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Prolégomènes à toute métaphysique future

Emmanuel Kant · 1865 · Free in the US

90,425 words · about 6 h 20 min to read

Period artwork: Interior of the Bodleian Library, 1845
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Licence: PD-US · Published in 1865 (before 1931): public domain in the United States. Text and transcription from fr Wikisource by Wikisource contributors (transcription licensed CC BY-SA 4.0; contributors: https://fr.wikisource.org/w/index.php?title=Prolégomènes_à_toute_métaphysique_future&action=history). · Wikisource contributors

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About this book

Author
Emmanuel Kant
Language
French
Published
1865
Length
90,425 words · about 6 h 20 min
Sections
10 reader sections
Text
Digital text
Rights
Public domain in the United States

 

Contents (10)
  1. Front matter under 1 min
  2. Avertissement du traducteur about 2 min
  3. Préface about 14 min
  4. texte entier about 3 h 9 min
  5. Introduction about 22 min
  6. Première partie about 22 min
  7. Deuxième partie about 45 min
  8. Troisième partie about 56 min
  9. Solution about 11 min
  10. Appendice about 18 min

Continue:

Front matter

de:Prolegomena zu einer jeden künftigen Metaphysik die als Wissenschaft wird auftreten können en:Prolegomena to Any Future Metaphysics

Avertissement du traducteur

Le nouveau volume de Kant, dont nous donnons ici pour la première fois la traduction française, est un secours précieux pour l’intelligence de la Critique de la raison pure. C’est pour initier le public savant à cette réforme que l’auteur crut devoir donner les Prolégomènes. Ils sont à la fois une introduction à la Critique et une apologie de cet ouvrage. Il fallait avant tout faire comprendre l’essence du criticisme, et montrer qu’il n’est point l’idéalisme de Berkeley, que la dialectique transcendantale n’aboutit pas au scepticisme, que les contradictions qui la constituent n’ont rien d’artificiel, qu’elles ont au contraire leur raison dans la nature même de l’esprit humain.

Les deux autres fragments, sans avoir la même importance que les Prolégomènes, ont au fond la même utilité, puisqu’ils peuvent contribuer également à donner une parfaite intelligence de la réforme philosophique opérée par leur auteur. Ils ont de plus un intérêt historique qui leur est propre, puisqu’ils sont destinés à faire voir ce qu’il y a de vraiment nouveau dans la Critique de la raison pure, et en quoi surtout elle est un progrès sur la philosophie de Leibniz et de Wolf.

Les Prolégomènes parurent en 1783, à Riga, chez Hartknoch, et n’ont eu qu’une édition jusqu’à la publication des œuvres complètes de Kant, qui a eu lieu dans ces derniers temps, par les soins réunis de MM.Rosenkranz et Schubert. Ils font partie du de cette édition. C’est celle que nous avons suivie. Celle de M. Hartenstein est postérieure.

Le second fragment, Sur la découverte, etc., parut d’abord à Kœnisgsberg, chez Nicolovius, in-8, 1790. Il eut une seconde édition en 1791, mais sans aucun changement.

Le troisième fragment, des Progrès de la Métaphysique, etc., est un mémoire en réponse à l’Académie des sciences de Berlin, qui avait mis au concours, pour l’année 1791, la question suivante : « Quels sont les progrès réels de la Métaphysique en Allemagne depuis Leibniz et Wolf ? » Kant était plus capable que personne de les assigner, du moins en partant de la réforme dont il était l’auteur. Son mémoire, interrompu par la mort, mais très avancé cependant, fut publié en 1804, à Kœnisberg, par Rink. M.Rosenkrantz fait remarquer avec raison que cet écrit a une importance qui semble n’avoir pas été assez comprise par les historiens de la philosophie, au double point de vue du rapport du système de Kant avec l’histoire de la philosophie, et avec les formes réunies du dogmatisme et du scepticisme.

Si l’on joint aux Prolégomènes et aux deux autres opuscules qui les accompagnent dans le présent volume, les Éclaircissements de Schulze sur la Critique, dont nous venons également de donner la traduction, on aura toutes les ressources nécessaires pour bien comprendre l’ouvrage fondamental de la philosophie de Kant. Cette analyse de Schulze a sur toute autre esquisse de ce genre l’avantage unique d’avoir été jugée par Kant lui-même d’une parfaite exactitude.

TISSOT.

Notes

Préface

Ces prolégomènes ne sont pas à l’usage des élèves ; ils s’adressent aux maîtres futurs, auxquels même ils doivent servir, non pas pour l’exposition méthodique d’une science toute faite, mais uniquement pour l’invention de cette science.

Il y a des savants pour lesquels l’histoire de la philosophie (tant ancienne que moderne) est la philosophie même. Ces prolégomènes ne sont pas à leur adresse ; ceux-là doivent attendre que ceux qui s’efforcent de puiser aux sources de la raison même aient fait leur œuvre ; alors leur tour sera venu de dire au monde ce qui s’est fait. Rien au contraire, suivant eux, ne peut être dit qui ne soit une répétition ; c’est même là de leur part une prédiction immanquable pour tout ce qui peut désormais s’écrire en philosophie. L’entendement humain ayant de toute façon sur une infinité de sujets depuis tant de siècles, il doit arriver difficilement que le nouveau ne ressemble pas en quelque point à l’ancien.

Je me propose de persuader à tous ceux qui s’occupent sérieusement de métaphysique, qu’il est absolument nécessaire de suspendre leur travail, de considérer tout ce qui s’est fait jusqu’ici comme non avenu, et de se poser avant tout la question de savoir « si quelque chose de pareil à ce qu’on appelle la métaphysique est seulement possible absolument. »

Si c’est une science, d’où vient qu’elle ne peut, comme les autres sciences, obtenir un assentiment universel et durable ? Si ce n’en est pas une, comment se fait-il qu’elle en affecte toujours l’apparence, et qu’elle nourrit l’esprit humain d’un espoir incessant et jamais satisfait ? Qu’on démontre que la métaphysique est ou n’est pas une science, il est en tout cas nécessaire d’établir quelque chose de certain sur cette prétendue science ; il est impossible de rester plus longtemps dans une pareille situation à cet égard. Il est presque ridicule en effet, quand toute autre science marche d’un pas incessant, de tourner toujours à la même place dans la métaphysique qui veut néanmoins être la sagesse même, que chacun consulte comme un oracle, et de ne pas faire le moindre progrès. Déjà le nombre de ses partisans diminue, et l’on ne voit pas que ceux qui se sentent assez forts pour briller dans les autres sciences soient tentés de compromettre leur réputation dans celle-ci, où chacun, fût-il ignorant dans tout le reste, prétend juger d’une manière décisive, parce qu’en réalité il n’y a dans ces régions ni poids ni mesures propres à faire distinguer la fondamentalité d’un stérile verbiage.

Il n’est pas non plus sans exemple qu’après avoir longtemps travaillé à une science, et tout en croyant y être très avancé, on se demande enfin si et comment une pareille science est possible. La raison humaine est en effet si portée à la construction, que plus d’une fois après avoir élevé la tour, elle l’a démolie pour s’assurer de l’état des fondements. Il n’est jamais trop tard d’être raisonnable et sage ; mais il est toujours difficile de mettre en mouvement une intelligence qui se révèle tardivement.

Demander si une science est réellement possible, c’est supposer qu’on doute de son existence. Et ce doute blesse tous ceux qui ont peut-être mis tout leur avoir dans ce prétendu trésor. Celui qui l’élève doit donc s’attendre à une résistance universelle. Il en est qui, fiers de leur ancienne possession, et la réputant légitime par le fait, avec leurs cahiers de métaphysique en mains, jetteront sur lui un regard dédaigneux ; d’autres, qui ne voient jamais que ce qui ressemble à ce qui a été vu déjà, ne le comprendront pas, et tout se passera pendant quelque temps comme s’il n’était rien arrivé qui pût faire craindre ou espérer un changement prochain.

Je puis cependant affirmer avec assurance que celui qui lira ces prolégomènes d’une manière réfléchie, non seulement doutera de sa science passée, mais finira par être persuadé qu’elle est impossible si les conditions ici posées comme bases de la possibilité de cette science ne sont pas remplies, et, comme il n’en a rien été jusqu’ici, qu’aucune métaphysique n’existe encore. Cependant, comme la recherche qui en a été faite ne peut jamais être perdue, puisque l’intérêt de la raison humaine en général s’y trouve lié trop étroitement, il reconnaîtra qu’une entière réforme, ou plutôt une renaissance de la métaphysique doit inévitablement s’exécuter sur un plan tout nouveau jusqu’ici, si opiniâtres que puissent être d’abord les résistances.

Depuis les essais de Locke et de Leibniz, ou plutôt depuis la naissance de la métaphysique, aussi haut qu’en remonte l’histoire, on ne peut citer aucun événement d’un caractère qui eût pu être décisif dans les destinées de cette science, que l’attaque dirigée contre elle par David Hume. Il n’apporta aucune lumière dans cette espèce de connaissance ; mais il fit jaillir une étincelle qui eût pu produire la lumière, si elle était tombée sur une matière inflammable, et si l’action en eût été entretenue et augmentée.

Hume partit surtout d’un concept unique de la métaphysique, mais important, à savoir du concept de la liaison de la cause et de l’effet (par conséquent aussi de la notion consécutive à celle-là, celle de force et d’action, etc.) ; il somma la raison, qui prétend l’avoir engendré dans son sein, de lui dire de quel droit elle pense que quelque chose peut être de telle nature que, s’il est posé, quelque autre chose nécessairement doit être aussi posé par le fait ; car c’est ce que dit la notion de cause. Il prouve invinciblement qu’il est tout à fait impossible à la raison de penser a priori et par des notions une pareille liaison, puisqu’elle renferme une nécessité. Au contraire, on ne saurait voir comment, parce que quelque chose existe, quelque autre chose doit aussi exister nécessairement, ni de quelle manière par conséquent la notion d’une pareille liaison peut s’établir a priori. D’où il conclut que la raison se trompe entièrement sur ce concept ; qu’elle le tient faussement pour son enfant, qu’il n’est qu’un bâtard de l’imagination, qui, engrossée par l’expérience, a soumis certaines représentations à la loi de l’association, et fait passer une nécessité subjective qui en découle, c’est-à-dire une habitude, pour une nécessité objective par intuition. D’où il conclut que la raison ne possède aucun pouvoir de former par la pensée de semblables liaisons, même d’une manière purement générale, parce qu’alors ses concepts ne seraient que de pures fictions, et que toutes ses prétendues connaissances a priori ne seraient que des expériences communes estampillées faussement ; ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de métaphysique du tout, et qu’il ne peut y en avoir aucune. Si téméraire et si fausse que fût la conséquence, elle était du moins fondée sur une recherche qui méritait bien que les bons esprits de l’époque unissent leurs efforts pour résoudre aussi heureusement que possible le problème dans le sens où il avait été posé, solution d’où toute une réforme de la science eût dû bientôt sortir.

Mais le sort contraire qui s’attache toujours à la métaphysique voulut que Hume ne fût compris de personne. On ne peut voir sans en éprouver un certain déplaisir comment ses adversaires Reid, Oswald, Beattie, et enfin jusqu’à Priestley, manquèrent le point de la question, parce qu’ils admettaient toujours comme accordé cela même qui était en doute, et qu’ils prouvaient au contraire avec chaleur et le plus souvent avec une grande inconvenance ce dont il n’avait jamais eu la pensée de douter ; ils méconnurent tellement le signal de la réforme que tout resta dans l’ancien état de choses, exactement comme si rien ne fût arrivé. La question n’était pas de savoir si la notion de cause est légitime, applicable, et nécessaire par rapport à toute la connaissance de la nature, car Hume n’en avait jamais douté ; mais il s’agissait de savoir si elle est conçue a priori par la raison, et si elle possède ainsi une vérité interne, indépendante de toute expérience, et qui par conséquent soit susceptible d’une utilité bien plus étendue, qui ne soit pas restreinte aux seuls objets de l’expérience : voilà ce que demandait Hume. Il n’était question que de l’origine de ce concept, et nullement de sa nécessité pratique ; cela trouvé, c’en était fait des conditions de l’usage et de l’étendue de sa légitimité.

Mais les adversaires du grand homme auraient été obligés, pour répondre à sa question, de pénétrer très avant dans la nature de la raison, comme faculté de la simple pensée pure, ce qui ne leur était pas commode. Ils imaginèrent en conséquence un moyen plus facile, sans aucune pensée d’agir avec autorité, ce fut d’en appeler au sens commun. C’est sans doute un grand bienfait du ciel que de posséder un entendement sain (ou simple, comme on l’a nommé récemment). Mais il faut le prouver par des faits, en montrant de la réflexion et de la raison dans ce qu’on pense et ce qu’on dit, et non point en y faisant appel comme à un oracle, quand on ne sait rien dire de propre à justifier ses assertions. Quand l’intelligence et la science sont en défaut, alors et pas plus tôt on fait appel au sens commun ; c’est une des subtiles inventions de notre temps, à l’aide de laquelle le parleur le plus futile peut entreprendre l’esprit le plus solide et lui résister. Mais tant qu’il reste encore quelque peu d’idées, on se garde bien de recourir à cette ressource. À voir la chose de plus près, cet appel n’est qu’un recours au jugement de la multitude ; approbation dont la philosophie rougit, mais dont se prévaut et s’enorgueillit le parleur populaire. Je dois croire pourtant que Hume eût pu prétendre avec autant de droit que Beattie au sens commun, et de plus, à ce que ne possédait assurément pas celui-ci, je veux dire une raison critique qui retient le sens commun dans ses limites naturelles, l’empêche de s’égarer dans les spéculations, ou, s’il en est question, de prétendre à rien décider, par la raison qu’il ne peut rendre raison de ses principes : ce n’est qu’à cette condition que le sens commun restera un entendement sain. Un ciseau et un maillet peuvent très bien servir à travailler un morceau de bois, mais s’il s’agit de graver sur cuivre il faut un poinçon. Ainsi le sens commun et le sens spéculatif sont tous les deux utiles, mais chacun dans son espèce : celui-là s’il s’agit de jugements qui trouvent leur application immédiate dans l’expérience, celui-ci quand il faut juger en général, par simples notions, par exemple en métaphysique, où ce qui s’appelle le bon sens, mais souvent par antiphrase, ne pense absolument rien.

J’avoue de grand cœur que c’est à l’avertissement donné par David Hume que je dois d’être sorti depuis bien des années déjà du sommeil dogmatique, et d’avoir donné à mes recherches philosophiques dans le champ de la spéculation, une direction toute nouvelle. J’étais fort éloigné d’être de son avis sur les conséquences, qui n’étaient telles que parce qu’il n’avait envisagé la question que dans une de ses parties, au lieu de la prendre en son entier, comme elle demandait à l’être pour que la question partielle même pût être résolue. En partant d’une pensée vraie, qui nous a été laissée par un autre, mais sans qu’il l’ait réalisée, on peut espérer d’aller plus loin par une réflexion continue, dans la voie ouverte par l’homme pénétrant auquel on doit la première étincelle de cette lumière.

Je m’assurai donc avant tout si l’objection de Hume pouvait se généraliser, et je ne tardai pas à m’apercevoir que le concept de la liaison de cause et d’effet n’était pas à beaucoup près le seul dont se serve l’entendement dans ses liaisons a priori des choses ; qu’il s’en faut tellement, que la métaphysique tout entière dépend de notions de ce genre. Je cherchai à m’assurer de leur nombre, et quand j’y eus réussi en partant d’un principe unique, je passai à la déduction de ces notions, assuré que je fus alors qu’elles n’étaient pas de l’expérience, comme Hume l’avait craint, mais qu’elles proviennent de l’entendement pur. Cette déduction, qui avait semblé impossible à mon habile prédécesseur, dont personne avant lui n’avait même eu la pensée, bien que chacun se serve avec assurance de ces notions sans se demander quel est le fondement de leur valeur objective, cette déduction, dis-je, était ce qui pouvait être entrepris de plus difficile en faveur de la métaphysique ; et, ce qu’il y a de pis encore en cela, c’est que la métaphysique, s’il en existe quelqu’une, ne pouvait m’être ici d’aucun secours, attendu que la possibilité de la métaphysique ne devait être établie que par cette déduction. Étant parvenu à la solution du problème de Hume, non seulement pour un cas particulier, mais au regard de toute la faculté de la raison pure, je pus avancer de quelques pas, quoique toujours lentement, de manière à déterminer enfin pleinement et par des principes universels l’entière circonscription de la raison pure, tant par rapport à ses limites qu’à son contenu. C’était là précisément ce qui manquait à la métaphysique pour exécuter son système d’après un plan certain.

Mais je crains qu’il n’arrive à la solution du problème de Hume, pris dans la plus grande étendue possible (à la Critique de la raison pure), ce qui est arrivé au problème même, lors qu’il fut posé pour la première fois. On la jugera mal, parce qu’on ne l’aura pas entendue ; on ne l’entendra pas parce qu’on se sera borné à parcourir l’ouvrage, au lieu de le méditer ; et l’on n’aura pas voulu prendre cette peine parce que l’ouvrage est aride, obscur, contraire à toutes les notions reçues, et par-dessus tout de longue haleine. J’avoue que je ne m’étais pas attendu à voir un philosophe se plaindre d’un défaut de popularité, parler de facilité et de commodité quand il s’agit de l’existence même d’une connaissance estimée et jugée indispensable à l’humanité, connaissance qui ne peut être exécutée qu’en suivant les règles d’une méthode scolastique, qui pourra bien un jour être suivie de la méthode populaire, mais qui ne peut avoir tout d’abord cette allure. Pour ce qui est d’une certaine obscurité, qui tient en partie à l’étendue du plan, d’après lequel on ne peut pas bien voir les principaux points qui sont la matière du travail, la plainte est légitime, et c’est pour y remédier que je donne ces prolégomènes.

Cet ouvrage, la Critique, où se trouve exposée dans toute son étendue et sa circonscription la faculté rationnelle, reste toujours le fondement auquel se rapportent ces prolégomènes comme de simples préliminaires. La Critique doit en effet, comme science, subsister systématiquement, pleinement, et jusque dans ses moindres détails, avant qu’il puisse être question d’établir une métaphysique, ou même de concevoir l’espérance éloignée d’en avoir une.

On est habitué depuis longtemps à voir faire du neuf avec du vieux en matière de connaissance ; on emprunte au passé en les démembrant ces connaissances, on leur taille un vêtement systématique d’une forme arbitraire dont on les affuble, mais en y mettant un titre nouveau ; ce qui a fait présumer à la plupart des lecteurs que la Critique elle-même n’était pas autre chose. Mais ces prolégomènes feront voir que c’est une science toute nouvelle, dont personne n’avait même eu la pensée jusqu’ici, et à laquelle rien de tout le passé n’a pu servir, à l’exception du signal donné par le doute de Hume. Or ce signal même ne faisait rien présager de la possibilité d’une telle science formelle. Il invitait à tirer le vaisseau sur le rivage (le scepticisme), où il pouvait demeurer et pourrir, quand, au contraire, je l’ai pourvu d’un pilote versé dans les certains de l’art de gouverner que fournit la connaissance du globe, pourvu d’une carte marine complète et d’une boussole, en sorte qu’il peut diriger avec certitude le bâtiment partout où il voudra.

Celui qui aborde une science solitaire, unique dans son genre, avec l’opinion préconçue qu’il peut en juger par les prétendues connaissances acquises d’ailleurs, quoiqu’elles soient telles précisément qu’il ait fallu d’abord désespérer de leur vérité, ne réussira qu’à s’imaginer qu’il voit partout ce qu’il savait déjà, parce que les mots sont à peu près les mêmes de part et d’autre. Si bien qu’après avoir tout défiguré, tout changé dans la pensée de l’auteur, il y substitue son ancienne et propre manière de voir. Quant à l’étendue de l’œuvre, elle doit s’estimer par le fond, et non par la forme. D’ailleurs la sécheresse et la précision scolastique sont des qualités qui peuvent être très favorables au sujet même, mais qui doivent nécessairement nuire au livre.

Il n’est sans doute pas donné à chacun d’écrire d’une manière aussi déliée et cependant aussi attrayante que David Hume, ou aussi solide et en même temps aussi élégante que Moïse Mendelssohn ; mais j’aurais bien pu donner (je m’en flatte) quelque popularité à mon exposition, s’il ne s’était agi pour cela que d’esquisser un plan, et de laisser à d’autres le soin de l’exécuter, et si je n’avais pas eu à cœur l’intérêt d’une science qui m’avait occupé si longtemps ; car il a fallu beaucoup de constance et pas mal d’abnégation pour préférer à l’attrait d’un accueil et plus prompt, celui d’une approbation plus lente, mais plus durable.

Donner le plan d’un ouvrage est en général une peine de luxe et de vanité, où l’on cherche à se donner des airs de génie créateur, quand on exige ou qu’on blâme ce dont on est soi-même incapable, qu’on recommande une recherche sans savoir où l’instituer, bien qu’il y eût déjà quelque chose de mieux à faire pour un bon plan de critique rationnelle de se borner, suivant l’usage, à des vœux estimables. Mais une raison pure est placée dans une sphère tellement isolée, et si constamment unie dans toutes ses parties qu’on ne peut toucher à l’une d’elles sans toucher à toutes les autres, ni rien faire sans avoir auparavant assigné à chacune sa place et son influence sur une autre. Rien en dehors de cette sphère ne pouvant rectifier notre jugement intérieur, la valeur et l’usage de chaque partie dépend du rapport où se trouve cette partie à l’égard de tout le reste dans la raison même, et, comme dans l’ensemble d’un corps organisé, la fin de chaque membre ne peut se déduire que de la parfaite notion du tout. On peut donc dire d’une semblable critique qu’elle n’est certaine qu’autant qu’elle est entièrement achevée jusque dans les derniers éléments de la raison pure, et qu’on peut ou tout déterminer et statuer de la sphère de cette faculté, ou qu’au contraire on ne peut rien de semblable.

Quoiqu’un simple plan qui précéderait la Critique de la raison pure fût obscur, incertain et inutile, il pourrait néanmoins avoir son importance en venant après elle. Il permet en effet de jeter un regard d’ensemble sur le tout, d’examiner en détail les principaux points dont il s’agit dans cette science, de mieux exposer beaucoup de choses qu’il n’était possible de le faire dans la première forme de l’œuvre.

On peut, maintenant que l’ouvrage est fait, suivre une méthode analytique, quand on ne pouvait au contraire composer l’ouvrage même qu’en suivant la méthode synthétique, afin de mettre sous les yeux tous les membres de la science, comme arrangement d’une faculté de connaître toute particulière dans sa liaison naturelle. Celui qui trouvera encore de l’obscurité dans l’esquisse que je donne comme prolégomènes de toute métaphysique future, pourra s’en consoler en pensant qu’il n’est pas nécessaire que chacun s’occupe de métaphysique ; qu’il y a des talents divers qui peuvent briller dans des sciences fondamentales et même profondes, mais qui ne sont pas faits pour réussir dans les investigations en matière de notions purement abstraites ; qu’il faut alors appliquer les dons de son esprit à quelque autre objet ; mais que celui qui entreprend d’avoir une opinion en métaphysique, et même d’écrire sur ces sujets, doit absolument se soumettre aux conditions ici posées, soit qu’en le faisant, il admette ma solution, soit qu’en la combattant doctement il en donne une autre car il ne peut la tenir pour non avenue et qu’enfin l’obscurité si fort prétextée (déguisement ordinaire de la paresse ou de l’incapacité) peut encore être utile, puisque tous ceux qui gardent un silence prudent par rapport aux autres sciences, parlent en maîtres lorsqu’il s’agit de métaphysique, et décident avec audace, parce qu’en cela leur ignorance à l’égard d’une autre science ne se trahit pas avec évidence, mais bien en ce qui touche les véritables principes critiques, dont par conséquent on peut dire

Notes

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