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1. Il nous est doux, mes frères, de décrire cet admirable combat, dans lequel Joseph est resté vainqueur d’une infâme passion. Il nous est doux de révéler ces luttes mystérieuses, parce que la vigilance déployée par les martyrs a rendu leur victoire éclatante. Nous ne devons pas cacher comment les ruses de l’ennemi ont pu être déjouées, car de semblables manifestations augmentent le courage des partisans de la chasteté. De telles luttes donnent de la hardiesse aux combattants : voilà pourquoi nous devons en rendre témoins les âmes chastes et pudiques, car en leur montrant Joseph couronné pour sa chasteté et l’Égyptienne vaincue dans ses séductions, nous ne ferons que mieux ressortir la confusion profonde dont le démon reste couvert aux yeux de tous les hommes.
2. Le bienheureux Joseph était d’une noble origine, brillant de jeunesse, d’une beauté magnifique et d’une chasteté plus ravissante encore. Poussés par une coupable jalousie plutôt que par l’amour de richesses dont ils ignoraient le prix, ses frères le vendirent à des Ismaélites, qui devaient le conduire comme un vil esclave en Égypte. À peine arrivé dans ce pays, il est de nouveau mis en vente ; une seconde fois il est enlevé, vendu, acheté ; mais, en réalité, ce qui l’attend, ce n’est pas la servitude, mais la plus haute destinée. En effet, ce n’est point l’empire de l’homme qu’il subit, mais celui de Dieu qui veut glorifier en lui la chasteté et qui ne permet que son serviteur soit vendu une seconde fois que pour mieux prouver que sa liberté reste entière et complète. Celui qui est vendu comme esclave est constitué maître souverain. Toutefois sa puissance même reste cachée ; humble enfant, il croissait, servait fidèlement ses maîtres, brillait par la dignité de ses mœurs, portait la pureté dans son âme, cachait la noblesse de sa naissance et montrait dans sa conduite une sainte indépendance. O vente honteuse et sublime acquisition ! Il est esclave et libre ; esclave par la jalousie de ses frères et libre pour la justice ; esclave pour ne pas détruire la charité, libre pour venger la chasteté ! Il sert fidèlement et il combat courageusement. Il est resté fidèle et a mérité de parvenir au comble de la gloire. Il règne en maître, parce qu’en résistant aux ténébreuses séductions d’une femme criminelle, il a conservé sans tache la fidélité à son maître.
QUARANTE-SIXIÈME SERMON. SUR ZACHÉE.
ANALYSE. —1. Le publicain Zachée est appelé à donner l’hospitalité à Jésus-Christ. —2. Il rend le bien usurpé et donne du sien propre. —3. Il devient enfant d’Abraham. —4. Exhortation à l’imiter dans son repentir.
1. « Jésus étant entré à Jéricho parcourait « cette ville, et voici qu’un homme appelé « Zachée, etc. » Nous venons d’entendre dans l’Évangile l’histoire de Zachée, dans laquelle nous admirons l’excellence de ses dispositions et la libéralité sans borne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Zachée monte sur un arbre afin de suppléer à la petitesse de sa taille qui ne lui aurait pas permis d’apercevoir le Sauveur ; il désire contempler les traits de Celui qu’il aimait déjà dans son cœur ; il veut voir de ses yeux Celui qu’il n’avait vu que par la pensée. Il se tenait debout sur l’arbre, mais quelque chose lui disait déjà que Jésus-Christ s’offrirait comme victime sur l’arbre de la croix. Zachée vit le Seigneur qui passait, mais il fut encore mieux regardé par le Sauveur lui-même, qui ne craignit pas de lui offrir ce qu’il n’osait pas demander. La majesté divine l’aperçut et lui dit : « Zachée, descendez promptement, parce qu’il me faut demeurer aujourd’hui chez vous ». Déjà en possession du cœur de Zachée, le Seigneur veut encore aller prendre possession de sa demeure. Il y vient, trouve Zachée préparant un festin spirituel, admire sa foi et se dispose à la proposer comme modèle à tous les assistants. Zachée reçut le Sauveur avec les démonstrations de la foi la plus vie ; le Sauveur, après être entré dans son cœur, entra dans sa maison. 2. O bonheur du bienheureux Zachée ! Il possède maintenant, devenu son hôte, Celui dont la vue seule lui procurait naguère tant de joie. Mais admirons ce qu’il offre comme présent de bonne venue : « Voici », dit-il, « la moitié de mes biens, je la donne aux « pauvres ; et si j’ai fait tort à quelqu’un, je lui rendrai quatre fois autant ». Zachée offrit tout ce qu’il possédait. O dévouement admirable ! Il fit de son bien deux parts, l’une destinée aux œuvres de miséricorde et l’autre aux réparations exigées parla justice. Il ne veut conserver aucune richesse injustement acquise, afin de s’assurer un jugement plus favorable au tribunal de Jésus-Christ, en obtenant le pardon de ses injustices et en méritant la gloire de promise aux œuvres de miséricorde. Ne nous étonnons donc pas que Jésus-Christ fasse son éloge, qu’il exalte sa foi et qu’il applaudisse à la libéralité. « En vérité, je vous le dis, aujourd’hui le salut est venu de Dieu dans cette maison, et celui-ci est véritablement le fils d’Abraham ». Cette maison reçut par la foi le salut qu’autrefois elle avait perdu par la rapine. 3. Zachée, louez et tressaillez, car c’est en montant sur le sycomore que vous avez mérité ce bienfait ; le sycomore est une espèce d’arbre très-peu connu en Afrique ; le fruit qu’il produit ressemble assez à la figue sauvage. Pourquoi donc Zachée a-t-il vu Jésus-Christ ? Parce qu’il n’a pas eu peur des opprobres de la croix : un Dieu suspendu à la croix, un Dieu crucifié, c’est une folie aux yeux des hommes ; mais pour Zachée, c’est un objet d’admiration, car : « Ce qui nous paraît une folie en Dieu, est en réalité pour les hommes le comble de la sagesse ». Zachée devint enfant d’Abraham par la foi, et non par la race ; par son mérite et non par la naissance ; par sa piété et non par le sang. Il éprouva d’abord un violent désir de voir le Seigneur, et il le vit comme il l’avait désiré. C’est ainsi qu’« Abraham votre père a désiré voir mon jour, il l’a vu et s’est senti comblé de joie ». Zachée a reçu le Seigneur comme Abraham l’avait reçu ; mais Abraham le reçut avec les anges, tandis que Zachée le reçut avec les Apôtres ; alors le Seigneur se dirigeait vers Sodome ; aujourd’hui il parcourait la Judée. La bénédiction divine donna un fils à Abraham, tandis que par cette même bénédiction Zachée fut mis au nombre des enfants d’Abraham. Abraham offrit son fils au Seigneur, Zachée lui offrit ses biens ; celui-là donna son héritier, celui-ci donna son héritage ; celui-là immola le gage qu’il avait de la postérité qui lui avait été promise, celui-ci offrit la substance de son patrimoine. Zachée voulut d’abord partager son patrimoine avec Jésus-Christ, et c’est alors qu’il fut proclamé enfant d’Abraham. Si donc Zachée est digne d’éloge parce qu’il partagea son patrimoine avec Jésus-Christ avant d’avoir reçu sa récompense, que dut-il éprouver lorsqu’il se vit, justifié et racheté par le sang de Jésus-Christ ? 4. Après avoir entendu mes paroles, il ne vous reste plus qu’à imiter ce beau modèle, si vous voulez appartenir à votre Père ; faites ce qu’a fait Zachée, et vous mériterez ce qu’il a mérité lui-même. La ressemblance des devoirs produit la ressemblance des mérites ; la filiation véritable exclut la différence des actes ; on ne saurait porter le même nom quand les œuvres sont directement contraires. Comment vous attribuer un nom que n’autorisent ni vos œuvres ni votre nature ? Comment vous flatter du nom de fils, quand vous ne prouvez cette filiation ni par votre foi, ni par votre origine, ni par votre famille ? Dans sa libéralité. Dieu vous a donné le pouvoir de devenir son fils, parce que vous pouvez le vouloir ; Zachée a pu le devenir par la grâce de Dieu, parce que sa volonté s’est conformée à celle de Dieu. Donnons de nos biens à ceux qui ne possèdent rien, et que personne ne s’excuse en disant : « Je n’ai ni or ni argent ». Rejetez ces vains prétextes ; une légère aumône recevra une magnifique récompense ; en donnant un peu de pain à celui qui a faim, un peu d’eau à celui qui a soif, pourvu que vous le fassiez au nom du Seigneur, vous aurez droit à la même récompense que Zachée.
QUARANTE-SEPTIÈME SERMON. SUR LE MARTYR SAINT VINCENT. I.
Analyse. – 1. Force de saint Vincent. – 2. La force d’un martyr vient de Dieu. – 3. C’est h Dieu qu’il faut la demander. – 4. Les souffrances passent, mais la gloire est éternelle.
1. Jésus-Christ nous ordonne de célébrer solennellement l’héroïque et glorieux martyre de saint Vincent, et nous ne pouvons le prêcher avec indifférence. Nous avons médité ce qu’il a souffert, ce qui lui a été dit, ce qu’il a répondu, et tout cela a produit sous nos yeux un admirable spectacle : un juge inique, un bourreau cruel, un martyr invincible, la barbarie d’un côté, la piété de l’autre ; d’un côté la folie, de l’autre la victoire. En entendant la lecture des actes du martyr, nous avons senti la charité s’enflammer dans nos cœurs ; s’il eût été possible, nous aurions voulu recueillir et baiser avec respect ces membres en lambeaux, dont les souffrances nous frappaient d’étonnement et produisaient sur nous un attrait inexplicable, puisque nous ne voulions pas être crucifiés. Qui voudrait contempler un bourreau dépouillé lie toute humanité, et déchargeant sa fureur sur un corps humain ? Comment arrêter ses regards sur des membres disloqués, sur des ossements nus et brisés ? Qui ne se détournerait de ce spectacle avec horreur ? Et cependant, l’éclatante sainteté de notre martyr donnait à cette scène je ne sais quel reflet de beauté ; la force invincible avec laquelle il combattait pour la foi, pour l’espérance du siècle futur et pour la charité de Jésus-Christ faisait oublier l’horreur des tourments et des blessures et les revêtait d’une auréole de gloire et de triomphe. 2. Un attrait bien différent séduisait, dans ce spectacle, le persécuteur et nous. Il applaudissait aux souffrances du martyr, et nous à la cause pour laquelle il souffrait ; il était heureux de le voir souffrir, et nous de voir pourquoi il souffrait ; il se complaisait dans les douleurs de sa victime, et nous dans sa vertu ; lui, dans ses blessures, et nous, dans sa couronne ; lui, dans la durée de ses souffrances, et nous, dans son énergie à les supporter ; lui, dans les tortures corporelles, et nous, dans la fermeté et la persévérance de sa foi. Si donc le persécuteur trouvait sa cruauté satisfaite, toujours est-il que la vérité prêchée par le martyr était pour lui un remords et un tourment ; de notre côté, si l’horreur des supplices nous glaçait d’horreur, du moins la mort de Vincent était pour nous une grande victoire. Il restait vainqueur, non pas en lui-même et par lui-même, mais en Celui et par Celui qui, du haut de sa croix, prête à tous son puissant secours et nous a laissé dans ses propres souffrances un exemple et un appui. En nous appelant à la récompense, il nous exhorte au combat, et il nous contemple dans la lutte afin de venir au secours de notre faiblesse. À son athlète il détermine l’œuvre à accomplir et propose la récompense à recevoir, afin de prêter son appui et d’empêcher toute défaillance. Qu’il prie donc simplement celui qui veut combattre simplement, triompher généreusement et régner heureusement. 3. Nous avons entendu notre frère confessant la sainte doctrine et confondant son persécuteur par la constance et la véracité de ses réponses. Mais auparavant nous avons entendu le Seigneur s’écriant : « Ce n’est pas vous qui parlez, mais c’est l’Esprit de votre Père qui parle en vous ». Si donc saint Vincent a confondu ses adversaires, c’est parce qu’il a loué dans le Seigneur ses propres discours. Il savait dire : « Je louerai ma parole dans le Seigneur, je louerai mon discours dans le Seigneur ; j’espérerai dans le Seigneur, je ne craindrai pas ce que l’homme pourrait me faire ». Nous avons vu ce martyr supportant avec une admirable patience des tourments inouïs, mais il se tenait dans une complète dépendance à l’égard de Dieu. « Car c’est de Dieu que lui venait la patience » ; toutefois, comme il connaissait notre fragilité humaine, comme il craignait toute défaillance qui aurait pu lui faire renier Jésus-Christ et combler de joie son persécuteur, il savait à qui il adressait ces belles paroles : « Mon Dieu, arrachez-moi de la main du pécheur, de la main de celui qui méprise votre loi et la foule indignement aux pieds ; car vous êtes ma patience ». L’auteur de ces saints cantiques nous enseignait comment un chrétien doit demander d’être délivré des mains de ses ennemis ; ce n’est pas sans souffrir, mais en supportant patiemment toutes ses souffrances : « Arrachez-moi des mains du pécheur, des mains de celui qui méprise votre loi et la foule aux pieds ». Si vous voulez savoir quelle délivrance il implore, écoutez ce qui suit : « Car vous êtes ma patience ». Toute souffrance est glorieuse quand elle est accompagnée de cette pieuse confession : « Afin que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur ». Que personne donc ne présume de son cœur, quand il proclame sa pensée ; que personne ne présume de ses forces, quand il subit la tentation ; car lorsque nos paroles sont dictées par la sagesse, cette sagesse ne nous vient que de Dieu, et c’est de Dieu aussi que nous vient la patience avec laquelle nous supportons nos souffrances. La volonté vient de nous ; mais du moment que Dieu nous appelle, nous sommes déterminés à vouloir. La prière est notre œuvre ; mais nous ne savons pas ce que nous devons demander. C’est à nous de recevoir, mais que recevons-nous, si nous n’avons rien ? C’est nous qui possédons, mais que possédons-nous, si nous ne recevons rien ? Voilà pourquoi « celui qui se glorifie, doit se glorifier dans le Seigneur ». 4. C’est ainsi que le martyr saint Vincent a mérité d’être couronné par le Seigneur, car c’est dans le Seigneur qu’il a désiré d’être glorifié par la sagesse et la patience. Il est digne de vos plus grands éloges, il est digne de l’éternelle félicité dont l’espérance lui a fait mépriser toutes les menaces de son juge, tous les tourments de son bourreau. Ses souffrances sont passées, mais son bonheur n’aura point de fin. Ses membres furent brisés, ses entrailles déchirées ; il fut soumis aux tortures les plus horribles, aux souffrances les plus cruelles ; mais, alors même que le bourreau se fût montré plus barbare, Vincent se serait écrié : « Les souffrances de cette vie ne sont rien en vue de la gloire éternelle qui nous attend au ciel ».
QUARANTE-HUITIÈME SERMON. SUR LE MARTYR SAINT VINCENT. II.
ANALYSE. —1. Courage de saint Vincent en présence de Dacianus. —2. Saint Vincent, vivant et mort, reste vainqueur de Dacianus.
1. Nous avons sous les yeux, mes frères, le plus ravissant, spectacle. Deux hommes combattent l’un contre l’autre, le bourreau et sa victime, Vincent, le serviteur de Dieu, et Dacianus, le fils du démon. Le persécuteur sévissait sur le corps du martyr, mais saint Vincent n’éprouvait aucune crainte, parce qu’il voyait Jésus-Christ combattre pour lui. Malgré la sentence qui le condamnait, il resta vainqueur, parce qu’il n’était point abandonné par Celui dont il confessait hautement la divinité. À toutes les questions qui lui furent posées, il n’hésita pas à répondre et accrut ainsi le courroux de son persécuteur. Il enflamma la haine de son bourreau, afin d’accroître la gloire de son propre martyre. Quelle crainte pouvait inspirer à saint Vincent ce lion furieux et rugissant, puisque cet illustre martyr restait étroitement uni « au Lion de la tribu de Juda », de qui il tirait toute sa force et son courage ? Revêtu des armes de Jésus-Christ, Vincent marchait invincible et s’écriait : Que mon adversaire engage la lutte avec moi, si la confiance ne lui fait pas défaut, et il reconnaîtra qu’il se lassera plus tôt de me faire souffrir que moi de supporter mes souffrances. Saint Vincent est envoyé en exil, et il médite sur la voie qui le conduira au ciel. On le livre à la mort, et il se réjouit d’une vie meilleure ; il est étendu sur le chevalet, et sa figure rayonne d’autant plus que son persécuteur s’acharne davantage à le faire souffrir. Il est en face de son juge ; mais pendant qu’il est debout devant son bourreau, il prie dans son cœur le souverain Juge des vivants et des morts et s’écrie : O antique ennemi du genre humain, pourquoi m’épargnerais-tu dans mes souffrances, toi qui as osé tenter mon Dieu, ruais sans pouvoir le vaincre ; car tu es resté écrasé sous sa puissance, comme la bête fauve sous les coups du chasseur ? Je ne crains, dit-il, aucun des supplices qu’il te plaira de m’infliger, et ce qui ranime mon courage, c’est de te voir prendre à mon égard des airs de pitié et de miséricorde. Démon, lève-toi dans ta fureur ; pour éprouver la foi et le courage d’une âme chrétienne, ce n’est pas trop de tous les tourments réunis. 2. Dans sa fureur et sa colère, l’impie Dacianus s’écria : Celui-ci ne peut me vaincre ; pendant qu’il est encore vivant, qu’on lui inflige les tourments les plus cruels. O courage indomptable ! O force d’âme invincible ! Saint Vincent est torturé, broyé, flagellé, brûlé, et quand déjà son âme est allée recueillir la couronne, ses membres sont encore disloqués comme pour donner plus de prise à la souffrance. Vincent qui, chaque jour, rougissait de s’entendre appeler vaincu, semblait crier à son bourreau : Tu es resté maître du corps d’un martyr, mais voici qu’effrayé de te voir vaincu dans ton propre triomphe, tu es contraint d’avouer que ce cadavre lui-même te frappe d’une honteuse défaite. Ta cruauté criminelle, tu l’avouais toi-même, n’a fait que rehausser ma gloire. Maintenant que tu n’as plus entre les mains qu’un corps martyrisé, quel sera ton langage ? Mes frères, écoutez ce que dit le bourreau : Qu’on jette ce cadavre à la mer. Et comme si quelqu’un lui en eût demandé le motif : De crainte, dit-il, que nous n’ayons à rougir de combattre sans cause. O aveuglement de la fureur ! cet impie, ce perfide, ce barbare Dacianus ne comprend donc pas que Celui qui peut rappeler une âme des enfers, peut également arracher à la mer le corps de son martyr. Du moins, dit-il, les flots cacheront sa victoire. Et comment donc cacheront-ils celui qu’ils reçoivent avec honneur ? Écoutez ce cri du Prophète : « La mer est à Dieu, c’est lui qui l’a faite, et ses mains ont jeté les fondements de la terre aride ». Poursuis, cruel démon ; tout élément, quel qu’il soit, fera certainement éclater la gloire de notre martyr et attestera ta honte et ta défaite. Voici que la mer a entendu, et toi tu restes sourd ; voici que le vent fait silence, et toi tu souffles la vengeance ; voici que les flots reçoivent avec une crainte respectueuse celui que les matelots leur jettent par tes ordres, et, dociles à l’action de la Providence, ils ramènent au port, avant même le retour de tes sicaires, ce corps précieux réservé aux honneurs de la sépulture. La mer jouit d’une tranquillité parfaite, et toi, cruel, tu restes en proie aux accès de ta fureur inique. Avoue donc l’impuissance de ta rage, puisque les flots eux-mêmes se chargent de rapporter ce cadavre. Puisqu’ils veulent pour lui la sépulture, que peut leur opposer ta sauvage férocité ? La victime est échappée à sa misérable cruauté ; puisque Dacianus n’a pas voulu se souvenir de la puissance de Dieu, il ne lui reste plus qu’à pleurer sa honteuse perfidie. Il se flattait d’avoir trouvé un expédient infaillible, mais les flots lui ont refusé leur concours ; le malheureux n’a pas su assurer l’accomplissement de ses désirs ; ou bien, une leçon solennelle devait lui être donnée par la mer qui ne pouvait, contre les ordres de son Créateur, cacher dans ses flancs le corps du martyr. Quel délicieux spectacle de voir, un martyr, combattant contre son bourreau, bravant toutes les tortures, terrassant son adversaire pendant sa vie et, après sa mort, rapporté par les flots au rivage. Quelle gloire rejaillit d’un tel martyre, dans lequel Jésus-Christ se plaît à entasser tant de merveilles ! Quelle constance déploya saint Vincent ! Quelle brillante couronne il s’acquit par sa victoire ! N’en doutons pas, mes frères, Celui qui avait soutenu saint Pierre marchant sur les eaux, recueillit lui-même le corps de saint Vincent et l’empêcha de s’abîmer dans les flots. Il ne nous reste donc plus qu’à supplier saint Vincent d’intercéder en notre faveur auprès de Dieu et d’obtenir, par ses mérites, la glorification de l’Église de Jésus-Christ, à qui appartiennent l’honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
QUARANTE-NEUVIÈME SERMON. SUR LA CONVERSION DE SAINT PAUL. (PREMIER SERMON.)
ANALYSE. —1. Ananie s’approche de Saul, comme la brebis du loup ravissant. —2. Il reçoit l’ordre d’aller trouver Saul, et paraît refuser cette mission. —3. Saul est baptisé par Ananie et reçoit le nom de Paul.
1. Vous venez d’entendre, mes frères, le récit d’un grand prodige opéré par le Tout-Puissant ; le nom seul des deux personnages qui en ont été l’objet et l’instrument nous en donnera l’explication. En hébreu, Ananie signifie brebis, et Saul signifie loup. Admirons la prescience divine et les profonds desseins de la Providence ; la brebis que le loup recherchait pour la dévorer a été choisie pour guérir le loup ! Saul, te voilà frappé d’un complet aveuglement ; maintenant que tu es plongé dans une complète obscurité, que feras-tu à la brebis ? Voilà devant toi la brebis que tu cherchais ; tout à l’heure tu frémissais de rage, pourquoi maintenant trembles-tu ? La brebis que tu espérais dévorer est venue elle-même pour te baptiser. Méchant, tu te promettais de la mettre en lambeaux, et en ce moment tu t’inclines humblement pour recevoir ses ordres. 2. Ananie avait dit au Seigneur : « Seigneur, j’ai appris tous les maux que cet homme a causés à vos saints dans la ville de Jérusalem, et il vient ici pour enchaîner tous ceux qui invoquent votre nom ! ». En d’autres termes : Vous n’inspirez que le bien à votre serviteur, mais comme vous êtes mon maître, moi je suis votre serviteur ; si vous le voulez, les choses se passeront autrement. J’ai entendu David s’écriant dans l’un de ses psaumes : « Faites du bien, Seigneur, à ceux qui sont bons et droits de cœur ». Je ferai du bien aux bons ; mais vous, dites, dites, que prescrivez-vous ? Seigneur, pourquoi me donnez-vous cet ordre ? Cet homme est un loup, et moi je ne suis qu’un agneau ; pourquoi donc ce qui vous plaît nous est-il à nous si contraire ? « Vous avez les clefs de David, c’est vous qui ouvrez, c’est vous qui fermez », et jamais vous ne renfermez ; toutefois j’ignore en ce moment pourquoi vous renfermez le loup avec la brebis. Vous êtes le Seigneur, vous pouvez tout, rien ne vous est impossible. « Vous avez toute puissance sur la vie et sur la mort ». Toutes les portes vous sont ouvertes. « Vous avez éprouvé mon cœur et l’avez visité pendant la nuit ». Pourquoi ces embarras me sont-ils survenus ? Je m’épuise à fuir la mort, et vous me dites Renfermez le loup dans la bergerie. Vous voyez que sur toute la ville, comme sur un vaisseau, souffle le vent de la mort, et vous voulez, sur cette mer déjà si agitée, déchaîner une tempête encore plus furieuse. Il ne faut pas que vous nous condamniez, mais vous savez comment la vergue se brise sous les coups de l’orage. Puisque vous voulez que personne ne meure dans le péché, soyez indulgent pour nos craintes et nos alarmes. Pourquoi laisseriez-vous l’agneau mourir sous les étreintes du loup ? Seigneur, vous nous avez donné la liberté, puisque vous avez permis à Moïse de lutter avec vous. Moïse craignit le turbulent Hébreu, et moi je ne craindrais pas Saul, le persécuteur des chrétiens ? O Seigneur, ô mon Dieu ! Vous avez fait un crime de l’homicide, pourquoi donc jetez-vous ainsi la brebis à la dent du loup ? Le Seigneur lui répondit : Pourquoi craignez-vous le coursier fougueux, frappé d’aveuglement ? Levez-vous, marchez avec moi, parce que je suis avec vous. Allez, visitez-le dans l’hôtellerie. Je veux vous honorer et je le dispose à marcher avec vous. Que vous le vouliez ou ne le vouliez pas, c’est moi qui dompte sa perfidie et sa ruse, quoiqu’il ait été habitué à s’engraisser aux dépens de mon troupeau. Mais je lui montrerai comment il sera vaincu par les renards. 3. Sur l’ordre du Seigneur, Ananie se présente devant Saul, la brebis devant le loup. Quoique ce loup eût été frappé d’aveuglement, il inspirait encore une si grande terreur à la brebis, que celle-ci invoque aussitôt avec le loup le nom même du pasteur. « Saul, mon frère », dit-il, « le Seigneur m’a envoyé vers vous ». – Quel est ce Seigneur ? « Celui qui vous est apparu ». Où ? « Sur le chemin que vous suiviez pour venir ». Mais ne craignez pas, car je suis venu afin que vous puissiez le voir. O Ananie, vous êtes pour nous la cause d’une bien grande joie, car avec la douceur extérieure de la brebis, vous n’avez pas hésité à vous adresser au loup, qui naguère vous aurait fait fuir à travers les montagnes. Le Seigneur nous a montré par là tout l’amour qu’il prodigue à celui qui le sert, puisqu’il inspire à Ananie de donner au loup le nom de frère. Ainsi donc la brebis se tient devant le loup, et elle tremble de frayeur ; le loup s’abaisse devant la brebis et s’incline par respect. Ils s’étonnent de se rencontrer en face l’un de l’autre. Le loup s’arrête et sent faillir sa méchanceté ; la brebis se tient au-dessus du loup et crie. Bientôt la brebis sait entraîner le loup au fleuve du baptême, et le loup, contrairement à ses propres instincts, demande la lumière à la brebis. Et les œuvres du loup restèrent subitement suspendues, dès que la brebis eut versé sur le loup l’eau sainte du baptême. La nature alors subit une transformation des plus inattendues, à tel point que le monde connut clairement que Jésus-Christ est le maître de toute créature, puisque le loup laissait la brebis lui jeter sur les épaules le joug de la loi, et que le loup, bien loin de dévorer la brebis, devenait son défenseur et son appui. Cependant Ananie donne à Saul, la brebis confère au loup l’immense bienfait du baptême, et non-seulement Saul recouvre la lumière qu’il avait perdue, mais il trouve qu’un autre nom est substitué à celui qu’il portait. Saul descendit dans l’eau du baptême, mais c’est Paul qui en sortit. Le loup accablé sous le poids de ses péchés s’abîma dans les fonts sacrés, mais bientôt devenu agneau, il surnagea comme l’huile sur les eaux, et « lorsqu’Ananie lui eut imposé les mains, on vit comme des écailles s’échapper des yeux de Paul ». Ananie prêta le ministère de ses mains, mais c’est Dieu lui-même qui illumina l’Apôtre. Or, dans le sens allégorique, ces écailles représentent ou bien la saleté des vêtements, ou bien l’enveloppe des poissons. L’imposition des mains dissipa l’aveuglement de Paul qui recouvra également ses forces, lorsque, après le baptême, il reçut de la nourriture ; en effet, dès que ses péchés lui furent remis, il mangea le pain des anges et reçut la mission de prêcher le royaume des cieux.
CINQUANTIÈME SERMON. SUR LA CONVERSION DE SAINT PAUL. (DEUXIÈME SERMON.)
ANALYSE. —1. Puissance de la grâce de Jésus-Christ. —2. Histoire de la conversion de Saul. —3. Conclusion.
1. La sainte Écriture est pour nous une source continuelle d’enseignements et de salutaires conseils ; que le chrétien sache lui donner son assentiment et la recevoir avec affection, et, fût-il captif sous les liens si nombreux du péché, il pourra être sauvé. Car telle est la grâce de Jésus-Christ, que d’un loup elle sait faire un agneau en l’arrachant à l’abîme de ses vices. Aussi, comptant sur le secours des prières de nos pères et de votre charité, je vais essayer de vous montrer comment elle a changé les loups en brebis et comment elle a sauvé ceux mêmes qui étaient plongés dans l’abîme du péché. 2. Les Actes des Apôtres nous apprennent que Paul, alors appelé Saul, se présenta devant les princes des prêtres et leur demanda des lettres qui l’autorisassent à s’emparer de tous les chrétiens de Damas et à les ramener chargés de chaînes à Jérusalem. Mais écoutons ce qui advint à cet homme qui se déclarait ainsi l’ennemi de Jésus-Christ. Au moment où Saul se rendait à Damas pour s’emparer des chrétiens, « une lumière du ciel l’environna de toutes parts, et l’on entendit une voix d’en haut qui disait : Saul, Saul, pourquoi me persécutez-vous ? Saul répondit : Qui êtes-vous, Seigneur ? Et la « voix ajouta : Je suis Jésus de Nazareth, que vous persécutez. Saul s’écria : Seigneur, a que voulez-vous que je fasse ? Et la voix lui a dit encore : Levez-vous et entrez dans la ville, et là vous trouverez un homme appelé Ananie ; il priera pour vous, afin que vous voyiez et que vous soyez sauvé. Or, ceux qui l’accompagnaient le prirent par la main et le conduisirent dans la ville. D’un autre côté Ananie reçut une vision dans laquelle le Seigneur lui dit : Levez-vous et allez dans le bourg nominé Droit, et là vous trouverez un homme de Tharse appelé Saul ». O puissance inénarrable de Dieu ! Ananie trouve un grand pécheur et il le rend juste ; il trouve un persécuteur des chrétiens, et il en fait un confesseur de la foi ; il trouve un vase souillé, et il en fait un vase précieux ; il trouve un orgueilleux, et il en fait un modèle d’humilité ; il trouve un blasphémateur, et il en fait un Apôtre ; il trouve le ministre des prêtres juifs devenus des bourreaux, et il en fait le frère des saints. Saul était porteur de lettres qui l’autorisaient à anéantir les chrétiens, et voici qu’aujourd’hui, dans le monde tout entier, ses admirables lettres sont lues avec respect et enfantent de nouvelles Églises à Jésus-Christ. O saint Paul, vous avez été véritablement converti, puisque vous avez été dignement glorifié. Vous avez été véritablement converti, puisque vous avez été associé aux Apôtres. Vous avez été véritablement converti, puisque vous êtes devenu le docteur des Églises. Vous avez été véritablement converti, puisque vous avez mérité d’entendre ces paroles : Mon frère Paul, excellent conseiller ; vous avez été véritablement converti, puisque vous avez mérité de prendre rang parmi les Apôtres. Vous avez été véritablement converti, puisque vous avez mérité d’occuper le douzième trône, selon cette parole de Jésus-Christ : « En vérité, en vérité, je vous le dis, à la résurrection, lorsque le Fils de l’homme siégera plein de majesté, vous aussi vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël ». 3. Comment donc une langue humaine pourrait-elle se trouver digne de faire l’éloge de Paul, que le Seigneur a appelé « un vase d’élection », et vraiment un vase très-pur et très-précieux, dans lequel Jésus-Christ a daigné habiter. Aussi, mes frères, empressons-nous de marcher sur les traces des saints, et de mériter par Jésus-Christ le bonheur du ciel, parce que tout est possible à Dieu, et que nous pouvons tout avec le secours de celui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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