Préface 1666 à 1669
Ces satires dont on fait part au public n’auroient jamais couru le hasard de l’impression si l’on eût laissé faire leur auteur. Quelques applaudissemens qu’un assez grand nombre de personnes amoureuses de ces sortes d’ouvrages ait donnés aux siens, sa modestie lui persuadoit que de les faire imprimer, ce seroit augmenter le nombre des méchans livres, qu’il blâme en tant de rencontres, et se rendre par là digne lui-même en quelque façon d’avoir place dans ses satires. C’est ce qui lui a fait souffrir fort longtemps, avec une patience qui tient quelque chose de l’héroïque dans un auteur, les mauvaises copies qui ont couru de ses ouvrages, sans être tenté pour cela de les faire mettre sous la presse. Mais enfin toute sa constance l’a abandonné à la vue de cette monstrueuse édition qui en a paru depuis peu. Sa tendresse de père s’est réveillée à l’aspect de ses enfans ainsi défigurés et mis en pièces, surtout lorsqu’il les a vus accompagnés de cette prose fade et insipide, que tout le sel de ses vers ne pourroit pas relever : je veux dire de ce Jugement sur les sciences, qu’on a cousu si peu judicieusement à la fin de son livre. Il a eu peur que ses satires n’achevassent de se gâter en une si méchante compagnie ; et il a cru, enfin, que puisqu’un ouvrage, tôt ou tard, doit passer par les mains de l’imprimeur, il valoit mieux subir le joug de bonne grâce, et faire de lui-même ce qu’on avoit déjà fait malgré lui. Joint que ce galant homme qui a pris le soin de la première édition, y a mêlé les noms de quelques personnes que l’auteur honore, et devant qui il est bien aise de se justifier. Toutes ces considérations, dis-je, l’ont obligé à me confier les véritables originaux de ses pièces, augmentées encore de deux autres, pour lesquelles il appréhendoit le même sort. Mais en même temps il m’a laissé la charge de faire ses excuses aux auteurs qui pourront être choqués de la liberté qu’il s’est donnée de parler de leurs ouvrages en quelques endroits de ses écrits. Il les prie donc de considérer que le Parnasse fut de tout temps un pays de liberté ; que le plus habile y est tous les jours exposé à la censure du plus ignorant ; que le sentiment d’un seul homme ne fait point de loi ; et qu’au pis aller, s’ils se persuadent qu’il ait fait du tort à leurs ouvrages, ils s’en peuvent venger sur les siens, dont il leur abandonne jusqu’aux points et aux virgules. Que si cela ne les satisfait pas encore, il leur conseille d’avoir recours à cette bienheureuse tranquillité des grands hommes comme eux, qui ne manquent jamais de se consoler d’une semblable disgrâce par quelque exemple fameux, pris des plus célèbres auteurs de l’antiquité, dont ils se font l’application tout seuls. En un mot, il les supplie de faire réflexion que si leurs ouvrages sont mauvais, ils méritent d’être censurés ; et que s’ils sont bons, tout ce qu’on dira contre eux ne les fera pas trouver mauvais.
Au reste, comme la malignité de ses ennemis s’efforce depuis peu de donner un sens coupable à ses pensées même les plus innocentes, il prie les honnêtes gens de ne se pas laisser surprendre aux subtilités raffinées de ces petits esprits qui ne savent se venger que par des voies lâches, et qui lui veulent souvent faire un crime affreux d’une élégance poétique. Il est bien aise aussi de faire savoir dans cette édition que le nom de Scutari, l’heureux Scutari, ne veut dire que Scutari ; bien que quelques-uns l’aient voulu attribuer à un des plus fameux poètes de notre siècle, dont l’auteur estime le mérite et honore la vertu.
J’ai charge encore d’avertir ceux qui voudront faire des satires contre les satires, de ne se point cacher. Je leur réponds que l’auteur ne les citera point devant d’autre tribunal que celui des Muses : parce que, si ce sont des injures grossières, les beurrières lui en feront raison ; et si c’est une raillerie délicate, il n’est pas assez ignorant dans les lois pour ne pas savoir qu’il doit porter la peine du talion. Qu’ils écrivent donc librement : comme ils contribueront sans doute à rendre l’auteur plus illustre, ils feront le profit du libraire ; et cela me regarde. Quelque intérêt pourtant que j’y trouve, je leur conseille d’attendre quelque temps, et de laisser mûrir leur mauvaise humeur. On ne fait rien qui vaille dans la colère. Vous avez beau vomir des injures sales et odieuses, cela marque la bassesse de votre âme, sans rabaisser la gloire de celui que vous attaquez ; et le lecteur qui est de sens froid n’épouse point les sottes passions d’un rimeur emporté.
Il y auroit aussi plusieurs choses à dire touchant le reproche qu’on fait à l’auteur d’avoir pris ses pensées dans Juvénal et dans Horace, mais, tout bien considéré, il trouve l’objection si honorable pour lui, qu’il croiroit se faire tort d’y répondre.
Texte Entier
Ces satires dont on fait part au public n’auroient jamais couru le hasard de l’impression si l’on eût laissé faire leur auteur. Quelques applaudissemens qu’un assez grand nombre de personnes amoureuses de ces sortes d’ouvrages ait donnés aux siens, sa modestie lui persuadoit que de les faire imprimer, ce seroit augmenter le nombre des méchans livres, qu’il blâme en tant de rencontres, et se rendre par là digne lui-même en quelque façon d’avoir place dans ses satires. C’est ce qui lui a fait souffrir fort longtemps, avec une patience qui tient quelque chose de l’héroïque dans un auteur, les mauvaises copies qui ont couru de ses ouvrages, sans être tenté pour cela de les faire mettre sous la presse. Mais enfin toute sa constance l’a abandonné à la vue de cette monstrueuse édition qui en a paru depuis peu. Sa tendresse de père s’est réveillée à l’aspect de ses enfans ainsi défigurés et mis en pièces, surtout lorsqu’il les a vus accompagnés de cette prose fade et insipide, que tout le sel de ses vers ne pourroit pas relever : je veux dire de ce Jugement sur les sciences, qu’on a cousu si peu judicieusement à la fin de son livre. Il a eu peur que ses satires n’achevassent de se gâter en une si méchante compagnie ; et il a cru, enfin, que puisqu’un ouvrage, tôt ou tard, doit passer par les mains de l’imprimeur, il valoit mieux subir le joug de bonne grâce, et faire de lui-même ce qu’on avoit déjà fait malgré lui. Joint que ce galant homme qui a pris le soin de la première édition, y a mêlé les noms de quelques personnes que l’auteur honore, et devant qui il est bien aise de se justifier. Toutes ces considérations, dis-je, l’ont obligé à me confier les véritables originaux de ses pièces, augmentées encore de deux autres, pour lesquelles il appréhendoit le même sort. Mais en même temps il m’a laissé la charge de faire ses excuses aux auteurs qui pourront être choqués de la liberté qu’il s’est donnée de parler de leurs ouvrages en quelques endroits de ses écrits. Il les prie donc de considérer que le Parnasse fut de tout temps un pays de liberté ; que le plus habile y est tous les jours exposé à la censure du plus ignorant ; que le sentiment d’un seul homme ne fait point de loi ; et qu’au pis aller, s’ils se persuadent qu’il ait fait du tort à leurs ouvrages, ils s’en peuvent venger sur les siens, dont il leur abandonne jusqu’aux points et aux virgules. Que si cela ne les satisfait pas encore, il leur conseille d’avoir recours à cette bienheureuse tranquillité des grands hommes comme eux, qui ne manquent jamais de se consoler d’une semblable disgrâce par quelque exemple fameux, pris des plus célèbres auteurs de l’antiquité, dont ils se font l’application tout seuls. En un mot, il les supplie de faire réflexion que si leurs ouvrages sont mauvais, ils méritent d’être censurés ; et que s’ils sont bons, tout ce qu’on dira contre eux ne les fera pas trouver mauvais.
Au reste, comme la malignité de ses ennemis s’efforce depuis peu de donner un sens coupable à ses pensées même les plus innocentes, il prie les honnêtes gens de ne se pas laisser surprendre aux subtilités raffinées de ces petits esprits qui ne savent se venger que par des voies lâches, et qui lui veulent souvent faire un crime affreux d’une élégance poétique. Il est bien aise aussi de faire savoir dans cette édition que le nom de Scutari, l’heureux Scutari, ne veut dire que Scutari ; bien que quelques-uns l’aient voulu attribuer à un des plus fameux poètes de notre siècle, dont l’auteur estime le mérite et honore la vertu.
J’ai charge encore d’avertir ceux qui voudront faire des satires contre les satires, de ne se point cacher. Je leur réponds que l’auteur ne les citera point devant d’autre tribunal que celui des Muses : parce que, si ce sont des injures grossières, les beurrières lui en feront raison ; et si c’est une raillerie délicate, il n’est pas assez ignorant dans les lois pour ne pas savoir qu’il doit porter la peine du talion. Qu’ils écrivent donc librement : comme ils contribueront sans doute à rendre l’auteur plus illustre, ils feront le profit du libraire ; et cela me regarde. Quelque intérêt pourtant que j’y trouve, je leur conseille d’attendre quelque temps, et de laisser mûrir leur mauvaise humeur. On ne fait rien qui vaille dans la colère. Vous avez beau vomir des injures sales et odieuses, cela marque la bassesse de votre âme, sans rabaisser la gloire de celui que vous attaquez ; et le lecteur qui est de sens froid n’épouse point les sottes passions d’un rimeur emporté.
Il y auroit aussi plusieurs choses à dire touchant le reproche qu’on fait à l’auteur d’avoir pris ses pensées dans Juvénal et dans Horace, mais, tout bien considéré, il trouve l’objection si honorable pour lui, qu’il croiroit se faire tort d’y répondre.
J’avois médité une assez longue préface, où, suivant la coutume reçue parmi les écrivains de ce temps, j’espérois rendre un compte fort exact de mes ouvrages, et justifier les libertés que j’y ai prises ; mais depuis j’ai fait réflexion que ces sortes d’avant-propos ne servoient ordinairement qu’à mettre en jour la vanité de l’auteur, et, au lieu d’excuser ses fautes, fournissoient souvent de nouvelles armes contre lui. D’ailleurs, je ne crois point mes ouvrages assez bons pour mériter des éloges, ni assez criminels pour avoir besoin d’apologie. Je ne me louerai donc ici, ni ne me justifierai de rien. Le lecteur saura seulement que je lui donne une édition de mes satires plus correcte que les précédentes, deux épîtres nouvelles, lArt poétique en vers, et quatre chants du Lutrin. J’y ai ajouté aussi la traduction du traité que le rhéteur Longin a composé du sublime ou du merveilleux dans le discours. J’ai fait originairement cette traduction pour m’instruire, plutôt que dans le dessein de la donner au public ; mais j’ai cru qu’on ne seroit pas fâché de la voir ici à la suite de la Poétique, avec laquelle ce traité a quelque rapport, et où j’ai même inséré plusieurs préceptes qui en sont tirés. J’avois dessein d’y joindre aussi quelques dialogues en prose que j’ai composés ; mais des considérations particulières m’en ont empêché. J’espère en donner quelque jour un volume à part. Voilà tout ce que j’ai à dire au lecteur. Encore ne sais-je si je ne lui en ai point déjà trop dit, et si, en ce peu de paroles, je ne suis point tombé dans le défaut que je voulois éviter.
Je m’imagine que le public me fait la justice de croire que je n’aurois pas beaucoup de peine à répondre aux livres qu’on a publiés contre moi ; mais j’ai naturellement une espèce d’aversion pour ces longues apologies qui se font en faveur de bagatelles aussi bagatelles que sont mes ouvrages. Et d’ailleurs ayant attaqué, comme j’ai fait, de gaieté de cœur, plusieurs écrivains célèbres, je serois bien injuste, si je trouvois mauvais qu’on m’attaquât à mon tour. Ajoutez que si les objections qu’on me fait sont bonnes, il est raisonnable qu’elles passent pour telles : et si elles sont mauvaises, il se trouvera assez de lecteurs sensés pour redresser les petits esprits qui s’en laisser surprendre. Je ne répondrai donc rien à tout ce qu’on a dit ni à tout ce qu’on a écrit contre moi ; et si je n’ai donné aux auteurs de bonnes règles de poésie, j’espère leur donner par là une leçon assez belle de modération. Bien loin de leur rendre injures pour injures, ils trouveront bon que je les remercie ici du soin qu’ils prennent de publier que ma Poétique est une traduction de la Poétique d’Horace : car puisque dans mon ouvrage qui est d’onze cents vers , il n’y en a pas plus de cinquante ou soixante tout au plus imités d’Horace, ils ne peuvent pas faire un plus bel éloge du reste qu’en le supposant traduit de ce grand poëte ; et je m’étonne après cela qu’ils osent combattre les règles que j’y débite. Pour Vida, dont ils m’accusent d’avoir pris aussi quelque chose , mes amis savent bien que je ne l’ai jamais lu, et j’en puis faire tel serment qu’on voudra, sans craindre de blesser ma conscience.
Voici une édition de mes ouvrages beaucoup plus exacte que les précédentes, qui ont toutes été assez peu correctes. J’y ai joint cinq épitres nouvelles, que j’avois composées longtemps avant que d’être engagé dans le glorieux emploi qui m’a tiré du métier de la poésie . Elles sont du même style que mes autres écrits, et j’ose me flatter qu’elles ne leur feront point de tort ; mais c’est au lecteur à en juger, et je n’emploierai point ici ma préface, non plus que dans mes autres éditions, à le gagner par des flatteries, ou à le prévenir par des raisons dont il doit s’aviser de lui-même. Je me contenterai de l’avertir d’une chose dont il est bon qu’on soit instruit : c’est qu’en attaquant dans mes satires les de quantité d’écrivains de notre siècle, je n’ai pas prétendu pour cela ôter à ces écrivains le mérite et les bonnes qualités qu’ils peuvent avoir d’ailleurs. Je n’ai pas prétendu, dis-je, que Chapelain, par exemple, quoique assez méchant poëte, n’ait pas fait autrefois, je ne sais comment, une assez belle ode ; et qu’il n’y eût point d’esprit ni d’agrément dans les ouvrages de M. Quinault, quoique si éloignés de la perfection de Virgile. J’ajouterai même, sur ce dernier, que dans le temps où j’écrivis contre lui, nous étions tous deux fort jeunes, et qu’il n’avoit pas fait alors beaucoup d’ouvrages qui lui ont dans la suite acquis une juste réputation. Je veux bien aussi avouer qu’il y a du génie dans les écrits de Saint-Amant, de Brébeuf, de Scudéri, et de plusieurs autres que j’ai critiqués, et qui sont en effet d’ailleurs, aussi bien que moi, très-dignes de critique. En un mot, avec la même sincérité que j’ai raillé de ce qu’ils ont de blâmable, je suis prêt à convenir de ce qu’ils peuvent avoir d’excellent. Voilà, ce me semble, leur rendre justice, et faire bien voir que ce n’est point un esprit d’envie et de médisance qui m’a fait écrire contre eux.
Pour revenir à mon édition (outre mon remerciment à l’Académie et quelques épigrammes que j’y ai jointes), j’ai aussi ajouté au poëme du Lutrin deux chants nouveaux qui en font la conclusion. Ils ne sont pas, à mon avis, plus mauvais que les quatre autres chants, et je me persuade qu’ils consoleront aisément les lecteurs de quelques vers que j’ai retranchés à de l’horlogère, qui m’avoit toujours paru un peu trop long. Il seroit inutile maintenant de nier que ce poëme a été composé à l’occasion d’un différend.....
J’ai laissé ici la même préface qui étoit dans les deux éditions précédentes, à cause de la justice que j’y rends à beaucoup d’auteurs que j’ai attaqués. Je croyois avoir assez fait connoitre, par cette démarche où personne ne m’obligeoit, que ce n’est point un esprit de malignité qui m’a fait écrire contre ces auteurs, et que j’ai été plutôt sincère à leur égard que médisant. néanmoins n’en a pas jugé de la sorte. Ce galant homme, au bout de près de vingt-cinq ans qu’il y a que mes satires ont été imprimées la première fois, est venu tout à coup, et dans le temps qu’il se disoit de mes amis, réveiller des entièrement oubliées, et me faire sur mes ouvrages un procès que mes ennemis ne me faisoient plus. Il a compté pour rien les bonnes raisons que j’ai mises en rimes pour montrer qu’il n’y a point de médisance à se moquer des méchans écrits, et, sans prendre la peine de réfuter ces raisons, a jugé à propos de me traiter dans un livre, en termes assez peu obscurs, de médisant, d’envieux, de calomniateur, d’homme qui n’a songé qu’à établir sa réputation sur la ruine de celle des autres. Et cela fondé principalement sur ce que j’ai dit dans mes satires que Chapelain avoit fait des vers durs, et qu’on étoit à l’aise aux sermons de l’abbé Cotin.
Ce sont en effet les deux grands crimes qu’il me reproche, jusqu’à me vouloir faire comprendre que je ne dois jamais espérer de rémission du mal que j’ai causé, en donnant par là occasion à la postérité de croire que sous le règne de Louis le Grand il y a eu en France un poëte ennuyeux et un prédicateur assez peu suivi. Le plaisant de l’affaire est que, dans le livre qu’il fait pour justifier notre siècle de cette étrange calomnie, il avoue lui-même que Chapelain est un poëte très-peu divertissant, et si dur dans ses expressions, qu’il n’est pas possible de le lire. Il ne convient pas ainsi du désert qui étoit aux prédications de l’abbé Cotin. Au contraire, il assure qu’il a été fort pressé à un des sermons de cet abbé ; mais en même temps il nous apprend cette jolie de la vie d’un si grand prédicateur, que sans ce sermon, où heureusement quelques-uns de ses juges se trouvèrent, la justice, sur la requête de ses parens, lui alloit donner un curateur comme à un imbécile. C’est ainsi que M. Perrault sait défendre ses amis, et mettre en usage les leçons de cette belle rhétorique moderne inconnue aux anciens, où vraisemblablement il a appris à dire ce qu’il ne faut point dire. Mais je parle assez de la justesse d’esprit de M. Perrault dans mes réflexions critiques sur Longin, et il est bon d’y renvoyer les lecteurs.
Tout ce que j’ai ici à leur dire, c’est que je leur donne dans cette nouvelle édition, outre mes anciens ouvrages exactement revus, ma satire contre les femmes, l’ode sur Namur, quelques épigrammes, et mes réflexions critiques sur Longin. Ces réflexions, que j’ai composées à l’occasion des dialogues de M. Perrault, se sont multipliées sous ma main beaucoup plus que je ne croyois, et sont cause que j’ai divisé mon livre en deux volumes. J’ai mis à la fin du second volume les traductions latines qu’ont fait de mon ode les deux plus célèbres professeurs en éloquence de l’Université ; je veux dire M. Lenglet et M. Rollin. Ces traductions ont été généralement admirées, et ils m’ont fait en cela tous deux d’autant plus d’honneur, qu’ils savent bien que c’est la seule lecture de mon ouvrage qui les a excités à entreprendre ce travail. J’ai aussi joint à ces traductions quatre épigrammes latines que le révérend père Fraguier, jésuite, a faites contre le Zoïle moderne. Il y en a deux qui sont imitées d’une des miennes. On ne peut rien voir de plus poli ni de plus élégant que ces quatre épigrammes, et il semble que Catulle y soit ressuscité pour venger Catulle : j’espère donc que le public me saura quelque gré du présent que je lui en fais.
Au reste, dans le temps que cette nouvelle édition de mes ouvrages alloit voir le jour, le révérend père de La Landelle, autre célèbre jésuite, m’a apporté une traduction latine qu’il a aussi faite de mon ode, et cette traduction m’a paru si belle, que je n’ai pu résister à la tentation d’en enrichir encore mon livre, où on la trouvera avec les deux autres à la fin du second tome.
Comme c’est ici vraisemblablement la dernière édition de mes ouvrages que je reverrai, et qu’il n’y a pas d’apparence qu’âgé comme je suis de plus de soixante-trois ans, et accablé de beaucoup d’infirmités, ma course puisse être encore fort longue, le public trouvera bon que je prenne congé de lui dans les formes, et que je le remercie de la bonté qu’il a eue d’acheter tant de fois des ouvrages si peu dignes de son admiration. Je ne saurois attribuer un si heureux succès qu’au soin que j’ai pris de me conformer toujours à ses sentimens, et d’attraper, autant qu’il m’a été possible, son goût en toutes choses. C’est effectivement à quoi il me semble que les écrivains ne sauroient trop s’étudier. Un ouvrage a beau être approuvé d’un petit nombre de connoisseurs : s’il n’est plein d’un certain agrément et d’un certain sel propre à piquer le goût général des hommes, il ne passera jamais pour un bon ouvrage, et il faudra à la fin que les connoisseurs eux-mêmes avouent qu’ils se sont trompés en lui donnant leur approbation.
Que si on me demande ce que c’est que cet agrément et ce sel, je répondrai que c’est un je ne sais quoi, qu’on peut beaucoup mieux sentir que dire. À mon avis néanmoins, il consiste principalement à ne jamais présenter au lecteur que des pensées vraies et des expressions justes. L’esprit de l’homme est naturellement plein d’un nombre infini d’idées confuses du vrai, que souvent il n’entrevoit qu’à demi ; et rien ne lui est plus agréable que lorsqu’on lui offre quelqu’une de ces idées bien éclaircie et mise dans un beau jour. Qu’est-ce qu’une pensée neuve, brillante, extraordinaire ? Ce n’est point, comme se le persuadent les ignorans, une pensée que personne n’a jamais eue, ni dû avoir : c’est au contraire une pensée qui a dû venir à tout le monde, et que quelqu’un s’avise le premier d’exprimer. Un bon mot n’est bon mot qu’en ce qu’il dit une chose que chacun pensoit, et qu’il la dit d’une manière vive, fine et nouvelle. Considérons, par exemple, cette réplique si fameuse de Louis douzième à ceux de ses ministres qui lui conseilloient de faire punir plusieurs personnes qui, sous le règne précédent, et lorsqu’il n’étoit encore que duc d’Orléans, avoient pris à tâche de le desservir : « Un roi de France, leur répondit-il, ne venge point les injures d’un duc d’Orléans. » D’où vient que ce mot frappe d’abord ? N'est-il pas aisé de voir que c’est parce qu’il présente aux yeux une vérité que tout le monde sent, et qu’il dit, mieux que tous les plus beaux discours de morale, « qu’un grand prince, lorsqu’il est une fois sur le trône, ne doit plus agir par des mouvemcns particuliers, ni avoir d’autre vue que la gloire et le bien général de son État ? »
Veut-on voir au contraire combien une pensée fausse est froide et puérile ? Je ne saurois rapporter un exemple qui le fasse mieux sentir que deux vers du poëte Théophile, dans sa tragédie intitulée Pyrame et Thisbé, lorsque cette malheureuse amante ayant ramassé le poignard encore tout sanglant dont Pyrame s’étoit tué, elle querelle ainsi ce poignard :
Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître S’est souillé lâchement. II en rougit, le traître !
Toutes les glaces du nord ensemble ne sont pas, à mon sens, plus froides que cette pensée. Quelle extravagance, bon Dieu ! de vouloir que la rougeur du sang dont est teint le poignard d’un homme qui vient de s’en tuer lui-même soit un effet de la honte qu’a ce poignard de l’avoir tué ! Voici encore une pensée qui n’est pas moins fausse, ni par conséquent moins froide. Elle est de Benserade , dans ses Métamorphoses en rondeaux , où , parlant du déluge envoyé par les dieux pour châtier l’insolence de l’homme, il s’exprime ainsi :
Dieu lava bien la tète à son image.
Peut-on, à propos d’une si grande chose que le déluge, dire rien de plus petit ni de plus ridicule que ce quolibet, dont la pensée est d’autant plus fausse en toutes manières, que le dieu dont il s’agit en cet endroit, c’est Jupiter, qui n’a jamais passé chez les païens pour avoir fait l’homme à son image ; l’homme dans la Fable étant, comme tout le monde sait, l’ouvrage de Prométhée ?
Puisqu’une pensée n’est belle qu’en ce qu’elle est vraie, et que l’effet infaillible du vrai, quand il est bien énoncé, c’est de frapper les hommes, il s’ensuit que ce qui ne frappe point les hommes n’est ni beau ni vrai, ou qu’il est mal énoncé, et que par conséquent un ouvrage qui n’est point goûté du public est un très-méchant ouvrage. Le gros des hommes peut bien, durant quelque temps, prendre le faux pour le vrai, et admirer de méchantes choses ; mais il n’est pas possible qu’à la longue une bonne chose ne lui plaise ; et je défie tous les auteurs les plus mécontens du public de me citer un bon livre que le public ait jamais rebuté, à moins qu’ils ne mettent en ce rang leurs écrits, de la bonté desquels eux seuls sont persuadés. J’avoue néanmoins, et on ne le sauroit nier, que quelquefois, lorsque d’excellens ouvrages viennent à paroitre, la cabale et l’envie trouvent moyen de les rabaisser, et d’en rendre en apparence le succès douteux : mais cela ne dure guère ; et il en arrive de ces ouvrages comme d’un morceau de bois qu’on enfonce dans l’eau avec la main : il demeure au fond tant qu’on l’y retient ; mais bientôt la main venant à se lasser, il se relève et gagne le dessus. Je pourrois dire un nombre infini de pareilles choses sur ce sujet, et ce seroit la matière d’un gros livre ; mais on voilà assez, ce me semble, pour marquer au public ma reconnoissance et la bonne idée que j’ai de son goût et de ses jugemens.
Parlons maintenant de mon édition nouvelle. C’est la plus correcte qui ait encore paru ; et non-seulement je l’ai revue avec beaucoup de soin, mais j’y ai retouché de nouveau plusieurs endroits de mes ouvrages : car je ne suis point de ces auteurs fuyant la peine, qui ne se croient plus obligés de rien raccommoder à leurs écrits, dès qu’ils les ont une fois donnés au public. Ils allèguent, pour excuser leur paresse, qu’ils auroient peur, en les trop remaniant, de les affaiblir, et de leur ôter cet air libre et facile qui fait , disent-ils, un des plus grands charmes du discours ; mais leur excuse, à mon avis, est très-mauvaise. Ce sont les ouvrages faits à la hâte, et, comme on dit, au courant de la plume, qui sont ordinairement secs, durs et forcés. Un ouvrage ne doit point paroitre trop travaillé, mais il ne sauroit être trop travaillé ; et c’est souvent le travail même qui, en le polissant, lui donne cette facilité tant vantée qui charme le lecteur. Il y a bien de la différence entre des vers faciles et des vers facilement faits. Les écrits de Virgile, quoique extraordinairement travaillés, sont bien plus naturels que ceux de Lucain, qui écrivoit, dit-on, avec une rapidité prodigieuse. C’est ordinairement la peine que s’est donnée un auteur à limer et à perfectionner ses écrits qui fait que le lecteur n’a point de peine en les lisant. Voiture, qui paroit si aisé, travailloit ses ouvrages. On ne voit que des gens qui font aisément des choses médiocres ; mais des gens qui en fassent même difficilement de fort bonnes, on en trouve très-peu.
Je n’ai donc point de regret d’avoir encore employé quelques-unes de mes veilles à rectifier mes écrits dans cette nouvelle édition, qui est, pour ainsi dire, mon édition favorite : aussi ai-je mis mon nom, que je m’étois abstenu de mettre à toutes les autres. J’en avois ainsi usé par pure modestie ; mais aujourd’hui que mes ouvrages sont entre les mains de tout le monde, il m’a paru que cette modestie pourroit avoir quelque chose d’affecté. D’ailleurs j’en ai été bien aise, en le mettant à la tête de mon livre, de faire voir par là quels sont précisément les ouvrages que j’avoue, et d’arrêter, s’il est possible, le cours d’un nombre infini de méchantes pièces qu’on répand partout sous mon nom, et principalement dans les provinces et dans les pays étrangers. J’ai même, pour mieux prévenir cet inconvénient, fait mettre au commencement de ce volume une liste exacte et détaillée de tous mes écrits, et on la trouvera immédiatement après cette préface. Voilà de quoi il est bon que le lecteur soit instruit.
Il ne reste plus présentement qu’à lui dire quels sont les ouvrages dont j’ai augmenté ce volume. Le plus considérable est une onzième satire que j’ai tout récemment composée, et qu’on trouvera à la suite des dix précédentes. Elle est adressée à M. de Valincour, mon illustre associé à l’histoire. J’y traite du vrai et du faux honneur, et je l’ai composée avec le même soin que tous mes autres écrits. Je ne saurois pourtant dire si elle est bonne ou mauvaise : car je ne l’ai encore communiquée qu’à deux ou trois de mes amis, à qui même je n’ai fait que la réciter fort vite, dans la peur qu’il ne lui arrivât ce qui est arrivé à quelques autres de mes pièces, que j’ai vu devenir publiques avant même que je les eusse mises sur le papier ; plusieurs personnes, à qui je les avois dites plus d’une fois, les ayant retenues par cœur, et en ayant donné des copies. C’est donc au public à m’apprendre ce que je dois penser de cet ouvrage, ainsi que de plusieurs autres petites pièces de poésie qu’on trouvera dans cette nouvelle édition, et qu’on y a mêlées parmi les épigrammes qui y étoient déjà. Ce sont toutes bagatelles, que j’ai la plupart composées dans ma plus tendre jeunesse, mais que j’ai un peu rajustées, pour les rendre plus supportables au lecteur. J’y ai fait aussi ajouter deux nouvelles lettres ; l’une que j’écris à M. Perrault, et où je badine avec lui sur notre démêlé poétique, presque aussitôt éteint qu’allumé ; l’autre est un remerciment à M. le comte d’Ericeyra, au sujet de la traduction de mon Art poétique faite par lui en vers portugais, qu’il a eu la bonté de m’envoyer de Lisbonne, avec une lettre et des vers francois de sa composition, où il me donne des louanges très-délicates, et auxquelles il ne manque que d’être appliquées à un meilleur sujet. J’aurois bien voulu pouvoir m’acquitter de la parole que je lui donne à la fin de ce remerciment, de faire imprimer cette excellente traduction à la suite de mes poésies ; mais malheureusement un de mes amis, à qui je l’avois prêtée, m’en a égaré le premier chant ; et j’ai eu la mauvaise honte de n’oser récrire à Lisbonne pour en avoir une autre copie. Ce sont là à peu près tous les ouvrages de ma façon, bons ou méchans, dont on trouvera ici mon livre augmenté. Mais une chose qui sera sûrement agréable au public, c’est le présent que je lui fais, dans ce même livre, de la lettre que le célèbre M. Arnauld a écrite à M. Perrault à propos de ma dixième satire, et où, comme je l’ai dit dans l’Épitre à mes vers, il fait en quelque sorte mon apologie. Je ne doute point que beaucoup de gens ne m’accusent de témérité, d’avoir osé associer à mes écrits l’ouvrage d’un si excellent homme ; et j’avoue que leur accusation est bien fondée : mais le moyen de résister à la tentation de montrer à toute la terre, comme je le montre en effet par l’impression de cette lettre, que ce grand personnage me faisoit l’honneur de m’estimer, et avoir la bonté
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The end
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