01
J’ai été voir François Talbot, dans le grand deuil qui l’accable. Je savais faire visite à une immense infortune. J’y prenais part moi-même : cet homme semble né pour la douleur ; un malheur presque constant rend cette vocation plus amère. Personne n’a mis l’amour plus haut, personne n’a été plus aimé que lui ; mais la maladie et la mort lui ont torturé et lui ravissent tout ce qu’il aime. Ainsi l’excès de la vie, en lui, est un gage toujours renouvelé à l’excès de la souffrance.
À vingt ans, François Talbot perdit son père, homme d’une beauté admirable et d’un cœur, pour tous ceux qui le pratiquèrent, inépuisable en ses dons. Une maladie terrible n’en avait pas altéré la douceur, ni même les restes d’allégresse au bout de dix ans. Un père déchiré, une maison qui périclite ; un foyer qui tombe en ruines, les soucis de la gêne, et l’étreinte bien plus pressante d’une humeur indomptable, d’un orgueil qui se fait tout refuser, par dégoût de demander rien : ce fut l’école de ce jeune homme. Cependant il avait un frère de son âge, qui fut la lumière de sa vie. Jean Talbot était marin. C’est par lui que François apprit la guerre et le monde. C’est par son frère, que Jean Talbot fut instruit dans l’art et les forces de la nature. On ne peut être plus intime : il semblait que le cœur de l’un ne consentît à goûter la joie que dans le cœur de l’autre. À la mort de son père, François Talbot connut le néant dans l’univers. Pourtant, il se remit : le retour de son frère, après un voyage autour de la terre, fit son retour à l’existence. Si lourd que fût le chiffre de cette perte, et presque égal à la somme entière, il finit par ranger ce deuil à sa place, dans le total de la vie. Il se rendit à lui-même, pour toujours plus connaître, et enfin parce que le rythme de la vie est celui d’une création continue. On crée par le fait que l’on est, tant que la source n’est pas tarie. Et l’on est pour créer. Irrésistible épanchement, dont l’origine est dans le cœur.
D’un effort hardi, François Talbot voulut nier la mort. La vie lui paraissait si vaste partout, si belle dans son frère, si puissante en lui-même. Jamais il ne disait : « La mort de mon père », mais il parlait de son départ. Sans le moindre souci du succès, sans la moindre idée peut-être de l’obtenir, les deux frères étaient hommes à tout entreprendre et à ne jamais reculer dans ce qu’ils avaient entrepris. Chacun d’eux poussait l’autre et l’aidait à la pleine possession de soi-même. Toute la force, pourtant, que François Talbot mettait à se garder dans la solitude, son frère la voulait porter dans la conquête. Le remède à la vie, il ne le cherchait même pas : cette âme vaillante le trouvait sans cesse dans l’action. L’ivresse pour lui en était telle, qu’elle eût guéri le mal, s’il en avait été atteint. Et François Talbot, lui aussi, prenait dans l’art le même enchantement et une égale consolation. Le malade, parfois, ne sentait plus sa maladie ; il oubliait souvent qu’il en eût jamais souffert. Un orgueil instable l’éloignait de tout, faute de tout saisir : mais cet exil perdit peu à peu toute amertume. La douceur de s’accomplir est si haute, que la beauté de l’œuvre endort le désespoir de se connaître.
Ce que François Talbot n’eût jamais fait pour lui-même, il voulait le faire pour Jean. Le dégoût de l’action lui était venu de son contact avec le monde ; mais dans son frère il aimait l’action. Jean Talbot brûlait d’agir pour tous les deux, né avec l’instinct de se prodiguer et de s’offrir à quelque grande cause. Dans cette vie héroïque, François Talbot avait donc placé sa propre raison de vivre : car, pour le surplus, il savait qu’il n’y en a peut-être pas. Telle était la tendresse de ces deux jeunes hommes, qu’ayant dû s’opposer presque en tout, l’accord souverain des cœurs en faisait une harmonie parfaite. D’une négation universelle, l’amour de tous les instants fait avec la vie un pacte inépuisable en affirmations : car, l’amour toujours affirme.
Au moment où tous deux étaient le plus riches d’œuvres, un jour d’automne, aux portes de l’Arsenal, comme Jean Talbot rentrait à bord, la foudre tomba sur sa tête. L’aveugle engin de l’accident, que manie un destin atroce dans le choix de ses victimes, terrassa celle-ci : la puissance sous la main, elle fut dépossédée de son héritage, et, un grave sourire aux lèvres, elle roula d’un seul bond à l’abîme. Un coup de foudre qui a sans doute fait deux morts.
J’ai beaucoup aimé ces deux frères, et celui qui a cessé de vivre m’était bien plus cher que l’autre. J’allai trouver François Talbot dans sa solitude. Tantôt, il vit près de Paris ; tantôt au bord de la mer. D’abord je ne le reconnus pas. Pour la première fois, sa vigueur semblait éteinte. L’impérieuse ardeur de cette nature, ses élans, sa violence enfin étaient amortis ; ou plutôt, le désespoir intérieur avait enseveli la nature effondrée de cet homme, comme une source disparaît dans la terre ouverte.
Je vis un malheureux, en qui la vie cherchait une issue, et, lasse de se haïr, la fuite. Les yeux, allumés de fièvre, brûlaient d’une douleur qu’attise la révolte. Déchiré par le destin, il se déchirait lui-même. Il était celui qui, s’étant longtemps pansé avec patience, arrache soudain les bandages que le rêve pose aux plaies de la volonté et de l’amour.
« Perdu ! » me dit-il ; et je ne sais s’il parlait de lui ou de son frère, peut-être de tous les deux. « Perdu ! Dans toute sa force, dans sa beauté et son espoir… Car Il comptait, non sur la vie, sur sa force pour vivre.
» J’ignorais le regret, jusqu’ici : mais j’ai bien appris que regretter, c’est se lamenter sur un mort. »
Je pris place près de lui. Nous étions assis devant la mer. Les nuages violents couraient sur le ciel ; et le ciel violet courait sur les vagues. Il parlait à voix basse, comme en grondant. Je l’entendais à peine. Si c’est son visage ou ses paroles que j’écoutais, je ne sais ; mais le texte était sombre. Il disait : Il y a plus d’une joie. Mais comme il n’est qu’un amour, il n’est qu’une douleur. Telle est la profonde essence de la douleur dans l’homme, que, s’il était tout homme, il serait tout douleur. C’est son propre : le conflit meurtrier du cœur et de l’esprit l’exige. Guerre inapaisable : elle ne peut que s’étendre, une fois déclarée. Le désespoir a son génie : l’arme savante de la pensée sape la vie de toutes parts et porte le champ de bataille à l’infini. Il faut que le cœur succombe, ou qu’il souffre à l’infini. La pensée ne lui fait rien connaître, qui ne soit contre lui. Le cœur est la vie que la pensée plonge dans la mort.
Tout ce qui était de la joie pour l’instinct, se fait douleur pour le cœur de l’homme. Car le cœur, c’est l’instinct sous la loi de l’amour. Et la pensée lui fait une guerre à mort. Les formes de la vie, les nuages divers de l’illusion flottent sur l’abîme de la douleur, le ciel unique. La pensée, de degré en degré, perce au delà de l’atmosphère ; il faut la suivre et périr. À la hauteur où l’amour manque, le soleil s’éteint. Là est la nuit, le vide irrespirable et le froid de la Mort : c’est la Douleur que je veux dire.
Rappelle-toi, toi qui doutes d’une douleur sans borne. Il n’y a qu’un amour. Les amants ne savent pas qu’ils aiment : trompés par le nuage du désir, ils ne mirent que leur instinct en eux-mêmes. Mais, déjà, la volupté leur découvre l’océan du vide ; et dans la profonde plainte de la passion, déjà une voix douloureuse s’élève, un son lointain, l’appel d’une terre inconnue, que porte le vent, et où il faudra faire escale, et peut-être que l’on aborde. L’amour des amants se fait connaître dans la douleur. Voilà l’île, où, enfin, la volupté même descend, et dont elle avait entendu la cloche, à travers l’océan. Si le destin retranche, d’une épée brusque, ces amants l’un de l’autre, si la mort frappe l’une de ces chairs, faisant à l’autre une mortelle blessure, alors le nuage de la passion se retire, et l’amour se révèle. Le désir même n’est plus que de l’amour. Et tout est douleur. Que sera-ce de l’amour, qui a été pur dès l’origine ?
Voilà ce que je croyais lire dans les yeux désespérés de François Talbot. Je voulus l’encourager, et je lui dis quelques mots ; mais j’en eus honte, et je cessai. Je le laissai bientôt à lui-même : rien ne sied à la douleur que des témoins douloureux et muets. Il se prit à parler, et je gardai le silence. Il fit le rêve de sa douleur, comme si je n’étais pas là. Je crus entendre le poème de la mort. Il en déroulait devant moi les visions et les harmonies déchirantes, comme le musicien laisse errer ses doigts sur le clavier, au gré de l’âme et d’une émotion trop forte. Je ne l’interrompis qu’une fois. Le crépuscule était venu ; et de là nous allâmes bien avant dans la nuit. Tout était calme. Le ciel sévère s’étendait sur la terre comme une vague monstrueuse de l’océan. Le soleil rouge s’était noyé dans les sanglantes larmes. La campagne était muette ; et seule la mer, en respirant, pleurait sur les bords.
Et, si j’ai pleuré moi-même, au souvenir d’êtres bien chers qui ne sont plus, je ne le dirai pas. Mais, j’écoutais jusqu’au bout cette messe des morts, dite par l’amour pour tous ceux qui aiment.
02
Il n’y avait pas même cinq jours que nous étions encore ensemble. Le dernier soir d’octobre, il m’avait dit : Au revoir ! me saluant de la main et du sourire. Ainsi je l’avais quitté dans toute sa force grave, un peu triste et déçu à cause d’une trahison récente, où le valet d’un ministre s’acharnait contre lui, — d’autant plus ferme et résolu à la lutte. Déjà, il était à Toulon, dans cette Provence où l’arrière-saison semble un nouveau printemps, et dont le charme le touchait davantage, parce qu’il y avait ses plus chers amis. Pays harmonieux, la fine allégresse du ciel y conseille la joie, et, dirait-on, fait promesse de la vie. Il l’aimait. Il en acceptait la belle invitation à vivre, plus que personne prêt à s’y rendre.
Il sortit, ce matin-là, avide de remplir une double mesure de pensées et d’actions. Il rentrait à bord, l’âme vive, fouettée par la fraîcheur et l’air matinal. Il se hâtait, mêlant dans son esprit les projets aux souvenirs. Il souriait à la terre, à la lumière de la Provence bleue qui n’est jamais si belle qu’à ces heures d’argent, quand le lugubre novembre au nord ensevelit l’année. Il respirait largement la fleur de l’automne latin. Laissant l’Arsenal derrière lui, il n’avait plus qu’un pas à faire, — court chemin, si lumineux jusque-là. Encore un instant, et…
La main de la mort s’est abattue sur lui ; elle l’a renversé, elle l’a tué d’un seul coup. Et le même coup nous a tués ensemble : lui, sous le soleil riant, et moi qui survis, et qui, à la même heure, vins ouvrir la porte à la visiteuse sans cœur, par un matin funèbre de brume, d’ombre grise et de pluie morne.
Un seul instant et c’en fut fait : la vie s’est retournée dans la mort, comme une lame de fond, quand elle prend un canot, il capote la quille en l’air, et tout ce qui respirait la lumière est bu par le gouffre sombre. Encore un pas, et ce court chemin, sablé de soleil, tombait sur un mur rigide de charbon, entre des puits et des précipices de ténèbres. C’est là que j’ai tout laissé. Quelques secondes ont balancé la masse atroce de l’accident au dessus de cette chère tête, et ne l’ont pas épargnée. Un court chemin, c’est le mien désormais, et tout l’horizon de ma vie, entre deux tombes.
Du Nord, où le ciel de brumaire aux lèvres blêmes parle encore, d’une haleine si amère, tout bas, aux trépassés, je suis venu dans ce pays de fête. Jamais il ne parut plus riche de vie qu’en ces jours, où se revirent un mourant et son pauvre mort.
Penché sur lui, j’épiais une étincelle, un reste de cette vie éclatante : ce n’en était plus que l’ombre souffrante et terrible. Plus rien que ce comble d’horreur : une éternelle indifférence. Un même nombre, et déjà la somme est si différente, que le calcul n’a plus de sens, et que la raison s’y perd. Voici que le nombre sacré de la vie est le chiffre du néant. Ces yeux, cette bouche, ces traits chéris n’imitent plus l’amour, ils s’en détournent ; ils en sont si loin qu’ils ne le reconnaissent pas, et ne se ressemblent même plus.
Non, ce n’est plus Toi. Si tu étais encore toi-même, tu m’aurais écouté ; tu m’aurais souri dans la douleur ; tu m’aurais entendu. Il n’est pas de puissance qui t’aurait empêché de me répondre. La main, qui t’a couché sur le sol, eût en vain scellé tes lèvres : tes yeux se seraient ouverts pour me parler. Si quelque horrible jeu de l’illusion n’avait pas laissé que ta forme devant moi, si quelque part ta vie persistait séparée de ta chair douloureuse, quel mystère eût été assez fort pour le retenir ? Ha, tu m’aurais révélé ta présence de quelque manière ; tu aurais fait signe à mon tourment, tu m’aurais consolé. Tu n’eusses pas gardé cet air rigide, ce silence irrité et terrible. Tous les liens de la terre ne t’auraient pas enchaîné ; tu te serais dressé pour me prendre dans tes bras, et pour réchauffer ton infortune contre ma poitrine. Hélas, pas un geste ; pas un signe ; tu n’as rien dit.
Où je l’ai vu, je ne cesserai plus de le voir. Déjà si loin, ah ! si loin de tout, si absent et si froid : et moi aussi, désormais, je suis méconnaissable, et j’ai fini d’être pareil à moi-même. J’avais tout prévu, dans ma tristesse : tout, hormis ce désastre. Où je l’ai vu, je le regarde dans le supplice de sa chair. Voici le chemin, voici l’horizon de deux sépulcres : là tient toute notre vie. Ô chère victime, la douleur de son dernier moment arrache un sanglot à la compassion. Seule, elle me parle d’une telle douleur : je sais ce qu’elle a été. Il a pleuré sur moi, dans cet instant. Il a passé le premier, et même alors il a eu pitié de moi, qui demeure.
03
Je suis perdu : je t’ai perdu.
Tu étais l’espoir de ma vie, et ma raison de croire. Une pitié infinie, c’est tout ce qui me reste d’un amour infini.
Mon amour, — ma douleur désormais, — je ne t’ai plus. Tantôt je pleure, tantôt je contemple dans la stupeur le profond abîme, où je reste suspendu. Toi seul me le cachais. Il t’a saisi ; je suis sur le bord. J’ai le vertige. Ha, mon Bien Aimé, ha — je pleure.
Tout ce que je savais de tout temps, combien plus je le sais aujourd’hui. J’avais donc tout prévu ? ô l’incroyable misère… Tu t’es retiré. Et l’horreur m’est apparue dans une entière nudité.
— Je ne me suis pas retiré, mon frère.
— Ha, je le sais. Tu ne l’eusses pas fait. Tu m’as été pris. L’ignoble destin a cherché dans mon cœur la plus belle place, le cœur du cœur et la vie de la vie. L’ayant bien trouvée, il me l’arrache. Pleure, maintenant : jusqu’à ce que tu meures. Sera-ce à minuit ? — Déjà donc il a sonné, l’onzième coup de la douzième heure.
— Non, ce n’est pas l’heure encore. Vis, mon bien aimé.
— Pourquoi veux-tu que je vive, dis, et pour qui ?
— D’autres t’aiment, d’une bonté exquise, et que ton grand amour m’a fait moi-même grandement aimer.
— Ils m’aiment ? Ils me seront donc pris ?… La tendresse qui demeure ne peut combler la place vide : là où est la plaie, là était le cœur. Il y a place en moi pour plus d’un amour ; mais il y a un seul abîme : bien des soleils, bien des jours sur un seul océan de vide. Une fois déjà la mort m’y a plongé : la mort, mon éternelle ennemie. Mais je t’avais, alors ; et même tu étais à l’image de l’amour où je pensais ne pas devoir survivre. Tu l’étais, mon Bien Aimé, et comme le matin d’un jour éclatant ressemble au couchant rouge. Ainsi, tu m’as fait durer. Que ferais-je maintenant ? Tu m’as quitté, ô mon jour d’or, tu m’as quitté avant l’heure même de midi. Et je vivrais ? — Je ne parlerai pas de toi au passé. Jamais la journée commencée ne se recommence. Avec la tienne éteinte, je n’ai plus qu’à m’éteindre. Ne me demande pas de poursuivre, doux frère ; ne me demande pas de m’attarder.
— Vis pourtant. C’est ma prière.
— Je mourrai donc bien lentement, mon Bien Aimé. Va, je t’ai suivi dans l’ombre : j’y suis déjà de beaucoup plus que de la moitié.
— Reste. Je t’attendrai.
— Ha, laisse-moi pleurer… Laisse-moi tout entier te suivre.
— Il faut que tu souffres encore, pauvre frère.
— Ne m’aimes-tu donc pas assez ?
— C’est justement parce que je t’ai tant aimé, tu le sais, que je te dis : demeure.
— La tendresse infinie est-elle un si grand crime contre la nature ?
— Elle l’est, pauvre frère. Aime donc et souffre.
— Ainsi je vais vivre, en attendant…
— Oui, mon frère, en attendant.
— Laisse, enfant béni, ha, laisse-moi pleurer.
04
Je le laisse, où le temps de ma vie s’est arrêté. Je n’irai pas au delà. Et le temps passe pourtant, le temps qui pour le cœur compte si peu, qu’il ne compte pas.
Le temps passe : pas une seconde, pas un souffle de retard. Trois jours déjà, — ou trois ans, ou trois siècles ? — Une seule douleur, un seul mal, un espace infini où, tant que je serai, je dois être sans lui. Une route sans issue, puisqu’elle n’a point de jour sur le désir ni sur l’espérance.
Dans la ville voluptueuse et forte, qui rit sous la lune, je l’ai quitté ce soir, pour le voyage de la douleur. Marin, si souvent revenu d’outre-mer, c’est lui qui cette fois garde la terre. Ô pauvre voyageur, fallait-il donc que tu cesses si tôt de courir les vagues ? — Tu m’as précédé dans le repos. Où t’ai-je laissé, ce soir, hélas ? Battus de pluie, mes yeux cherchent dans l’obscurité un mur et des arbres : un mur noir à l’écart de la vie heureuse. Brisé dans tout mon être, je sors des mains de l’horrible bourreau qui t’a gardé. J’ai été mis à la question de l’impuissance. Je ne peux plus rien pour toi, et je m’en vais. Je pars comme un blessé qui s’évade, et fuit il ne sait où. Laissé, où t’ai-je laissé ? La nuit est tiède sous la lune ; et l’on chante dans la ville. Et toi… Va, c’est mon ombre qui te quitte : je reste où l’horreur s’accomplit.
Où est-il ? Qu’advient-il de lui, s’il est possible que j’y pense ? — Depuis que je l’ai retrouvé, pour la dernière fois, couché, là, inerte et sans défense, lui si grand, si hardi et si fort, je ne l’appelle plus que mon Pauvre Petit. Je l’ai donc vu, — et c’était lui, — comme on voit ceux que l’on aime dans la mort, ils n’ont plus d’âge ; ils semblent des nouveaux-nés dans les bras d’une mère monstrueuse, qui les étouffe ; et l’on sent pour eux, pour tant de faiblesse, toute l’immense pitié que cette marâtre n’a pas. À quoi bon, pourtant ?
Ils chantent, ils vivent, eux ! Et toi… Ô mon Pauvre Petit, c’est ta première nuit sous la terre. En vérité, est-ce de lui que je parle ? Est-ce moi ? Sans doute je perds la raison. Pourtant, on pleure autour de moi. Les plus chers de nos amis sont à mes côtés : Lui n’y est pas. Et ils ont pleuré. On me parle bas : on me conduit comme un condamné ou un malade. Je ne rêve point ; ou de ce rêve, je le sais, je ne m’éveillerai pas. Sous la lune tiède, sous les lumières, dans les rues où il aimait à se promener d’un pas si jeune, on chante, et je ne le vois pas. Ha, j’ai vu, j’ai vu ce qui n’était pas un songe, aux portes de la ville, un mur et des arbres, un cortège déchirant où j’étais, et quoi encore ? — Ce qui ne se doit pas dire, le reste de tout bonheur, de tout amour, de toute vie.
Allons, je pars. Il faut que je m’en aille. Un autre bourreau, qui ne tue pas d’un coup, m’emporte : j’appartiens à la vie. Je distingue sa méchanceté, désormais, à travers le masque. Il me sépare de toi, chère victime ; il a prise sur moi, comme sur ton pauvre corps la terre.
Je revois cette chair fraternelle, le crâne parfait dont j’aimais à presser entre mes mains la longue et forte olive, l’ardent miroir du front, la belle main au bout du poignet mince, brun et long, et l’étroite cheville. Mais ses yeux, ô mon âme, ses yeux ?… — Qu’est-ce donc que la mort pour ne pas même épargner les yeux vivants de ceux que nous aimons ?
Si tu savais… Après toi, je ne suis qu’un grand sanglot. Si tu savais… Tu sortirais de ce lieu et de ce sommeil terribles. Non, il vaut mieux que tu ne saches pas.
Je pars, et tu me retiens. Tu demeures, et je te prends avec moi. Je ne suis plus ce que je suis. Tu n’es plus ce que tu es. Je t’emporte sur la voie déserte, où il faut que je finisse ma route, sans savoir pourquoi, par d’obscures étapes, pour un terme inconnu ; je te porte, toi qui m’as donné le bras si souvent, sans plus espérer que tu me portes ni me soutiennes. Je ne sais plus ce que je sais. Je pars, et je demeure à cette porte des ténèbres, derrière le mur qui me sépare comme toi, ô mon frère, de la ville vivante.
05
À larges mains, la nuit d’hiver répand le profond silence. Semailles d’oubli et de sommeil, pour la campagne muette. Seule dans le ciel, tête de glace, règne l’ensorcelante lune ; la face neigeuse de la terre lui renvoie le froid et la clarté. Un calme solennel, un tombeau pour le temps.
Je veille, comme si j’attendais celui qui ne viendra plus. Par une telle nuit, voici trois mois, il rentrait de la Ville. Comme alors ce soir il se fût hâté, montant d’un pied ferme, qui sonne sur la terre dure, l’avenue qui mène à la maison. J’entendais son pas ; parfois, insomnieux, j’allais à sa rencontre, et je le voyais venir, ombre haute dans la nuit blanche, faisant de la buée, souffle vivant, chaude merveille qui respire. Je lui disais : « Il fait froid. » — « Il fait bon », répondait-il toujours. « Voilà un temps où l’on se sent vivre. »
Je sors, ce soir, dans le silence de la lune resplendissante au ciel, et de la neige sur la terre, miroir l’une de l’autre. Que tout est vaste : un océan de clarté glaciale, où dorment des îlots d’ombre. Je découvre l’étendue de la nuit ; je ne le puis, de ma peine. Je suis avec elle, ici, où je suis sans Lui. Libre enfin de m’espacer sans contrainte dans mon éclatante misère. Je la contemple seul à seule ; je n’ai plus à me cacher de mes chers témoins : même sans les répandre, on a honte de ses larmes. Je regarde la vastitude du vide où je suis lancé. Foyer d’une parabole sans fin et sans impact, il faut que j’aille à jamais dans le plan de l’infortune. Il n’est plus de temps, pour moi ; et désormais, du désir à l’action, de l’acte à un autre acte, toutes les distances s’annulent. Au delà de la Ville immense, au delà du fleuve et de la vallée, au delà de la mer, au delà de la terre et du ciel, au delà de la lune, je sais une étendue sans mesure et sans espérance. L’espace infini, c’est l’amour ; et dans cette vie, il n’a pas de sens.
06
Je le peindrai dans tout ce qu’il avait d’humain — et qui parle à tous les hommes. Je laisse d’autres traits. Je veux dire sa vertu pour la vie, sa bonté de tous les jours. Ainsi, il m’a fait vivre.
Je pourrais faire de lui un héros ; mais je veux plutôt que l’on dise : Il en était un, sans avoir eu le temps de l’être. Les jours lui ont manqué : faute de quoi, il ne s’est pas fait connaître, sinon de quelques-uns. On l’a vu en plusieurs rencontres, où il y allait de l’honneur selon les lois du monde ; mais cela est bien au-dessous de lui.
Le plus beau, c’est qu’il avait la simplicité et la force du cœur : on ne les attend presque jamais de ceux qui sont au rang où son intelligence le plaçait, et une volonté inflexible. La noblesse d’âme et la ferveur rayonnaient de ses yeux comme de sa conduite. Quelle loyauté que la sienne : elle passait même avant son désir d’être aimé. On l’aurait chéri pour le seul contraste d’une telle innocence et d’une pensée si robuste : car il était égal à toute étude. Il avait les premiers dons de l’esprit : il considérait toutes choses dans la nature, et dans la nature il cherchait le rapport de toute chose à l’homme. Je ne l’ai pas vu s’appliquer à quelque tâche sans y réussir, et qu’il n’y voulût aussitôt ajouter quelque trait de sa force : il se mettait à l’ouvrage et s’y tenait de niveau. Voilà ce que j’en ose dire ; et ceux qui ont lu ce qu’il avait écrit, en témoin, avant l’âge de trente ans, sur la mer, les marins, la guerre et les pays du Pacifique, lui rendront justice. Il avait un œil admirable pour saisir la ligne et les caractères, une vue toute juste, toute saine, toute politique de la vie. Rien que d’humain en ce beau jeune homme ; ni souci de vanité, ni la moindre présomption de bel esprit. Nul n’était plus proche de l’action, et plus éloigné de la rhétorique ; et pourtant, tous ses goûts « à terre », comme il disait, quand il quittait le bord, étaient ceux d’un artiste : personne ne mettait plus haut que lui un beau livre.
Qu’est-ce encore que tout cela ? Sa vertu d’homme était d’une qualité bien plus rare. Point de pensée plus directe à la vie, que la sienne. Il croyait à la justice, en juste qu’il était. Il savait qu’on fonde le juste et le vrai en s’y donnant. « Il nous faut aimer le juste, et n’y pas croire », disait-il. « La justice finira par naître de nous, à force de la porter en nous. — Vais-je chercher le juste dans la vie ? lui disais-je. — Non, sans doute, me répondait-il ; sinon en nous, il n’y a pas de justice, soit ; mais là, qu’elle est sûre, qu’elle est grande… »
Jamais il ne séparait l’homme, si grand fût-il ou si bas, du genre humain ; il y avait ses foyers. De là, ce goût qui le portait à parcourir le monde, à chercher dans tous les peuples, dans toutes les races, dans la flore des coutumes et des mœurs tout ce qu’elles ont de bon à respirer ; il avait ses préférences, comme le veut la nature ; mais, comme il convient à un homme et à l’ardente curiosité de connaître, il avait, pour tout ce qui est étranger, cette sympathie qui est une vue plus profonde du cœur dans le regard de l’intelligence. Rien n’est plus rare dans un homme si jeune, dont la volonté était toujours tendue, blessée souvent, quelquefois ébranlée jusque dans les profondeurs de la confiance. La trahison même ne le déshumanisait pas : Il la prenait avec une colère douloureuse et un dégoût étonné. Il s’efforçait de la comprendre, comme un savant étudie une maladie inconnue, une espèce hideuse et jusque là non découverte. Rien n’était perdu avec lui, sauf le mal. Il était sensible, comme un enfant bien né, à la moindre marque de tendresse. Si l’on se confiait à lui, il n’aurait pas mis de borne à l’aide qu’il eût donnée. Il n’a jamais haï ; et, comme , il a beaucoup appris à dédaigner grandement : nous avons eu, pourtant, mille occasions de mépris.
Il avait de l’ambition, comme tout homme digne de vivre ; mais sans en rien attendre, eût-on dit, ni s’en rien promettre : cette ambition semblait de principe. Elle était fonction de sa volonté, ainsi que dans les meilleurs. Voilà ce qu’il avait d’incomparable : une force de vouloir si vive, qui ne dépouillait pourtant jamais le sang pur de ce cœur où elle prenait son origine. Jamais il n’a voulu que ce qui était bon et juste à ses yeux. Dans ce qui le sollicitait le plus, il savait s’effacer au profit du bien qu’il avait résolu de faire : sacrifice joyeux, qu’il n’obtenait pas du tout de lui par une raison morale, ni pour obéir à une théorie, mais par nature, parce qu’il était ainsi fait, que son grand cœur n’était plein que de bonté humaine et de force pour le bien.
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