Au lecteur
LE LUTRIN.
POÈME HÉROÏ-COMIQUE
Je ne ferai point ici comme Arioste, qui quelquefois, sur le point de débiter la fable du monde la plus absurde, la garantit vraie d’une vérité reconnue, et l’appuie même de l’autorité de l’archevêque . Pour moi, je déclare franchement que tout le poëme du Lutrin n’est qu’une pure fiction, et que tout y est inventé, jusqu’au nom même du lieu où l’action se passe. Je l’ai appelé Pourges, du nom d’une petite chapelle qui étoit autrefois proche de Montlhéry. C’est pourquoi le lecteur ne doit pas s’étonner que, pour y arriver de Bourgogne, la Nuit prenne le chemin de Paris et de Montlhéry.
C’est une assez bizarre occasion qui a donné lieu à ce poëme. Il n’y a pas longtemps que dans une assemblée où j’étois, la conversation tomba sur le poëme héroïque. Chacun en parla suivant ses lumières. À l’égard de moi, comme on m’en eut demandé mon avis, je soutins ce que j’ai avancé dans ma poétique : qu’un poëme héroïque pour être excellent, devoit être chargé de peu de matière, et que c’étoit à l’invention à la soutenir et à l’étendre. La chose fut fort contestée. On s’échauffa beaucoup ; mais, après bien des raisons alléguées pour et contre, il arriva ce qui arrive ordinairement en toutes ces sortes de disputes : je veux dire qu’on ne se persuada point l’un l’autre, et que chacun demeura ferme dans son opinion. La chaleur de la dispute étant passée, on parla d’autre chose, et on se mit à rire de la manière dont on s’étoit échauffé sur une question aussi peu importante que celle-là. On moralisa fort sur la folie des hommes qui passent presque toute leur vie à faire sérieusement de très-grandes bagatelles, et qui se font souvent une affaire considérable d’une chose indifférente.
À propos de cela un provincial raconta un démêlé fameux, qui étoit arrivé autrefois dans une petite église de sa province, entre le trésorier et le chantre, qui sont les deux premières dignités de cette église, pour savoir si un lutrin seroit placé à un endroit ou à un autre. La chose fut trouvée plaisante. Sur cela un des savans de l’assemblée, qui ne pouvoit pas oublier sitôt la dispute, me demanda si moi qui voulois si peu de matière pour un poëme héroïque, j’entreprendrois d’en faire un sur un démêlé aussi peu chargé d’incidens que celui de cette église. J’eus plutôt dit, pourquoi non ? que je n’eus fait réflexion sur ce qu’il me demandoit. Cela fit faire un éclat de rire à la compagnie, et je ne pus m’empêcher de rire comme les autres, ne pensant pas en effet moi-même que je dusse jamais me mettre en état de tenir parole. Néanmoins le soir me trouvant de loisir, je rêvai à la chose, et ayant imaginé en général la plaisanterie que le lecteur va voir, j’en fis vingt vers que je montrai à mes amis. Ce commencement les réjouit assez. Le plaisir que je vis qu’ils y prenoient m’en fit faire encore vingt autres : ainsi de vingt vers en vingt vers, j’ai poussé enfin l’ouvrage à près de neuf cents vers. Voilà toute l’histoire de la bagatelle que je donne au public. J’aurois bien voulu la lui donner achevée ; mais des raisons très-secrètes, et dont le lecteur trouvera bon que je ne l’instruise pas, m’en ont empêché. Je ne me serois pourtant pas pressé de le donner imparfait, comme il est, n’eût été les misérables fragmens qui en ont couru. C’est un burlesque nouveau, dont je me suis avisé dans notre langue : car, au lieu que dans l’autre burlesque, Didon et Énée parloient comme des harengères et des crocheteurs, dans celui-ci une horlogère et un horloger parlent comme Didon et Énée. Je ne sais donc si mon poëme aura les qualités propres à satisfaire un lecteur ; mais j’ose me flatter qu’il aura au moins l’agrément de la nouveauté, puisque je ne pense pas qu’il y ait d’ouvrage de cette nature en notre langue, la Défaite des bouts-rimés de Sarasin, étant plutôt une pure allégorie qu’un poëme comme celui-ci.
Avis au lecteur
Il seroit inutile maintenant de nier que le poëme suivant a été composé à l’occasion d’un différend assez léger, qui s’émut dans une des plus célèbres églises de Paris, entre le trésorier et le chantre ; mais c’est tout ce qu’il y a de vrai. Le reste, depuis le commencement jusqu’à la fin, est une pure fiction ; et tous les personnages y sont non-seulement inventés, mais j’ai eu soin même de les faire d’un caractère directement opposé au caractère de ceux qui desservent cette église, dont la plupart, et principalement les chanoines, sont tous gens, non-seulement d’une fort grande probité, mais de beaucoup d’esprit, et entre lesquels il y en a tel à qui je demanderois aussi volontiers son sentiment sur mes ouvrages, qu’à beaucoup de messieurs de l’Académie. Il ne faut donc pas s’étonner si personne n’a été offensé de l’impression de ce poème, puisqu’il n’y a en effet personne qui y soit véritablement attaqué. Un prodigue ne s’avise guère de s’offenser de voir rire d’un avare, ni un dévot de voir tourner en ridicule un libertin. Je ne dirai point comment je fus engagé à travailler à cette bagatelle sur une espèce de défi, qui me fut fait en riant par feu premier président de Lamoignon, qui est celui que j’y peins sous le nom d’Ariste. Ce détail, à mon avis, n’est pas fort nécessaire. Mais je croirois me faire un trop grand tort si je laissois échapper cette occasion d’apprendre à ceux qui l’ignorent, que ce grand personnage, durant sa vie, m’a honoré de son amitié. Je commençai à le connoître dans le temps que mes satires faisoient le plus de bruit ; et l’accès obligeant qu’il me donna dans son illustre maison fit avantageusement mon apologie contre ceux qui vouloient m’accuser alors de libertinage et de mauvaises mœurs. C’étoit un homme d’un savoir étonnant, et passionné admirateur de tous les bons livres de l’antiquité ; et c’est ce qui lui fit plus aisément souffrir mes ouvrages, où il crut entrevoir quelque goût des anciens. Comme sa piété étoit sincère, elle étoit aussi fort gaie, et n’avoit rien d’embarrassant. Il ne s’effraya point du nom de satires que portoient ces ouvrages, où il ne vit en effet que des vers et des auteurs attaqués. Il me loua même plusieurs fois d’avoir purgé, pour ainsi dire, ce genre de poésie de la saleté qui lui avoit été jusqu’alors comme affectée. J’eus donc le bonheur de ne lui être pas désagréable. Il m’appela à tous ses plaisirs et à tous ses divertissemens, c’est-à-dire à ses lectures et à ses promenades. Il me favorisa même quelquefois de sa plus étroite confidence, et me fît voir à fond son âme entière. Et que n’y vis-je point ! Quel trésor surprenant de probité et de justice ! Quel fonds inépuisable de piété et de zèle ! Bien que sa vertu jetât un fort grand éclat au dehors, c’étoit toute autre chose au dedans ; et on voyoit bien qu’il avoit soin d’en tempérer les rayons, pour ne pas blesser les yeux d’un siècle aussi corrompu que le nôtre. Je fus sincèrement épris de tant de qualités admirables ; et s’il eut beaucoup de bonne volonté pour moi, j’eus aussi pour lui une très-forte attache. Les soins que je lui rendis ne furent mêlés d’aucune raison d’intérêt mercenaire ; et je songeai bien plus à profiter de sa conversation que de son crédit. Il mourut dans le temps que cette amitié étoit en son plus haut point ; et le souvenir de sa perte m’afflige encore tous les jours. Pourquoi faut-il que des hommes si dignes de vivre soient sitôt enlevés du monde, tandis que des misérables et des gens de rien arrivent à une extrême vieillesse ! Je ne m’étendrai pas davantage sur un sujet si triste : car je sens bien que si je continuois à en parler, je ne pourrois m’empêcher de mouiller peut-être de larmes la préface d’un ouvrage de pure plaisanterie.
Chant 1
Je chante les combats, et ce prélat terrible Qui, par ses longs travaux et sa force invincible. Dans une illustre église exerçant son grand cœur, Fit placer à la fin un lutrin dans le chœur. C’est en vain que le chantre, abusant d’un faux titre, Deux fois l’en fit ôter par les mains du chapitre : Ce prélat, sur le banc de son rival altier Deux fois le reportant, l’en couvrit tout entier. Muse, redis-moi donc quelle ardeur de vengeance De ces hommes sacrés rompit l’intelligence, Et troubla si longtemps deux célèbres rivaux : Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des dévots ! Et toi, fameux héros, dont la sage entremise
De ce schisme naissant débarrassa l’Église, Viens d’un regard heureux animer mon projet, Et garde-toi de rire en ce grave sujet. Parmi les doux plaisirs d’une paix fraternelle Paris voyoit fleurir son antique chapelle ; Ses chanoines vermeils et brillans de santé S’engraissoient d’une longue et sainte oisiveté. Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines, Ces pieux fainéans faisoient chanter matines, Veilloient à bien dîner, et laissoient en leur lieu À des chantres gagés le soin de louer Dieu : Quand la Discorde encor toute noire de crimes Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes, Avec cet air hideux qui fait frémir la Paix, S’arrêta près d’un arbre au pied de son palais. Là, d’un œil attentif contemplant son empire, À l’aspect du tumulte elle-même s’admire. Elle y voit par le coche et d’Évreux et du Mans Accourir à grands flots ses fidèles Normands ; Elle y voit aborder le marquis, la comtesse, Le bourgeois, le manant, le clergé, la noblesse ; Et partout des plaideurs les escadrons épars Faire autour de Thémis flotter ses étendards. Mais une église seule, à ses yeux immobile, Garde au sein du tumulte une assiette tranquille : Elle seule la brave ; elle seule aux procès De ses paisibles murs veut défendre l’accès. La Discorde, à l’aspect d’un calme qui l’offense, Fait siffler ses serpens, s’excite à la vengeance : Sa bouche se remplit d’un poison odieux, Et de longs traits de feu lui sortent par les yeux.
Quoi ! dit-elle d’un ton qui fit trembler les vitres, J’aurai pu jusqu’ici brouiller tous les chapitres, Diviser Cordeliers, Carmes, et Célestins ! J’aurai fait soutenir un siège aux Augustins ! Et cette église seule, à mes ordres rebelle, Nourrira dans son sein une paix éternelle ! Suis-je donc la Discorde ? et, parmi les mortels, Qui voudra désormais encenser mes autels ? » À ces mots, d’un bonnet couvrant sa tête énorme, Elle prend d’un vieux chantre et la taille et la forme ; Elle peint de bourgeons son visage guerrier, Et s’en va de ce pas trouver le trésorier. Dans le réduit obscur d’une alcôve enfoncée S’élève un lit de plume à grands frais amassée : Quatre rideaux pompeux, par un double contour,
En défendent l’entrée à la clarté du jour. Là, parmi les douceurs d’un tranquille silence, Règne sur le duvet une heureuse indolence. C’est là que le prélat, muni d’un déjeuner, Dormant d’un léger somme, attendoit le dîner. La jeunesse en sa fleur brille sur son visage : Son menton sur son sein descend à double étage ; Et son corps, ramassé dans sa courte grosseur, Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur. La déesse en entrant, qui voit la nappe mise, Admire un si bel ordre, et reconnoît l’Église, Et, marchant à grands pas vers le lieu du repos, Au prélat sommeillant elle adresse ces mots : « Tu dors, prélat, tu dors ! et là-haut à ta place Le chantre aux yeux du chœur étale son audace, Chante les oremus, fait des processions, Et répand à grands flots les bénédictions ! Tu dors ! attends-tu donc que, sans bulle et sans titre, Il te ravisse encor le rochet et la mitre ? Sors de ce lit oiseux qui te tient attaché, Et renonce au repos, ou bien à l’évêché. » Elle dit : et, du vent de sa bouche profane, Lui souffle avec ces mots l’ardeur de la chicane. Le prélat se réveille, et, plein d’émotion, Lui donne toutefois la bénédiction. Tel qu’on voit un taureau qu’une guêpe en furie A piqué dans les flancs aux dépens de sa vie ; Le superbe animal, agité de tourmens, Exhale sa douleur en longs mugissemens :
Tel le fougueux prélat, que ce songe épouvante, Querelle en se levant et laquais et servante ; Et, d’un juste courroux rallumant sa vigueur, Même avant le dîner parle d’aller au chœur. Le prudent Gilotin, son aumônier fidèle, En vain par ses conseils sagement le rappelle ; Lui montre le péril ; que midi va sonner ; Qu’il va faire, s’il sort, refroidir le dîner. « Quelle fureur, dit-il, quel aveugle caprice, Quand le dîner est prêt, vous appelle à l’office ? De votre dignité soutenez mieux l’éclat : Est-ce pour travailler que vous êtes prélat ? À quoi bon ce dégoût et ce zèle inutile ? Est-il donc pour jeûner quatre-temps ou vigile ? Reprenez vos esprits, et souvenez-vous bien Qu’un dîner réchauffé ne valut jamais rien. » Ainsi dit Gilotin ; et ce ministre sage Sur table, au même instant, fait servir le potage. Le prélat voit la soupe, et plein d’un saint respect, Demeure quelque temps muet à cet aspect. Il cède, il dîne enfin ; mais, toujours plus farouche, Les morceaux trop hâtés se pressent dans sa bouche. Gilotin en gémit, et, sortant, de fureur, Chez tous ses partisans va semer la terreur. On voit courir chez lui leurs troupes éperdues, Comme l’on voit marcher des bataillons de grues, Quand le Pygmée altier, redoublant ses efforts, De l’Hèbre ou du Strymon vient d’occuper les bords
À l’aspect imprévu de leur foule agréable, Le prélat radouci veut se lever de table : La couleur lui renaît, sa voix change de ton ; Il fait par Gilotin rapporter un jambon. Lui-même le premier, pour honorer la troupe, D’un vin pur et vermeil il fait remplir sa coupe ; Il l’avale d’un trait, et chacun l’imitant, La cruche au large ventre est vide en un instant. Sitôt que du nectar la troupe est abreuvée, On dessert : et soudain, la nappe étant levée, Le prélat, d’une voix conforme à son malheur, Leur confie en ces mots sa trop juste douleur : « Illustres compagnons de mes longues fatigues, Qui m’avez soutenu par vos pieuses ligues, Et par qui, maître enfin d’un chapitre insensé, Seul à Magnificat je me vois encensé ; Souffrirez-vous toujours qu’un orgueilleux m’outrage ; Que le chantre à vos yeux détruise votre ouvrage, Usurpe tous mes droits, et s’égalant à moi, Donne à votre lutrin et le ton et la loi ? Ce matin même encor, ce n’est point un mensonge, Une divinité me l’a fait voir en songe ; L’insolent, s’emparant du fruit de mes travaux, A prononcé pour moi le Benedicat vos ! Oui, pour mieux m’égorger, il prend mes propres armes. » Le prélat à ces mots verse un torrent de larmes. Il veut, mais vainement, poursuivre son discours : Ses sanglots redoublés en arrêtent le cours. Le zélé Gilotin, qui prend part à sa gloire, Pour lui rendre la voix fait rapporter à boire ; Quand Sidrac, à qui l’âge allonge le chemin,
Arrive dans la chambre un bâton à la main. Ce vieillard dans le chœur a déjà vu quatre âges : Il sait de tous les temps les différens usages : Et son rare savoir, de simple marguillier, L’éleva par degrés au rang de chevecier. À l’aspect du prélat qui tombe en défaillance, Il devine son mal, il se ride, il s’avance ; Et d’un ton paternel réprimant ses douleurs : « Laisse au chantre, dit-il, la tristesse et les pleurs. Prélat, et, pour sauver tes droits et ton empire, Ecoute seulement ce que le ciel m’inspire. Vers cet endroit du chœur où le chantre orgueilleux Montre, assis à ta gauche, un front si sourcilleux, Sur ce rang d’ais serrés qui forment sa clôture Fut jadis un lutrin d’inégale structure, Dont les flancs élargis, de leur vaste contour Ombrageoient pleinement tous les lieux d’alentour. Derrière ce lutrin, ainsi qu’au fond d’un antre, À peine sur son banc on discernoit le chantre, Tandis qu’à l’autre banc le prélat radieux, Découvert au grand jour attirait tous les yeux. Mais un démon, fatal à cette ample machine, Soit qu’une main la nuit eût hâté sa ruine, Soit qu’ainsi de tout temps l’ordonnât le destin, Fit tomber à nos yeux le pupitre un matin. J’eus beau prendre le ciel et le chantre à partie, Il fallut l’emporter dans notre sacristie, Où depuis trente hivers, sans gloire enseveli, Il languit tout poudreux dans un honteux oubli. Entends-moi donc, prélat. Dès que l’ombre tranquille Viendra d’un crêpe noir envelopper la ville,
Il faut que trois de nous, sans tumulte et sans bruit, Partent à la faveur de la naissante nuit, Et, du lutrin rompu réunissant la masse, Aillent d’un zèle adroit le remettre en sa place. Si le chantre demain ose le renverser, Alors de cent arrêts tu le peux terrasser. Pour soutenir tes droits, que le ciel autorise, Abîme tout plutôt ; c’est l’esprit de l’Église : C’est par là qu’un prélat signale sa vigueur. Ne borne pas ta gloire à prier dans un chœur : Ces vertus dans Aleth peuvent être en usage ; Mais dans Paris plaidons : c’est là notre partage. Tes bénédictions dans le trouble croissant, Tu pourras les répandre et par vingt et par cent, Et, pour braver le chantre en son orgueil extrême, Les répandre à ses yeux, et le bénir lui-même. Ce discours aussitôt frappe tous les esprits ; Et le prélat charmé l’approuve par des cris. Il veut que, sur-le-champ, dans la troupe on choisisse Les trois que Dieu destine à ce pieux office : Mais chacun prétend part à cet illustre emploi. « Le sort, dit le prélat, vous servira de loi : Que l’on tire au billet ceux que l’on doit élire Il dit : on obéit, on se presse d’écrire. Aussitôt trente noms, sur le papier tracés, Sont au fond d’un bonnet par billets entassés. Pour tirer ces billets avec moins d’artifice, Guillaume, enfant de chœur, prête sa main novice Son front nouveau tondu, symbole de candeur, Rougit, en approchant, d’une honnête pudeur.
Cependant le prélat, l’œil au ciel, la main nue, Bénit trois fois les noms, et trois fois les remue. Il tourne le bonnet : l’enfant tire ; et Brontin Est le premier des noms qu’apporte le destin. Le prélat en conçoit un favorable augure, Et ce nom dans la troupe excite un doux murmure. On se tait ; et bientôt on voit paroître au jour Le nom, le fameux nom du perruquier l’Amour. Ce nouvel Adonis, à la blonde crinière, Est l’unique souci d’Anne sa perruquière. Ils s’adorent l’un l’autre ; et ce couple charmant S’unit longtemps, dit-on, avant le sacrement ; Mais, depuis trois moissons, à leur saint assemblage, L’official a joint le nom de mariage. Ce perruquier superbe est l’effroi du quartier Et son courage est peint sur son visage altier. Un des noms reste encore, et le prélat par grâce Une dernière fois les brouille et les ressasse. Chacun croit que son nom est le dernier des trois. Mais que ne dis-tu point, ô puissant porte-croix, Boirude, sacristain, cher appui de ton maître, Lorsqu’aux yeux du prélat tu vis ton nom paraître ! On dit que ton front jaune, et ton teint sans couleur, Perdit en ce moment son antique pâleur ; Et que ton corps goutteux, plein d’une ardeur guerrière, Pour sauter au plancher fit deux pas en arrière. Chacun bénit tout haut l’arbitre des humains,
Qui remet leur bon droit en de si bonnes mains. Aussitôt on se lève ; et l’assemblée en foule, Avec un bruit confus, par les portes s’écoule. Le prélat resté seul calme un peu son dépit, Et jusques au souper se couche et s’assoupit.
Chant 2
Cependant cet oiseau qui prône les merveilles, Ce monstre composé de bouches et d’oreilles, Qui, sans cesse volant de climats en climats, Dit partout ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas ; La Renommée enfin, cette prompte courrière, Va d’un mortel effroi glacer la perruquiére ; Lui dit que son époux, d’un faux zèle conduit, Pour placer un lutrin doit veiller cette nuit. À ce triste récit, tremblante, désolée, Elle accourt, l’œil en feu, la tête échevelée, Et trop sûre d’un mal qu’on pense lui celer : « Oses-tu bien encor, traître, dissimuler? Dit-elle ; et ni la foi que ta main m’a donnée, Ni nos embrassemens qu’a suivis l’hyménée, Ni ton épouse enfin, toute prête à périr, Ne sauroient donc t’ôter cette ardeur de courir ! Perfide ! si du moins, à ton devoir fidèle, Tu veillois pour orner quelque tête nouvelle,
L’espoir d’un juste gain, consolant ma langueur, Pourroit de ton absence adoucir la longueur. Mais quel zèle indiscret, quel aveugle entreprise Arme aujourd’hui ton bras en faveur d’une église ? Où vas-tu, cher époux ? est-ce que tu me fuis ? As-tu donc oublié tant de si douces nuits ? Quoi ! d’un œil sans pitié vois-tu couler mes larmes ? Au nom de nos baisers jadis si pleins de charmes, Si mon cœur, de tout temps facile à tes désirs, N’a jamais d’un moment différé tes plaisirs ; Si, pour te prodiguer mes plus tendres caresses, Je n’ai point exigé ni sermens, ni promesses, Si toi seul à mon lit enfin eus toujours part, Diffère au moins d’un jour ce funeste départ. » En achevant ces mots, cette amante enflammée Sur un placet voisin tombe demi-pâmée. Son époux s’en émeut, et son cœur éperdu Entre deux passions demeure suspendu ; Mais enfin rappelant son audace première : « Ma femme, lui dit-il d’une voix douce et fière, Je ne veux point nier les solides bienfaits Dont ton amour prodigue a comblé mes souhaits ; Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire Avant que tes faveurs sortent de ma mémoire. Mais ne présume pas qu’en te donnant ma foi L’hymen m’ait pour jamais asservi sous ta loi. Si le ciel en mes mains eut mis ma destinée, Nous aurions fui tous deux le joug de l’hyménée, Et, sans nous opposer ces devoirs prétendus, Nous goûterions encor des plaisirs défendus. Cesse donc à mes yeux d’étaler un vain titre :
Ne m’ôte pas l’honneur d’élever un pupitre ; Et toi-même, donnant un frein à tes désirs, Raffermis ma vertu qu’ébranlent tes soupirs. Que te dirai-je enfin ? c’est le ciel qui m’appelle. Une église, un prélat m’engage en sa querelle. Il faut partir : j’y cours. Dissipe tes douleurs, Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs. » Il la quitte à ces mots. Son amante effarée Demeure le teint pâle, et la vue égarée ; La force l’abandonne ; et sa bouche, trois fois Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix. Elle fuit, et, de pleurs inondant son visage, Seule pour s’enfermer vole au cinquième étage ; Mais, d’un bouge prochain accourant à ce bruit, Sa servante Alison la rattrape et la suit. Les ombres cependant, sur la ville épandues, Du faîte des maisons descendent dans les rues : Le souper hors du chœur chasse les chapelains, Et de chantres buvans les cabarets sont pleins. Le redouté Brontin, que son devoir éveille, Sort à l’instant, chargé d’une triple bouteille D’un vin dont Gilotin, qui savoit tout prévoir, Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir. L’odeur d’un jus si doux lui rend le faix moins rude, Il est bientôt suivi du sacristain Boirude ; Et tous deux, de ce pas, s’en vont avec chaleur Du trop lent perruquier réveiller la valeur. « Partons, lui dit Brontin : déjà le jour plus sombre, Dans les eaux s’éteignant, va faire place à d’ombre.
D’où vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux ? Quoi ! le pardon sonnant te retrouve en ces lieux ! Où donc est ce grand cœur dont tantôt l’allégresse Sembloit du jour trop long accuser la paresse ? Marche, et suis-nous du moins où l’honneur nous attend. » Le perruquier honteux rougit en l’écoutant. Aussitôt de longs clous il prend une poignée : Sur son épaule il charge une lourde coignée ; Et derrière son dos, qui tremble sous le poids, Il attache une scie en forme de carquois ; Il sort au même instant, il se met à leur tête. À suivre ce grand chef l’un et l’autre s’apprête : Leur cœur semble allumé d’un zèle tout nouveau ; Brontin tient un maillet, et Boirude un marteau. La lune, qui du ciel voit leur démarche altière, Retire en leur faveur sa paisible lumière. La Discorde en sourit, et, les suivant des yeux, De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux. L’air, qui gémit du cri de l’horrible déesse, Va jusque dans Citeaux réveiller la Mollesse. C’est là qu’en un dortoir elle fait son séjour ; Les Plaisirs nonchalans folâtrent à l’entour : L’un pétrit dans un coin l’embonpoint des chanoines ; L’autre broie en riant le vermillon des moines. La Volupté la sert avec des yeux dévots, Et toujours le Sommeil lui verse des pavots. Ce soir, plus que jamais, en vain il les redouble, La Mollesse à ce bruit se réveille, se trouble, Quand la Nuit, qui déjà va tout envelopper, D’un funeste récit vient encor la frapper ; Lui conte du prélat l’entreprise nouvelle.
Au pied des murs sacrés d’une sainte chapelle, Elle a vu trois guerriers, ennemis de la paix, Marcher à la faveur de ses voiles épais ; La Discorde en ces lieux menace de s’accroître ; Demain avec l’aurore un lutrin va paroître, Qui doit y soulever un peuple de mutins. Ainsi le ciel l’écrit au livre des destins. À ce triste discours, qu’un long soupir achève, La Mollesse, en pleurant sur un bras se relève, Ouvre un œil languissant, et, d’une foible voix, Laisse tomber ces mots qu’elle interrompt vingt fois : « Ô Nuit ! que m’as-tu dit ? quel démon sur la terre Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre ? Hélas ! qu’est devenu ce temps, cet heureux temps, Où les rois s’honoroient du nom de fainéans, S’endormoient sur le trône, et, me servant sans honte, Laissoient leur sceptre aux mains ou d’un maire ou d’un comte ? Aucun soin n’approchoit de leur paisible cour : On reposoit la nuit, on dormoit tout le jour. Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines Faisoit taire des vents les bruyantes haleines, Quatre bœufs attelés, d’un pas tranquille et lent, Promenoient dans Paris le monarque indolent. Ce doux siècle n’est plus. Le ciel impitoyable A placé sur leur trône un prince infatigable. Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix ; Tous les jours il m’éveille au bruit de ses exploits. Ilien ne peut arrêter sa vigilante audace : L’été n’a point de feux ; l’hiver n’a point de glace : J’entends à son seul nom tous mes sujets frémir. En vain deux fois la paix a voulu l’endormir :
Loin de moi son courage, entraîné par la gloire, Ne se plaît qu’à courir de victoire en victoire. Je me fatiguerois à te tracer le cours Des outrages cruels qu’il me fait tous les jours. Je croyois, loin des lieux d’où ce prince m’exile, Que l’Église du moins m’assuroit un asile : Mais en vain j’espérois y régner sans effroi ; Moines, abbés, prieurs, tout s’arme contre moi. Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie, J’ai vu dans Saint-Denis la réforme établie ; Le Carme, le Feuillant s’endurcit aux travaux, Et la règle déjà se remet dans Clairvaux. Citeaux dormoit encore, et la Sainte-Chapelle Conservoit du vieux temps l’oisiveté fidèle ; Et voici qu’un lutrin, prêt à tout renverser, D’un séjour si chéri vient encor me chasser ! Ô toi ! de mon repos compagne aimable et sombre, À de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre ? Ah ! Nuit, si tant de fois, dans les bras de l’amour, Je t’admis aux plaisirs que je cachois au Jour,
Du moins ne permets pas… » La Mollesse oppressée Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée. Et, lasse de parler, succombant sous l’effort, Soupire, étend les bras, ferme l’œil, et s’endort.
Chant 3
Mais la Nuit aussitôt de ses ailes affreuses Couvre des Bourguignons les campagnes vineuses, Revole vers Paris, et, hâtant son retour, Déjà de Montlhéri voit la fameuse tour. Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue, Sur la cime d’un roc s’allongent dans la nue, Et, présentant de loin leur objet ennuyeux, Du passant qui le fuit semblent suivre les jeux. Mille oiseaux effrayans, mille corbeaux funèbres De ces murs désertés habitent les ténèbres. Là, depuis trente hivers, un hibou retiré Trouvoit contre le jour un refuge assuré. Des désastres fameux ce messager fidèle Sait toujours des malheurs la première nouvelle ; Et, tout prêt d’en semer le présage odieux, Il attendoit la Nuit dans ces sauvages lieux. Aux cris qu’à son abord vers le ciel il envoie, Il rend tous ses voisins attristés de sa joie.
La plaintive Progné de douleur en frémit, Et, dans les bois prochains, Philomèle en gémit. « Suis-moi, » lui dit la Nuit. L’oiseau plein d’allégresse Reconnoît à ce ton la voix de sa maîtresse. Il la suit : et tous deux, d’un cours précipité, De Paris à l’instant abordent la cité ; Là, s’élançant d’un vol que le vent favorise, Ils montent au sommet de la fatale église. La Nuit baisse la vue, et, du haut du clocher, Observe les guerriers, les regarde marcher. Elle voit le barbier qui, d’une main légère, Tient un verre de vin qui rit dans la fougère ; Et chacun, tour à tour s’inondant de ce jus, Célébrer, en buvant, Gilotin et Bacchus. « Ils triomphent, dit-elle, et leur âme abusée Se promet dans mon ombre une victoire aisée : Mais allons ; il est temps qu’ils connoissent la Nuit. » À ces mots, regardant le hibou qui la suit, Elle perce les murs de la voûte sacrée ; Jusqu’en la sacristie elle s’ouvre une entrée ; Et, dans le ventre creux du pupitre fatal, Va placer de ce pas le sinistre animal. Mais les trois champions, pleins de vin et d’audace, Du Palais cependant passent la grande place ; Et, suivant de Bacchus les auspices sacrés, De l’auguste chapelle ils montent les degrés. Ils atteignoient déjà le superbe portique Où Ribou le libraire, au fond de sa boutique, Sous vingt fidèles clefs garde et tient en dépôt
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