faut d’abord parler de lui brièvement, de peur que mes lecteurs ne se demandent pourquoi, dans cet ouvrage qui doit traiter de lois et de faits , je fais une si large part aux questions cosmologiques. Il faut donc savoir que, selon ce grand homme, pour bien organiser sa vie et donner des lois aux autres, il importe avant tout de comprendre la nature de Dieu, puis, en considérant par l’esprit les œuvres divines, d’imiter dans la mesure de ses forces le meilleur de tous les modèles et de tâcher de s’attacher à lui ; jamais, en effet, le législateur lui-même ne sera bien inspiré s’il néglige ces considérations, et ceux qui liront des traités sur la vertu n’en retireront aucun fruit, s’ils n’ont appris au préalable que Dieu, qui est le père et le maître de toutes choses et qui voit tout, accorde une vie heureuse à ceux qui suivent ses voies, mais accable de grandes catastrophes ceux qui marchent hors du chemin de la vertu. Telle est l’éducation que Moïse voulait donner à ses concitoyens ; aussi, lorsqu’il institua ses lois, ne commença-t-il pas par les contrats et les droits réciproques, comme font les autres législateurs c’est vers Dieu et l’idée de la Création du monde qu’il éleva leurs méditations ; il les persuada que de toutes les œuvres accomplies par Dieu sur terre, nous, les hommes, nous sommes la plus belle, et lorsqu’il les eut convertis à la piété, il n’eut plus de peine à les convaincre de tout le reste. Les autres législateurs, en effet, s’en rapportant aux fables, attribuaient aux dieux, dans leurs écrits, les honteuses faiblesses des hommes et fournissaient ainsi aux scélérats une puissante excuse. Notre législateur, lui, avant montré que Dieu possède la vertu parfaite, voulut que les hommes s’efforçassent de participer à cette perfection et châtia inexorablement ceux qui ne méditaient point ces enseignements ou n’y ajoutaient pas foi. J’invite donc tous ceux qui me liront à examiner notre Écriture en partant de ce principe. À ceux qui se placeront à ce point de vue, rien n’y paraîtra déraisonnable ni indigne de la grandeur de Dieu et de son amour pour les hommes ; tous les traits en sont présentés avec l’expression correspondant à la nature des choses : tantôt le législateur a parlé habilement à mots couverts ; tantôt il s’est servi d’allégories pleines de majesté ; mais toutes les fois qu’il importait de parler sans ambages, il s’est exprimé ouvertement. Quant à rechercher les motifs de chacun de ces procédés, il faudrait y une étude profonde et d’un caractère tout à fait philosophique ; pour le moment, je passe outre, mais si Dieu m’en donne le loisir, je tâcherai de l’écrire après le présent travail. J’arrive maintenant au récit des événements, on rappelant d’abord ce que Moïse a dit touchant la création du monde, détails que j’ai trouvés consignés dans les saints Livres, comme il suit.
1. — Création du monde. — 2. Adam et Ève — 3. Le paradis. — 4. Le péché ; Adam et Ève chassés du paradis terrestre.
1. Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. Celle-ci n’était pas visible ; elle était cachée sous des ténèbres profondes et un souffle d’en haut courait à sa surface. Dieu ordonna que la lumière fût. Quand elle eut paru, il considéra l’ensemble de la matière et sépara la lumière des ténèbres, les appelant jour et nuit, et il nomma matin et soir l’apparition de la lumière et sa cessation. Et ce jour devrait être le premier, mais Moïse employa le terme de « un jour ». Pourquoi ? Je pourrais le dire dès maintenant, mais comme je me propose de faire la recherche de toutes les causes dans un écrit spécial, je diffère jusque-là l’éclaircissement de ce point.
Ensuite, le second jour, Dieu établit le ciel sur le monde ; l’ayant distingué du reste, il jugea qu’il devait être organisé à part et, l’avant entouré d’une surface congelée, il le rendit humide et pluvieux, en rapport avec les besoins de la terre, qu’il féconderait de ses rosées.
Le troisième jour, il fixe la terre et répand autour d’elle les eaux de la mer ; c’est ce même jour qu’il lui fait produire d’un seul coup les végétaux et les semences.
Le quatrième jour, il orne le ciel en y plaçant le soleil, la lune et les autres astres ; il prescrit leurs mouvements et leurs cours, qui devront indiquer les révolutions des saisons.
Le cinquième jour, paraissent les poissons et les oiseaux ; il lance les uns dans les profondeurs des mers, les autres à travers les airs. Il les unit par les liens de la vie en commun et la génération, pour se perpétuer et multiplier leur espèce.
Le sixième jour, il crée la race des quadrupèdes, les fait mâles et femelles ; et, ce jour-là, il forme aussi l’homme.
Ainsi, selon Moïse, le monde avec tout ce qu’il renferme fut créé en six jours seulement ; le septième, Dieu s’arrêta et se reposa de ses travaux. De là vient que, nous aussi, nous passons ce jour-là dans le repos et nous l’appelons sabbat, mot qui signifie cessation dans la langue des Hébreux.
2. Après le septième jour, Moïse commence à parler de questions naturelles ; sur la création de l’homme il s’exprime ainsi : Dieu, pour façonner l’homme, prit de la poussière de la terre, et y inspira un souffle et une âme. Cet homme fut appelé Adam(os), ce qui, en
hébreu, signifie roux, parce que c’est avec de la terre rouge délayée qu’il fut formé ; c’est bien, en effet, la couleur de la vraie terre vierge. Dieu fait passer devant Adam les animaux selon leurs espèces, mâles et femelles, en les désignant ; il leur donne les noms qui sont encore usités aujourd’hui. Puis, considérant qu’Adam n’a pas de compagne à qui s’unir (en effet il n’existait pas de femme), et qu’il s’étonne de voir les autres animaux pourvus de femelles, il lui enlève une côte tandis qu’il dort, et en forme la femme. Adam, quand elle lui fut présentée reconnut qu’elle était née de lui-même. La femme s’appelle essa en hébreu : mais cette première femme eut nom Ève, c’est-à-dire mère de tous les vivants.
3. Moïse raconte que Dieu planta du côté de l’orient un parc, foisonnant en plantes de toute espèce ; il y avait, entre autres, la plante de la vie et celle de l’entendement, par laquelle on apprenait ce que c’est que le bien et le mal ; il fit entrer dans ce jardin Adam et la femme et leur recommanda de prendre soin des plantes. Ce jardin est arrosé par un fleuve unique dont le cours circulaire environne toute la terre et se divise en quatre branches ; le Phison, dont le nom signifie abondance, s’en va vers l’inde se jeter dans la mer : les Grecs l’appellent Gange ; puis l’Euphrate et le Tigre, qui vont se
perdre dans la mer Erythrée ; l’Euphrate est appelé Phorat, c’est-à-dire dispersion ou fleur, et le Tigre, Diglath, ce qui exprime à la fois l’étroitesse et la rapidité ; enfin le Géon, qui coule à travers l’Egypte, dont le nom indique celui qui jaillit de l’orient ; les Grecs l’appellent Nil.
4. Dieu donc invita Adam et la femme à goûter de tous les végétaux, mais à s’abstenir de la plante de l’entendement, les prévenant que, s’ils y touchaient, ils s’attireraient la mort. À cette époque où tous les animaux parlaient une même langue, le serpent, vivant en compagnie d’Adam et de la femme, se montrait jaloux des félicités qu’il leur croyait promises, s’ils se conformaient aux prescriptions de Dieu, et, espérant qu’ils tomberaient dans le malheur en désobéissant, il engage perfidement la femme à goûter de la plante de l’entendement ; « on y trouve, disait-il, le moyen de discerner le bien et le mal » ; dès qu’ils le posséderaient, ils mèneraient une vie bienheureuse qui ne le céderait en rien à la vie divine. Il ébranle par ses mensonges la femme au point de lui faire négliger la recommandation de Dieu ; elle goûta de la plante, en apprécia la saveur et persuada à Adam d’en manger aussi. Alors ils se rendirent compte qu’ils étaient nus et que leur sexe était à découvert, et ils songèrent à se couvrir ; la plante, en effet, aiguisait l’intelligence. Aussi se couvrirent-ils de feuilles de figuier, et, après s’en être fait une ceinture, ils crurent leur félicité plus grande puisqu’ils avaient trouvé ce qui leur manquait auparavant. Mais, comme Dieu entrait dans le jardin, Adam, qui jusqu’alors venait souvent converser avec lui, eut conscience de sa faute et se déroba. Dieu trouva son attitude étrange et lui demanda pourquoi, tandis que naguère il se plaisait à converser avec lui, il fuyait maintenant l’entretien et se détournait. Comme Adam ne disait mot, se sentant coupable d’avoir contrevenu à l’ordre divin, Dieu lui dit : « J’avais décidé que vous mèneriez une vie heureuse, à l’abri de tout mal, sans qu’aucun souci vous torturât l’âme ; tout ce qui contribue à la jouissance et au plaisir devait s’offrir spontanément à vous, de par une providence, sans labeur, sans souffrances pour vous ; avec ces avantages, la vieillesse ne vous aurait pas atteints rapidement, et une longue vie eût été votre partage. Mais voici que tu as outragé mon dessein en méprisant mes ordres ; ce n’est pas par vertu que tu gardes le silence, c’est parce que ta conscience est troublée ». Adam cherchait à se disculper et priait Dieu de ne pas s’irriter contre lui ; il rejetait sa faute sur la femme, et disait qu’elle l’avait, par sa ruse, induit à pécher ; à son tour, la femme accusait le serpent. Dieu jugea Adam digne de punition pour avoir succombé à un conseil de femme ; il déclara que désormais pour eux la terre ne produirait plus rien d’elle-même et que, en retour d’un labeur acharné, parfois elle donnerait des fruits, parfois elle les refuserait. Quant à Ève, il la punit en lui infligeant l’enfantement et les souffrances qui l’accompagnent, parce que, s’étant laissée prendre aux tromperies du serpent, elle avait entraîné Adam dans le malheur. Il priva aussi le serpent de la parole, irrité de sa malice à l’égard d’Adam ; il lui mit du venin sous la langue le désigna comme un ennemi des hommes et ordonna qu’on le frappât à la tête, parce que c’est là que gît l’origine du mal qui a atteint les hommes et que c’est là aussi que ses adversaires lui porteront le plus aisément le coup mortel ; enfin il le condamna à n’avoir plus de pieds et à se traîner en se tordant sur la terre. Dieu, leur ayant infligé ces châtiments, fit sortir Adam et Ève du jardin et les transporta dans un autre lieu.
1. Caïn et Abel. — 2. Postérité de Caïn — 3. Seth et ses descendants
1. Il leur naquit deux enfants mâles ; le premier s’appelait Kaïs (Caïn), dont le nom se traduit par acquisition, le second, Abel(os) c’est-à-dire deuil. Il leur naquit également des filles. Les deux frères se plaisaient à des occupations différentes : Abel, le plus jeune, était zélé pour la justice et, dans l’idée que Dieu présidait à toutes ses actions, il s’appliquait à la vertu ; sa vie était celle d’un berger. Caïn était en tout d’une grande perversité et n’avait d’yeux que pour le lucre ; il est le premier qui ait imaginé de labourer la terre ; il tue son frère pour le motif suivant. Comme ils avaient décidé de faire des offrandes à Dieu, Caïn apporta les fruits de la terre, et ceux des arbres cultivés ; Abel, du lait et les premiers-nés de ses troupeaux. C’est cette offrande qui plut davantage à Dieu : des fruits nés spontanément et selon les lois naturelles l’honoraient, mais non pas des produits obtenus par la cupidité d’un homme, en forçant la nature. Alors Caïn, irrité de voir Abel préféré par Dieu, tue son frère : ayant fait disparaître le cadavre, il croyait que le meurtre resterait ignoré. Mais Dieu, qui savait le crime, alla trouver Caïn, et lui demanda où pouvait être son frère ; depuis plusieurs jours, il ne l’aperçoit plus, lui qu’il voyait auparavant aller et venir sans cesse avec Caïn. Celui-ci, embarrassé, n’ayant rien à répondre, déclare d’abord qu’il est très étonné lui-même de ne pas voir son frère, puis, harcelé par Dieu de questions pressantes et poussé à bout, il répond qu’il n’est pas le gouverneur de son frère, chargé de surveiller sa personne et ses actes. Dès ce moment, Dieu l’accuse d’être le meurtrier de son frère : « Je m’étonne, dit Dieu, que tu ne puisses dire ce qui est advenu d’un homme que tu as toi-même tué ». Cependant, il ne lui inflige pas la peine méritée par son meurtre, Caïn lui ayant offert un sacrifice et l’ayant supplié de ne pas lui faire sentir trop durement sa colère ; mais il le maudit et menace de punir ses descendants jusqu’à la septième génération ; puis, il le bannit de cette contrée avec sa femme. Comme Caïn craignait de devenir la proie des bêtes féroces et de périr ainsi, Dieu l’exhorte à ne pas baisser la tête d’un air morne pour un pareil motif : il n’aura rien à redouter des bêtes féroces et, par suite, il pourra errer sans crainte sur toute la terre. Dieu met un signe sur lui pour le faire reconnaître et lui enjoint de partir.
2. Caïn traverse beaucoup de pays et s’arrête avec sa femme dans un endroit appelé Naïs, où il fixe sa résidence et où des enfants lui naquirent. Loin de considérer son châtiment comme un avertissement, il n’en devint que plus pervers : il s’adonna à toutes les voluptés corporelles, dût-il maltraiter, pour les satisfaire, ceux qui étaient avec lui ; il augmente sa fortune de quantités de richesses amassées par la rapine et la violence ; il invita au plaisir et au pillage tous ceux qu’il rencontrait et devint leur instructeur en pratiques scélérates. Il détruisit l’insouciance, où vivaient précédemment les hommes, par l’invention des mesures et des poids ; la vie franche et généreuse que l’on menait dans l’ignorance de ces choses, il en fait une vie de fourberie. Le premier, il délimita des propriétés ; il bâtit une ville, la fortifia par des murs et contraignit ses compagnons à s’associer en communauté. Cette ville, il la nomme Anocha du nom de son fils aîné Anoch(os). Anoch eut pour fils Jared(ès) ; de celui-ci naquit Marouêl(os), lequel eut pour fils Mathousalas, père de Lamech(os) qui eut soixante-dix-sept enfants de deux femmes, Sella et Ada. L’un d’eux Jôbel(os), né d’Ada, planta des tentes et se plut à la vie pastorale. Joubal(os), son frère, né de la même mère, s’adonna à la musique et inventa les psaltérions et les cithares. Thobél(os), un des fils de l’autre femme, plus fort que tous les hommes, se distingua dans l’art de la guerre où il trouva de quoi satisfaire aux plaisirs du corps ; il inventa le premier l’art de forger. Lamech devint père d’une fille, Noéma : comme il voyait, par sa grande science des choses divines, qu’il subirait la peine du meurtre commis par Caïn sur son frère, il s’en ouvrit à ses femmes. Encore du vivant d’Adam, les descendants de Caïn en arrivèrent aux plus grands crimes : par les traditions et l’exemple, leurs vices allaient toujours en empirant ; ils faisaient la guerre sans modération et s’empressaient au pillage. Et ceux qui n’osaient pas verser le sang montraient, du moins, tous les emportements de l’insolence, de l’audace et de la cupidité.
3. Adam, le premier-né de la terre, pour en revenir à lui, comme mon récit l’exige, après qu’Abel eut été immolé et que Caïn eut pris la fuite à cause de ce meurtre, souhaitait d’autres enfants ; il fut pris d’un vif désir de faire souche, alors qu’il avait franchi déjà 230 années de sa vie ; il vécut encore 700 ans avant de mourir. Il eut, avec beaucoup d’autres enfants, un fils Seth(os) ; il serait trop long de parler des autres ; je me contenterai de raconter l’histoire de Seth et de sa progéniture. Celui-ci, après avoir été élevé, parvenu à l’âge où l’on peut discerner le bien, cultiva la vertu, y excella lui-même et resta un exemple pour ses descendants. Ceux-ci, tous gens de bien, habitèrent le même pays et y jouirent d’un bonheur exempt de querelles sans rencontrer jusqu’au terme de leur vie aucun fâcheux obstacle ; ils trouvèrent la science des astres et leur ordre dans le ciel. Dans la crainte que leurs inventions ne parvinssent pas aux hommes et ne se perdissent avant qu’on en eût pris connaissance, — Adam avait prédit une cataclysme universel occasionné, d’une part, par un feu violent et, de l’autre, par un déluge d’eau, — ils élevèrent deux stèles, l’une de briques et l’autre de pierres, et gavèrent sur toutes les deux les connaissances qu’ils avaient acquises ; au cas où la stèle de brique disparaîtrait dans le déluge, celle de pierre serait là pour enseigner aux hommes ce qu’ils y avaient consigné et témoignerait qu’ils avaient également construit une stèle de brique. Elle existe encore aujourd’hui dans le pays de Siria.
1. Durant sept générations, ces hommes ne cessèrent de considérer Dieu comme le souverain de l’univers et de prendre en tout la vertu pour guide ; mais, dans la suite des temps, ils s’écartent pour malfaire des coutumes de leurs pères ; ils ne rendent plus à Dieu les honneurs qui lui sont dus et ne se préoccupent plus de justice envers les hommes ; ils font paraître par leurs actes deux fois plus d’ardeur pour le vice qu’ils n’en montraient naguère pour la vertu ; c’ est ainsi qu’ils s’attirèrent l’inimitié divine. Beaucoup d’anges de Dieu s’unirent à des femmes et engendrèrent une race d’hommes violents, dédaigneux de toute vertu, tant était grande leur confiance dans leur force brutale. Les exploits que leur attribue la tradition ressemblent aux tentatives audacieuses que les Grecs rapportent au sujet des Géants. Noé (Nôchos), indigné de leur conduite et voyant avec chagrin leurs entreprises, tenta de les amener à de meilleures pensées et à de meilleures actions ; mais voyant que, loin de céder, ils étaient complètement dominés par le plaisir des vices, il craignit d’être tué par eux et quitta le pays avec sa femme, ses fils et ses belles-filles.
2. Dieu l’aimait pour sa justice et non seulement condamna ces hommes à cause de leur corruption, mais il résolut d’exterminer tous les hommes qui existaient en ce temps et de créer une autre race exempte de vices, dont il abrégerait la vie, en réduisant la longévité primitive à cent vingt ans. À cet effet il changea la terre ferme en mer. Tandis que tous disparaissent ainsi, Noé seul est sauvé, Dieu lui ayant fourni un moyen et un engin de salut comme il suit. Il construit une arche à quatre étages de 300 coudés de long, 50 de large et 30 de profondeur ; il s’y embarque avec [ses fils], la mère de ses enfants et les femmes de ceux-ci ; il y met tous les objets nécessaires à leurs besoins, y introduit des animaux de toute espèce, mâles et femelles, pour conserver leurs races et, pour certains d’entre eux, il prend sept couples. L’arche avait les parois, les joints et la toiture assez solides pour n’être ni submergée ni défoncée par la violence des eaux. C’est ainsi que Noé fut sauvé avec les siens. Il était le dixième descendant d’Adam, car il était fils de Lamech, qui avait pour père Mathousalas, fils d’Anoch, fils de Jared. Jared était fils de Marouël, que Caïnas, fils d’Enôs(os), avait engendré avec beaucoup de sœurs. Enôs était fils de Seth, fils d’Adam.
3. La catastrophe eut lieu la 600 année de la vie de Noé, dans le second mois, que les Macédoniens appellent Dios, et les Hébreux Marsouan, suivant la façon dont ils ont arrangé le calendrier en Égypte, Moïse fit de Nisan, c’est-à-dire de Xanthicos, le premier mois pour les fêtes, parce que c’est en Nisan qu’il avait mené les Hébreux hors de l’Égypte ; il fit encore commencer l’année par ce mois pour tout ce qui concerne le culte divin ; mais pour les ventes et achats et toutes les autres affaires, il conserva l’ancien ordre. Il dit que le déluge commença le vingt-septième jour dudit mois. Cette époque tombe 2.262 ans après la naissance d’Adam, le premier homme ; la date est inscrite dans les saints Livres ; on marquait alors avec un soin extrême la naissance et la mort des gens illustres.
4. Adam eut pour fils Seth à l’âge de 230 ans ; celui-ci vécut 930 ans. Seth à l’âge de 205 ans engendra Enôs, qui, à 905 ans, remit le soin de ses affaires à son fils Caïnas, qu’il avait eu à 190 ans. Enôs vécut en tout 912 ans. Caïnas, qui vécut 910 ans, eut son fils Malaël à l’âge de 170 ans. Ce Malaël mourut, âgé de 895 ans, laissant un fils Jared, qu’il engendra à 165 ans. Celui-ci vécut 969 ans ; son fils Anoch le remplace ; il était né quand son père avait 162 ans ; à l’âge de 365 ans, il retourna vers la divinité. Aussi sa mort n’a-t-elle pas même été consignée. Mathousalas, que Anoch eut à 165 ans, eut pour fils Lamech à 187 ans ; il lui remit le pouvoir, qu’il avait détenu 969 ans. Lamech le garda 777 ans et mit à la tête des affaires son fils Noé, qu’il avait eu à l’âge de 188 ans, et Noé gouverna les affaires pendant 950 ans. Ces chiffres, additionnés ensemble, donnent le total mentionné plus haut. On ne doit pas examiner l’année de la mort de ces personnages, car leur vie se prolongeait durant celle de leurs enfants et de leurs descendants ; qu’on se borne à regarder leurs dates de naissance.
5. Dieu fit un signe et commença à faire pleuvoir ; les eaux se mirent à tomber pendant quarante jours pleins, de manière à s’élever de 15 coudées au-dessus de la surface de la terre. Cela fut cause qu’il ne put se sauver un plus grand nombre d’hommes, faute d’endroit où s’enfuir. Quand les pluies cessèrent, l’eau se mit à baisser à peine après 150 jours ; c’est dans le 7e mois, le 7e jour du mois, que les eaux commencèrent à se retirer. L’arche alors s’arrête sur la cime d’une montagne en Arménie : Noé s’en aperçoit, ouvre l’arche, voit un peu de terre qui l’environne et, renaissant déjà à l’espérance, il se rassérène. Quelques jours après, l’eau ayant baissé davantage, il lâche un corbeau, pour savoir s’il y avait sur la terre un autre endroit laissé à découvert où l’on pût débarquer avec sécurité ; mais le corbeau trouva toute la terre encore couverte d’eau et revint vers Noé. Sept jours après, il envoie une colombe ! puis il fait sortir les animaux de l’arche, en sort lui-même avec sa progéniture, sacrifie à Dieu et célèbre un festin avec les siens. Les Arméniens donnent à cet endroit le nom de débarcadère ; c’est là que l’arche s’était échouée et que les indigènes en montrent encore les débris.
6. Le déluge et l’arche sont mentionnés par tous ceux qui ont écrit l’histoire des barbares ; de ce nombre est Bérose le Chaldéen. Dans son récit des événements du déluge, il s’exprime ainsi : « On dit qu’il reste des fragments du navire en Arménie sur le mont des Cordyéens ; quelques personnes s’en emparent en les débarrassant du bitume ; on s’en sert comme de talismans ». Il est question aussi de ces choses chez Hiéronyme l’Égyptien, l’auteur de l’Archéologie phénicienne, chez Mnaséas et chez beaucoup d’autres. Nicolas de Damas, dans le XCVIe livre, raconte ces faits en ces termes : « Il y a, au-dessus du pays de Minyas en Arménie, une haute montagne appelée Baris, où plusieurs réfugiés du déluge trouvèrent, dit-on, le salut ; un homme, transporté dans une arche, aurait abordé au sommet du mont et les épaves ont été conservées longtemps : cet homme pourrait bien être le même dont parle Moïse, le législateur des Juifs ».
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