Au lecteur
Je m’étois persuadé que la fable de l’huître, que j’avois mise à la fin de cette épitre au roi, pourroit y délasser agréablement l’esprit des lecteurs qu’un sublime trop sérieux peut enfin fatiguer, joint que la correction que j’y avois mise sembloit me mettre à couvert d’une faute dont je faisois voir que je m’apercevois le premier ; mais j’avoue qu’il y a eu des personnes de bon sens qui ne l’ont pas approuvée. J’ai néanmoins balancé longtemps si je l’ôterois, parce qu’il y en avoit plusieurs qui la louoient avec autant d’excès que les autres la blâmoient ; mais enfin je me suis rendu à l’autorité d’un prince, non moins considérable par les lumières de son esprit que par le nombre de ses victoires. Comme il m’a déclaré franchement que cette fable, quoique très-bien contée, ne lui sembloit pas digne du reste de l’ouvrage, je n’ai point résisté ; j’ai mis une fin à ma pièce, et je n’ai pas cru, pour une vingtaine de vers, devoir me brouiller avec le premier capitaine de notre siècle. Au reste, je suis bien aise d’avertir le lecteur qu’il y a quantité de pièces impertinentes qu’on s’efforce de faire courir sous mon nom, et entre autres une satire contre les maltôtes ecclésiastiques. Je ne crains pas que les habiles gens m’attribuent toutes ces pièces, parce que mon style, bon ou mauvais, est aisé à reconnoitre ; mais comme le nombre des sots est grand, et qu’ils pourroient aisément s’y méprendre, il est bon de leur faire savoir que, hors les onze pièces qui sont dans ce livre, il n’y a rien de moi entre les mains du public ni imprimé, ni en manuscrit.
01
Grand roi, c’est vainement qu’abjurant la satire Pour toi seul désormais j’avois fait vœu d’écrire. Dès que je prends la plume, Apollon éperdu Semble me dire : Arrête, insensé ; que fais-tu ? Sais-tu dans quels périls aujourd’hui tu t’engages ? Cette mer où tu cours est célèbre en naufrages ! Ce n’est pas qu’aisément, comme un autre, à ton char Je ne pusse attacher Alexandre et César ; Qu’aisément je ne pusse, en quelque ode insipide, T’exalter aux dépens et de Mars et d’Alcide, Te livrer le Bosphore, et d’un vers incivil, Proposer au sultan de te céder le Nil :
Mais, pour te bien louer, une raison sévère Me dit qu’il faut sortir de la route vulgaire ; Qu’après avoir joué tant d’auteurs différens, Phébus même auroit peur s’il entroit sur les rangs, Que par des vers tout neufs, avoués du Parnasse, Il faut de mes dégoûts justifier l’audace ; Et, si ma muse enfin n’est égale à mon roi, Que je prête aux Cotins des armes contre moi. Est-ce là cet auteur, l’effroi de la Pucelle, Qui devoit des bons vers nous tracer le modèle, Ce censeur, diront-ils, qui nous réformoit tous ? Quoi ! ce critique affreux n’en sait pas plus que nous ! N’avons-nous pas cent fois, en faveur de la France, Comme lui dans nos vers pris Memphis et Byzance, Sur les bords de l’Euphrate abattu le turban, Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban ? De quel front aujourd’hui vient-il, sur nos brisées, Se revêtir encor de nos phrases usées ? Que répondrois-je alors ? Honteux et rebuté, J’aurois beau me complaire en ma propre beauté, Et, de mes tristes vers admirateur unique, Plaindre, en les relisant, l’ignorance publique. Quelque orgueil en secret dont s’aveugle un auteur, Il est fâcheux, grand roi, de se voir sans lecteur, Et d’aller du récit de ta gloire immortelle Habiller chez Francœur le sucre et la cannelle. Ainsi, craignant toujours un funeste accident, J’imite de Conrart le silence prudent.
Je laisse aux plus hardis l’honneur de la carrière, Et regarde le champ, assis sur la barrière. Malgré moi toutefois un mouvement secret Vient flatter mon esprit, qui se tait à regret. Quoi ! dis-je tout chagrin, dans ma verve infertile, Des vertus de mon roi spectateur inutile, Faudra-t-il sur sa gloire attendre à m’exercer Que ma tremblante voix commence à se glacer ? Dans un si beau projet, si ma muse rebelle N’ose le suivre aux champs de Lille et de Bruxelle, Sans le chercher au nord de l’Escaut et du Rhin, La paix l’offre à mes yeux plus calme et plus serein. Oui, grand roi, laissons là les sièges, les batailles : Qu’un autre aille en rimant renverser les murailles ; Et souvent, sur tes pas marchant sans ton aveu, S’aille couvrir de sang, de poussière et de feu. À quoi bon, d’une muse au carnage animée, Échauffer ta valeur, déjà trop allumée ? Jouissons à loisir du fruit de tes bienfaits, Et ne nous lassons point des douceurs de la paix. « Pourquoi ces éléphans, ces armes, ce bagage, Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ? » Disoit au roi Pyrrhus un sage confident, Conseiller très-sensé d’un roi très-imprudent. « Je vais, lui dit ce prince, à Rome où l’on m’appelle. — Quoi faire ? — L’assiéger. — L’entreprise est fort belle, Et digne seulement d’Alexandre ou de vous : Mais, Rome prise enfin, seigneur, où courons-nous ? — Du reste des Latins la conquête est facile. — Sans doute, ou les peut vaincre : est-ce tout ? — La Sicile De là nous tend les bras ; et bientôt sans effort,
Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port. — Bornez-vous là vos pas ? — Dès que nous l’aurons prise. Il ne faut qu’un bon vent, et Carthage est conquise. Les chemins sont ouverts : qui peut nous arrêter ? — Je vous entends, seigneur, nous allons tout dompter. Nous allons traverser les sables de Libye, Asservir en passant l’Égypte, l’Arabie, Courir de là le Gange en de nouveaux pays, Faire trembler le Scythe aux bords du Tanaïs, Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère ; Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire ? — Alors, cher Cinéas, victorieux, contens, Nous pourrons rire à l’aise, et prendre du bon temps. — Eh ! seigneur, dès ce jour, sans sortir de l’Épire, Du matin jusqu’au soir qui vous défend de rire ? » Le conseil étoit sage et facile à goûter : Pyrrhus vivoit heureux s’il eut pu l’écouter ; Mais à l’ambition d’opposer la prudence, C’est aux prélats de cour prêcher la résidence. Ce n’est pas que mon cœur, du travail ennemi, Approuve un fainéant sur le trône endormi ; Mais, quelques vains lauriers que promette la guerre,
On peut être héros sans ravager la terre. Il est plus d’une gloire. En vain aux conquérans L’erreur, parmi les rois, donne les premiers rangs ; Entre les grands héros ce sont les plus vulgaires. Chaque siècle est fécond en heureux téméraires ; Chaque climat produit des favoris de Mars ; La Seine a des Bourbons, le Tibre a des Césars : On a vu mille fois des fanges Méotides Sortir des conquérans goths, vandales, gépides. Mais un roi vraiment roi, qui, sage en ses projets, Sache en un calme heureux maintenir ses sujets ; Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire, Il faut pour le trouver courir toute l’histoire. La terre compte peu de ces rois bienfaisans ; Le ciel à les former se prépare longtemps. Tel fut cet empereur sous qui Rome adorée Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée ; Qui rendit de son joug l’univers amoureux ; Qu’on n’alla jamais voir sans revenir heureux ; Qui soupiroit le soir, si sa main fortunée N'avoit par ses bienfaits signalé la journée. Le cours ne fut pas long d’un empire si doux. Mais où cherché-je ailleurs ce qu’on trouve chez nous ? Grand roi, sans recourir aux histoires antiques, Ne t’avons-nous pas vu dans les plaines belgiques, Quand l’ennemi vaincu, désertant ses remparts, Au-devant de ton joug couroit de toutes parts, Toi-même te borner, au fort de ta victoire, Et chercher dans la paix une plus juste gloire ? Ce sont là les exploits que tu dois avouer ; Et c’est par là, grand roi, que je te veux louer.
Assez, d’autres, sans moi, d’un style moins timide, Suivront au champ de Mars ton courage rapide ; Iront de ta valeur effrayer l’univers, Et camper devant Dôle au milieu des hivers. Pour moi, loin des combats, sur un ton moins terrible, Je dirai les exploits de ton règne paisible : Je peindrai les plaisirs en foule renaissans; Les oppresseurs du peuple à leur tour gémissans. On verra par quels soins ta sage prévoyance Au fort de la famine entretint l’abondance ; On verra les abus par ta main réformés, La licence et l’orgueil en tous lieux réprimés, Du débris des traitans ton épargne grossie, Des subsides affreux la rigueur adoucie ; Le soldat, dans la paix, sage et laborieux ; Nos artisans grossiers rendus industrieux ; Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles Que payoit à leur art le luxe de nos villes. Tantôt je tracerai tes pompeux bâtimens, Du loisir d’un héros nobles amusemens. J’entends déjà frémir les deux mers étonnées De voir leurs flots unis aux pieds des Pyrénées. Déjà de tous côtés la chicane aux abois S’enfuit au seul aspect de tes nouvelles lois. Oh ! que ta main par là va sauver de pupilles !
Que de savans plaideurs désormais inutiles ! Qui ne sent point l’effet de tes soins généreux ? L’univers sous ton règne a-t-il des malheureux ? Est-il quelque vertu, dans les glaces de l’Ourse, Ni dans ces lieux brûlés où le jour prend sa source, Dont la triste indigence ose encore approcher, Et qu’en foule tes dons d’abord n’aillent chercher ? C’est par toi qu’on va voir les Muses enrichies De leur longue disette à jamais affranchies. Grand roi, poursuis toujours, assure leur repos. Sans elles un héros n’est pas longtemps héros : Bientôt, quoi qu’il ait fait, la mort, d’une ombre noire, Enveloppe avec lui son nom et son histoire. En vain, pour s’exempter de l’oubli du cercueil, Achille mit vingt fois tout Ilion en deuil ; En vain, malgré les vents, aux bords de l’Hespérie, Énée enfin porta ses dieux et sa patrie : Sans le secours des vers, leurs noms tant publiés Seroient depuis mille ans avec eux oubliés. Non, à quelques hauts faits que ton destin t’appelle, Sans le secours soigneux d’une Muse fidèle Pour t’immortaliser tu fais de vains efforts. Apollon te la doit : ouvre-lui tes trésors. En poëtes fameux rends nos climats fertiles : Un Auguste aisément peut faire des Virgiles. Que d’illustres témoins de ta vaste bonté Vont pour toi déposer à la postérité ! Pour moi qui, sur ton nom déjà brûlant d’écrire, Sens au bout de ma plume expirer la satire, Je n’ose de mes vers vanter ici le prix. Toutefois si quelqu’un de mes foibles écrits Des ans injurieux peut éviter l’outrage, Peut-être pour ta gloire aura-t-il son usage ; Et comme tes exploits, étonnant les lecteurs,
Seront à peine crus sur la foi des auteurs, Si quelque esprit malin les eut traiter de fables, On dira quelque jour pour les rendre croyables : Boileau, qui, dans ses vers pleins de sincérité, Jadis à tout son siècle a dit la vérité, Qui mit à tout blâmer son étude et sa gloire, A pourtant de ce roi parlé comme l’histoire.
02
À quoi bon réveiller mes Muses endormies, Pour tracer aux auteurs des règles ennemies? Penses-tu qu’aucun d’eux veuille subir mes lois, Ni suivre une raison qui parle par ma voix ? Ô le plaisant docteur, qui, sur les pas d’Horace, Vient prêcher, diront-ils, la réforme au Parnasse !
Nos écrits sont mauvais ; les siens valent-ils mieux ? J’entends déjà d’ici Liniére furieux Qui m’appelle au combat sans prendre un plus long terme. De l’encre, du papier ! dit-il ; qu’on nous enferme ! Voyons qui de nous deux, plus aisé dans ses vers, Aura plus tôt rempli la page et le revers. Moi donc, qui suis peu fait à ce genre d’escrime, Je le laisse tout seul verser rime sur rime, Et, souvent de dépit contre moi s’exerçant, Punir de mes défauts le papier innocent. Mais toi, qui ne crains point qu’un rimeur te noircisse, Que fais-tu cependant seul en ton bénéfice ? Attends-tu qu’un fermier, payant, quoiqu’un peu tard, De ton bien pour le moins daigne te faire paît ? Vas-tu, grand défenseur des droits de ton église, De tes moines mutins réprimer l’entreprise ? Crois-moi, dût Auzanet t’assurer du succès. Abbé, n’entreprends point même un juste procès. N’imite point ces fous dont la sotte avarice Va de ses revenus engraisser la justice ; Qui, toujours assignant, et toujours assignés, Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés. Soutenons bien nos droits ; sot est celui qui donne. C’est ainsi devers Caen que tout Normand raisonne. Ce sont là les leçons dont un père manceau Instruit son fils novice au sortir du berceau. Mais pour toi, qui, nourri bien en deçà de l’Oise, As sucé la vertu picarde et champenoise, Non, non, tu n’iras point, ardent bénéficier,
Faire enrouer pour toi Corbin ni Le Mazier. Toutefois si jamais quelque ardeur bilieuse Allumoit dans ton cœur l’humeur litigieuse, Consulte-moi d’abord, et, pour la réprimer, Retiens bien la leçon que je te vais rimer. Un jour, dit un auteur, n’importe en quel chapitre, Deux voyageurs à jeun rencontrèrent une huître. Tous deux la contestoient, lorsque dans leur chemin La justice passa, la balance à la main. Devant elle à grand bruit ils expliquent la chose. Tous deux avec dépens veulent gagner leur cause. La justice, pesant ce droit litigieux, Demande l’huître, l’ouvre, et l’avale à leurs yeux, Et par ce bel arrêt, terminant la bataille : « Tenez ; voilà, dit-elle à chacun, une écaille ; Des sottises d’autrui nous vivons au palais. Messieurs, l’huître étoit bonne. Adieu. Vivez en paix. »
03
Oui, sans peine, au travers des sophismes de Claude, Arnauld, des novateurs tu découvres la fraude, Et romps de leurs erreurs les filets captieux. Mais que sert que ta main leur dessille les yeux, Si toujours dans leur âme une pudeur rebelle,
Près d’embrasser l’Église, au prêche les rappelle ? Non, ne crois pas que Claude, habile à se tromper, Soit insensible aux traits dont tu le sais frapper ; Mais un démon l’arrête, et, quand ta voix l’attire, Lui dit : « Si tu te rends, sais-tu ce qu’on va dire ? » Dans son heureux retour lui montre un faux malheur, Lui peint de Charenton l’hérétique douleur ; Et, balançant Dieu même en son âme flottante, Fait mourir dans son cœur la vérité naissante. Des superbes mortels le plus affreux lien, N’en doutons point, Arnauld, c’est la honte du bien, Des plus nobles vertus cette adroite ennemie Peint l’honneur à nos yeux des traits de l’infamie, Asservit nos esprits sous un joug rigoureux, Et nous rend l’un de l’autre esclaves malheureux. Par elle la vertu devient lâche et timide. Vois-tu ce libertin en public intrépide, Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit ? Il iroit embrasser la vérité qu’il voit ; Mais de ses faux amis il craint la raillerie, Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie. C’est là de tous nos maux le fatal fondement. Des jugemens d’autrui nous tremblons follement ; Et, chacun l’un de l’autre adorant les caprices, Nous cherchons hors de nous nos vertus et nos vices. Misérables jouets de notre vanité, Faisons au moins l’aveu de notre infirmité. À quoi bon, quand la fièvre en nos artères brûle, Faire de notre mal un secret ridicule ? Le feu sort de vos yeux petillans et troublés,
Votre pouls inégal marche à pas redoublés : Quelle fausse pudeur à feindre vous oblige ? « Qu’avez-vous ? — Je n’ai rien. — Mais… — Je n’ai rien, » vous dis-je, Répondra ce malade à se taire obstiné. Mais cependant voilà tout son corps gangrené ; Et la fièvre, demain se rendant la plus forte, Un bénitier aux pieds va l’étendre à la porte. Prévenons sagement un si juste malheur. Le jour fatal est proche, et vient comme un voleur, Avant qu’à nos erreurs le ciel nous abandonne, Profitons de l’instant que de grâce il nous donne. Hâtons-nous ; le temps fuit, et nous traîne avec soi : Le moment où je parle est déjà loin de moi. Mais quoi ! toujours la honte en esclaves nous lie ! Oui, c’est toi qui nous perds, ridicule folie : C’est toi qui fis tomber le premier malheureux, Le jour que, d’un faux bien sottement amoureux, Et n’osant soupçonner sa femme d’imposture. Au démon, par pudeur, il vendit la nature. Hélas ! avant ce jour qui perdit ses neveux, Tous les plaisirs couroient au-devant de ses vœux. La faim aux animaux ne faisoit point la guerre ; Le blé, pour se donner, sans peine ouvrant la terre, N’attendoit point qu’un bœuf pressé de l’aiguillon Traçât à pas tardifs un pénible sillon ; La vigne offroit partout des grappes toujours pleines, Et des ruisseaux de lait serpentoient dans les plaines. Mais dès ce jour Adam, déchu de son état,
D’un tribut de douleur paya son attentat. Il fallut qu’au travail son corps rendu docile Forçât la terre avare à devenir fertile. Le chardon importun hérissa les guérets, Le serpent venimeux rampa dans les forêts, La canicule en feu désola les campagnes, L’aquilon en fureur gronda sur les montagnes. Alors, pour se couvrir durant l’âpre saison, Il fallut aux brebis dérober leur toison. La peste en même temps, la guerre et la famine, Des malheureux humains jurèrent la ruine : Mais aucun de ces maux n’égala les rigueurs Que la mauvaise honte exerça dans les cœurs. De ce nid à l’instant sortirent tous les vices. L’avare, des premiers en proie à ses caprices, Dans un infâme gain mettant l’honnêteté, Pour toute honte alors compta la pauvreté : L’honneur et la vertu n’osèrent plus paroître ; La piété chercha les déserts et le cloître. Depuis on n’a point vu de cœur si détaché Qui par quelque lien ne tint à ce péché. Triste et funeste effet du premier de nos crimes ! Moi-même, Arnauld, ici, qui te prêche en ces rimes, Plus qu’aucun des mortels par la honte abattu, En vain j’arme contre elle une foible vertu. Ainsi toujours douteux, chancelant et volage, À peine du limon, où le vice m’engage, J’arrache un pied timide, et sors en m’agitant, Que l’autre m’y reporte et s’embourbe à l’instant. Car si, comme aujourd’hui, quelque rayon de zèle Allume dans mon cœur une clarté nouvelle,
Soudain, aux yeux d’autrui s’il faut la confirmer, D’un geste, d’un regard, je me sens alarmer ; Et, même sur ces vers que je te viens d’écrire, Je tremble en ce moment de ce que l’on va dire.
Au lecteur épître iv
Je ne sais si les rangs de ceux qui passèrent le Rhin à la nage devant Tholus sont fort exactement gardés dans le poëme que je donne au public ; et je n’en voudrois pas être garant, parce que franchement je n’y étois pas, et que je n’en suis encore que fort médiocrement instruit. Je viens même d’apprendre en ce moment que M. de Soubise, dont je ne parle point, est un de ceux qui s’y est le plus signalé. Je m’imagine qu’il en est ainsi de beaucoup d’autres, et j’espère de leur faire justice dans une autre édition. Tout ce que je sais, c’est que ceux dont je fais mention ont passé des premiers. Je ne me déclare donc caution que de l’histoire du fleuve en colère, que j’ai apprise d’une de ses naïades, qui s’est réfugiée dans la Seine. J’aurois bien pu aussi parler de la fameuse rencontre qui suivit le passage ; mais je la réserve pour un poëme à part. C’est là que j’espère rendre aux mânes de M. de Longueville l’honneur que tous les écrivains lui doivent, et que je peindrai cette victoire qui fut arrosée du plus illustre sang de l’univers ; mais il faut un peu reprendre haleine pour cela.
04
En vain, pour te louer, ma muse toujours prête, Vingt fois de la Hollande a tenté la conquête. Ce pays, où cent murs n’ont pu te résister, Grand roi, n’est pas en vers si facile à dompter. Des villes que tu prends les noms durs et barbares N’offrent de toutes parts que syllabes bizarres, Et, l’oreille effrayée, il faut depuis l’Issel, Pour trouver un beau mot courir jusqu’au Tessel. Oui, partout de son nom chaque place munie Tient bon contre le vers, en détruit l’harmonie. Et qui peut sans frémir aborder Voërden ? Quel vers ne tomberoit au seul nom de Heusden ? Quelle muse à rimer en tous lieux disposée Oseroit approcher des bords du Zuiderzée ? Comment en vers heureux assiéger Doësbourg, Zutphen, Wageninghen, Harderwic, Knotzembourg ? Il n’est fort, entre ceux que tu prends par centaines, Qui ne puisse arrêter un rimeur six semaines : Et partout sur le Whal, ainsi que sur le Leck,
Le vers est en déroute, et le poëte à sec. Encor si tes exploits, moins grands et moins rapides, Laissoient prendre courage à nos muses timides, Peut-être avec le temps, à force d’y rêver, Par quelque coup de l’art nous pourrions nous sauver. Mais, dès qu’on veut tenter cette vaste carrière, Pégase s’effarouche et recule en arrière ; Mon Apollon s’étonne ; et Nimègue est à toi, Que ma muse est encore au camp devant Orsoi. Aujourd’hui toutefois mon zèle m’encourage : Il faut au moins du Rhin tenter l’heureux passage. Un trop juste devoir veut que nous l’essayions. Muses, pour le tracer, cherchez tous vos crayons : Car, puisqu’en cet exploit tout paroît incroyable, Que la vérité pure y ressemble à la fable, De tous vos ornemens vous pouvez l’égayer. Venez donc, et surtout gardez bien d’ennuyer : Vous savez des grands vers les disgrâces tragiques ; Et souvent on ennuie en termes magnifiques. Au pied du mont Adule, entre mille roseaux. Le Rhin tranquille, et fier du progrès de ses eaux, Appuyé d’une main sur son urne penchante, Dormoit au bruit flatteur de son onde naissante ; Lorsqu’un cri tout à coup suivi de mille cris Vient d’un calme si doux retirer ses esprits. Il se trouble, il regarde, et partout sur ses rives Il voit fuir à grands pas ses naïades craintives,
Qui toutes accourant vers leur humide roi, Par un récit affreux redoublent son effroi. Il apprend qu’un héros, conduit par la victoire, A de ses bords fameux flétri l’antique gloire ; Que Rhinberg et Wesel, terrassés en deux jours, D’un joug déjà prochain menacent tout son cours. « Nous l’avons vu, dit l’une, affronter la tempête De cent foudres d’airain tournés contre sa tête. Il marche vers Tholus, et tes flots en courroux Au prix de sa fureur sont tranquilles et doux. Il a de Jupiter la taille et le visage ; Et, depuis ce Romain, dont l’insolent passage Sur un pont en deux jours trompa tous tes efforts, Jamais rien de si grand n’a paru sur tes bords. » Le Rhin tremble et frémit à ces tristes nouvelles ; Le feu sort à travers ses humides prunelles. « C’est donc trop peu, dit-il, que l’Escaut en deux mois Ait appris à couler sous de nouvelles lois ; Et de mille remparts mon onde environnée De ces fleuves sans nom suivra la destinée ! Ah ! périssent mes eaux ! ou par d’illustres coups Montrons qui doit céder des mortels ou de nous. » À ces mots essuyant sa barbe limoneuse, Il prend d’un vieux guerrier la figure poudreuse, Son front cicatricé rend son air furieux ; Et l’ardeur du combat étincelle en ses yeux. En ce moment il part ; et, couvert d’une nue, Du fameux fort de Skink prend la route connue. Là, contemplant son cours, il voit de toutes parts Ses pâles défenseurs par la frayeur épars ;
Il voit cent bataillons qui, loin de se défendre, Attendent sur des murs l’ennemi pour se rendre. Confus, il les aborde ; et renforçant sa voix : « Grands arbitres, dit-il, des querelles des rois, Est-ce ainsi que votre âme, aux périls aguerrie, Soutient sur ces remparts l’honneur et la patrie ? Votre ennemi superbe, en cet instant fameux, Du Rhin, près de Tholus, fend les flots écumeux : Du moins en vous montrant sur la rive opposée, N’oseriez-vous saisir une victoire aisée ? Allez, vils combattans, inutiles soldats ; Laissez là ces mousquets trop pesans pour vos bras : Et, la faux à la main, parmi vos marécages, Allez couper vos joncs et presser vos laitages ; Ou, gardant les seuls bords qui vous peuvent couvrir, Avec moi, de ce pas, venez vaincre ou mourir. » Ce discours d’un guerrier que la colère enflamme Ressuscite l’honneur déjà mort en leur âme ; Et, leurs cœurs s’allumant d’un reste de chaleur, La honte fait en eux l’effet de la valeur. Ils marchent droit au fleuve, où Louis en personne, Déjà prêt à passer, instruit, dispose, ordonne. Par son ordre Gramont le premier dans les flots S’avance soutenu des regards du héros : Son coursier écumant sous son maître intrépide Nage tout orgueilleux de la main qui le guide. Revel le suit de près : sous ce chef redouté Marche des cuirassiers l’escadron indompté.
Mais déjà devant eux une chaleur guerrière Emporte loin du bord le bouillant Lesdiguière, Vivonne, Nantouillet, et Coislin, et Salart ; Chacun d’eux au péril veut la première part : Vendôme, que soutient l’orgueil de sa naissance, Au même instant dans l’onde impatient s’élance : La Salle, Béringhen, Nogent, d’Ambre, Cavois, Fendent les flots tremblans sous un si noble poids. Louis, les animant du feu de son courage, Se plaint de sa grandeur qui l’attache au rivage. Par ses soins cependant trente légers vaisseaux D’un tranchant aviron déjà coupent les eaux : Cent guerriers s’y jetant signalent leur audace. Le Rhin les voit d’un œil qui porte la menace ; Il s’avance en courroux. Le plomb vole à l’instant. Et pleut de toutes parts sur l’escadron flottant. Du salpêtre en fureur l’air s’échauffe et s’allume, Et des coups redoublés tout le rivage fume. Déjà du plomb mortel plus d’un brave est atteint : Sous les fougueux coursiers l’onde écume et se plaint. De tant de coups affreux la tempête orageuse Tient un temps sur les eaux la fortune douteuse !
Mais Louis d’un regard sait bientôt la fixer : Le destin à ses yeux n’oseroit balancer. Bientôt avec Gramont courent Mars et Bellone : Le Rhin à leur aspect d’épouvante frissonne, Quand, pour nouvelle alarme à ses esprits glacés, Un bruit s’épand qu’Enghien et Condé sont passés ; Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles, Force les escadrons, et gagne les batailles ; Enghien, de son hymen le seul et digne fruit, Par lui dès son enfance à la victoire instruit. L’ennemi renversé fuit et gagne la plaine ; Le dieu lui-même cède au torrent qui l’entraîne ; Et seul, désespéré, pleurant ses vains efforts, Abandonne à Louis la victoire et ses bords. Du fleuve ainsi dompté la déroute éclatante À Wurts jusqu’en son camp va porter l’épouvante. Wurts, l’espoir du pays, et l’appui de ses murs ; Wurts… Ah ! quel nom, grand roi, quel Hector que ce Wurts. Sans ce terrible nom, mal né pour les oreilles, Que j’allois à tes yeux étaler de merveilles ! Bientôt on eût vu Skink dans mes vers emporté De ses fameux remparts démentir la fierté ; Bientôt… Mais Wurts s’oppose à l’ardeur qui m’anime. Finissons, il est temps : aussi bien si la rime Alloit mal à propos m’engager dans Arnheim, Je ne sais pour sortir de porte qu’Hildesheim. Oh ! que le ciel, soigneux de notre poésie, Grand roi, ne nous fit-il plus voisins de l’Asie !
Bientôt victorieux de cent peuples altiers, Tu nous aurois fourni des rimes à milliers. Il n’est plaine en ces lieux si sèche et si stérile Qui ne soit en beaux mots partout riche et fertile. Là, plus d’un bourg fameux par son antique nom Vient offrir à l’oreille un agréable son. Quel plaisir de te suivre aux rives du Scamandre, D’y trouver d’Ilion la poétique cendre ; Dé juger si les Grecs, qui brisèrent ses tours, Firent plus en dix ans que Louis en dix jours ! Mais pourquoi sans raison désespérer ma veine ? Est-il dans l’univers de plage si lointaine Où ta valeur, grand roi, ne te puisse porter, Et ne m’offre bientôt des exploits à chanter ? Non, non, ne faisons plus de plaintes inutiles : Puisqu’ainsi dans deux mois tu prends quarante villes. Assuré des bons vers dont ton bras me répond, Je t’attends dans deux ans aux bords de l’Hellespont.
05
Esprit né pour la cour et maître en l’art de plaire, Guilleragues, qui sais et parler et te taire, Apprends-moi si je dois ou me taire ou parler, Faut-il dans la satire encor me signaler, Et, dans ce champ fécond en plaisantes malices, Faire encore aux auteurs redouter mes caprices ? Jadis, non sans tumulte, on m’y vit éclater, Quand mon esprit plus jeune, et prompt à s’irriter, Aspiroit moins au nom de discret et de sage ; Que mes cheveux plus noirs ombrageoient mon visage. Maintenant, que le temps a mûri mes désirs, Que mon âge, amoureux de plus sages plaisirs,
Bientôt s’en va frapper à son neuvième lustre, J’aime mieux mon repos qu’un embarras illustre. Que d’une égale ardeur mille auteurs animés, Aiguisent contre moi leurs traits envenimés ; Que tout, jusqu’à Pinchêne, et m’insulte et m’accable, Aujourd’hui vieux lion je suis doux et traitable ; Je n’arme point contre eux mes ongles émoussés. Ainsi que mes beaux jours mes chagrins sont passés : Je ne sens plus l’aigreur de ma bile première, Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière. Ainsi donc, philosophe à la raison soumis, Mes défauts désormais sont mes seuls ennemis : C’est l’erreur que je fuis, c’est la vertu que j’aime. Je songe à me connoître, et me cherche en moi-même, C’est là l’unique étude où je veux m’attacher. Que, l’astrolabe en main, un autre aille chercher Si le soleil est fixe ou tourne sur son axe, Si Saturne à nos yeux peut faire un parallaxe ; Que Rohaut vainement sèche pour concevoir Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir ;
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