Front matter
RÉFUTATION D’UN ÉCRIT DE PARMÉNIEN.
Traduction de BURLERAUX.
LIVRE PREMIER.
Livre I
I. Usant des forces que le Seigneur m’accorde, je n’ai jamais hésité, dans toutes les circonstances, soit par écrit, soit de vive voix, à engager contre les Donatistes une polémique de sérieuse réfutation. Or, voici que me tombe sous la main une lettre qu’un de leurs anciens évêques, Parménien, adresse à Tichonius, dont on admire la vive intelligence et la richesse du langage, tout en regrettant qu’il fût donatiste. Il est vrai qu’il protestait de toutes ses forces contre cette inculpation, mais son adversaire le contraignit, sur ce point, à un aveu complet. Quant à la lettre dont je parle, les catholiques me prièrent, m’enjoignirent en quelque sorte d’en entreprendre la réfutation, surtout à cause des fausses interprétations que Parménien donnait à certains passages de l’Écriture. Tichonius, accablé sous le poids de toutes ces citations des livres saints, ouvrit enfin les yeux, et reconnut que l’Église de Dieu était réellement répandue sur toute la terre, comme les Prophètes l’avaient unanimement annoncé. Fort de cette conviction, il entreprit de prouver, contre ses coreligionnaires, que les crimes les plus horribles, commis par un homme quel qu’il fût, ne sauraient prescrire contre les promesses divines. Il montra également que l’impiété de tels ou tels membres de l’Église ne peut ébranler la croyance surnaturelle et divine à la diffusion future de cette Église, dans toutes les parties de la terre, comme l’ont cru et annoncé nos pères. Cette thèse fut soutenue avec énergie et éloquence par Tichonius ; et appuyé sur les passages de l’Écriture les plus imposants et les plus manifestes, il réduisit ses contradicteurs à un honteux silence. Mais ce qu’il ne comprit pas et ce qu’il aurait dû comprendre, c’est que les chrétiens d’Afrique appartiennent à cette Église répandue sur toute la terre, car ils ne sont pas séparés de l’unité de communion avec l’univers tout entier, avec lequel ils ne forment, au contraire, qu’une seule et même société. De son côté, Parménien et les autres Donatistes comprirent que cette conséquence découlait rigoureusement des principes ; mais ils prirent le parti de s’obstiner aveuglément contre l’évidence des principes de Tichonius, plutôt que de se reconnaître vaincus par les Églises d’Afrique, trop heureuses de faire partie de cette unité que célébrait Tichonius et dont ils s’étaient honteusement séparés. Parménien crut d’abord qu’il lui suffirait d’une lettre pour corriger cet esprit rebelle ; mais plus tard il le fit condamner par un de leurs conciles. C’est cette lettre de Parménien, dans laquelle il reproche à Tichonius de soutenir que l’Église est répandue sur toute la terre, et l’avertit d’avoir à changer de langage, c’est cette lettre, dis-je, que j’entreprends de réfuter dans le présent ouvrage.
II. Voyons d’abord de quel droit il affirme « que les Gaulois, les Espagnols, les Italiens et leurs alliés », qu’il regarde comme formant l’univers tout entier, « doivent être assimilés aux traditeurs africains, comme leur étant unis par la communauté des crimes ». Son adversaire lui oppose des passages aussi nombreux que concluants, tirés de la sainte Écriture ; mais pour lui, négligeant ces moyens ordinaires, il ne présente aucun document et prétend qu’on doit le croire sur parole sans exiger de lui aucune preuve. Il ose même en cela se proposer comme modèle à suivre, car il n’a pas hésité un instant à croire sur parole ceux de ses coévêques qui accusaient les différentes Églises répandues sur toute la face de la terre. Une telle crédulité, n’est-ce pas ce que l’on peut imaginer de plus téméraire ? Écoutons-le : « Quelques-uns de mes collègues, témoins irréprochables, reçurent pour mission de visiter ces provinces ; à leur arrivée, ces saints prêtres du Seigneur virent se dévoiler, dans toute leur réalité et leur évidence, les crimes dont ils nous attestent l’authenticité ». N’en doutons plus, cet homme est persuadé qu’on doit croire à sa parole plutôt qu’à celle de Dieu. Tichonius déroule sous ses yeux les foudroyants oracles du Testament divin ; il lui rappelle cette promesse faite à Abraham, à Isaac et à Jacob, dont le Seigneur se proclame le Dieu unique : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, c’est là mon nom pour l’éternité ». Et Parménien lui oppose les récits de ses coévêques. Qu’a-t-il été dit à Abraham ? « Toutes les nations seront bénies dans votre race ». Qu’a-t-il été dit à Isaac ? « Et toutes les nations de la terre seront bénies dans votre race, parce que Abraham, votre père, a écouté ma voix ». Qu’a-t-il été dit à Jacob ? « Je suis le Dieu d’Abraham, votre père, et le Dieu d’Isaac, ne craignez point. Je vous donnerai, à vous et à votre race, la terre sur laquelle vous dormez ; et votre race sera nombreuse comme les grains de poussière sur la terre, et elle couvrira l’univers du Nord au Midi, de l’Orient à l’Occident ; et toutes les tribus de la terre seront bénies en vous et dans votre race ». N’allez pas supposer qu’il s’agit ici des Juifs, car voici que l’Apôtre nous apprend quelle est cette race d’Abraham dans laquelle toutes les nations doivent être bénies. « Des promesses, dit-il, furent faites à Abraham et à sa race » ; il n’est pas dit : à ses races, comme s’il dût y en avoir plusieurs ; mais, « à votre race, à une seule, qui est Jésus-Christ ». C’est donc en Jésus-Christ que toutes les nations doivent être bénies : tel est le sens authentique de la promesse, telle est la seule interprétation fondée sur la vérité. Et des hommes qui veulent se dire chrétiens osent penser autrement ? Quelle est donc leur réponse ? « Quelques-uns de mes collègues, témoins irréprochables, eurent pour mission de visiter ces provinces ; à leur arrivée, ces saints prêtres du Seigneur virent se dévoiler, dans toute leur certitude et leur évidence, les crimes déjà connus par la renommée ». Et qu’est-ce donc qu’ont publié ces témoins dont la parole doit être acceptée, même avant celle de Dieu ? Serait-ce que le crime des traditeurs africains n’a pas permis à la race d’Abraham, c’est-à-dire à Jésus-Christ, de se répandre dans toutes les nations, et qu’elle s’est éteinte dans les lieux où elle était parvenue ? Dites alors qu’on doit croire à la parole de vos collègues plutôt qu’à celle du Testament ; et vantez-vous encore d’avoir sauvé des flammes ce Testament que votre langage tend sans cesse à détruire.
III. Mais que chacun embrasse le parti qui lui plaît, et si les oracles du ciel doivent disparaître devant la fumée du mensonge des hommes, que cette fumée fasse bientôt place à la tempête. Si Parménien ne cherchait pas à conserver son siège, il n’hésiterait pas à croire à la parole de Dieu plutôt qu’à celle de ses collègues. En effet, le Seigneur dit à Jacob : « Je ne vous abandonnerai pas que je n’aie réalisé les promesses que je vous ai faites ». Je le dis sans hésiter, ce que je crois, c’est que nos adversaires, déjà frappés d’une condamnation trop méritée, ne purent se faire admettre en communion avec ces contrées où Dieu réalisait les promesses faites à nos pères ; dès lors ils calomnièrent ainsi ces saints prêtres du Seigneur, afin de mieux tromper les faibles que retenait le prestige de leur nom, et de les arracher à la paix qu’ils goûtaient dans leur communion avec l’univers entier. Cette communion leur avait été refusée, ils devaient tenter de la détruire. Peut-on pousser plus loin la folie ou la démence ? C’est au sein de ces nations de l’univers que le Seigneur va sans cesse accomplissant la promesse qu’il a faite : « Je ne vous abandonnerai pas jusqu’à ce que je réalise ma promesse ». Et sur la parole de leurs envoyés, nos adversaires soutiennent que Dieu n’accomplit pas ses promesses et que dans toutes les contrées où ces promesses étaient déjà accomplies, s’est éteinte la race d’Abraham, c’est-à-dire Jésus-Christ, et que toutes les promesses divines sont restées lettre morte, parce qu’ils n’ont pas été reçus dans la communion de ceux qui jouissaient de l’accomplissement des promesses. Et on ne leur répond pas : « Dieu seul est la vérité ; tout homme est menteur ». Vous parlez assurément de vous-mêmes ; or, « celui qui parle de lui-même est un menteur » ; vous mentez donc comme des hommes, puisque vous vous irritez comme des hommes. Et loin de leur tenir ce langage, on croit, sur leur parole, que Jésus-Christ a disparu de l’univers qu’il commençait à posséder. Et ceux qui croient une pareille absurdité, auraient encore l’impudence de dire : Nous sommes chrétiens ; et ils oseraient ajouter : Des chrétiens, il n’en est pas d’autres que nous !
IV. Écoutons Parménien : « Il suit de là », dit-il, « que l’univers a été souillé par les crimes des traditeurs et des autres sacrilèges ; car si dans les temps de persécution le monde fut témoin de beaucoup de crimes du même genre, cependant, en provinces les peuples ne se séparèrent jamais ». Ne dirait-on pas qu’il ne pouvait y avoir aucun pécheur secret, ou qu’on n’en accusa aucun de manière à pouvoir le condamner sans aucune témérité ; ou bien encore que certains pécheurs furent livrés et condamnés, sans que pour cela ils aient troublé ou divisé les Églises, par la raison que les crimes qu’on leur reprochait n’avaient aucune publicité ? Il suivait de là que pour assurer la paix du Seigneur on fermait les yeux sur certains criminels, ou sur les crimes incertains, se contentant de frapper ceux qui étaient tellement publics et évidents que les condamnés se trouvaient dans l’impossibilité de feindre l’innocence pour tromper les peuples, et qu’ainsi jamais la paix ne pouvait être troublée. Enfin, quant à l’Afrique en particulier, comment le fléau du schisme aurait-il pu s’y abattre, si toujours l’évidence des preuves de conviction avait pu déjouer les fictions auxquelles la malveillance eut trop souvent recours ?
V. Qu’ils lisent, s’ils le veulent, les récits d’Optat de Milève, évêque catholique, de sainte mémoire, et les documents si pleins d’intérêt qu’il nous a laissés. Il nous parle d’abord de Lucille, cette femme aussi factieuse que riche, et que Cécilianus, encore simple diacre, avait blessée dans son orgueil, en voulant sauvegarder la discipline de l’Église. Il nous dépeint également les divers partisans de cette faction dans laquelle ils étaient entrés, soit parce qu’ils avaient dilapidé les trésors de l’Église, soit parce qu’ils se plaignaient qu’on leur eût refusé l’épiscopat, soit parce qu’ils ne cessaient de tendre des embûches à Cécilianus qui leur avait été préféré. Il n’oublie pas davantage les évêques numides que cette faction avait convoqués pour perdre Cécilianus et lui choisir parmi eux un successeur immédiat. Ces Numides se présentèrent en effet, présidés par Sécundus de Tigisit, leur primat, et accompagnés de ceux que Sécundus avait absous du crime de tradition, tant était vif son désir de rétablir la paix. Or, en lisant les Actes ecclésiastiques, nous voyons que pendant l’absence de Cécilianus, sans un plus profond examen et sans attendre aucune réplique contradictoire, ils le condamnèrent comme traditeur. Ainsi, tandis qu’ils pardonnaient ce crime à ceux de leurs sectaires qui étaient présents et s’avouaient coupables, ils ne craignaient pas de condamner un évêque pendant son absence et sur une simple accusation dénuée de preuves. De même, à cet évêque, mis en possession de son siège et qui était en communion avec toutes les Églises de l’univers, avec les contrées d’outre-mer et les plus lointaines, et surtout avec les Églises africaines qui avaient su résister aux séductions du schisme, ils opposèrent un autre évêque auquel ils conférèrent l’ordination, comme s’ils voulussent donner un démenti aux promesses divines, et empêcher que toutes les nations fussent bénies dans la race d’Abraham. Ils voulaient sans doute aussi se donner le droit de dire que toutes les contrées de la terre étaient souillées par les traditeurs africains, alors même qu’elles ne connaissaient ni leur nom ni celui de Cécilianus. Supposé que l’univers indigné réponde aux Donatistes : Ce que vous reprochez à vos concitoyens, je n’ai pu le connaître, et ne le connaissant pas, je n’ai pu le condamner, d’autant plus que vous-mêmes vous n’avez jamais pu prouver que celui-là fût réellement coupable, et qu’il peut se regarder comme innocent ; ils répliquent aussitôt par ce passage de l’Apôtre : « Non-seulement ceux qui commettent ces crimes, mais encore ceux qui consentent à leur perpétration ». Ce n’était donc pas assez pour eux de condamner, sans les entendre, tous les peuples chrétiens, il leur fallait encore citer les paroles de l’Apôtre contre l’Apôtre lui-même, en cherchant à en dénaturer le sens ? En effet, si, pour se rendre complice des méchants, il suffit de rester avec eux dans l’Église, Paul se rendait donc complice des faux frères, puisqu’il attestait qu’il courait des dangers au milieu d’eux, et qu’il leur permettait de prêcher, quoique leur prédication fût inconvenante, et inspirée, non pas par la charité, mais par la jalousie. Si, au contraire, on ne doit regarder comme complices des méchants que ceux qui louent et approuvent leurs œuvres ; à l’exemple de l’Apôtre, l’Église universelle ne serait pas complice des crimes des Africains, lors même qu’elle connaîtrait et tolérerait ces crimes pour le bien de la paix. Or, jamais les Donatistes ne prouveront que ces crimes fussent réels, à plus forte raison que l’Église universelle en ait eu connaissance.
VI. C’est donc en vain que Parménien s’écrie « que les traditeurs condamnés en Afrique ont fait rejaillir les éclats de cette condamnation sur tous ceux qui les ont accueillis dans les provinces d’outre-mer ». C’est là une absurdité que nous n’accepterons jamais, à moins d’assumer sur nous la témérité sacrilège de condamner, sur la foi de leur fausse accusation, l’univers tout entier fondé sur l’unité de Jésus-Christ, plutôt que de l’aimer sur la foi des promesses solennelles du Seigneur. À qui donc devons-nous croire de préférence, ou à Dieu qui déclare que « toutes les nations seront bénies dans votre race », ou bien aux Donatistes qui affirment que toutes les nations sont maudites dans la race des traditeurs africains ? L’iniquité dans son crime sera donc plus puissante que la vérité dans ses promesses ? Pourquoi donc n’admettrions-nous pas bien plutôt, que ceux qui ont été reçus dans la communion des contrées d’outre-mer, présentaient de tels caractères d’innocence, que toutes les calomnies n’ont pu les flétrir, et c’est là, en effet, ce qu’attestent les documents les plus dignes de foi ; ou bien, supposé qu’ils eussent été coupables, toujours est-il qu’ils passaient pour innocents et qu’ils n’ont pu souiller ceux qui les acceptaient dans leurs rangs ? Je vais plus loin encore et je suppose que ces chrétiens dont je parle, ressemblaient à ces mauvais frères que saint Paul toléra dans l’unité de l’Église, à ces malheureux dont la chute arracha des larmes si brûlantes au glorieux martyr Cyprien ; je suppose encore qu’ils aient siégé au nombre des juges et qu’ainsi ils aient rendu impossible toute conviction et toute exclusion des traditeurs ; dans ce cas, sans doute l’univers chrétien eût été indignement trompé sur le fait de leur innocence prétendue, mais encore il n’eût pas perdu par ce seul fait son innocence.
VII. Quant à Osius de Cordoue, ancien évêque catholique dont le nom revient sans cesse sur leurs lèvres, on peut les sommer de prouver, non-seulement qu’il fut tel qu’ils le disent, mais encore que ses crimes prétendus furent connus de ceux avec lesquels on nous dit qu’il resta en communion. S’ils ne peuvent fournir ces preuves, c’est en vain qu’ils se flattent de l’avoir connu tel qu’il était : Osius n’a pu nuire à des chrétiens qui ne le connaissaient pas ; tandis que les Donatistes, en se séparant de ces mêmes chrétiens restés innocents, se sont évidemment rendus coupables, ne fût-ce que du crime d’une séparation sacrilège. En supposant qu’Osius ait été condamné par les Espagnols et absous par les Gaulois, on peut parfaitement admettre que les Espagnols, circonvenus par de fausses accusations, et trompés par de frauduleuses embûches, aient condamné un innocent, sauf plus tard à faire preuve d’humilité chrétienne et à revenir peu à peu et pacifiquement à l’avis de leurs collègues, aux yeux desquels l’innocence du condamné était revêtue de preuves irrésistibles ; ce parti, du reste, était le seul qu’ils eussent à prendre, s’ils ne voulaient pas s’obstiner injustement dans leur première décision, et s’exposer, par un déplorable aveuglement d’impiété, à tomber dans les horreurs du schisme, qui est le plus grand de tous les crimes. Pourquoi donc ce schisme n’a-t-il pas effrayé ces malheureux Donatistes qui, malgré leurs divisions, ne sentent pas encore le crime qu’ils ont commis ?
VIII. Il est dès lors bien facile de comprendre pourquoi ils sont obstinément restés dans la voie mauvaise ; pour en sortir, il leur aurait fallu condamner ouvertement la sentence qu’ils avaient témérairement portée contre Cécilianus absent, avant de pouvoir adhérer, par respect pour la vérité et par amour de la paix, au jugement rendu dans les provinces d’outre-mer, et qui n’avait pu justifier Cécilianus en sa présence, qu’en les condamnant eux-mêmes. Il leur était difficile de se rétracter, et cependant il eût été de beaucoup plus glorieux pour eux, de se vaincre eux-mêmes en faisant taire leur ressentiment, que de triompher d’un ennemi devant un tribunal. Ne lisons-nous pas dans l’Écriture : « Il est plus glorieux de dompter sa colère que de s’emparer d’une ville ? » La plus belle victoire est donc celle que l’on remporte, non pas sur un ennemi, non pas sur une cité, mais sur soi-même. Quand ces Donatistes désiraient si vivement triompher de Cécilianus, comment ne sentaient-ils pas qu’ils étaient eux-mêmes vaincus par leur propre colère ? Et puisqu’ils n’ont pu triompher de l’évêque de Carthage, on peut conclure qu’ils ont été vaincus et par leur adversaire et par leur propre colère ; par leur adversaire, puisque le tribunal les a condamnés ; par leur colère, puisque leur défaite n’a pu les calmer, et que, dans le dérèglement de leur cœur, ils ont osé dénaturer cette maxime de l’Apôtre : « Si je réédifie ce que j’ai détruit, je me constitue moi-même prévaricateur ». Si l’Apôtre, en prononçant ces paroles, leur avait donné ce sens coupable, il n’aurait pu devenir ni chrétien, ni apôtre ; il n’aurait pu surtout fonder, par sa prédication, des Églises dont il s’était fait auparavant le destructeur et le bourreau. Pour bien comprendre l’endurcissement des Donatistes dans leur honteuse défaite, il suffit de connaître la haine profonde qu’ils conçurent contre les Espagnols auxquels ils ne pardonnèrent jamais de s’être laissé éclairer par leurs collègues des Gaules, et d’avoir révoqué leur première décision. Autant la rétractation des uns fut inspirée par la mansuétude chrétienne, autant l’obstination des autres fut l’effet d’un orgueil satanique. S’étonnera-t-on, dès lors, que l’humilité des uns eût conservé la paix, tandis que l’orgueil des autres l’a rompue à tout jamais ? Ne nous étonnons pas non plus qu’on leur rende aujourd’hui avec usure le fruit de leurs œuvres ; leurs enfants ne font en cela que profiter des leçons de leurs pères. En effet, si les Maximianistes n’ont pas voulu se soumettre au jugement par lequel trois cent dix évêques ont absous Primianus qu’ils avaient condamné, ne pouvaient-ils pas illusionner les simples et alléguer ces mêmes paroles de l’Apôtre : « Si je réédifie ce que j’ai détruit, je me constitue prévaricateur ? » Cent évêques avaient condamné Primianus, pouvaient-ils l’absoudre après trois cents autres ? C’est ainsi que, sous le vain prétexte de ne pas relever un homme qu’ils avaient renversé, ils se donnèrent la mort à eux-mêmes en se précipitant dans un schisme sacrilège.
IX. Si Parménien vivait encore, il n’oserait pas condamner les Espagnols et les flétrir du nom de prévaricateurs pour avoir embrassé la décision de leurs collègues. En agissant autrement, il craindrait de blesser ses collègues, dont plusieurs, après avoir condamné Primianus, se soumirent ensuite à la décision des trois cent dix, par la raison qu’ils aimaient mieux se rétracter que de troubler l’union et la paix, même dans la secte de Donat. Il pardonnerait surtout à Prétextat et à Félicianus qui, après avoir été condamnés par trois cent dix de leurs collègues, rentrèrent dans les rangs de leurs condamnateurs par amour de la concorde, et furent reçus par eux avec le même empressement, par le même motif, et sans que leur position en subît la plus légère atteinte. Bien plus, il ne vint même à la pensée de personne de réitérer le baptême à ceux qu’ils avaient baptisés pendant leur schisme. Dira-t-on que Parménien avait un tel mépris pour ceux qui rétractent leurs erreurs, et qu’il comprenait si peu ceux que l’Apôtre appelle prévaricateurs, qu’il aurait été saisi d’horreur contre ceux qui préféraient rentrer dans l’unité plutôt que de rester dans le schisme, et que, s’adjoignant tous ceux qui auraient partagé ses impressions, il aurait créé la secte des Parménianistes, comme tant d’autres sectes ont été créées pour le même motif dans ce petit coin de l’Afrique ? Sans trop nous en étonner, nous aurions vu là un fait de plus avec tous ceux qui prouvent déjà trop clairement que tous ceux qui préfèrent les satisfactions de leur orgueil au bien sacré de la paix catholique, doivent se diviser de plus en plus et marcher vers une ruine certaine. Du reste, nous avons moins à redouter les menaces de Parménien, qu’à recueillir précieusement ses propres aveux.
X. Voici ce qu’il écrivait : « Osius d’Espagne aida puissamment Cécilianus à accroître le nombre des saints de leur communion, mais la foi des serviteurs de Dieu résista dans toute son intégrité aux séductions de cette impiété ». Puis il avoue aussitôt que ses coreligionnaires s’adressèrent directement à Constantin, et que, d’après ses ordres, la cause fut soumise au jugement de plusieurs évêques, présidés par Melchiade, évêque de Rome. Or, les Actes ecclésiastiques nous apprennent que, dans ce jugement où les Donatistes furent condamnés, et Cécilianus déclaré innocent, ils osèrent accuser Melchiade lui-même du crime de tradition. Comment donc ce crime était-il parvenu à leur connaissance ? S’ils le connaissaient avant le jugement, comment s’expliquer qu’ils l’aient accepté pour juge, même après les ordres formels de l’empereur, qu’ils avaient invoqué comme arbitre ? S’ils nous disent que ce n’est qu’après le jugement que la faute du Pontife leur a été révélée, supposeraient-ils que les hommes seraient assez insensés pour ajouter foi aux récriminations des vaincus quand ils accusent leur juge ? Sans parler des Italiens, des Gaulois et des Espagnols, qu’ils accusent avec une incroyable témérité, je pourrais leur demander pour quel motif ils se sont séparés des autres provinces et des autres nations qui n’ont rien à voir dans les crimes, fussent-ils vrais, des Italiens, des Gaulois et des Espagnols. Mais voici que, cédant à leur habitude, ou plutôt à une aveugle fureur, ils s’irritent contre l’univers tout entier : « Car, disent-ils, tous ces peuples savaient que deux partis divisaient l’Afrique, le parti des traditeurs et le parti des innocents ; et cependant c’est avec les traditeurs qu’ils se sont mis en communion, de préférence aux innocents ». Une telle accusation se réfute d’elle-même. En effet, puisqu’ils savaient que deux partis divisaient l’Afrique, celui des traditeurs et celui des innocents, n’était-il pas naturel qu’ils regardassent comme innocents ceux qui avaient été proclamés tels par les juges ecclésiastiques des provinces limitrophes ? Comment donc ne pas proclamer la parfaite innocence de ces étrangers qui, ne sachant pas comment les choses se passaient en Afrique, crurent ce que l’amour de la paix et de la religion leur inspirait de croire ? Mais dès là que leur innocence est constatée, peut-on ne pas regarder comme criminels ceux qui ont osé se séparer de leur communion ?
XI. Parménien avoue également que les évêques désignés comme juges, et les parties, c’est-à-dire Cécilianus et les Donatistes, sortirent de l’Afrique et se réunirent dans la ville d’Arles. Or, se confiant tout entier au témoignage de ses coreligionnaires, il déclare qu’ils ne subirent aucune défaite et qu’ils n’eurent pas à se plaindre des juges. Et cependant il ne nie pas qu’ils en appelèrent de nouveau à Constantin ; mais parce qu’ils furent déclarés coupables, il soutient que cet empereur s’était laissé séduire. Qu’on examine ces faits avec une attention scrupuleuse et sans aucun parti pris, et alors que l’on dise à qui l’on doit croire de préférence, ou bien à des juges proclamant leur sentence, ou bien à des plaideurs qui se voient condamnés et qui s’obstinent à continuer la lutte. Il est évident que l’univers a cru à la parole des juges. Quant à ceux qui prennent parti pour les Donatistes et les soutiennent, ils avouent qu’ils croient à la parole d’hommes qui n’ont pu terminer leur cause, quelle qu’elle fût, malgré les discussions sans nombre qui furent engagées en deçà et au-delà des mers ; et par conséquent ils se font les échos fidèles de tous les murmures et de toutes les accusations que les Donatistes prodiguent à leurs juges. Or, s’ils regardent de tels hommes comme innocents, malgré toutes les condamnations dont ils furent frappés ; de quelle innocence ne doivent pas briller à nos yeux ceux qui refusent d’accuser des juges, sans raison suffisante, et qui comprennent fort bien qu’il n’est que trop naturel à des condamnés de se plaindre de leurs juges ? En effet, si celui qui a perdu une bonne cause, se plaint de l’iniquité, de la lenteur ou de la négligence du juge, il n’est pas jusqu’à celui qui a été très-légitimement condamné qui ne se croie le droit de murmurer contre le juge le plus intègre, par l’effet du même aveuglement qui lui faisait engager la lutte contre un innocent. Les coupables ne sont donc pas ceux qui refusent d’ajouter foi aux plaintes de tous les condamnés indistinctement, mais ceux qui, cédant aux accès de leur propre fureur, ont fait schisme avec ces innocents qui exigent des preuves convaincantes avant de croire à l’iniquité des juges.
XII. Parmi ces Églises dont ils se sont indignement séparés, il en est une, elle est fort illustre et l’une des sept dont nous parle l’Apocalypse, l’Église de Philadelphie, dont le nom lui-même est le symbole de la charité fraternelle. Écoutons sa voix ; que la parole appartienne, non pas à la paille, mais au froment. Supposons donc que cette Église tienne à nos adversaires à peu près ce langage : Que me reprochez-vous, mes frères ? de quoi m’accusez-vous ? Vous avez pu connaître ou apprendre par quelle distance terrestre je suis éloignée de l’Afrique ; j’ignore donc entièrement ce qui s’est passé entre les traditeurs et leurs accusateurs et leurs juges, je ne sais si ces derniers n’ont été que les calomniateurs et les persécuteurs des innocents. Mais ce divin Sauveur qui a racheté le monde tout entier au prix de son sang, et dont les souffrances nous ont été dépeintes si longtemps d’avance, dans ces paroles du Prophète : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, et ils ont compté tous mes os ; ils m’ont regardé et considéré avec attention ; ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré ma robe au sort », ce divin Sauveur, dis-je, en m’éloignant de vous à une aussi grande distance, n’a pas voulu que cette distance fût vide et privée de chrétiens ; on y trouve partout ses enfants, pour la gloire de son nom. Lisez le psaume prophétique de sa passion, avec le prix du rachat, vous trouverez aussi le nombre des captifs rendus à la liberté : « Tous les confins de la terre se souviendront et se convertiront au Seigneur ; toutes les nations adoreront en sa présence, car l’empire universel lui appartient, et il régnera sur toutes les nations ». Je serais obligée de m’occuper de votre cause, si j’étais près de vous, ou si, sans être près de vous, il n’y avait entre vous et moi aucun autre chrétien marqué du même sceau et participant à la même unité. Mais de nombreuses nations chrétiennes sont là, rachetées par le même sang que moi, et adorant avec moi la présence du même Dieu. Avant d’arriver jusqu’à moi, le bruit de vos malheurs a dû traverser ces régions ; en raison de leur proximité, elles ont pu examiner votre cause. Si cet examen n’est point encore fait, cette négligence ne doit être attribuée qu’à vous seuls, car si les autres en étaient coupables, vous ne seriez pas venus jusqu’à nous. Si quelque jugement a été rendu, excusez-moi, je vous prie, mais ne serait-ce pas me montrer téméraire que d’ajouter foi aux plaintes des vaincus et de condamner les juges ? Et puis je me sens arrêtée par un motif plus puissant encore ; car, si vous n’étiez que des innocents opprimés, nous, vos frères qui ne vous avons jamais nui, vous nous aimeriez tendrement ; et voici que nous reprochant, sans doute, de savoir que votre cause a été juridiquement soumise au jugement de vos voisins qui ont prononcé devant Dieu selon le droit ecclésiastique, vous nous couvrez de vos malédictions, vous nous poursuivez de votre haine la plus acerbe ; et comme si, à cause de nous, Jésus-Christ eût perdu parmi vous son héritage, vous prétendez devoir nous réitérer le baptême. Dans de semblables conditions quelle sympathie pourrait nous inspirer votre cause ? Vous qui n’éprouvez aucune hésitation à couvrir des soupçons les plus téméraires vos frères les plus éloignés par la distance, ne prouvez-vous pas que ce n’est qu’avec justice que vous avez été condamnés par vos voisins ? Comment me refuserais-je de croire qu’un juge voisin n’a été qu’équitable en condamnant, après l’avoir entendu, un homme qui sans m’entendre ne craint pas de me condamner, moi son frère, séparé de lui par une longue distance, sous prétexte que, n’ayant pu assister aux débats, j’ai commis l’horrible crime de croire à la parole des juges plutôt qu’à celle des plaideurs vaincus ? Si j’avais refusé d’ajouter foi à la sentence des juges, lors même que les vaincus seraient innocents, je ne serais pas innocente moi-même. En effet, nous qui ne pouvons sonder le cœur humain, ne serions-nous pas coupables et rebelles contre la discipline ecclésiastique, si nous refusions de croire à la sentence des juges qui ont dû se prononcer en dernier ressort, et par l’unique organe desquels nous avons pu être instruits des débats engagés ? Elles sont donc innocentes ces régions éloignées, et après vous être séparés de leur communion, vous osez encore vous proclamer innocents. Si vous l’étiez réellement, vous verriez dans les saintes Écritures que la moisson de votre Dieu ne peut être séparée de la zizanie et de la paille avant la purification et la séparation dernières, et dès lors vous n’hésiteriez pas à vous montrer forts pour tolérer les méchants, plutôt qu’impies jusqu’à vous séparer des bons. Or, ce langage que je viens de prêter à l’Église de Philadelphie, ne pouvons-nous pas le prêter, et avec autant de raison, à toutes ces Églises dispersées sur toute la face de l’univers ?
The opening of the book is shown; the full text loads in the reader.
Loading the full text…
The end
You’ve reached the end of Réfutation d’un écrit de Parménien.
